Insensé celui qui somme le rêve de s'expliquer - Jean RAY - Malpertuis
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mercredi 14 janvier 2015

Pour méditer...




Les Grenouilles qui demandent un roi

Les grenouilles se lassant 
De l'état démocratique,
Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique.
Il leur tomba du ciel un roi tout pacifique:
Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant
Que la gent marécageuse
Gent fort sotte et fort peureuse,
S'alla cacher sous les eaux,
Dans les joncs, dans les roseaux,
Dans les trous du marécage,
Sans oser de longtemps regarder au visage
Celui qu'elles croyaient être un géant nouveau;
Or c'était un soliveau,
De qui la gravité fit peur à la première
Qui, de le voir s'aventurant,
Osa bien quitter sa tanière.
Elle approcha, mais en tremblant,
Une autre la suivit, une autre en fit autant.
Il en vint une fourmilière;
Et leur troupe à la fin se rendit familière
Jusqu'à sauter sur l'épaule du roi.
Le bons sire le souffre, et se tient toujours coi.
Jupin en a bientôt la cervelle rompue.
"Donnez-nous  dit ce peuple, un roi qui se remue."
Le monarque des dieux leur envoie une grue,
Qui les croque, qui les tue, 
Qui les gobe à son plaisir.
Et les grenouilles de se plaindre;
Et Jupin de leur dire:"Et quoi! votre désir
A ses lois croit-il nous astreindre?
Vous avez dû premièrement
Garder votre gouvernement;
Mais ne l'ayant pas fait, il vous devait suffire
Que votre premier roi fût débonnaire et doux;
De celui-ci contentez-vou,
De peur d'en rencontrer un pire.

LA FONTAINE

samedi 18 février 2012

Comment l'esprit vient aux filles

Il est un jeu divertissant sur tous,
Jeu dont l'ardeur souvent se renouvelle;
Ce qui m'en plaît, c'est que tant de cervelle
N'y fait besoin et n'y sert de deux clous.

Or, devinez comment ce jeu s'appelle.
Vous y jouez, comme aussi faisons-nous;
Il divertit et la laide et la belle;
Soit jour, soit nuit, à toute heure il est doux,
Car on y voit assez clair sans chandelle.
Or, devinez comment ce jeu s'appelle.

Le beau du jeu n'est connu de l'époux;
C'est chez l'amant que ce plaisir excelle,
De regardants, pour y juger des coups,
Il n'en faut point; jamais on n'y querelle.
Or, devinez comment ce jeu s'appelle.

Qu'importe-t-il? Sans s'arrêter au nom,
Ni badiner là-dessus davantage,
Je vais encore vous en dire une usage:
Il fait venir l'esprit et la raison.
Nous le voyons en mainte bestiole.
Avant que Lise allât en cette école,
Lise n'était qu'un misérable oison;
Coudre et filer, c'était son exercice,
Non pas le sien, mais celui de ses doigts;
Car que l'esprit eût part à cet office,
Ne le croyez: il n'était nuls emplois
Où Lise pût avoir l'âme occupée;
Lise songeait autant que sa poupée.
Cent fois le jour sa mère lui disait:
"Va-t-en chercher de l'esprit, malheureuse!"
La pauvre fille aussitôt s'en allait
Chez les voisins, affligée et honteuse,
Leur demandant où se vendait l'esprit.
On en riait; à la fin on lui dit:
"Allez trouver père Bonaventure,
Car il en a bonne provision."
Incontinent la jeune créature
S'en va le voir, non sans confusion:
Elle craignait que ce ne fut dommage
De détourner ainsi tel personnage.
"Me voudrait-il faire de tels présents,
A moi qui n'ai que quatorze ou quinze ans?
Vaux-je cela?" disait en soi la belle.
Son innocence augmentait ses appas:
Amour n'avait à son croc de pucelle
Dont il crût faire un aussi bon repas.

