Insensé celui qui somme le rêve de s'expliquer - Jean RAY - Malpertuis

lundi 12 avril 2010

La Patte du Chat- Marcel Aymé (2)

Les petites avaient du mal à garder leur sérieux et, plusieurs fois, en rencontrant le regard de sa sœur, Marinette fit semblant de s’étrangler pour dissimuler qu’elle riait. Quand vint le moment d’aller se coucher, les parents mirent le nez à la fenêtre.
- Pour une belle nuit, dirent-ils, c’est une belle nuit. On n’a peut-être jamais vu tant d’étoiles au ciel. Demain, il fera bon d’aller sur les routes.
Mais le lendemain, le temps était gris et, de bonne heure, la pluie se mit à tomber. « Ce n’est rien, disaient les parents, ça ne peut pas durer. » Et ils firent mettre aux petites leur robe du dimanche et un ruban rose dans les cheveux. Mais il plut toute la matinée et l’après-midi jusqu’à la tombée du soir. Il avait bien fallu ôter les robes du dimanche et les rubans roses. Pourtant, les parents restaient de bonne humeur.
- Ce n’est que partie remise. La tante Mélina, vous irez la voir demain. Le temps commence à s’éclaircir. En plein mois de Mai, ce serait quand même bien étonnant s’il pleuvait trois jours d’affilée.
Ce soir-là, en faisant sa toilette, le chat passa encore la patte derrière son oreille et le lendemain fut jour de pluie. Pas plus que la veille, il ne pouvait être question d’envoyer les petites chez la tante Mélina.  Les parents commençaient à être de mauvaise humeur. A l’ennui de voir la punition retardée par le mauvais temps s’ajoutait celui de ne pas pouvoir travailler aux champs. Pour un rien, ils s’emportaient contre leurs filles et criaient qu’elles n’étaient bonnes qu’à casser des plats. « Une visite à la tante Mélina vous fera du bien, ajoutaient-ils. Au premier jour de beau temps, vous y filerez depuis le grand matin. » Dans un moment où leur colère tournait à l’exaspération, ils tombèrent sur le chat, l’un à coups de balai, l’autre à coups de sabot, en le traitant d’inutile et de fainéant.
- Oh !oh ! dit le chat, vous êtes plus méchants que je ne pensais. Vous m’avez battu sans raison, mais, parole de chat, vous vous en repentirez.
Sans cet incident, provoqué par les parents, le chat se fût bientôt lassé de faire pleuvoir, car il aimait à grimper aux arbres, à courir par les champs et par les bois, et il trouvait excessif de se condamner à ne plus sortir pour éviter à ses amies l’ennui d’une visite à la tante Mélina. Mais il gardait des coups de sabot et des coups de balai un souvenir si vif que les petites n’eurent plus besoin de le prier pour qu’il passât sa patte derrière son oreille. Il en faisait désormais une affaire personnelle. Pendant huit jours d’affilée, il plût sans arrêt, du matin au soir. Les parents, obligés de rester à la maison et voyant déjà leur récolte pourrir sur pied, ne décoléraient plus. Ils avaient oublié le plat de faïence et la visite à la tante Mélina, mais, peu à peu, ils se mirent à regarder le chat de travers. A chaque instant, ils tenaient à vois basse de longs conciliabules dont personne ne put deviner le secret .
Un matin, de bonne heure, on était au huitième jour de pluie, et les parents se préparaient à aller à la gare, malgré le mauvais temps, expédier des sacs de pommes de terre à la ville. En se levant, Delphine et Marinette les trouvèrent dans la cuisine occupés à coudre un sac. Sur la table, il y avait une grosse pierre qui pesait au moins trois livres. Aux questions que firent les petites, ils répondirent, avec un air un peu embarrassé, qu’il s’agissait d’un envoi à joindre aux sacs de pommes de terre. Là-dessus, le chat fit son entrée dans la cuisine et salua tout le monde poliment.
- Alphonse, lui dirent les parents, tu as un bon bol de lait frais qui t’attend près du fourneau.
 Je vous remercie, parents, vous êtes bien aimables, dit le chat, un peu surpris de ces bons procédés auxquels il n’était plus habitué.
Pendant qu’il buvait son bol de lait frais, les parents le saisirent chacun par deux pattes, le firent entrer dans le sac la tête la première et, après y avoir introduit la grosse pierre de trois livres, fermèrent l’ouverture avec une forte ficelle.
- Qu’est-ce qui vous prend ? criait le chat en se débattant à l’intérieur du sac. Vous perdez la tête, parents !
- Il nous prend, dirent les parents, qu’on ne veut plus d’un chat qui passe sa patte derrière son oreille tous les soirs. Assez de pluie comme ça. Puisque tu aimes tant l’eau, mon garçon, tu vas en avoir tout ton saoul. Dans cinq minutes, tu feras ta toilette au fond de la rivière.
Delphine et Marinette se mirent à crier qu’elles ne laisseraient pas jeter Alphonse à la rivière. Les parents criaient que rien ne saurait les empêcher de noyer une sale bête qui faisait pleuvoir. Alphonse miaulait et se démenait dans sa prison comme un furieux. Marinette l’embrassait à travers la toile du sac et Delphine suppliait à genoux qu’on laissât la vie à leur chat. « Non, non ! répondaient les parents avec des voix d’ogres, pas de pitié pour les mauvais chats ! » Soudain, ils s’avisèrent qu’il était presque huit heures et qu’ils allaient arriver en retard à la gare. En hâte, ils agrafèrent leurs pèlerines, relevèrent leurs capuchons et dirent aux petites avant de quitter la cuisine :
- On n’a plus le temps d’aller à la rivière maintenant. Ce sera pour midi à notre retour. D’ici là, ne vous avisez pas d’ouvrir le sac. Si jamais Alphonse n’était pas là à midi, vous partiriez aussitôt chez la tante Mélina pour six mois et peut-être pour la vie.
Les parents ne furent pas plutôt sur la route que Delphine et Marinette dénouèrent la ficelle du sac. Le chat passa la tête par l’ouverture et leur dit :
- Petites, j’ai toujours pensé que vous aviez des cœurs d’or. Mais je serais un bien triste chat si j’acceptais, pour me sauver, de vous voir passer six mois et peut-être plus chez la tante Mélina. A ce prix-là, j’aime cent fois mieux être jeté à la rivière.
