Insensé celui qui somme le rêve de s'expliquer - Jean RAY - Malpertuis

samedi 18 février 2012

Comment l'esprit vient aux filles

Il est un jeu divertissant sur tous,
Jeu dont l'ardeur souvent se renouvelle;
Ce qui m'en plaît, c'est que tant de cervelle
N'y fait besoin et n'y sert de deux clous.

Or, devinez comment ce jeu s'appelle.
Vous y jouez, comme aussi faisons-nous;
Il divertit et la laide et la belle;
Soit jour, soit nuit, à toute heure il est doux,
Car on y voit assez clair sans chandelle.
Or, devinez comment ce jeu s'appelle.

Le beau du jeu n'est connu de l'époux;
C'est chez l'amant que ce plaisir excelle,
De regardants, pour y juger des coups,
Il n'en faut point; jamais on n'y querelle.
Or, devinez comment ce jeu s'appelle.

Qu'importe-t-il? Sans s'arrêter au nom,
Ni badiner là-dessus davantage,
Je vais encore vous en dire une usage:
Il fait venir l'esprit et la raison.
Nous le voyons en mainte bestiole.
Avant que Lise allât en cette école,
Lise n'était qu'un misérable oison;
Coudre et filer, c'était son exercice,
Non pas le sien, mais celui de ses doigts;
Car que l'esprit eût part à cet office,
Ne le croyez: il n'était nuls emplois
Où Lise pût avoir l'âme occupée;
Lise songeait autant que sa poupée.
Cent fois le jour sa mère lui disait:
"Va-t-en chercher de l'esprit, malheureuse!"
La pauvre fille aussitôt s'en allait
Chez les voisins, affligée et honteuse,
Leur demandant où se vendait l'esprit.
On en riait; à la fin on lui dit:
"Allez trouver père Bonaventure,
Car il en a bonne provision."
Incontinent la jeune créature
S'en va le voir, non sans confusion:
Elle craignait que ce ne fut dommage
De détourner ainsi tel personnage.
"Me voudrait-il faire de tels présents,
A moi qui n'ai que quatorze ou quinze ans?
Vaux-je cela?" disait en soi la belle.
Son innocence augmentait ses appas:
Amour n'avait à son croc de pucelle
Dont il crût faire un aussi bon repas.

"Mon Révérend, dit-elle au béat homme,
Je viens vous voir; des personnes m'ont dit
Qu'en ce couvent on vendait de l'esprit;
Votre plaisir serait-il qu'à crédit
J'en pusse avoir? non pas pour grosse somme:
A gros achat mon trésor ne suffit.
Je reviendrai, s'il m'en faut davantage;
Et cependant prenez ceci pour gage."
A ce discours, je ne sais quel anneau,
Qu'elle tirait de son doigt avec peine,
Ne venant point, le père dit:"Tout beau!
Nous pourvoirons à ce qui vous amène,
Sans exiger nul salaire de vous;
Il est marchande et marchande, entre nous:
A l'une on vend ce qu'à l'autre l'on donne.
Entrez ici, suivez-moi hardiment;
Tous sont au choeur; le portier est personne
Entièrement à ma dévotion,
Et ces murs ont de la discrétion."
Elle le suit; ils vont à sa cellule.
Mon Révérend la jette sur un lit,
Veut la baiser. La pauvrette recule
Un peu la tête; et l'innocente dit:
"Quoi! c'est ainsi qu'on donne de l'esprit?
-Et vraiment oui", repart Sa Révérence;
Puis il lui met la main sur le téton.
"Encore ainsi? - Vraiment oui; comment donc?"
La belle prend le tout en patience.
Il suit sa pointe, et d'encor en encor
Toujours l'esprit s'insinue et s'avance,
Tant et si bien qu'il arrive à bon port.
Lise riait du succès de la chose.
Bonaventure à six moments de là
Donne d'esprit une seconde dose.
Ce ne fut tout, une autre succéda;
La charité du beau père était grande.
"Eh bien! dit-il, que vous semble du jeu?
-A nous venir l'esprit tarde bien peu",
Reprit la belle. Et puis elle demande:
"Mais s'il s'en va?- S'il s'en va, nous verrons;
D'autres secrets se mettent en usage.
-N'en cherchez point , dit Lise, davantage;
De celui-ci nous nous contenterons.
-Soit fait, dit-il, nous recommencerons,
Au pis aller, tant et tant qu'il suffise."
Le pis aller sembla le mieux à Lise.
Le secret même encore se répéta
Par le Pater: il aimait cette danse.
Lise lui fait une humble révérence,
Et s'en retourne en songeant à cela.Lise songer! Quoi? déjà Lise songe!
Elle fait plus: elle cherche un mensonge,
Se doutant bien qu'on lui demanderait,
Sans y manquer, d'où ce retard venait.
Deux jours après, sa compagne Nanette
S'en vient la voir: pendant leur entretien,
Lise rêvait; Nanette comprit bien,
Comme elle était clairvoyante et finette,
Que Lise alors ne rêvait pas pour rien.
Elle fait tant, tourne tant son amie,
Que celle-ci lui déclare le tout:
L'autre n'était à l'ouïr endormie.
Sans rien cacher, Lise de bout en bout,
De point en point, lui conte le mystère,
Dimensions de l'esprit du beau père,
Et les encore, enfin tout le phébé.

