Insensé celui qui somme le rêve de s'expliquer - Jean RAY - Malpertuis

jeudi 22 octobre 2009

Conte de la pluie et du temps (7)


Un rayon de soleil encore pâle vient traîner sur la table, il caresse la main de Sophie qui pose le profond bol à soupe et va jusqu’à la fenêtre guetter l’éclaircie.
Une femme en noir traverse la cour ; encore une veuve ; elle n’est pas la seule. Les conflits dont se mêle le gouvernement français les ont faites nombreuses et de toutes conditions. Raison de plus pour alerter filles et mères : on ne peut guère s’en remettre aux hommes ; même les meilleurs peuvent disparaître, laissant derrière eux une famille désemparée. D’ailleurs, au fil de ses romans, il est fréquent de rencontrer des femmes seules qui savent parfaitement élever leurs enfants et gérer leur domaine. Si parfois un frère tient lieu de chef de famille, il sert plus à démontrer le genre de lien que Sophie préfère avoir avec les hommes, l’amitié fraternelle qui ne provoque aucune des calamités morales et physiques engendrées par l’amour passion. C’est bien souvent grâce aux femmes qu’après les pluies de malheurs engendrées par les guerres, revient le beau temps de la paix.
Sophie qui n’aime pas la guerre est pourtant certaine d'être autant que n’importe quel homme, capable de résister à l’ennemi, à l’envahisseur. Pourtant, en cas de conflit, les filles, on les met de côté. Elle se souvient d’une autre guerre, il y a longtemps ; l’armée ennemie était aux portes de la ville et son père, le gouverneur, organisait la résistance. Sophie croyait rester comme son frère à ses côtés. Mais elle eut beau supplier, pleurer, et pour compenser la frustration, se bourrer de gimblettes, son petit gâteau préféré,elle fut avec sa mère, ses sœurs et leurs servantes envoyée à l’abri dans une campagne retirée. Elle n’eut pas d’autre choix que de regarder par les vitres de la berline qui l’emportait, le désordre de l’exode. Elle eut alors à affronter un autre genre d’adversaire : la première de ses nombreuses et violentes migraines et aussi des nausées. Trop de gimblettes ? ou punition du ciel en raison de sa gourmandise ? et l’absence de compassion de sa mère lui ordonnant de se tenir, de ne pas s’écouter. Chaque cahot, pourtant, chaque ornière, la faisaient défaillir. Elle frissonnait, claquait des dents, son dos lui faisait mal et aussi son ventre, tous ses ventres. Une douleur l’enserrait de la taille aux genoux ; des vagues de douleurs, sans répit. Trente six heures de voyage, trente six heures de tourments.
Et, quand, enfin les voyageuses purent descendre de voiture, rien ni personne ne les attendait. Sophie prit pour elle les regards offensés de sa mère et la douleur morale vint s’ajouter aux souffrances physiques.
Au bout d’un temps qui lui parut interminable, elle rencontre un lit sur lequel elle peut s’effondrer ; la vue de ses jupons tachés de sang finit alors de l’affoler. Son cœur gonflé se déchira en sanglots pathétiques. Elle avait heureusement une grande sœur ; Nathalie l’aida à se changer, à se protéger ; elle lui dit qu’il ne lui arrivait rien là que de normal. Et si elle parvint à rassurer Sophie, elle ne put l’empêcher de se sentir une misérable pauvre chose dont la condition de femme lui valait d’être écartée par son père de la scène des choses importantes de la vie et du monde.

mercredi 21 octobre 2009

conte de la pluie et du temps (6)