- La tante Mélina n’est pas si méchante qu’on le dit et six mois seront vite passés.
Mais le chat ne voulut rien entendre et, pour bien marquer que sa résolution était prise, il rentra sa tête dans le sac. Pendant que Delphine essayait encore de le persuader, Marinette sortit dans la cour et alla demander conseil au canard qui barbotait sous la pluie, au milieu d’une flaque d’eau. C’était un canard avisé et qui avait beaucoup de sérieux. Pour mieux réfléchir, il cacha sa tête sous son aile.
- J’ai beau me creuser la cervelle, dit-il enfin, je ne vois pas le moyen de décider Alphonse à sortir de son sac. Je le connais, il est entêté. Si on le fait sortir de force, rien ne pourra l’empêcher de se présenter aux parents à leur retour. Sans compter que je lui donne entièrement raison. Pour ma part, je ne vivrais pas en paix avec ma conscience si vous étiez obligées, par ma faute, d’obéir à la tante Mélina.
- Et nous alors ? Si Alphonse est noyé, est-ce que notre conscience ne nous fera pas de reproches ?
-Bien sûr, dit le canard, bien sûr. Il faudrait trouver quelque chose qui arrange tout. Mais j’ai beau chercher, je ne vois vraiment rien.
Marinette eut l’idée de consulter les bêtes de la ferme et, pour ne pas perdre de temps, elle décida de faire entrer tout ce monde dans la cuisine. Le cheval, le chien, les bœufs, les vaches, le cochon, les volailles vinrent s’asseoir chacun à la place que lui désignait les petites. Le chat, qui se trouvait au milieu du cercle ainsi formé, consentit à sortir la tête du sac, et le canard, qui se tenait auprès de lui, prit la parole pour mettre les bêtes au courant de la situation. Quand il eut fini, chacun se mit à réfléchir en silence.
- Quelqu’un a-t-il une idée ?demanda le canard.
- Moi, répondit le cochon. Voilà. A midi, quand les parents rentreront, je leur parlerai. Je leur ferai honte d’avoir eu d’aussi mauvaises pensées. Je leur expliquerai que la vie des bêtes est sacrée et qu’ils commettraient un crime affreux en jetant Alphonse à la rivière. Ils me comprendront sûrement.
Le canard hocha la tête avec sympathie, mais n’eut pas l’air convaincu. Dans l’esprit des parents, le cochon était promis au saloir et ses raisons ne pouvaient pas être d’un grand poids.
-Quelqu’un d’autre a-t-il une idée ?
- Moi, dit le chien. Vous n’aurez qu’à me laisser faire. Quand les parents emporteront le sac, je leur mordrai les mollets jusqu’à ce qu’ils aient délivré le chat.
L’idée parut bonne, mais Delphine et Marinette quoique un peu tentées, ne voulaient pas laisser mordre les mollets de leurs parents ;
- D’ailleurs, fit observer une vache, le chien est trop obéissant pour oser s’en prendre aux parents ;
-C’est vrai, soupira le chien, je suis trop obéissant.
-Il y aurait une chose bien plus simple, dit un bœuf blanc. Alphonse n’a qu’à sortir du sac et on mettra une bûche de bois à sa place.
Les paroles du bœuf furent accueillies par une rumeur d’admiration, mais le chat secoua la tête :
-Impossible. Les parents s’apercevront que dans le sac rien ne bouge, rien ne parle ni ne respire et ils auront tôt fait de découvrir la vérité ;
Il fallut convenir qu’Alphonse avait raison. Les bêtes en furent un peu découragées. Dans le silence qui suivit, le cheval prit la parole. C’était un vieux cheval pelé, tremblant sur ses jambes, et que les parents n’utilisaient plus. Il était question de le vendre pour la boucherie chevaline.
-Je n’ai plus longtemps à vivre, dit-il. Tant qu’à finir mes jours, il vaut mieux que ce soit pour quelque chose d’utile. Alphonse est jeune. Alphonse a encore un bel avenir de chat. Il est donc bien naturel que je  prenne sa place dans le sac.
Tout le monde se montra très touché de la proposition du cheval. Alphonse était si ému qu’il sortit du sac et alla se frotter à ses jambes en faisant le gros dos.
-Tu es le meilleur des amis et la plus généreuse des bêtes, dit-il, au vieux cheval. Si j’ai la chance de n’être pas noyé aujourd’hui, je n’oublierai jamais le sacrifice que tu as voulu faire pour moi et c’est du fond du cœur que je te remercie .
Delphine et Marinette se mirent à renifler et le cochon, qui lui aussi, avait une très belle âme, éclata en sanglots. Le chat s’essuya les yeux avec sa patte et poursuivit :
-Malheureusement, ce que tu me proposes là est impossible, et je le regrette, car j’étais prêt à accepter une offre qui m’est faite de si bonne amitié. Mais je tiens juste dans la sac et il ne peut être question pour toi de prendre ma place. Ta tête n’entrerait même pas toute entière.
Il devint aussitôt évident pour les petites et pour toutes les bêtes que la substitution était impossible. A côté d’Alphonse le vieux cheval faisait figure de géant. Un coq, qui avait peu de manières, trouva le rapprochement comique et se permit d’en rire bruyamment.
-Silence ! lui dit le canard. Nous n’avons pas le cœur à rire et je croyais que vous l’aviez compris. Mais vous n’êtes qu’un galopin. Faites-nous donc le plaisir de prendre la porte
-Dites donc, vous, répliqua le coq, mêlez-vous de vos affaires ! Est-ce que je vous demande l’heure qu’il est ?
-Mon Dieu, qu’il est donc vulgaire, murmura le cochon.
-A la porte ! se mirent à crier toutes les bêtes. A la porte, le coq ! A la porte, le vulgaire ! A la porte !
Le coq, la crête très rouge, traversa la cuisine sous les huées et jura qu’il se vengerait. Comme la pluie tombait, il alla se réfugier dans la remise. Au bout de quelques minutes, Marinette y vint à son tour et, avec beaucoup de soin, choisit une bûche dans la pile de bois.
-Je pourrais peut-être t’aider à trouver ce que tu cherches, proposa le coq d’une voix aimable.
-Oh ! non. Je cherche une bûche qui ait une forme… enfin, une forme.
-Une forme de chat, quoi. Mais comme le disait Alphonse, les parents verront bien que la bûche ne bouge pas.(...)



