Insensé celui qui somme le rêve de s'expliquer - Jean RAY - Malpertuis
dimanche 14 décembre 2014
Le fantôme encombrant
Un jeune mari perdit sa femme dans la fleur de l'âge. Celle-ci avait été belle, mais un peu acariâtre et affreusement jalouse. Après un deuil de bon aloi, qui dura six mois, le jeune homme sentit avec le printemps naître des émotions nouvelles.
Il chercha femme, et bientôt se fiança à la délicieuse Yoyohi, dont le nom chantait comme un gazouillis de mésanges, comme le froissement de la soie sur un éventail. Bref, le jeune veuf était amoureux, et il était plus heureux qu'il ne l'avait jamais été avec sa précédente épouse. C'est alors que le fantôme de sa femme se manifesta pour la première fois? Une nuit, alors qu'il dormait paisiblement sur son tatami, il sentit un courant d'air froid lui chatouiller la plante des pieds, il s'éveilla. Kyrioka était devant lui. La belle, quoique évanescente, semblait furieuse, et n'avait rien perdu de son humeur jamouse:
"Comment oses-tu, dit-elle, me tromper avec une petite sotte, sans beauté, qui, ajouta-t-elle avec perfidie, porte une tache de naissance fort disgracieuse sur le sein gauche.
-Comment sais-tu cela?" interrogea le pauvre mari, stupéfait.
"Au royaume des morts, nous avons accès aux mystères, et nous connaissons toutes choses cachées à vos yeux de mortels."
La belle s'en fut. Le mari encore tremblant de frayeur ne dormit plus cette nui-là.
A partir de cet instant, l'existence d'Heiyoshi devint un enfer. Le jour, il se promenait avec la tendre Yoyohi, dans les jardins de son père. Ils s'attardaient auprès du grand bassin, admiraient la grâce épanouie des fleurs de lotus. Heiyoshi ne se lassait pas; tout en devisant tendrement et en échangeant avec elle de timides sourires, de contempler la nuque parfaite de sa fiancée, son chignon noir de jais, ses joues qui avaient le velouté de la fleur de prunier. La nuit, le fantôme de Kyrioka venait le tourmenter. Assise au pied de sa natte, son épouse décédée tournait en dérision tous ses faits et gestes de la journée , elle imitait en ricanant leurs tendres propos. Elle lui rappelait leurs anciennes amours, et lui répétait:
"Je sais tout de toi, et ce savoir t'enchaîne. Ta vie est à moi seule, à moi!"
Le malheureux, à bout de forces et près de perdre la raison, se confia à un ami, qui lui conseilla d'aller consulter un célèbre maître du Zen qui vivait en ermite dans l'ancien temple de Kenninji. Le voyage fut long et difficile.Enfin Heiyoshi parvint aux pieds du maître, et lui conta son infortune.
"Ta femme est devenue un fantôme, et elle sait tout de toi.
-Oui, Maître, vous comprenez, habitant le pays des morts, elle a accès à ces mystères qui nous dépassent, elle connaît le passé, l'avenir et fouille à son gré dans mes moindres pensées.
-Je vois, dit le maître en se grattant un orteil avec un petit bâton de bambou, car il avait plu et un peu de boue avait éclaboussé ses pieds nus dans les sandales. je vois...
-Que dois-je faire, maître?
-Tu es jeune, Heihyoshi, ton coeur est neuf et tendre. Il est aisé d'assurer son pouvoir sur toi. Je vais t'aider...
-Le jeune veuf se confondit en remerciements, et déclara:
"Je suivrai vos conseils, Maître, je m'y conformerai en tout point, indiquez-moi seulement la voie.
- Quand le fantôme de ton épouse apparaîtra, confesse humblement ton ignorance, loue ses étonnantes connaissances, en un mot flatte-la; et propose-lui un marché: "si tu peux répondre à une dernière question, je serai définitivement convaincu de tes pouvoirs surnaturels, je renoncerai à Yoyohi, qui n'est qu'une simple mortelle; et je serai ton époux fidèle à jamais."
-Hélas! s'exclama Heiyoshi, c'est elle qui va l'emporter, j'en suis sûr! Ce qu'elle ne sait, elle le devine, rien de ce que je fais ou pense ne lui est caché...
-Suis mon conseil, déclara un peu rudement le maître, ou, si tu ne veux pas m'écouter, va-t-en!"
Heiyoshi, troublé, affolé, acquieça:
"Je vous obéirai, Maître.
-Prends dans ta main droite fermée une grosse poignée de graines de soja et demande-lui combien il y en a.
'C'est tout?" demanda Heyyoshi.
Le maître du Zen ne répondit pas. Il s'était installé en zazen et méditait.
Heiyoshi rentra chez lui. La nuit même, le fantôme de son épouse réapparut:
"Tu es allé rendre visite à un maitre du Zen, ricanait-elle, croyais-tu que je l'ignorais, et pensais-tu pouvoir m'échapper ?"
Heiyoshi plongea alors sa main droite dans un tas de soja, en saisit une grosse poignée qu'il présenta dans sa main fernée:
"Combien y a- t -il de graines?" deamdna-t-il.
Le fantôme de Kyrioka se dissipa dans l'air et ne reparut jamais.....
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1 commentaire:
Cette jalousie morbide en rappelle d'autres.Pauvre petit homme c'était à devenir complètement Yoyo !
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