"Mon Révérend, dit-elle au béat homme,
Je viens vous voir; des personnes m'ont dit
Qu'en ce couvent on vendait de l'esprit;
Votre plaisir serait-il qu'à crédit
J'en pusse avoir? non pas pour grosse somme:
A gros achat mon trésor ne suffit.
Je reviendrai, s'il m'en faut davantage;
Et cependant prenez ceci pour gage."
A ce discours, je ne sais quel anneau,
Qu'elle tirait de son doigt avec peine,
Ne venant point, le père dit:"Tout beau!
Nous pourvoirons à ce qui vous amène,
Sans exiger nul salaire de vous;
Il est marchande et marchande, entre nous:
A l'une on vend ce qu'à l'autre l'on donne.
Entrez ici, suivez-moi hardiment;
Tous sont au choeur; le portier est personne
Entièrement à ma dévotion,
Et ces murs ont de la discrétion."
Elle le suit; ils vont à sa cellule.
Mon Révérend la jette sur un lit,
Veut la baiser. La pauvrette recule
Un peu la tête; et l'innocente dit:
"Quoi! c'est ainsi qu'on donne de l'esprit?
-Et vraiment oui", repart Sa Révérence;
Puis il lui met la main sur le téton.
"Encore ainsi? - Vraiment oui; comment donc?"
La belle prend le tout en patience.
Il suit sa pointe, et d'encor en encor
Toujours l'esprit s'insinue et s'avance,
Tant et si bien qu'il arrive à bon port.
Lise riait du succès de la chose.
Bonaventure à six moments de là
Donne d'esprit une seconde dose.
Ce ne fut tout, une autre succéda;
La charité du beau père était grande.
"Eh bien! dit-il, que vous semble du jeu?
-A nous venir l'esprit tarde bien peu",
Reprit la belle. Et puis elle demande:
"Mais s'il s'en va?- S'il s'en va, nous verrons;
D'autres secrets se mettent en usage.
-N'en cherchez point , dit Lise, davantage;
De celui-ci nous nous contenterons.
-Soit fait, dit-il, nous recommencerons,
Au pis aller, tant et tant qu'il suffise."
Le pis aller sembla le mieux à Lise.
Le secret même encore se répéta
Par le Pater: il aimait cette danse.
Lise lui fait une humble révérence,
Et s'en retourne en songeant à cela.Lise songer! Quoi? déjà Lise songe!
Elle fait plus: elle cherche un mensonge,
Se doutant bien qu'on lui demanderait,
Sans y manquer, d'où ce retard venait.
Deux jours après, sa compagne Nanette
S'en vient la voir: pendant leur entretien,
Lise rêvait; Nanette comprit bien,
Comme elle était clairvoyante et finette,
Que Lise alors ne rêvait pas pour rien.
Elle fait tant, tourne tant son amie,
Que celle-ci lui déclare le tout:
L'autre n'était à l'ouïr endormie.
Sans rien cacher, Lise de bout en bout,
De point en point, lui conte le mystère,
Dimensions de l'esprit du beau père,
Et les encore, enfin tout le phébé.

"Mais vous, dit-elle, apprenez-nous de grâce
Quand et par qui l'esprit vous fut donné."
Anne reprit: "Puisqu'il faut que je fasse
Un libre aveu, c'est votre frère Alain
Qui m'a donné de l'esprit un matin.
-Mon frère Alain? Alain! s'écria Lise,
Alain mon frère! Ah! je suis bien surprise:
Il n'en a point, comme en donnerait-il?
-Sotte, dit l'autre, hélas! tu n'en sais guère:
Apprends de moi que pour pareille affaire
Il n'est besoin que l'on soit si subtil.
Ne me crois-tu? sache-le de ta mère:
Elle est experte au fait dont il s'agit;
Si tu ne veux, demande au voisinage;
Sur ce point-là l'on t'auras bientôt dit:
"Vivent les sots pour donner de l'esprit!"
Lise s'en tint à ce seul témoignage,
Et ne crut pas devoir parler de rien.

Vous voyez donc que je disais fort bien
Quand je disais que ce jeu-là rend sage.

LA FONTAINE





lundi 8 février 2010

LA FONTAINE - Les Aveux Indiscrets - (2)