dimanche 11 avril 2010

La Patte du Chat- Marcel Aymé (1)



La Patte du Chat-

Le soir, comme ils rentraient des champs, les parents trouvent le chat sur la margelle du puit où il était occupé à faire sa toilette.
- Allons, dirent-ils, voilà le chat qui passe sa patte par-dessus son oreille. Il va encore pleuvoir demain.
En effet, le lendemain, la pluie tomba toute la journée. Il ne fallait pas penser à aller aux champs. Fâchés de ne pouvoir mettre le nez dehors, les parents étaient de mauvaise humeur et peu patients avec leurs deux filles. Delphine, l’aînée, et Marinette, la plus blonde, jouaient dans la cuisine à pigeon vole, aux osselets, au pendu, à la poupée et à loup-y-es-tu.
- Toujours jouer, grommelaient les parents, toujours s’amuser. Des grandes filles comme ça. Vous verrez que quand elles auront dix ans, elles joueront encore. Au lieu de s’occuper à un ouvrage de couture ou d’écrire à leur oncle Alfred. Ce serait pourtant bien plus utile.
Quand ils en avaient fini avec les petites, les parents s’en prenaient au chat qui, assis sur la fenêtre, regardait pleuvoir.
- C’est comme celui-là. Il n’en fait pas lourd non plus dans une journée. Il ne manque pourtant pas de souris qui trottent de la cave au grenier. Mais Monsieur aime mieux se laisser nourrir à ne rien faire. C’est moins fatiguant.
- Vous trouvez toujours à redire à tout, répondait le chat. La journée est faite pour dormir et pour se distraire. La nuit, quand je galope à travers le grenier, vous n’êtes pas derrière moi pour me faire des compliments.
- C’est bon. Tu as toujours raison, quoi.
 la fin de l’après-midi, la pluie continuait à tomber et, pendant que les parents étaient occupés à l’écurie, les petites se mirent à jouer autour de la table.
- Vous ne devriez pas jouer à çà, dit le chat. Ce qui va arriver, c’est que vous allez encore casser quelque chose. Et les parents vont crier.
- Si on t’écoutait, répondit Delphine, on ne jouerait jamais à rien.
-C’est vrai, approuva Marinette. Avec Alphonse (C’était le nom qu’elles avaient donné au chat), il faudrait passer son temps à dormir.
Alphonse n’insista pas et les petites se remirent à courir. Au milieu de la table, il y avait un plat en faïence qui était dans la maison depuis cent ans et auquel les parents tenaient beaucoup. En courant, Delphine et Marinette empoignèrent un pied de la table, qu’elles soulevèrent sans y penser. Le plat en faïence glissa doucement et tomba sur le carrelage où il fit plusieurs morceaux. Le chat, toujours assis sur la fenêtre, ne tourna même pas la tête. Les petites ne pensaient plus à courir et avaient très chaud aux oreilles.
- Alphonse, il y a le plat en faïence qui vient de se casser. Qu’est-ce qu’on va faire ?
- Ramassez les débris et allez les jeter dans un fossé. Les parents ne s’apercevront peur-être de rien. Mais non, il est trop tard. Les voilà qui rentrent.
En voyant les morceaux du plat en faïence, les parents furent si en colère qu’ils se mirent à sauter comme des puces au travers de la cuisine.
- Malheureuses ! criaient-ils, un plat qui était dans la famille depuis cent ans ! Et vous l’avez mis en morceaux ! Vous n’en ferez jamais d’autres, deux monstres que vous êtes. Mais vous serez punies. Défense de jouer et au pain sec !
Jugeant la punition trop douce, les parents s’accordèrent un temps de réflexion et reprirent, en regardant les petites avec des sourires cruels :
- Non, pas de pain sec. Mais demain, s’il ne pleut pas… demain… ah ! ah ! ah ! demain, vous irez voir la tante Mélina !
Delphine et Marinette étaient devenues très pâles et joignaient les main avec des yeux suppliants.
- Pas de prière qui tienne ! S’il ne pleut pas, vous irez chez la tante Mélina lui porter un pot de confiture.
La tante Mélina était une très vieille et très méchante femme, qui avait une bouche sans dents et un menton plein de barbe. Quand les petites allaient la voir dans son village, elle ne se lassait pas de les embrasser, ce qui n’était déjà pas très agréable, à cause de la barbe, et elle en profitait pour les pincer et leur tirer les cheveux. Son plaisir était de les obliger à manger d’un pain et d’un fromage, qu’elle avait mis à moisir en prévision de leur visite. En outre, la tante Mélina trouvait que ses deux petites nièces lui ressemblaient beaucoup et affirmait qu’avant la fin de l’année elles seraient devenues ses deux fidèles portraits, ce qui était effrayant à penser.
- Pauvres enfants, soupira le chat. Pour un vieux plat déjà ébréché, c’est être bien sévère.
- De quoi te mêles-tu ? Mais, puisque tu les défends, c’est peut-être que tu les as aidées à casser le plat ?
- Oh ! non , dirent les petites. Alphonse n’a pas quitté la fenêtre ;
-Silence ! Ah ! vous êtes bien tous les mêmes. Vous vous soutenez tous. Il n’y en a pas un pour racheter l’autre. Un chat qui passe ses journées à dormir…
- Puisque vous le prenez sur ce ton-là, dit le chat, j’aime mieux m’en aller. Marinette, ouvre-moi la fenêtre.
Marinette ouvrit la fenêtre et le chat sauta dans la cour. La pluie venait juste de cesser et un vent léger balayait les nuages.
- Le ciel est en train de se ressuyer, firent observer les parents avec bonne humeur. Demain, vous aurez un temps superbe pour aller chez la tante Mélina. C’est une chance. Allons, assez pleuré ! Ce n’est pas ça qui raccommodera le plat. Tenez, allez plutôt chercher du bois dans la remise.
Dans la remise, les petites retrouvèrent le chat installé sur la pile de bois. A travers ses larmes, Delphine le regardait faire sa toilette.
- Alphonse, lui dit-elle avec un sourire joyeux qui étonna sa sœur.
-Quoi donc, ma petite fille ?
- Je pense à quelque chose. Demain, si tu voulais, on n’irait pas chez la tante Mélina.
- Je ne demande pas mieux, mais tout ce que je peux dire aux parents n’empêchera rien, malheureusement.
- Justement, tu n’aurais pas besoin des parents. Tu sais ce qu’ils ont dit ? Qu’on irait chez la tante Mélina s’il ne pleuvait pas.
- Alors ?
- Eh bien ! tu n’aurais qu’à passer ta patte derrière ton oreille. Il pleuvrait demain et on n’irait pas chez la tante Mélina.
- Tiens, c’est vrai, dit le chat, je n’y aurais pas pensé. Ma foi, c’est une bonne idée.
Il se mit aussitôt à passer la patte derrière son oreille. Il la passa plus de cinquante fois.
- Cette nuit, vous pourrez dormir tranquillement. Il pleuvra demain à ne pas mettre un chien dehors.
Pendant le dîner, les parents parlèrent beaucoup de la tante Mélina. Ils avaient déjà préparé le pot de confiture qu’ils lui destinaient. (....)

samedi 10 avril 2010

LA FICELLE (2)