Dans ce « conte », pour libérer Geneviève, la voici cette fois, célibataire fortunée; dans une première version, elle se disait veuve.
Elle est née riche, mais elle soupçonne que sa dot et la fortune dont elle devait hériter n’avaient pas été étrangères à l’attrait exercé sur son futur époux. Mirage de richesse emporté avec l’amour auquel elle croyait avoir droit: une dot partie en fumée dans le sillage d’un banquier véreux , un héritage composé d’arpents neigeux loin dans le nord de l’Europe, et d’ « âmes » , héritage en fait irréalisable puisque devenue française par son mariage, l’abolition de l’esclavage lui interdisait de posséder et à fortiori de négocier, l’eût-elle toléré, des serfs. Finalement, l’argent qui lui est revenu , était passé tout entier sous la gestion de son mari…, femme,… éternelle mineure….!
Sophie n’échappera pas à l’humiliation de voir sa belle-mère et son mari revenir à la charge encore et encore, allant jusqu’à réclamer au tsar le règlement de sa dot. Jamais jusqu’alors elle n’avait connu de problèmes d’argent. Trop généreuse, en outre pour prendre vraiment conscience qu’Eugène est, pour sa part, peu fortuné et que la quasi oisiveté dans laquelle il vit, n’arrange rien. Comment imaginer que son mari puisse la négliger pour 38000 roubles de dot, engloutis dans la faillite du banquier de son père! Elle aura toujours une grande affection pour le seul des Ségur à se montrer gentilhomme, le grand-père Philippe qui lui dira : « Eh bien Sophie, nous avons perdu la dot, mais nous gardons le trésor… »
Les hommes, quand on les rencontre,dans ses romans, s’il ne sont pas morts « en braves » ou disparus chez les sauvages, travaillent peu, à l’instar de son mari. Et plus on descend dans l’échelle sociale, plus ils travaillent: les maris des aristocrates peuvent être marins ou militaires; Dormère, le tuteur, qui n’a pas de particule « fait des affaires » à Paris; Charles Mc Lance, l’ex Bon Petit Diable est gentleman farmer ; Georgey, l’autre anglais crée des entreprises ; Gaspard, Féréor et Frölichein sont industriels, Bonnard et Thomas, fermiers ; Blaise est jardinier, Jean garçon de café, Hilaire domestique ; quant à Gribouille… il est juste bon à recevoir la balle mortelle destinée à un gendarme.
Les femmes, pour leur part, ne travaillent jamais ; ou alors, comme Mlles Tomme et Rondeau, ce sont des déclassées; elles sont institutrices, c’est à dire à peine mieux qu’une domestique. Les autres, comme Azéma et Pélagie, sont bonnes, ou fermières comme Madame Bonard. La seule à posséder un vrai métier, Caroline, la sœur de Gribouille, qui est couturière, devra se faire femme de chambre pour survivre.
Sophie de Ségur pour sa part, prétend écrire pour ses petits-enfants et non pour s’évader du carcan familial, ce qui aurait fait scandale tout autant qu’avouer son besoin d’argent. Eugène de Ségur pourtant, n’était pas le pire des maris, puisque après ses premiers succès, il avait accepté de l’émanciper afin qu’elle puisse disposer de ses gains comme bon lui semblait.
Il est vrai qu’à Paris, le comte de Ségur, s’il travaille peu, dépense beaucoup. Après avoir lutté pour imposer à sa femme une vie mondaine et parisienne, il finit par n’être pas mécontent de l’avoir à la campagne exerçant une activité compatible avec son rang et quelque peu lucrative. Le 19° siècle est misogyne ; une femme qui fait carrière fait scandale ; en revanche, écrire pour les enfants ne peut être qu’une occupation convenable. En aucun cas il ne peut s’agir d’un métier, encore moins de littérature !

mardi 20 octobre 2009

conte de pluie et du temps (5)

La petite arrive en effet à l’âge où l’on commence à faire comprendre aux filles qu’elles ne peuvent plus se comporter comme ces garçons dont, dans la petite enfance, elles partageaient les jeux, jeux qui désormais leur sont interdits même si elles y sont adroites ; même si, jouant aux amazones, cette inquiétante jeune personne fait voler les flèches par dessus les arbres. Le moment est venu de donner et sans rechigner, arc et flèches à leurs frères, à leurs cousins ou aux amis de ces derniers qu’on leur destine pour époux ,car le temps des Amazones n’est pas encore venu pour Geneviève . Les hommes du modèle de Georges ne cesseront jamais de craindre le pouvoir des femmes et de tenter de le réduire; ceux du modèle de Jacques (le prince, le chevalier, portrait du petit-fils de son cœur), seront toujours prêts, en revanche, à prêter leur arc et leurs flèches. « Nous jouerons chacun à notre tour, » dit le gentil garçon.
L’arc et les flèches sont un symbole, comme aussi les abricots qui vont toujours par paire et qu’on donne aux garçons alors qu’on en prive la fillette. « Georges en a deux, comme toi », dit Dormère à Jacques. Sophie n’est sans doute pas consciente de ce qu’elle écrit et Dormère en affirmant que la petite a mangé les abricots réservés à son fils, l’accuse-t-il d’avoir voulu émasculer le garçon auquel on la destine ? C’est plutôt dans ces images qu’il faut chercher les fantasmes ignorés de Sophie de Ségur, que dans les scènes de fouet qu’on lui a tant reprochées.
Des femmes indépendantes, on en voit passer parfois dans ses romans; elles sont veuves ou célibataires, détentrices d’une fortune qu’elles savent gérer et Sophie leur fait prendre en main l’éducation des plus jeunes, avec l’accord des parents, ou sans .
Sophie qui ne savait pas qu’elle était féministe, aime à brouiller les pistes, quand elle tient des propos que son entourage pourrait lui reprocher. Déjà, elle s’est faite âne, garçon simplet, général volcanique ; elle a donné de la voix dans tous ses romans, après des années de silence, quand une laryngite chronique l’avait rendue muette. A quoi bon parler, d’ailleurs, quand depuis l’enfance on doit se taire , quand on doit toujours obéir ? Elle est passée, Sophie, de la tyrannie de sa mère à celle de son mari sans jamais pouvoir exprimer une volonté bien à elle. Vers la trentaine pourtant, elle osé un choix rebelle : quitter Paris pour vivre à la campagne ; l’été fini, elle a refusé de quitter les Nouettes , car elle déteste la capitale où elle doit supporter les humeurs de sa belle-mère et les frasques de son époux, ce bel Eugène qui la trompe assidûment avec tout ce qu’il rencontre de jupons, femmes du monde et du demi-monde, servantes et filles de ferme que Sophie renvoie, la mort dans l’âme, faute de pouvoir renvoyer ce mari qui lui reproche, en outre de ne pas savoir tenir son rang. Ce rang qu’elle tient pourtant en jouant ce mauvais personnage de l’aristocrate qui punit celle dont la condition ne lui permet pas de refuser les « faveurs » du « maître ». Condition pas si différente de la sienne puisque en cas de séparation, les Ségur lui prendraient tout : enfants, domaine , argent ; tel est le statut des femmes dans le monde où elle vit . Mais il est vrai qu’il arrive à la jeune femme envieuse de l’indépendance des hommes, de négliger les convenances, les mondanités et jusqu’à ses devoirs conjugaux .Une colère tartare s’est alors emparée de Sophie et a fait céder un comte de Ségur, furieux C’est une petite vague annonciatrice de la grande marée qui, vers la cinquantaine, fera de la comtesse rebelle et brimée une romancière à succès!