...Il ne faut pas que le lecteur oublie
Que les parents d'Aminte, bon bourgeois,
Et qui n'avaient que cette fille unique,
La nourrissaient, et tout son domestique,
Et son époux, sans que, hors cette fois,
Rien n'eut troublé la paix de leur famille.
La mère donc s'en va trouver sa fille;
Le père suit, laisse sa femme entrer,
Dans le dessein seulement d'écouter.
La porte était entr'ouverte: il s'approche; 
Bref, il entend la noise et le reproche
Que dit sa femme à leur fille, en ces mots:
" Vous avez tort, j'ai vu beaucoup de sots, 
Et plus encore de sottes ,en ma vie;
Mais qu'on pût voir telle indiscrétion,
Qui l'aurait cru? Car enfin, je vous prie,
Qui vous forçait? quelle obligation,
De révéler une chose semblable?
Plus d'une fille a forligné; le diable
Est bien subtil; bien malins sont les gens:
Non pour cela que l'on soit excusable;
Il nous faudrait toutes dans des couvents
Claquemurer jusques à l'hyménée,
Moi qui vous parle ai même destinée;
J'en garde au coeur un sensible regret:
J'eus trois enfants avant mon mariage.
A votre père ai-je dit ce secret?
En avons-nous fait plus mauvais ménage?"
Ce discours fut à peine proféré
Que l'écoutant s'encourt, et, tout outré,
Trouve du bât la sangle et se l'attache,
Puis va criant partout: "Je suis sanglé!"
Chacun en rit, encore que chacun sache
Qu'il a de quoi faire rire à son tour.
Les deux maris vont dans maint carrefour,
Criant, courant, chacun à sa manière:
"Bâté" le gendre, et "sanglé" le beau-père.

On doutera de ce dernier point-ci;
Mais il ne faut telles choses mécroire;
Et, par exemple, écoutez bien ceci:
Quand Roland sut les plaisirs et la gloire
Que dans la grotte avaient eus son rival,
D'un coup de poing il tua son cheval.
Pouvait-il pas, traînant la pauvre bête, 
Mettre de plus la selle sur son dos;
Puis s'en aller, tout du haut de sa tête,
Faire crier et redire aux échos:
"Je suis bâté, sanglé!" car il n'importe,
Tous deux sont bons. Vous voyez de la sorte
Que ceci peut contenir vérité.
Ce n'est assez; cela ne doit suffire,
Il faut aussi montrer l'utilité
De ce récit; je m'en vais vous la dire.
L'heureux Damon me semble un pauvre sire:
Sa confiance eut bientôt tout gâté.
Pour la sottise et la simplicité
De sa moitié, quant à moi, je l'admire.
Se confesser à son propre mari,
Quelle folie! Imprudence est un terme
Faible à mon sens pour exprimer ceci;
Mon discours donc en deux points se renferme:
Le noeud d'hymen doit être respecté,
Veut de la foi, veut de l'honnêteté;
Si par malheur quelque atteinte un peu forte
Le fait clocher d'un ou d'autre côté,
Comportez-vous de manière et de sorte
Que ce secret ne soit pont éventé:
Gardez de faire aux égards banqueroute;
Mentir alors est digne de pardon.
Je donne ici de beaux conseils, sans doute:
Les ai-je pris pour moi-même? Hélas! non.





samedi 6 février 2010

LA FONTAINE - Les Aveux Indiscrets -

Paris, sans pair, n'avait en son enceinte
Rien dont les yeux semblassent si ravis
Que de la belle, aimable, et jeune Aminte,
Fille à pourvoir, et des meilleurs partis.
Sa mère encore la tenait sous son aile;
Son père avait du comptant et du bien:
Faites état qu'il ne lui manquait rien.
Le beau Damon s'était piqué pour elle, 

Elle reçut les offres de son coeur.
Il fit si bien l'esclave de la belle, 

Qu'il en devint le maître et le vainqueur, 
Bien entendu sous le nom d'hyménée:
Pas ne voudrait qu'on le crût autrement.

L'an révolu, ce couple si charmant,
Toujours d'accord, de plus en plus s'aimant
(Vous eussiez dit la première journée),
Se promettait la vigne de l'abbé,
Lorsque Damon, sur ce propos tombé,
Dit à sa femme:" Un point trouble mon âme;
Je suis épris d'une si douce flamme,
Que je voudrais n'avoir aimé que vous,
Que mon coeur n'eût ressenti que vos coups,
Qu'il n'eût logé que votre seule image,
Digne, il est vrai, de son premier hommage.
J'ai cependant éprouvé d'autres feux:
J'en dis ma coulpe, et j'en suis tout honteux.
Il m'en souvient: la nymphe était gentille,
Au fond d'un bois, l'Amour seul avec nous;
Il fit si bien(si mal, me direz-vous),
Que de ce fait il me reste une fille.
- Voilà mon sort, dit Aminte à Damon:
J'étais un jour seulette à la maison;
Il me vint voir certain fils de famille, 
Bien fait et beau, d'agréable façon:
J'en eus pitié; mon naturel est bon;
Et, pour conter tout de file en aiguille,
Il m'est resté de ce fait un garçon."
Elle eût à peine achevé la parole,
Que du mari l'âme jalouse et folle
Au désespoir s'abandonne aussitôt;
Il sort plein d'ire, il descend tout d'un saut,
Rencontre un bât, se le met, et puis crie:
"Je suis bâté!"Chacun au bruit accourt,
Les père et mère, et toute la mégnie,
Jusqu'aux voisins. Il dit, pour faire court,
Le beau sujet d'une telle folie....