Le paysan, furieux, leva la main, cracha de côté pour attester son honneur, répétant :
« C’est pourtant la vérité du Bon Dieu, la sainte vérité, m’sieu le maire. Là, sur mon âme et mon salut, je l’répète. »
Le maire reprit :
« Après avoir ramassé l’objet, vous avez même encore cherché longtemps dans la boue, si quelque pièce de monnaie ne s’en était pas échappée. »
Le bonhomme suffoquait d’indignation et de peur.
« Si on peut dire !… si on peut dire… des menteries comme ça pour dénaturer un honnête homme ! Si on peut dire !… »
Il eut beau protester, on ne le crut pas.
Il fut confronté avec M. Malandain, qui répéta et soutint son affirmation. Ils s’injurièrent une heure durant. On fouilla, sur sa demande, maître Hauchecorne. On ne trouva rien sur lui.
Enfin, le maire, fort perplexe, le renvoya en le prévenant qu’il allait aviser le parquet et demander des ordres.
La nouvelle s’était répandue. A sa sortie de la mairie, le vieux fut entouré, interrogé avec une curiosité sérieuse ou goguenarde, mais où n’entrait aucune indignation. Et il se mit à raconter l’histoire de la ficelle. On ne le crut pas. On riait.
Il allait, arrêté par tous, arrêtant ses connaissances, recommençant sans fin son récit et ses protestations, montrant ses poches retournées, pour prouver qu’il n’avait rien.
On lui disait :
« Vieux malin, va ! »
Et il se fâchait, s’exaspérant, enfiévré, désolé de n’être pas cru, ne sachant que faire, et contant toujours son histoire.
La nuit vint, Il fallait partir. Il se mit en route avec trois voisins à qui il montra la place où il avait ramassé le bout de corde ; et tout le long du chemin, il parla de son aventure.
Le soir, il fit une tournée dans le village de Bréauté, afin de la dire à tout le monde. Il ne rencontra que des incrédules.
Il en fut malade toute la nuit.
Le lendemain, vers une heure de l’après-midi, Marius Paumelle, valet de ferme de maître Breton, cultivateur à Ymauville, rendait le portefeuille et son contenu à maître Houlbrèque, de Manneville.
Cet homme prétendait avoir, en effet, trouvé l’objet sur la route ; mais, ne sachant pas lire, il l’avait rapporté à la maison et donné à son patron.
La nouvelle se répandit aux environs. Maître Hauchecorne en fut informé. Il se mit aussitôt en tournée et commença à narrer son histoire complétée du dénouement. Il triomphait.
« C’qui m’faisait deuil, disait-il, c’est point tant la chose, comprenez-vous ; mais c’est la menterie. Y a rien qui vous nuit comme d’être en réprobation pour une menterie. »
Tout le jour il parlait de son aventure, il la contait sur les routes aux gens qui passaient, au cabaret aux gens qui buvaient, à la sortie de l’église le dimanche suivant. Il arrêtait des inconnus pour la leur dire. Maintenant, il était tranquille, et pourtant quelque chose le gênait sans qu’il sût au juste ce que c’était. On avait l’air de plaisanter en l’écoutant. On ne paraissait pas convaincu. Il lui semblait sentir des propos derrière son dos.
Le mardi de l’autre semaine, il se rendit au marché de Goderville, uniquement poussé par le besoin de conter son cas.
Malandain, debout sur sa porte, se mit à rire en le voyant passer. Pourquoi ?
Il aborda un fermier de Criquetot, qui ne le laissa pas achever et, lui jetant une tape dans le creux de son ventre, lui cria par la figure : « Gros malin, va ! » Puis lui tourna les talons.
Maître Hauchecorne demeura interdit et de plus en plus inquiet. Pourquoi l’avait-on appelé « gros malin » ?
Quand il fut assis à table, dans l’auberge de Jourdain, il se remit à expliquer l’affaire.
Un maquignon de Montivilliers lui cria :
« Allons, allons, vieille pratique, je la connais, ta ficelle ! »
Hauchecorne balbutia :
« Puisqu’on l’a retrouvé, çu portafeuille ! »
Mais l’autre reprit :
« Tais-té, mon pé, y’en a un qui trouve et y en a un qui r’porte. Ni vu ni connu, je t’embrouille. »
Le paysan resta suffoqué. Il comprenait enfin. On l’accusait d’avoir fait rapporter le portefeuille par un compère, par un complice.
Il voulut protester. Toute la table se mit à rire.
Il ne put achever son dîner et s’en alla, au milieu des moqueries.
Il rentra chez lui, honteux et indigné, étranglé par la colère, par la confusion, d’autant plus atterré qu’il était capable, avec sa finauderie de Normand, de faire ce dont on l’accusait, et même de s’en vanter comme d’un bon tour. Son innocence lui apparaissait confusément comme impossible à prouver, sa malice étant connue. Et il se sentait frappé au cœur par l’injustice du soupçon.
Alors il recommença à conter l’aventure, en allongeant chaque jour son récit, ajoutant chaque fois des raisons nouvelles, des protestations plus énergiques, des serments plus solennels qu’il imaginait, qu’il préparait dans ses heures de solitude, l’esprit uniquement occupé de l’histoire de la ficelle. On le croyait d’autant moins que sa défense était plus compliquée et son argumentation plus subtile.
« Ca, c’est des raisons d’menteux », disait-on derrière son dos.
Il le sentait, se rongeait les sangs, s’épuisait en efforts inutiles.
Il dépérissait à vue d’œil.
Les plaisants maintenant lui faisaient conter « la ficelle » pour s’amuser, comme on fait conter sa bataille au soldat qui a fait campagne. Son esprit, atteint à fond, s’affaiblissait.
Vers la fin de décembre, il s’alita.
Il mourut dans les premiers jours de janvier, et, dans le délire de l’agonie, il attestait son innocence, répétant :
« Une ‘tite ficelle… une ‘tite ficelle… t’nez, la voilà, m’sieu le maire. »

                                                           Guy de MAUPASSANT

vendredi 9 avril 2010

LA FICELLE (1)