lundi 19 octobre 2009

conte de la pluie et du temps (4)

Sophie de Ségur qui serait plutôt moins raciste que le reste de ses contemporains ne peut cependant mettre un noir sur un pied d’égalité avec les gens de son monde : Ramoramor sera donc comme Pélagie, au service de Geneviève. Mais la conteuse a de la sympathie pour lui; aussi, va-t-elle le doter de différences positives qui feront de lui le « bon génie » de l’orpheline. Sa négritude lui donne des « pouvoirs » , elle le rend plus fort, plus agile, plus rapide : il peut grimper l’escalier en deux bonds, tout en portant la fillette qu’il laisse en sûreté dans sa chambre ; puis, toujours miraculeusement rapide, il rejoint, à la cuisine, la bonne avec qui il essuie paisiblement la vaisselle.
Outre cette sorte d’ubiquité, il est aussi doté de clairvoyance : son « instinct » le conduit à remarquer ce que l’ « intelligence » de l’entourage semble ignorer : les malheurs de Geneviève proviennent de la jalousie que le père éprouvent pour la fillette qui charme tous ceux qui l’approchent alors que Georges mécontente tout son entourage. Clairvoyance qu’il partage du reste avec Pélagie. Les « bons génies » au cœur simple seraient capables de lire dans les âmes dont les portes et les fenêtres seraient fermées aux personnes plus « cultivées » .
Ces deux génies domestiques sont aussi le service de renseignements de la « marraine fée » Primerose. Cette dernière étant aussi curieuse que sa créatrice que l’on imagine fort bien soutirant des renseignements aux uns, dans le but de faire le bonheur des autres.
Où l’on voit bien que l’auteur et son personnages , en dépit des apparences, ne font qu’un : l’une et l’autre sont douées pour la peinture! De plus, Sophie n’hésite pas en la décrivant, à lui octroyer son caractère:
« Elle égayait le salon par sa gaieté et le sans-gène qui ne l’abandonnaient jamais. Elle riait même en se fâchant; on la voyait généralement avec plaisir… »
« …C’est ainsi que je suis, mon cher! Je prends tout vivement et je ne ménage pas mes paroles, ce qui ne veut pas dire que je n’aime pas les gens. »
« … Terrible peut-être, mais sincère et fidèle… »
« L’indignation et le chagrin n’avaient pas diminué son appétit… »
Donc elle prend le verbe et l’apparence d’une demoiselle âgée de trente ans (une vieille fille!), qui aura fort à faire. Et, bien que Sophie, souvent, se laisse influencer par Gaston, par Louis Veuillot ou bien parson éditeur, elle compte aller cette fois jusqu’au bout de son propos .Elle veut pour cette enfant un destin meilleur que le sien.
Geneviève, on l'a vu, n'a reçu jusqu'alors pour toute éducation que celle dispensée par sa bonne, à savoir la lecture, l’écriture, un peu de calcul et science indispensable pour une femme, la couture! Primerose , dans le rôle de la fée-marraine,va se charger de l'orpheline et ajouter l’histoire, la géographie, le dessin et quelques langues étrangères ainsi que différents savoirs en principe réservés aux garçons. Et, quand elle en saura autant qu’eux, elle apprendra encore à gérer un budget et pourra disposer de la fortune qui lui revient. Liberté, qu ‘elle-même, Sophie, n’a connu que bien tard, grâce à son travail et à son talent..

dimanche 18 octobre 2009

Un conte de la pluie et du temps (3)