A demain...

dimanche 27 décembre 2009

CONTE de ****** + almanach 2024

Soeur Jeanne, ayant fait un poupon, 
Jeûnait, vivait en sainte fille,
Toujours était en oraison;
Et toujours ses soeurs à la grille.
Un jour donc l'abbesse leur dit:
"Vivez comme soeur Jeanne vit; 
Fuyez le monde et sa séquelle."
Toutes reprirent à l'instant:
"Nous serons aussi sage qu'elle
Quand nous en aurons fait autant."

LA FONTAINE



samedi 26 décembre 2009

Conte tiré d'Athénée +almanach 2024

Axiochus avec Alcibiades,
Jeunes, bien faits, galants, et vigoureux,
Par bon accord, comme grands camarades,
En même nid furent pondre tous deux.
Qu'arrive-t-il? l'un de ces amoureux
Tant bien exploite autour de la donzelle,
Qu'il en naquit une fille si belle
Qu'ils s'en vantaient tous deux également.
Le temps venu que cet objet charmant
Put pratiquer les leçons de sa mère,
Chacun des deux en voulut être amant;
Plus n'en voulut l'un ni l'autre être père.
"Frère, dit l'un, ah! vous ne sauriez faire
Que cet enfant ne soit vous tout craché.
-Parbleu dit l'autre, il est à vous compère
Je prends sur moi le hasard du péché."  





LA FONTAINE 




jeudi 29 octobre 2009

Autre conte tiré d'Athénée

Du temps des Grecs deux soeurs disaient avoir
Aussi beau cul que fille de leur sorte;
La question ne fut que de savoir
Quelle des deux dessus l'autre l'emporte.
Pour en juger un expert étant pris,
A la moins jeune il accorde le prix,
Puis l'épousant lui fait don de son âme;
A son exemple un sien frère est épris
De la cadette, et la prend pour sa femme.
Tant fut entre eux à la fin procédé,
Que par les soeurs un temple fut fondé
Dessous le nom de Vénus belle-fesse.
Je ne sais pas à quelle intention;
Mais c'eût été le temple de la Grèce
Pour qui j'eusse eu plus de dévotion.

LA FONTAINE

mercredi 28 octobre 2009

LE VILLAGEOIS QUI CHERCHE SON VEAU

Un villageois, ayant perdu son veau,
L 'alla  chercher dans la forêt prochaine.
Il se plaça sur l'arbre le plus beau,
Pour mieux entendre, et pour voir dans la plaine.
Vient une dame avec un jouvenceau.
Le lieu leur plaît, l'eau leur vient à la bouche,
Et le galant, qui sur l'herbe la couche,
Crie, en voyant je ne sais quels appas:
"O dieux! que vois-je! et que ne vois-je pas!"
Sans dire quoi: car c'étaient lettres closes.
Lors le manant les arrêtant tout coi:
"Homme de bien, qui voyez tant de choses,
Voyez-vous point mon veau? dites-le moi."

LA FONTAINE 

mardi 27 octobre 2009

CONTE TIIRE D' ATHENEE

Axiochus avec Alcibiades,
Jeunes, bien faits,galants et vigoureux
Par bon accord, comme grands camarades,
En même nid furent pondre tous deux.
Qu'arrive-t-il? l'un de ces amoureux
Tant bien exploite autour de la donzelle,
Qu'il en naquit une fille si belle
Qu'ils s'en vantaient tous deux également.
Le temps venu que cet objet charmant
Put pratiquer les leçons de sa mère, 
Chacun des deux en voulut être amant;
Plus n'en voulut l'un ni l'autre être père.
"Frère, dit l'un, ah! vous ne sauriez faire
Que cet enfant ne soit vous tout craché.
-Parbleu, dit l'autre, il est à vous compère:
Je prend sur moi le hasard du pêché."

 LA FONTAINE

Les Chouchous