-La ficelle-


Sur toutes les routes autour de Goderville, les paysans et leurs femmes s ‘en venaient vers le bourg ; car c’était jour de marché. Les mâles allaient, à pas tranquilles, tout le corps en avant à chaque mouvement de leurs longues jambes torses., déformées par les rudes travaux, par la pesée sur la charrue qui fait en même temps monter l’épaule gauche et dévier la taille, par le fauchage des blés qui fait écarter les genoux pour prendre un aplomb solide, par toutes les besognes lentes et pénibles de la campagne. Leur blouse bleue, empesée, brillante, comme vernie, ornée au col et aux poignets d’un petit dessin de fil blanc, gonflée autour de leur torse osseux, semblait un ballon prêt à s’envoler, d’où sortaient une tête, deux bras et deux pieds.
Les uns tiraient au bout d’une corde une vache, un veau. Et leurs femmes, derrière l’animal, lui fouettaient les reins d’une branche encore garnie de feuilles, pour hâter sa marche. Elles portaient au bras de larges paniers d’où sortaient des têtes de poulets par-ci, des têtes de canards par-là. Et elles marchaient d’un pas plus court et plus vif que leurs hommes, la taille sèche, droite et drapée dans un petit châle étriqué, épinglé sur leur poitrine plate, la tête enveloppée d’un linge blanc collé sur les cheveux et surmontée d’un bonnet.
Puis, un char à bancs passait, au trot saccadé d’un bidet, secouant étrangement deux hommes assis côte à côte et une femme dans le fond du véhicule, dont elle tenait le bord pour atténuer les durs cahots.
Sur la place de Goderville, c’était une foule, une cohue d’humains et de bêtes mélangés. Les cornes des bœufs, les hauts chapeaux à longs poils des paysans riches et les coiffes des paysannes émergeaient à la surface de l’assemblée. Et les voix criardes, aiguës, glapissantes, formaient une clameur continue et sauvage que dominait parfois un grand éclat poussé par la robuste poitrine d’un campagnard en gaieté, ou le long meuglement d’un vache attachée au mur d’une maison.
Tout cela sentait l’étable, le lait et le fumier, le foin et la sueur, dégageait cette saveur aigre, affreuse, humaine et bestiale, particulière aux gens des champs.
Maître Hauchecorne, de Bréauté, venait d’arriver à Goderville, et il se dirigeait vers la place, quand il aperçut par terre un petit bout de ficelle. Maître Hauchecorne, économe en vrai Normand, pensa que tout était bon à ramasser qui peut servir ; et il se baissa péniblement, car il souffrait de rhumatismes. Il prit, par terre, le morceau de corde mince, et il se disposait à le rouler avec soin , quand il remarqua, sur le seuil de sa porte, maître Malandain, le bourrelier, qui le regardait. Ils avaient eu des affaires ensemble au sujet d’un licol, autrefois, et ils étaient restés fâchés, étant rancuniers tous deux. Maître Hauchecorne fut pris d’une sorte de honte d’être vu ainsi, par son ennemi, cherchant dans la crotte un bout de ficelle. Il cacha brusquement sa trouvaille sous sa blouse, puis dans la poche de sa culotte ; puis il fit semblant de chercher encore par terre quelque chose qu’il ne trouvait point, et il s’en alla vers le marché, la tête en avant, courbé en deux par ses douleurs.
Il se perdit aussitôt dans la foule criarde et lente, agitée par les interminables marchandages. Les paysans tâtaient les vaches, s’en allaient, revenaient, perplexes, toujours dans la crainte d’être mis dedans, n’osant jamais se décider, épiant l’œil du vendeur, cherchant sans fin à découvrir la ruse de l’homme et le défaut de la bête.
Les femmes, ayant posé à leurs pieds leurs grands paniers, en avaient tiré leurs volailles qui gisaient par terre, liées par les pattes, l’œil effaré, la crête écarlate.
Elles écoutaient les propositions, maintenaient leurs prix, l’air sec, le visage impassible, ou bien tout à coup, se décidant au rabais proposé, criaient au client qui s’éloignait lentement :
« C’est dit, maît’Anthime. J’vous l’donne. »
Puis, peu à peu, la place se dépeupla, et l’Angélus sonnant midi, ceux qui demeuraient trop loin se répandirent dans les auberges.
Chez Jourdain, la grande salle était pleine de mangeurs, comme la vaste cour était pleine de véhicules de toutes races, charrettes, cabriolets, chars à bancs, tilburys, carrioles innommables, jaunes de crotte, déformées, rapiécées, levant au ciel, comme deux bras, leurs brancards, ou bien le nez par terre et le derrière en l’air.
Tout contre les dîneurs attablés, l’immense cheminée, pleine de flamme claire, jetait une chaleur vive dans le dos de la rangée de droite. Trois broches tournaient, chargées de poulets, de pigeons et de gigots ; et une délectable odeur de viande rôtie et de jus ruisselant sur la peau rissolée, s’envolait de l’âtre, allumait les gaietés, mouillait les bouches.
Toute l’aristocratie de la charrue mangeait là, chez maît’Jourdain, aubergiste et maquignon, un malin qui avait des écus.
Les plats passaient, se vidaient comme les brocs de cidre jaune. Chacun racontait ses affaires, ses achats et ses ventes. On prenait des nouvelles des récoltes. Le temps était bon pour les verts, mais un peu mucre pour les blés .
Tout à coup, le tambour roula, dans la cour, devant la maison. Tout le monde aussitôt fut debout, sauf quelques indifférents, et on courut à la porte, aux fenêtres, la bouche encore pleine et la serviette à la main.
Après qu’il eût terminé son roulement, le crieur publique lança d’une voix saccadée, scandant ses phrases à contretemps :
« Il est fait assavoir aux habitants de Goderville -et en général à toutes les personnes présentes au marché- qu’il a été perdu ce matin, sur la route de Beuzeville, entre neuf heures et dix heures, un portefeuille en cuir noir, contenant cinq cent francs et des papiers d’affaires. On est prié de le rapporter à la mairie, incontinent, ou chez maître Fortuné Houlbrèque, de Manneville. Il y aura vingt francs de récompense. »
puis l’homme s’en alla. On entendit encore une fois au loin les battements sourds de l’instrument et la voix affaiblie du crieur.
Alors on se lit à parler de cet événement en énumérant les chances qu’avait maître Houlbrèque de retrouver ou de ne pas retrouver son portefeuille.
Et le repas s’acheva.
On finissait le café, quand le brigadier de gendarmerie parut sur le seuil ;
Il demanda :
« Maître Hauchecorne, de Bréauté, est-il ici ? »
Maître Hauchecorne, assis à l’autre bout de la table, répondit :
« Me v’là. »
Et le brigadier reprit :
« Maître Hauchecorne, voulez-vous avoir la complaisance de m’accompagner à la mairie, M. le maire voudrait vous parler. »
Le paysan, surpris, inquiet, avala d’un coup son petit verre, se leva et, plus courbé encore que le matin, car les premiers pas après chaque repos étaient particulièrement difficiles, il se mit en route en répétant :
« Me v’là, me v’là. »
Et il suivit le brigadier.
Le maire l’attendait, assis dans un fauteuil. C’était le notaire de l’endroit, homme gros, grave, à phrases pompeuses ;
« Maître Hauchecorne, dit-il, on vous a vu ce matin ramasser, sur la route de Beuzeville, le portefeuille perdu par maître Houlbrèque, de Manneville. »
Le campagnard, interdit, regardait le maire, apeuré déjà par ce soupçon qui pesait sur lui, sans qu’il comprît pourquoi.
« Mé, mé, j’ai ramassé çu portafeuille ?
-Oui, vous-même.
-Parole d’honneur, je n’en ai seulement point eu connaissance.
-On vous a vu.
-On m’a vu, mé ? Qui ça qui m’a vu ?
-M. Malandain, le bourrelier. »
Alors le vieux se rappela, comprit et, rougissant de colère :
« Ah ! i m’a vu, çu manant ! I m’a vu ramasser c’te ficelle-là, tenez, m’sieu le maire. »
Et, fouillant au fond de sa poche, il en retira le petit bout de corde.
Mais le maire, incrédule, remuait la tête .
« Vous ne me ferez pas accroire, maître Hauchecorne, que M. Malandain, qui est un homme digne de foi, a pris ce fil pour un portefeuille. »

..... Maupassant

mercredi 7 avril 2010

-La dernière Classe - Récit d’un petit alsacien.

-La dernière Classe - Récit d’un petit alsacien.