Geneviève, donc, est orpheline. C’est une adorable petite fille qui deviendra plus tard une fort jolie jeune fille. Sophie la décrit : « …grande, mince, élancée, des cheveux blond cendré, de grands yeux bleu foncé, doux vifs et intelligents… ». Elle a des traits fins, un joli teint, le pied et la main petits ; elle est distinguée, charmante, gracieuse, élégante. Somme toute, le portrait de Camille, et, puisque une romancière jouit du privilège d'être toute puissante sur ses personnages, elle sera riche, on ne peut pas avoir tous les malheurs à la fois!
En revanche,elle va la doter d'un tuteur chargé de nombreux défauts dont le pire : celui de ne pas aimer sa charmante pupille. Ce tuteur, son oncle paternel, va tenir le rôle ingrat de l'enchanteur qui a tout pouvoir sur le destin de sa prisonnière. Notons au passage que ce tuteur se nomme Dormère, sans particule, et que son domaine n'est pas un héritage, mais un bien acquis, ce qui le destine ipso facto à un mauvais rôle. Le père de Geneviève se trouvait donc, étant le frère de ce dernier dans la même situation; aussi a-t-il eu le bon goût de se tuer dans une chute de cheval ,ce qui a réglé son cas!
Dormère n'est pas foncièrement mauvais d'ailleurs, mais l'amour aveugle qu'il porte à son fils Georges le conduit à se mal comporter vis à vis de Geneviève. Telle Cendrillon, c'est toujours elle qui se trouve accusée quand une sottise est commise. Plus tard, il sera prêt à la sacrifier au bien-être du garçon.
En attendant, il n’aura pas, cet homme, entendu parler de la récente loi Duruy sur l’éducation des filles et négligera son instruction ; pendant qu’il donne à son fils ,
des leçons de latin, d’histoire et de mathématiques, il envoie sa pupille en promenade escortée de sa bonne, dont nous apprendrons qu’elle est instruite, puisque les bonnes d'enfants de ce temps ne sont pas des bonnes à tout faire, bien au contraire. Entre la nourrice et l'institutrice, elles sont chargées de la première éducation de l'enfant, en particulier des "bonnes manières". La bonne est une personne importante.
Toutes les bonnes séguriennes sont des bons génies pour les enfants dont elles ont la garde et Pélagie ne fait pas exception à la règle. Ramoramor en revanche, est une bien étrange bonne d’enfants : c’est un homme, il est noir et dans la force de l’âge : quarante ans environ.
Ramoramor était pour Geneviève une sorte de nounou exotique du temps que la petite vivait avec ses parents, en Amérique, terre de tous les possibles. La dispersion de la famille au cours d’un naufrage le libère ; il passe de l’état de serviteur à celui de matelot. Mais Rame aime sa servitude et n’a de cesse de retrouver ses « maîtres » et le voilà qui surgit, tel le génie sortant de sa bouteille, révolutionnant cuisine et salons du mal nommé domaine de Plaisance. Après avoir effaré tout le monde,il gagne la sympathie de tous à l’exception de Dormère et de son malencontreux fils. Il continue de traiter comme un bébé sa « petite maîtresse » qu’il ne voit pas grandir.

samedi 17 octobre 2009

Un conte de la pluie et du temps (2)

A-t-elle le pressentiment que ce nouveau roman sera le dernier ? Veut-elle en faire une sorte de legs moral ? Les années passent, elle les sent de plus en plus lourdes même s’il n’y paraît pas. Elle est encore svelte, elle se tient droite, et sans les bonnets dont elle se couvre la tête, on verrait que ses cheveux ont le privilège des châtains clairs : celui de ne pas grisonner, mais de devenir de plus en plus blonds jusqu’à atteindre le platine ; pourtant ses yeux lui font mal , elle s’essouffle dans les escaliers, il lui arrive d’avoir des vertiges; elle n’a plus beaucoup de temps devant elle et tant et tant de choses à dire encore , tant de messages à faire passer à toutes ces fillettes, à ces jeunes filles, à ces fiancées qu’on laisse grandir dans l’ignorance et la soumission.
Toujours est-il que, pour une fois, elle réfléchit plus que d’habitude au sort de ses personnages.
Deux ans se sont écoulés depuis l’histoire du chemineau Diloy… Comme le temps passe vite désormais ! Dans l’intervalle, elle a fait publier une Bible destinée , elle aussi aux enfants, mais elle préfère , ô combien, inventer des personnages, les faire vivre, parler, arranger leur destin à sa manière. Oui, elle a envie de parler des filles ,de parler aux filles . Déjà, dans un précédent roman, elle avait réclamé pour l’insupportable Gizelle , le droit au savoir, lequel aurait dû lui donner le droit à l’indépendance. Sophie ne sait pas qu’elle médite sur sa dernière œuvre, mais elle va inconsciemment lui donner la structure de ses premiers écrits : un conte, avec l’orpheline prisonnière du mauvais enchanteur, son tuteur qui veut la livrer au monstre, son épouvantable fils . Deux bons génies, un noir et un blanc :Ramoramor, et Pélagie, assureront sa protection rapprochée ; une bonne fée et son farfadet :Primerose et
Azéma. Dévouée corps et âme à sa patronne , Azéma comme tous les farfadets est insolente, indépendante et obéit quand et comme il lui convient. Toute l’équipe aidera le bon chevalier ,Jacques, à la délivrer.
Ces personnages vivent dans un domaine enchanté qu'elle nommera par dérision, Plaisance, car on ne peut pas dire que l'héroïne y mène une vie plaisante.
Dès les premières pages, on comprend que des dangers la guettent dès qu'elle cherche à s'éloigner. Quand elle se fait mordre par un renard, Sophie se souvient des contes russes de son enfance dans lesquels le renard est souvent un mauvais génie; des ronces déchirent son visage et ses vêtements, puisque l'on sait depuis la Belle au Bois Dormant que les châteaux enchantés sont entourés de ronces qui les cachent à la vue du monde.
Quant à l'héroïne, ce n'est pas une princesse, du moins pas encore, c'est une orpheline; c'est pratique, une orpheline, on peut à loisir critiquer ceux qui l'élèvent puisque ce ne sont pas ses parents. Elle se nommera... voyons... Valérie... Brigitte... Gertrude... non, pas Gertrude; c'est un nom de méchante, Gertrude… au fait, non, dans Diloy, Gertrude était gentille.
Geneviève! voilà , c'est bien, Geneviève!