"Mais vous, dit-elle, apprenez-nous de grâce
Quand et par qui l'esprit vous fut donné."
Anne reprit: "Puisqu'il faut que je fasse
Un libre aveu, c'est votre frère Alain
Qui m'a donné de l'esprit un matin.
-Mon frère Alain? Alain! s'écria Lise,
Alain mon frère! Ah! je suis bien surprise:
Il n'en a point, comme en donnerait-il?
-Sotte, dit l'autre, hélas! tu n'en sais guère:
Apprends de moi que pour pareille affaire
Il n'est besoin que l'on soit si subtil.
Ne me crois-tu? sache-le de ta mère:
Elle est experte au fait dont il s'agit;
Si tu ne veux, demande au voisinage;
Sur ce point-là l'on t'auras bientôt dit:
"Vivent les sots pour donner de l'esprit!"
Lise s'en tint à ce seul témoignage,
Et ne crut pas devoir parler de rien.

Vous voyez donc que je disais fort bien
Quand je disais que ce jeu-là rend sage.

LA FONTAINE





dimanche 12 février 2012

L'amour avant Valentin... et selon François...

LA ROUE

Avant de connaître la roue, l'Homme menait une existence peu enviable. Il devait transporter tous les fardeaux sur le dos de sa femme. Il ne lui restait plus beaucoup de place pour s'asseoir. Les ménages à trois étaient encore plus à plaindre, et comme ils avançaient moins vite que les autres, ils devaient, à l'étape, se contenter de la caverne la plus moche, celle qui es juste à côté des cabinets.

CAVANNA - Almanach 1985

samedi 11 février 2012

Un peu en retard! C'était le 20 janvier récap 25

Janvier

Au 3° siècle de notre ère, Sébastien était soldat dans l'armée de l'empereur Dioclètien. L'imprudent se fit chrétien et pour ce méfait fut criblé de flèches par les archers de l'empereur.
On lui confia au Paradis, le soin de protéger ses tortionnaires. Sous employé en raison de l'évolution des technologies on lui confia aussi les prisonniers. Sans pour autant le dispenser comme le font les autres saints de veiller au bon déroulement des saisons et à la juste répartition des intempéries..
Grâce à lui les jours rallongent:
Les jours rallongent d'un pas de chien.
Les gens du Nord attendent le printemps:
A la Saint-Sébastien, l'hiver reprend
Ou se casse les dents.
Mais s'il fait soleil dan la journée, un peu de gel est encore nécessaire:
Quand Sébastien gèle le matin,
Mauvaise herbe ne revient.

lundi 6 février 2012

Mots d'auteurs

"J'avoue qu'il est de ces solitudes si belles qu'il faut se rappeler la misère de ceux qui y végètent et qui pourraient y vivre, pour souhaiter que la civilisation et la culture viennent en détruire la poésie."