Ce matin-là, j’étais très en retard pour aller à l’école, et j’avais grand’ peur d’être grondé, d’autant que M.Hamel nous avait dit qu’il nous interrogerait sur les participes, et que je n’en savais pas le premier mot. Un moment l’idée me vint de manquer la classe et de prendre ma course à travers champs.
Le temps était si chaud, si clair ! On entendait les merles siffler à la lisière du bois, et dans le pré Rippert, derrière la scierie, les Prussiens qui faisaient l’exercice. Tout cela me tentait bien plus que la règle des participes ; mais j’eus la force de résister, et je courus bien vite vers l’école.
En passant devant la mairie, je vis qu’il y avait du monde arrêté près du petit grillage aux affiches. Depuis deux ans, c’est de là que nous sont venues toutes les mauvaises nouvelles, les batailles perdues, les réquisitions, les ordres de la commandature ; et je pensais sans m’arrêter :
« Qu’est-ce qu’il y a encore ? »
Alors, comme je traversais la place en courant, le forgeron Wachter, qui était là avec son apprenti en train de lire l’affiche, me cria :
-Ne te dépêche pas tant, petit ; tu y arriveras toujours assez tôt à ton école !
Je crus qu’il se moquait de moi, et j’entrai tout essoufflé dans la petite cour de M. Hamel ;
D’ordinaire, au commencement de la classe, il se faisait un grand tapage qu’on entendait jusque dans la rue, les pupitres ouverts, fermés, les leçons qu’on répétait très haut tous ensemble en se bouchant les oreilles pour mieux apprendre, et la grosse règle du maître qui tapait sur les tables :
« Un peu de silence ! »
Je comptais sur tout ce train pour gagner mon banc sans être vu ; mais, justement, ce jour-là, tout était tranquille, comme un matin de dimanche. . Par la fenêtre ouverte, je voyais les camarades déjà rangés à leurs places, et M. Hamel, qui passait et repassait avec la terrible règle en fer sous le bras. Il fallut ouvrir la porte et entrer au milieu de ce grand calme. Vous pensez si j’étais rouge et si j’avais peur !
Eh bien ! non. M. Hamel me regarda sans colère et me dit très doucement :
-Va vite à ta place, mon petit Franz ; nous allions commencer sans toi.
J’enjambai le banc et je m’assis tout de suite à mon pupitre. Alors seulement, un peu remis de ma frayeur, je remarquai que notre maître avait sa belle redingote verte, son jabot plissé fin et la calotte de soie noire brodée qu’il ne mettait que les jours d’inspection ou de distribution de prix. Du reste, toute la classe avait quelque chose d’extraordinaire et de solennel. Mais ce qui me surprit le plus, ce fut de voir au fond de la salle, sur les bancs qui restaient vides d’habitude, des gens du village assis et silencieux comme nous, le vieux Hauser avec son tricorne, l’ancien maire, l’ancien facteur, et puis d’autres personnes encore. Tout ce monde-là paraissait triste ; et Hauser avait apporté un vieil abécédaire mangé aux bords qu’il tenait grand ouvert sur ses genoux, avec ses grosses lunettes posées en travers des pages.
Pendant que je m’étonnais de tout cela, M. Hamel était monté dans sa chaire, et de la même voix douce et grave dont il m’avait reçu, il nous dit :
- Mes enfants, c’est la dernière fois que je vous fait la classe. L’ordre est venu de Berlin de ne plus enseigner que l’allemand dans les écoles de l’Alsace et de la Lorraine… Le nouveau maître arrive demain. Aujourd’hui, c’est votre dernière leçon de français. Je vous prie d’être bien attentifs.
Ces quelques paroles me bouleversèrent. Ah ! les misérables, voilà donc ce qu’ils avaient affiché à la mairie.
Ma dernière leçon de français !…
Et moi qui savais à peine écrire ! Je n’apprendrais donc jamais ! il faudrait donc en rester là !… Comme je m’en voulais maintenant du temps perdu, des classes manquées à courir les nids ou à faire des glissades sur la Saar ! Mes livres que tout à  l’heure encore je trouvais si ennuyeux, si lourds à porter, ma grammaire, mon histoire sainte me semblaient à présent de vieux amis qui me feraient beaucoup de peine à quitter. C’est comme M. Hamel. L’idée qu’il allait partir, que je ne le verrais plus, me faisait oublier les punitions, les coups de règle.
Pauvre homme !
C’est en l’honneur de cette dernière classe qu’il avait mis ses beaux habits du dimanche, et maintenant je comprenais pourquoi ces vieux du village étaient venus s’asseoir au bout de la salle. Cela semblait dire qu’ils regrettaient de ne pas y être venus plus souvent, à cette école. C’était aussi comme un façon de remercier notre maître de ses quarante ans de bons services, et de rendre leurs devoirs à la patrie qui s’en allait…
J’en étais là de mes réflexions, quand j’entendis appeler mon nom. C’était mon tour de réciter. Que  n’aurais-je point donné pour pouvoir dire tout au long cette fameuse règle des participes, bien haut, bien clair, sans une faute ? Mais je m’embrouillai aux premiers mots, et je restai debout à me balancer dans mon banc, le cœur gros, sans oser lever la tête. J’entendais M. Hamel  qui me parlait :
-Je ne te gronderai pas, mon petit Franz, tu dois être assez puni… voilà, ce que c’est. Tous les jours on se dit : « Bah ! j’ai bien le temps. J’apprendrai demain. » Et puis tu vois ce qui arrive… Ah ! ç’a été le grand malheur de notre Alsace de toujours remettre son instruction à demain. Maintenant ces gens-là sont en droit de nous dire : « Comment ! Vous prétendiez être Français, et vous ne savez ni lire, ni écrire votre langue ! » Dans tout ça, mon pauvre Franz, ce n’est pas encore toi le plus coupable. Nous avons tous notre bonne part de reproches à nous faire.
« Vos parents n’ont pas assez tenu à vous voir instruits. Ils aimaient mieux vous envoyer travailler à la terre ou aux filatures pour avoir quelques sous de plus. Moi-même, n’ai-je rien à me reprocher ? Est-ce que je ne vous ai pas fait souvent arroser mon jardin au lieu de travailler ? Et quand je voulais aller pêcher des truites, est-ce que je me gênais pour vous donner congé ?… »
Alors, d’une chose à l’autre, M. Hamel se mit à nous parler de la langue française, disant que c’était la plus belle langue du monde, la plus claire, la plus solide ; qu’il fallait la garder entre nous et ne jamais l’oublier, parce que quand un peuple tombe esclave, tant qu’il tient bien sa langue, c’est comme s’il tenait la clef de sa prison. Puis il prit une grammaire et nous lut notre leçon. J’étais étonné de voir comme je comprenais. Tout ce qu’il disait me semblait facile. Je crois aussi que je n’avais jamais si bien écouté et que lui non plus n’avait jamais mis autant de patience à ses explications. On aurait dit qu’avant de s’en aller le pauvre homme voulait nous donner tout son savoir, nous le faire entrer dans la tête d’un seul coup.

La leçon finie, on passa à l’écriture. Pour ce jour-là, M.Hamel nous avait préparé des exemples tout neufs, sur lesquels était écrit en belle ronde : France, Alsace, France, Alsace. Cela faisait comme des petits drapeaux qui flottaient tout autour de la classe, pendus à la tringle de nos pupitres. Il fallait voir comme chacun s’appliquait, et quel silence ! on n’entendait rien que le grincement des plumes sur le papier. Un moment des hannetons entrèrent ; mais personne n’y fit attention, pas même les tout petits qui s’appliquaient à tracer leurs bâtons, avec un cœur, une conscience, comme si cela était encore du français… Sur la toiture de l’école, des pigeons roucoulaient tout bas, et je me disais ne les écoutant :
« Est-ce qu’on ne va pas les obliger à chanter en allemand, eux aussi » ?
De temps en temps, quand je levais les yeux de dessus ma page, je voyais M. Hamel immobile dans sa chaire et fixant les objets autour de lui comme s’il avait voulu emporter dans son regard toute sa petite maison d’école… Pensez ! depuis quarante ans, il était là à la même place, avec sa cour en face de lui et sa classe toute pareille. Seulement les bancs, les pupitres s’étaient polis, frottés par l’usage ; les noyers de la cour avaient grandi, et le houblon qu’il avait planté lui-même enguirlandait maintenant les fenêtres jusqu’au toit. Quel crève-cœur ça devait être pour ce pauvre homme de quitter toutes ces choses, et d’entendre sa sœur qui allait, venait, dans la chambre au-dessus, en train de fermer leurs malles ! Car ils devaient partir le lendemain, s’en aller du pays pour toujours.
Tout de même, il eut le courage de nous faire la classe jusqu’au bout. Après l’écriture, nous eûmes la leçon d’histoire ; ensuite les petits chantèrent tous ensemble le BA BE BI BO BU. Là-bas, au fond de la salle, le vieux Hauser avait mis ses lunettes, et, tenant son abécédaire à deux mains il épelait les lettres avec eux. On voyait qu’il s’appliquait lui-aussi ; sa voix tremblait d’émotion, et c’était si drôle de l’entendre, que nous avions tous envie de rire et de pleurer. Ah ! je m’en souviendrai de cette dernière classe…
Tout à coup, l’horloge de l’église sonna midi, puis l’Angélus. Au même moment, les trompettes des Prussiens qui revenaient de l’exercice éclatèrent sous nos fenêtres… M. Hamel se leva, tout pâle, dans sa chaire. Jamais il ne m’avait paru si grand.
-Mes amis, dit-il, mes, je… je…
Mais quelque chose l’étouffait. Il ne pouvait pas achever sa phrase.
Alors il se tourna vers le tableau, prit un morceau de craie et, en appuyant de toutes ses forces, il écrivit aussi gros qu’il put :
« VIVE LA FRANCE! »

Puis il resta là, la têt appuyée au mur , sans parler, avec sa main, il nous faisait signe :
« C’est fini… allez-vous-en. 