vendredi 16 octobre 2009

Un conte de la pluie et du temps. (1)

Un conte de la pluie et du temps.
Il pleut ; depuis des jours, il pleut…. Un crachin breton embrume le paysage et ruisselle sur les vitres d’une cuisine, la cuisine d’un château, seule pièce un peu tiède de la vaste maison. Une femme s’y est réfugiée, un femme à qui le froid jamais n’a fait peur, mais qui, peut-être, en vieillissant devient frileuse. Il pleut sur un printemps qui tarde, sur un hiver qui ne veut pas finir; un hiver pas vraiment froid, mais gris , à l’humidité insidieuse qui se glisse jusque dans les draps et fait fumer les cheminées. Rien à voir avec les hivers gelés et lumineux de son enfance . Tout comme ce bortsch, qu’en l’absence de la cuisinière, elle a confectionné elle-même et dont elle ne retrouve pas la saveur aigre-douce, avec des choux bretons, par un hiver breton .La Russie est si loin et lointaines sont les berces géantes dont on faisait mariner les feuilles pour donner à la soupe ce rien d’acidité qui aujourd’hui fait défaut.
Le temps ressemble à sa vie : une longue grisaille traversée de douleurs fulgurantes et puis des embellies… Elle attend l’embellie, elle attend le printemps, le chant du coucou annonciateur de la fin des gelées. Le coucou chantera, le printemps reviendra avec les hirondelles, car le beau temps revient toujours. Mais reviendra-t-il cette année pour elle ?
Elle se sent vieille parfois ; elle ne pense pas pouvoir écrire encore un nouveau roman, mais elle se trompe ; son imagination n’est pas en panne, mais seulement encombrée de saints et de personnages de l’Ancien et du Nouveau Testament, puisqu’elle travaille selon le conseil de Mgr Gaston de Ségur, son fils bien-aimé, à une Histoire Sainte, qu’elle fera suivre d’une Vie des Saints…, des ouvrages destinés aux enfants…, à ses petits-enfants…, à tous les enfants.
Sa fille Sabine va mourir de tuberculose , Camille, sa petite fille modèle est sur le point d’accoucher ; une nouvelle génération va remplacer l’ancienne… après la pluie, le beau temps? Soudain, cette créativité qui ne faisait que sommeiller s’empare d’elle. Une histoire va naître ; elle compte bien la terminer avant l’automne.
En effet, c’est Sophie de Ségur, « née Rostopchine », qui dans la cuisine du château de sa fille Henriette se réconforte de soupe au chou en regardant tomber la pluie et en rêvant aux personnages qu’elle va inventer et à l’histoire qu’elle va leur faire vivre.
Elle a toujours écrit « au fil de la plume », tout comme naguère elle racontait à Camille et à Madeleine les aventures de Blondine ou du Bon Petit Henri. Pauvre Camille qu’il faudrait bien aider à se défaire d’un mariage calamiteux, pauvre Madeleine que l’exemple de sa sœur conduira au couvent ! Et pauvre Sophie, victime de nos jours encore des idées de son temps : elle fut et doit rester l’impeccable aïeule, enguirlandée de petits-enfants qu’elle gâte ou éduque tour à tour. Mais la splendide, la blonde jeune femme pétulante, amoureuse de la vie et de son mari a dû, trompée, bafouée, se retirer dans l’ombre et le silence d'une chambre de malade. De ce mutisme dans lequel elle s’était réfugiée, elle n'est sortie que la cinquantaine révolue avec la voix tonitruante d’un âne.

mercredi 14 octobre 2009

Cuir de Russie (2)