George SAND (1804-1876), Histoire de ma vie.

jeudi 2 février 2012




Si l'on veut faire dire à son chef, à son patron, des choses qu'il ne veut pas dire; si l'on veut influencer ses pensées et même l'obliger à se comporter d'étrange et fantasque manière - danser sur les tables en riant à tout bout de champ, jouer avec des cocottes en papier -, on lui fera respirer la fumigation des Tempestaires, in,ventée jadis par ces maîtres en l'art des encens, grands récolteurs des brumes, fumées et vapeurs des émanations terrestres et célestes. On brûlera des colchiques ou "veilleuses d'automne", de la pulpe de coing, une jonchée de saule et de hêtre mêlée à de la fumerolle matinale, des éthers de mares à Willies et de l'esprit d'armoise.

Pierre DUBOIS - Elficologue

mercredi 1 février 2012

Mécomptes de fées -FIN

Histoire de la fille aux perles -

J'étais si bonne et si belle qu'une fée m'accorda de cracher des bijoux. Ma laide et méchante soeur reçut le plus enviable don de cracher des vipères et des crapauds, si bien que chacun s'efforçait de ne point se brouiller avec elle. Jalouse, elle me dénigra férocement, acharnée à jeter le discrédit sur ma marchandise: " D'où venaient ces bijoux? et puis c'était du doublé, du strass, du toc." De sorte que mon commerce périclita et que je dus quitter le pays. Ma soeur racheta la maison de joaillerie pour un morceau de pain, épousa le premier commis, vécut heureuse. pour réussir en ce vilain et bas monde, il faut être méchant."
Le Chat Botté expliqua comment, volé dans l'affaire des terrains de Carabasville, après avoir eu l'imprudence de servir de prête-nom à son maître, il lui avait encore fallu supporter toute la responsabilité de meurtre de l'Ogre. Les quarante voleurs avaient si bien floué Ali, qu'il en était encore Baba. Peau d'Âne traînait une vie misérable, lâchée par le fils du roi qui regrettait de s'être mésallié avec elle. L'Ogre résuma la situation: " Mes petits, ne croyez pas aux contes de fées, et achetez plutôt des Manuels-Roret (?), cultivez votre jardin et jetez des pierres dans celui des autres; volez, calomniez, vous serez heureux."
Le lendemain matin, ayant retrouvé le chemin de la maison paternelle, Daphnis et Chloé résolurent de ne pas se marier. D'ailleurs ils n'avaient pas perdu leur temps pendant la fin de la nuit, et Chloé n'était plus qu'une demi-vierge.
Ce conte ne comporte pas de morale.

WILLY (1894)

mardi 31 janvier 2012

Mécomptes de fées

Avec tous ces beuuuuhhhghes à répétition, je réalise que je n'ai jamais passé le début des "mécomptes"... Le voici:




Il y avait une fois deux beaux enfants dont l'un se nommait Daphnis et l'autre Chloé, et qui ne savaient rien de la vie, parce qu'ils avaient reçu une éducation très cléricale.
Advint qu'ils se perdirent dans un bois, la veille de leurs noces, et se trouvèrent fort dépourvus, n'osant plus marcher à travers les ténèbres, par crainte de s'égarer plus encore. Et, comme la nuit était pleine de mystère, Daphnis et Chloé tremblaient ainsi que des innocents devant un juge d'instruction.
La lune se leva soudain et leur fit voir qu'ils étaient parvenus dans une clairière déserte; mais bientôt arrivèrent, à la file, un loup pelé, un petit chafouin très laid, une fille rougeaude et moustachue, une splendide personne à l'air ensommeillé, un gros homme, une souillon, une femme vêtue d'une peau d'âne, etc., etc.
Lors, le gros homme s'avançant vers le couple: " Ne craignez point, nous ne vous voulons que du bien. Vous allez entrer demain en mariage et vous ignorez la philosophie de l'existence; nous allons vous l'enseigner. C'est votre bonne étoile qui vous égara en cette clairière. On vous a bourré la tête de rêvasseries ridiculement optimistes, on vous a persuadés de croire aux bonnes fées qui mènent à bien les projets des pauvres mortels; tout ça, mes enfants, c'est de la blague, et vous devez prendre tout juste le contre-pied de ces fariboles. 
"Sachez d'abord qu'il n'est pas de bonnes fées; les mauvaises les ont tuées depuis longtemps. Il n'y a plus de rois qui désirent des enfants; au contraire, moins ils en ont, plus ils sont heureux. Il n'y a pas d'autre talismans que les pinces-monseigneur pour ouvrir les portes et vous auriez tort de compter sue la baguette qui découvre les trésors -, d'ailleurs ils vous seraient sûrement réclamés par l'état. On ne change plus les princes en animaux; tout ce qu'on peut faire, c'est changer les bêtes en fonctionnaires. Et voici mon histoire pour votre édification... (A suivre...)