mardi 6 avril 2010

Le Sous Préfet aux champs-

M. le sous-préfet est en tournée. Cocher devant, laquais derrière, la calèche de la sous-préfecture l’emporte majestueusement au concours régional de la Combe-aux-Fées. Pour cette journée mémorable, M. le sous-préfet a mis son bel habit brodé, son petit claque, sa culotte collante à bandes d’argent, et son épée de gala à poignée de nacre… Sur ses genoux repose une grande serviette en chagrin gaufré qu’il regarde tristement.
M. le sous-préfet regarde tristement sa serviette en chagrin gaufré ; il songe au fameux discours qu’il va falloir commencer tout à l’heure devant les habitants de la Combe-aux-Fées :
-Messieurs et chers administrés….Mais il a beau tortiller le soie blonde de ses favoris et répéter vingt fois de suite :
-Messieurs et chers administrés… la suite du discours ne vient pas.
La suite du discours ne vient pas… Il fait si chaud dans cette calèche !… A perte de vue, la route de la Combe-aux-Fées poudroie sous le soleil du Midi… L’air est embrasé… et sur les ormeaux du bord du chemin, tout couverts de poussière blanche, des milliers de cigales se répondent d’un arbre à l’autre… Tout à coup M. le sous-préfet tressaille. Là-bas, au pied d’un coteau, un petit bois de chênes verts semble lui faire signe.
Le petit bois de chênes verts semble lui faire signe :
-Venez donc par ici, monsieur le sous-préfet ; pour composer votre discours, vous serez beaucoup mieux sous mes arbres…
M. le sous-préfet est séduit ; il saute à bas de sa calèche et dit à ses gens de l’attendre, qu’il va composer son discours dans le petit bois de chênes verts.
Dans le petit bois de chênes verts il y a des oiseaux, des violettes, et des sources sous l’herbe fine… Quand ils ont aperçu M. le sous-préfet avec sa belle culotte et sa serviette en chagrin gaufré, les sources n’ont plus osé faire de bruit, et les violettes se sont cachées dans la gazon… Tout ce petit monde-là n’a jamais vu de sous-préfet, et se demande à voix basse, quel est ce beau seigneur, qui se promène en culotte d’argent.
A voix basse, sous la feuillée, on se demande quel est ce beau seigneur en culotte d’argent… Pendant ce temps-là, M. le sous-préfet, ravi du silence et de la fraîcheur du bois, relève les pans de son habit, pose son claque sur l’herbe, et s’assied dans la mousse au pied d’un jeune chêne ; puis il ouvre sur ses genoux sa grande serviette de chagrin gaufré et en tire une large feuille de papier ministre.
- C’est un artiste ! dit la fauvette.
-Non, dit le bouvreuil, ce n’est pas un artiste, puisqu’il a une culotte en argent ; c’est plutôt un prince .
-C’est plutôt un prince, dit le bouvreuil.
-Ni un artiste, ni un prince, interrompt un vieux rossignol, qui a chanté toute une saison dans les jardins de la sous-préfecture… Je sais ce que c’est : c’est un sous-préfet !
Et tout le petit bois va chuchotant :
-C’est un sous-préfet ! c’est un sous-préfet !
-Comme il est chauve ! remarque une alouette à grande huppe.
Les violettes demandent :
-Est-ce que c’est méchant ?
-Est-ce que c’est méchant ? demandent les violettes.
Le vieux rossignol répond :
-Pas du tout.
Et, sur cette assurance, les oiseaux se remettent à chanter, les sources à courir, les violettes à embaumer, comme si le monsieur n’était pas là… Impassible au milieu de tout ce joli tapage, M. le sous-préfet invoque dans son cœur la Muse des comices agricoles, et, le crayon levé, commence à déclamer de sa voix de cérémonie :
-Messieurs et chers administrés…
-Messieurs et chers administrés, dit le sous-préfet de sa voix de cérémonie.
Un éclat de rire l’interrompt : il se retourne et ne voit rien qu’un gros pivert qui le regarde en riant, perché sur son claque. Le sous-préfet hausse les épaules et veut continuer son discours ; mais le pivert l’interrompt encore et lui crie de loin :
-A quoi bon ?
-Comment ! à quoi bon ? dit le sous-préfet, qui devient tout rouge ; et, chassant d’un geste cette bête effrontée, il reprend de plus belle :
-Messieurs et chers administrés…
-Messieurs et chers administrés…, a repris le sous-préfet e plus belle.
Mais alors, voilà les petites violettes qui se haussent vers lui sur le bout de leurs tiges et qui lui disent doucement :
-Monsieur le sous-préfet, sentez-vous comme nous sentons bon ?
Et les sources lui font sous la mousse une musique divine ; et dans les branches, au-dessus de sa tête, des tas de fauvettes viennent lui chanter leurs plus jolis airs ; et tout le petit bois conspire pour l’empêcher de composer son discours.
Tout le petit bois conspire pour l’empêcher de composer son discours… M. le sous-préfet, grisé de parfums, ivre de musique, essaye vainement de résister au nouveau charme qui l’envahit. Il s’accoude sur l’herbe, dégrafe son bel habit, balbutie encore deux ou trois fois :
-Messieurs et chers administrés… Messieurs et chers admi… Messieurs et chers…
Puis il envoie les administrés au diable ; et la Muse des comices agricoles n’a plus qu’à se voiler la face.
Voile-toi la face, ô Muse des comices agricoles !… Lorsque, au bout d’une heure, les gens de la sous-préfecture, inquiets de leur maître, sont entrés dans le petit bois, ils ont vu un spectacle qui les a fait reculer d’horreur… M. le sous-préfet était couché sur le ventre, dans l’herbe, débraillé comme un bohème. Il avait mis son habit bas… et, tout en mâchonnant des violettes, M. le sous-préfet faisait des vers.
Alphonse DAUDET