Il y a si longtemps… elle ne sait plus très bien… elle va s’endormir, elle s’endort. Mais son coeur bat si fort, si fort qu’il la réveille. Demain, les chasseurs tueront les loups….
L’homme veut tout corriger, tout dominer ; plus de prédateurs dans les landes pas de mauvaises herbes dans les jardins. Mais tout est bon dans la nature, tous les animaux toutes les plantes ont leur utilité. Elle le sait depuis toujours, les plantes soignent. Elle en a fait un livre. Si elle avait eu ce livre, elle aurait pu garder son second fils….
Elle voudrait se rendormir ; elle compte ses enfants :huit. Oui, Renaud aussi…. Et ses petits-enfants : 20, tant morts que vivants ; autant que de romans… Et si elle vit encore quelques années, elle pourra commencer à compter ses arrières petits-enfants.
Elle aime tant ces enfants qui sont si durs à faire. La première fois surtout quand on a tant à craindre et personne à qui faire confiance. Heureusement, elle a toujours eu du bon sens et l’esprit pratique. Avec ignorance et réalisme, elle a préparé son accouchement dans les moindres détails ; placé son lit au milieu de la chambre, qu’on puisse l’aborder de tous les côtés ; demandé un sommier plus souple et un matelas plus dur. Habituée depuis l’enfance à un coucher spartiate, elle a horreur de ces alcôves emplumées où on veut la faire dormir et que semble affectionner Eugène. Il n’est guère enchanté de ces préparatifs Eugène… il le serait encore moins s’il savait que Sophie compte garder ce mode de couchage pour le reste de ses jours… Mais Eugène l’aime-t-il encore ?
Elle sait qu’elle va mourir , elle s’en fiche. Elle n’a pas fait assez de mal pour aller en Enfer , cet Enfer dont la religion de sa mère et de Gaston menacent les petites filles qui ne sont pas modèles. Le purgatoire? Elle y retrouvera des connaissances; ce sera juste un moment désagréable à passer… un de plus…
Elle s’endort. Du fond de son sommeil, elle entend craquer le bois, s’effondrer les poutres. Ses yeux s’ouvrent sur une lueur rouge et dansante…l’incendie…. Dans sa poitrine, un petit animal affolé se débat, s’agite et l’étouffe ; elle veut crier au feu mais aucun son ne sort de son larynx bloqué…. Les enfants ! il faut réveiller les enfants…. Mais ses enfants sont grands maintenant. Elle s’est dressée avec effort dans un lit inconnu, dans une chambre inconnue. Il n’y a pas le feu ; c’est juste dans la cheminée une bûche qui en se cassant a ravivé les flammes. Elle est maintenant tout à fait éveillée : cette chambre n’est pas la sienne. Elle n’a plus de chambre, plus de maison. Son joli domaine a été vendu… elle ne voulait pas. Quand dans sa vie a-t-elle pu faire ce qu’elle voulait?
Plus jeune, elle aurait voulu danser , faire du sport.. Elle a rêvé devant Marie Taglioni dansant la Sylphide. Mais une aristocrate n’a pas le droit à ces excentricités. Depuis, elle a su que l’impératrice d’Autriche avait une salle de sport.
Ces gens qu’elle n’a pu fréquenter, les autres écrivains, George Sand peut-être, cette femme qu’elle n’a pas pu connaître avait su vivre libre. Même si elle l’avait rencontrée, elle aurait sans doute du renoncer à cette amitié, comme elle a du renoncer à celle d’Eugène Sue. Qui pourtant ne racontait que la vérité.
Qu’il était beau cet autre Eugène…Elle aurait bien aimé….mais trop de risques… Le plaisir vaut-il ses conséquences ?
Elle sourit, la vieille dame en pensant à la tête qu’aurait fait sa belle famille; à celle de la comtesse Octave qui entre autres ressemblances avec le diable avait celle en vieillissant, de se faire ermite.
.Sa belle-famille! Son père a servi la Russie ; les Ségur n’ont jamais servi que leurs intérêts. Ils ont traversé la Révolution et tous les régimes qui l’ont suivie sans encombre et tous ont fait carrière.
Que cette nuit est longue… entrecoupée de rêves et de réveils ; elle a ouvert les yeux, elle ne reconnaît pas sa chambre…. Où est-elle ?
Ah, oui… chez sa fille ! Sa chambre à elle, elle ne l’a plus. Elle n’a plus de château… parti, vendu… elle était trop pauvre, trop vieille pour pouvoir le garder..
Comme elle l’a aimé son joli domaine, comme elle a aimé les vallons de cette campagne normande ; elle y avait un jardin, un âne, un verger avec des poiriers …
Elle se souvient de sa joie quand elle a pu quitter la vilaine et sombre rue parisienne pour vivre à la campagne avec ses enfants.
Comme elle aimait recevoir ; elle pouvait enfin renouer avec la tradition d’hospitalité de son père elle qui ne pouvait plus supporter les thés chez les douairières guindées du faubourg saint Germain où l’on servait parcimonieusement des petits gâteaux : « Secs comme des pendus ! » se souvient-elle.
Elle a eu comme son aristocratique et dédaigneuse belle-famille une maison de campagne.
L’achat de ce domaine fut sans doute l’événement le plus important de sa vie ; celui qui a transformé la comtesse mal mariée en écrivain. C’est la description de cette vie campagnarde qui sera le point de départ de son œuvre ; elle saura décrire la rivière et son vieux moulin ; le village voisin et sa grosse forge rachetée par un industriel.
Chaque dimanche de premier Mai , elle a dansé à la fête des forgerons ; combien de souliers a-t-elle usé.
Elle se souvient des travaux si longs avant de pouvoir emménager.
Impossible de dormir Fleurville, les Nouettes, Voronovo
Fédor lui donne l’argent, ensuite il faut écrire, Eugène n’a pas d’argent pour les Nouettes ; il n’y vient jamais ; pas d’hommes à Fleurville sauf pendant les vacances

dimanche 13 septembre 2009

Lucas et les sorcières (fin)