Mécomptes de fées (6)

Histoire de Barbe-Bleue -

"M'a-t-on assez calomnié! J'ai eu sept femmes; les six premières m'ont planté là pour courir le monde avec des ténors. La septième, elle, s'est enfuie avec un contralto, après avoir soigneusement emballé les richesses de mon palais, aidée de ses deux frères et de sa soeur; tandis que ces sacripants cambriolaient, Anne faisait le guet. Au cours de l'instance en divorce, on m'a chargé de tous les crimes, et la légende s'est accréditée. Jeune homme, méfiez-vous de votre femme! Si j'avais tué les miennes, elles ne m'auraient ni ridiculisé ni volé, et je jouirais d'une réputation excellente."
Le petit chafouin s'avança lestement dans le cercle.... A suivre...
WILLY

lundi 30 janvier 2012

Mécomptes de fées (5)

Histoire de Cendrillon-

"Comme les peuples malheureux, j'ai eu des histoires, mais sans intérêt. Je me suis sacrifiée pour mes rosses de soeurs; je leur ai amassé des dots; elles m'ont battue. Alors je me suis amourachée d'un cordonnier qui, à son tour, m'a gourmée. Et mes enfants ont imité leur père. Car telle est la destinée des femmes, recevoir des coups et garder la maison en rêvant d'aventures qui n'arriveront jamais. Nulle marraine, fée ou non, ne m'a protégée, les souris ont rongé" mes pauvres jupes et, en fait de pantoufles de vair, je n'ai possédé que des savates. La vie de ménage, quelle duperie!"

Un seigneur à grande barbe s'écria ... A suivre...

WILLY

dimanche 29 janvier 2012

Mécomptes de fées (4)

Histoire de la Belle au Bois -

"Je dormais dans le château; le prince vint me trouver; je ne l'avais pas appelé pourtant. J'attendais l'Amour, et je me pris à aimer le premier qui se présentait en son nom. Las! au bout de peu de jours, le prince s'ennuya, se mit à bâiller; il n' m'écoutait guère et me laissait entendre qu'il était las de moi; enfin il s'endormit, je ne parvins pas à l'éveiller malgré mes caresses et, dans son sommeil injurieux, il rêvait d'autres femmes! Alors j'ai fui, et, encore que j'ai grande envie de dormir, je ne puis clore les paupières. Mon joli songe est fini, et jamais plus je n'éviterai la réalité qui me crève les yeux. Je suis punie pour avoir cru à l'Amour."

La souillon se leva... A suivre...

WILLY

samedi 28 janvier 2012

Mécomptes de fées (3)

Histoire du Loup -
"Je me promenais dans un bois, affamé, quand je vis venir le Petit Chaperon Rouge qui me dit:" A cinq cent mètres d'ici demeure mère-grand, une méchante vieille qui me fait mille misères; petit Loup, tu serais gentil comme un petit loup chéri d'aller lui tordre le cou. Elle est très grasse." Comme un imbécile, j''étranglai la mégère; pendant ce temps, le Petit Chaperon Rouge prévenait les gendarmes de m'arrêter comme anarchiste. J'ai fait vingt ans de Nouvelle , et le drôlesse a hérité les économies de sa grand-mère, qu'elle convoitait pour épouser un garçon coiffeur. N'essayez pas de venger les rancunes d'autrui."
Le Loup se tut; la belle femme qui bâillait dit en s'étirant: ... A suivre...

WILLY

Les Chouchous