lundi 5 avril 2010

Le Minotaure- Plaidoyer pour un monstre. alm écap 25

Bourgeons de Saint-Valérien
Le fruit n’est pas loin


05 04
Le Minotaure a-t-il sa place dans un bestiaire ? Le poser là revient à lui refuser sa part d’humanité.
Pourtant le Minotaure est un monstre ; il n’a d’humain que sa partie inférieure. Il est cruel, violent, bestial, et se repaît de chair humaine.  Et encore, il mange peu : sept jeunes gens et sept jeunes filles tous les neuf ans. En comptant bien, ce n’est pas grand-chose. Mais qui en a décidé ainsi ? Qui donc a songé que son autre moitié est d’un herbivore ?
Comment enfermé (avec sa mère) dans un antre souterrain dont nul n’aurait espoir de sortir sans un effort d’imagination, sans une malice, une ruse dont se trouve forcément incapable un être que personne n’a pris la peine d’éduquer, comment cet être ne deviendrait-il pas fou furieux, ne serait-il pas poussé à toutes les violences ? Un être enfin qui ignore la faute qui le fait prisonnier.
Mais la faute est-elle la sienne ? Non, le Minotaure est innocent. Sa mère a commis l’acte monstrueux qui lui a donné naissance.
Mais sa mère est-elle la seule coupable ? Non, le coupable vit au grand jour, respecté, honoré. Il  est le ROI. Le roi Minos, le fils d’Europe et de Zeus,  le puissant souverain de Crête.
Remontons à l’origine des faits. Le roi reçut de Poséidon, lors de son avènement, un merveilleux taureau blanc qui devait être sacrifié au dieu.
Devant la splendeur de l’animal, Minos pensa qu’il serait mieux utilisé à l’amélioration de son propre cheptel. Il offrit au dieu de la mer son plus beau taureau et envoya le blanc dans ses pâtures.
Poséidon offensé, aurait pu d’un seul coup de trident provoquer un raz de marée ou envoyer un monstre marin qui aurait détruit Cnossos et la Crête. Il préféra, pour une fois, attendre son heure.
Qui ne tarda pas.
La reine Pasiphaé passant dans les prairies admirait les troupeaux de son époux et tout particulièrement l’ardeur avec laquelle le taureau blanc s’employait à améliorer la race bovine crêtoise. Elle en était toute rêveuse.
Voyant cela Poséidon (les dieux voient tout !) se dit qu’il tenait sa revanche. Il envoya chercher son neveu Cupidon. Le garnement ailé n’eut pas besoin de longues explications. Il prit deux flèches d’or : une pour Pasiphaé, l’autre pour le taureau.
Voilà la reine embrasée d’un amour impossible pour un animal qui la regardait langoureusement ; que pouvait-il faire d’autre ? La race crêtoise en  fut encore améliorée.
Mais Pasiphaé, la pauvre ne pouvait que languir et soupirer dans son palais.
Il y avait à Cnossos, un homme au génie exceptionnel, un architecte, un inventeur qui tirait tant de ses mains que de sa tête, des merveilles. Il était devenu l’ami des souverains.
La reine, en proie à sa passion dévorante ne pût s’empêcher de la confier à l’ingénieux Dédale.
Et ce dernier, comme bien des inventeurs que la morale n’étouffe pas pourvu qu’ils puissent inventer, conçut sur le champ la machine qui mettrait fin aux tourments de sa souveraine.
Il fabriqua une vache en bois, creuse en dedans, montée sur roues et qu’il recouvrit d’une peau de bovin. Pasiphaé se glissa dans la machine qui fut poussée au milieu du troupeau. La décence et le manque d’informations fiables nous imposent de jeter un voile discret sur les détails de cette union.
Pasiphaé apaisée, retourna à ses devoirs de souveraine et d’épouse et le taureau à ses vaches.
Minos, qui étrangement avait ignoré toute cette aventure, en fut fatalement informé quelques mois plus tard. Fou de rage et de honte, oublieux de sa propre histoire,  il fit imaginer et construire par Dédale, le Labyrinthe, souterraine et inextricable prison, où il enferma la mère et l’enfant.
Le Minotaure depuis se languit quand il ne rugit pas et attend tous les neuf ans les quatorze jeunes gens qu’Athènes envoie pour le nourrir. On dit qu’il ne les dévore pas tous….




vendredi 2 avril 2010

Le Meneu’ de Loups- Légendes rustiques

Le Meneu’ de Loups- Légendes rustiques

On raconte l’histoire d’un maître sonneur qui avait tant de talent et menait une conduite si chrétienne, que le curé de la paroisse le faisait jouer à la grand-messe durant l’élévation. Il jouait des airs d’église, ce qui entrait bien dans l’éducation musicale des ménétriers de ce temps-là, mais ce qui leur était rarement permis par les curés, à cause de leurs pratiques secrètes, qui n’étaient pas, disait-on, les plus catholiques du monde.
Le grand Julien, de Saint-Août, avait donc ce privilège d’exception, et quand il sonnait   à la messe, c’était merveille de l’ouïr, et la paroisse se faisait honneur de lui.
Une nuit, comme il revenait de jouer, trois jours durant, à une noce de campagne, il rencontra, dans la brande, une musette qui jouait toute seule ; d’autres disent que c’était le vent qui en jouait.
Etonné de voir cette musette toute reluisante d’argent, qui venait à lui sans qu’aucune personne la fit aller, il s’arrêta et eut peur. La musette passa à côté de lui , comme si elle ne le voyait pas, et continua de sonner d’une si belle manière, que jamais Julien n’avait rien entendu de pareil, et qu’il se sentit, du coup, tout affolé de jalousie.
Voilà donc qu’au lieu de passer, comme un homme raisonnable, il se retourne et suit cette cornemuse pour l’écouter et pour tâcher de retenir l’air qu’elle disait et qu’il était dépité de ne pas savoir.
Il la suivit d’abord d’un peu loin, et puis d’un peu plus près, et puis, enfin, il s’enhardit jusqu’à sauter dessus et la vouloir prendre ; car voir un si beau et si bon instrument sans maître,il y avait de quoi tenter un homme qui faisait son métier de musiquer.
Mais la cornemuse monta en l’air et continua de jouer sans qu’il pût l’aveindre et il s’en retourna chez lui en grand souci et même en grand chagrin. Et, quand on lui demanda, les jours d’après, pourquoi il paraissait en peine et malade, il répondait :
« L’air de la nuit sonne mieux que moi ; ce n’était pas la peine d’apprendre ! »
On ne sut point ce qu’il voulait dire, mais on l’entendit étudier une musique nouvelle qui ne ressemblait en rien à celle des autres ni à celle qu’il avait joué jusque là ; et, la nuit, il s’en allait tout seul, emmy la brande, et revenait au petit jour, bien fatigué mais jouant de mieux en mieux un air qui paraissait très étrange et que personne ne pouvait comprendre.
Ceci fut rapporté au curé qui le fit venir et lui dit :
« Julien, je sais que le diable est enragé de poursuivre et de tenter le sgens de ton état ; on me dit que tu vas seul, la nuit, dans des endroits où tu n’as pas besoin, et que tu parais tourmenté. Fais attention à toi, Julien ; si tu commences mal, tu finiras mal ! »
Julien donna des marques de repentance, et promit de se tenir en paix.
« Tu feras bien, lui dit le curé. Contente-toi de ce que tu sais, et ne vise point à la science qui mène les loups aux champs. »
C’était un samedi. Le lendemain était une grande fête, il y avait une grand-messe carillonnée, et Julien promit de jouer comme il avait coutume.
Cependant, le matin, le sacristain vint dire au curé qu’il avait rencontré Julien dans la brande, jouant d’une manière qui n’était pas chrétienne, et menant derrière lui plus de trois cent loups qui s’étaient sauvés à son approche.
Le curé fit encore venir Julien et le questionna. Julien leva les épaules en disant que le sacristain avait bu.
Et, comme de vrai, le sacristain était porté sur la boisson, son dire ne donna pas grand-crainte à monsieur le curé, qui commença de dire et chanter la messe.
Quand ce fut à l’élévation, Julien commença aussi de jouer sa chanson d’église ; mais, encore qu’il eût peut-être bonne intention de la dire comme il faut, il ne put jamais tomber dans l’air, et ce qu’il joua ne fut autre que la chanson du diable que le vent lui avait apprise.
La chose dérangea monsieur le curé, qui, par trois fois, avant de consacrer l’hostie, s’agita et frappa du pied pour faire taire cette mauvaise complainte ; mais enfin, songeant que Dieu se ferait bien respecter lui-même,il éleva l’hostie et dit les paroles de consécration.
Au même moment, la musette à Julien se creva dans ses mains, avec un bruit comme si l’âme du diable en fut sortie, et il en reçut un si bon coup dans l’estomac   qu’il en tomba tout apiâmi (tout pâmé)sur le pavé de l’église.
On l’emporta à son logis, où il fit une grosse maladie. Mais il s’en retira par la grâce de dieu et la parole de monsieur le curé, qui le fit renoncer à ses mauvaises pratiques, et à qui il confessa avoir joué pour les loups de la brande. Depuis lors, il joua chrétiennement et laissa les loups se promener tout seuls ou en la compagnie des autres sonneurs damnés.
On dit que ceux-ci lui firent des peines pour avoir vendu le secret, et qu’ils le battirent souvent pour se revenger. Mais il supporta leurs mauvais traitements par esprit de pénitence et fit une bonne fin, enseignant la musique de cornemuse à ses enfants, et les détourant d’en chercher plus long qu’on n’en doit savoir.
                                  
                                               George SAND

Les Chouchous