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Et il vit… Que vit-il de si effrayant pour s’en revenir tout courant et tremblant au village, où il eut besoin de plusieurs rasades d’eau de vie avant de pouvoir raconter ? Il avait vu, c’était pénible à dire, il avait vu…Prunelle danser avec le Diable ! Le lendemain, le village en émoi ne parlait de rien d’autre : la fille des sorcières, la petite qui tournait autour de leur musicien, voilà qu’elle était sorcière aussi ! il fallait la prendre et s’en débarrasser. Lucas fut bientôt au courant ; le dimanche après la messe, devant tout le village il informa son père qu’il aimait Prunelle et qu’il voulait l’épouser, et d’ailleurs l’autre soir dans les bois c’est avec lui qu’elle dansait ; ce n’était pas les cornes du diable que le chasseur avait vu, mais la peau de sa bique ramenée sur sa tête. L’explication était si simple que personne n’y crût : non seulement Prunelle dansait avec le diable, mais elle avait ensorcelé Lucas !
Pour venir à bout des sorcières, on organisa une battue et puisque leur repaire était impénétrable, on l’encercla et on y mit le feu. Lucas courut dans la clairière demander de l’aide à la fée. Elle ne pouvait pas arrêter les paysans mais elle pouvait aider les trois femmes à fuir. Elles se transporta avec Lucas au cœur du taillis ; après avoir rendu tout le monde invisible, elle dit : « Courez aussi vite que vous le pouvez jusqu’à la clairière ; ne vous attardez surtout pas car le charme qui vous protège ne dure que peu de temps ; près des deux pierres seulement vous serez en sûreté. Ensuite, quand la plesse aura fini de brûler, on vous croira mortes et je vous trouverai un refuge. »
Le maquis flambait, ils étaient à mi-chemin de la clairière quand Prunelle poussa un cri : un renardeau de ses amis avait une patte avant et la mâchoire inférieure prises dans un piège. Sans aide il allait mourir la mâchoire brisée. Oubliant le danger, Lucas s’arrêta pour délivrer le petit, employant à cette besogne le temps que la fée lui avait donné pour leur sauvegarde.
Les villageois rentrant chez eux les virent et leur donnèrent la chasse ; les fugitifs eurent beau courir, à l’orée de la clairière en dépit des hurlements de Lucas, les hommes ivres de gnôle autant que de violence, battirent à mort les trois femmes. Lucas épargné porta les victimes jusqu’aux pierres. Il enterra la mère et sa fille sous une pierre et Prunelle sous le pommier. Jamais il ne retourna au village ; sa musique devint triste et ne faisait plus danser personne. Il la jouait sous le pommier car il vivait là avec les animaux sauvages, désormais ses seuls compagnons. Il se nourrissait peu, de baies sauvages et de champignons ; il n’aimait plus la vie. Mais il ne pouvait ni vieillir ni mourir et pour rejoindre Prunelle il aurait fallu qu’on le tue. Depuis la nuit du drame personne ne fréquentait plus ce bois dont on disait qu’il était maudit. Au fil des années Lucas devint de plus en plus triste, de plus en plus maigre et ses chansons fendaient le cœur. La fée n’y tenant plus, par une nuit de tempête pria le vent d’arracher au pommier une branche qui en tombant sur le désespéré le tua net pendant son sommeil.
La fée le coucha près de Prunelle. Nul ne vint plus jamais danser près des pierres.
Le temps a passé, mais l’amour qui avait uni les deux jouvenceaux était si grand que sa force a traversé les siècles et passé dans les pierres.

samedi 12 septembre 2009

Lucas et les sorcières (2)


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Les jours, les mois, les années s’écoulèrent. La fée aidant, personne au village ne s’étonnait de voir se prolonger l’adolescence de Lucas. Même son père finit par oublier de le faire travailler aux champs et le village se réjouit d’avoir un barde qui animait les veillées et faisait danser la jeunesse les jours de fête.
De l’autre côté du bois, dans une combe au milieu des champs proliférait un maquis Ajouter une imagebroussailleux, un mélange inextricable de taillis et de ronces ; par ici, on nomme cela une plesse. Les villageois passaient au large car dans cette plesse qu’elles seules savaient pénétrer, vivaient trois femmes ; on les disait sorcières. Il est vrai que le père de la plus âgée avait été un mage savant ; il lui avait transmis ses connaissances qu’elle-même avait enseignées à sa fille, puis à sa petite-fille. En ce temps-là, la religion du Christ avançait à grands pas, celle des druides perdait du terrain et les femmes instruites ne menaient pas une vie facile. De drame en drame et de fuite en poursuite, elles s’étaient réfugiées dans cet endroit désert et n’en sortaient pour ainsi dire jamais ; sauf quand le temps s’y prêtait pour récolter les plantes, baies et écorces nécessaires à la fabrication de leurs médecines. Si quelqu’un de village voulait les consulter, il laissait un signe aux abords du taillis et l’une des trois femmes se trouvait un jour sur son chemin. Elles savaient soulager hommes et animaux de bien des infortunes ; elles étaient secourables aux femmes en mal d’enfant et savaient faire en sorte qu’une grossesse mal venue disparaisse comme par enchantement. Mais la nature humaine est ainsi faite qu’on leur réclamait aussi des remèdes moins avouables ; à ces requêtes elles restaient sourdes mais n’en restaient pas moins dépositaires de secrets dangereux pour elles.
La plus jeune était aussi la plus hardie ; née à l’abri de la plesse, elle n’avait pas connu les tribulations de ses aînées. Quand elle partait cueillir des simples, il lui arrivait de s’aventurer jusqu’à la clairière ; et là, cachée dans les buissons, plus sauvage encore que les animaux de la forêt, elle écoutait… On la nommait Prunelle ; Prunelle était jolie, Prunelle avait quinze ans, l ‘âge qu’avait choisi Lucas. Et fatalement, les deux jouvenceaux se virent, se plurent et s’aimèrent au grand dam de la fée. Elle se reprocha amèrement de n’avoir pas songé à écarter Prunelle de la route de son protégé, mais il était trop tard ; les ennuis commencèrent.
Lucas voyait mal comment amener sa fiancée au village et la grand-mère de Prunelle pour sa part, refusait de laisser la petite rejoindre les gens qui avaient déjà fait tant de mal à sa famille. Rien ne renforce l’amour comme un interdit et là, il y en avait deux ! Les jeunes gens prirent l’habitude de se rencontrer la nuit près des deux pierres ; Lucas jouait et chantait pour sa belle qui dansait pour lui ; les animaux faisaient cercle autour d’eux sous la lune. La fée trouvait le tableau fort aimable mais comme elle savait l’avenir, elle fit part de ses craintes à Lucas qui s’en moqua éperdument.
Revint l’automne et le temps du braconnage ; les villageois poussaient rarement jusqu’à la clairière. La chasse n’y était pas bonne et pour cause ! Lucas savait repérer les pièges et pour protéger ses amis, armé d’un long bâton, il les désamorçait. Les hommes lassés allaient poser leurs collets ailleurs. Mais il faut bien que le malheur arrive, alors un soir de lune, un des villageois, sans raison précise vint braconner de ce côté.

vendredi 11 septembre 2009

Lucas et les Sorcières


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E
n allant de Mainterne à Chennevières, on passe devant un ancien manoir devenu ferme :la Lucazière. Au milieu du champ qui sépare les bâtiments de la route, on peut voir deux grosses pierres. Pas en été parce que les blés les cachent, mais la moisson finie et jusqu’au printemps suivant, on peut aller s’asseoir dessus et méditer un moment. On en repart plein d’énergie nouvelle ; c’est ce que dit la tradition.
Elle dit aussi la tradition, qu’il y a bien longtemps, au temps des religions anciennes se dressait là une forêt, la grande forêt des Carnutes. Dans cette forêt était une clairière et au milieu de la clairière, les pierres, sous un pommier sauvage.
Un garçon du hameau voisin venait là chaque jour chanter et jouer de la flûte ; un flûte qu’il avait inventée et qui avait le don d’attirer à lui toutes les créatures qui vivaient dans les parages. Sa musique possédait un charme tel qu’on pouvait voir dans la clairière la biche auprès du loup et le lièvre sans méfiance blotti contre le renard ; tous les oiseaux du voisinage rivalisaient de trilles avec la flûte magique.
Le garçon avait nom Lucas ; il grandissait et prenait l’âge d’être berger mais les vaches et les moutons de son père l’inspiraient moins que les oiseaux ou le bruit du vent dans les feuilles. Aussi, tôt le matin, avant qu’on ait pu mettre la main sur lui il sifflait son chien et se sauvait dans les bois.
Pour remplacer sa mère morte en lui donnant le jour, une chèvre l’avait nourri ; il l’avait tant aimée, il l’avait tant pleuré sa vie finie, que pour le consoler son père lui avait fait confectionner dans la peau de sa nourrice une houppelande qu’il portait hiver comme été. Curieusement le tanneur avait gardé les cornes fixées à la peau, ce qui donnait à Lucas une bien étrange silhouette quand il rabattait le capuchon. Mais on s’y était habitué et personne n’y faisait plus attention.
Dans la clairière les animaux n’étaient pas seuls à écouter Lucas ; l’incrédulité des hommes n’avait pas encore contraint le petit peuple des sources et des forêts à se rendre invisible. Fées, enchanteurs, elfes et autres lutins participaient discrètement à la vie quotidienne et il n’était ni rare ni étonnant d’en rencontrer sur son chemin. Une fée habitait ce bois ; elle venait souvent entendre Lucas et parler avec lui.
Un jour que le garçon avait eu de nouveaux démêlés avec son père qui le sommait de grandir un peu et de devenir un homme, la fée tenta de le raisonner :
-« Ton père n’a pas tort, Lucas ; tu ne peux pas passer ta vie dans les bois ! C’est vrai pourtant que ta musique est belle ; elle me manquera quand tu auras rejoint les hommes. Tiens, je vais t’aider : j’ai le droit de réaliser un de tes souhaits, mais un seul. Choisis bien et dis moi ce que tu désires ; je te l’accorderai et ensuite tu pourras plus facilement obéir à ton père. »-
Or Lucas ne désirait rien au monde sinon chanter toujours pour la fée et les animaux de la forêt. La fée hocha la tête :
-« Tu veux cela parce que tu es encore un enfant, mais tu changeras. Veux-tu être un homme riche, puissant ? Veux-tu être aimé ? »-
Lucas ne voulait que demeurer ce qu’il était : un adolescent musicien.
-« C’est possible, dit la fée soucieuse, Mais fait bien attention, si tu gardes ta jeunesse, tu n’auras jamais ni foyer, ni enfant, ni amour durable. Tu ne seras jamais comme les autres et il t’arrivera d’avoir de la peine à vivre ta différence. »-
-« C’est tout réfléchi, répondit Lucas. »-
-« Soit, ce ne sera pas facile ! mais après tout, c’est toi qui choisis ton destin. Et puis je ne serai jamais loin de toi et je t’aiderai de mon mieux. »-

Les Chouchous