mardi 17 janvier 2012

L'Île de la Félicité

 La Russie est un pays froid où l'on ne voit guère les beaux jours d'un climat tempéré. Ses montagnes sont presque toujours couvertes de neige et les arbres y sont si chargés de glaçons que lorsque le soleil darde ses rayons dessus, ils paraissent comme garnis de cristal. Il y a des forêts d'une grandeur prodigieuse où des ours blancs font un ravage horrible; on leur fait incessamment la guerre, on les tue; mais ce n'est pas sans peine et sans péril, et cette chasse est la plus noble et la plus ordinaire occupation des Russes.
Ces peuples étaient gouvernés par un jeune prince nommé Adolphe, si heureusement né, si beau, si poli et si spirituel qu'on aurait eu de la peine à se persuader que, dans un pays si rude et si sauvage, l'on en pût trouver un si accompli. Il n'était pas encore dans sa vingtième année qu'il avait déjà soutenu une grande guerre contre les Moscovites où il fit paraître un courage intrépide et une conduite admirable. Lorsqu'il laissait reposer son armée, il ne se reposait pas lui-même et il allait à cette dangereuse chasse des ours.
Un jour qu'il était avec une grande suite, il se laissa tellement emporter à sa noble ardeur que, se trouvant dans la forêt et courant dans des routes différentes, enfin, il se perdit. Il s'aperçut qu'il était seul, qu'il était tard, qu'il ne connaissait point les lieux et qu'un orage imprévu l'allait surprendre. Il poussa son cheval dans une grande route et sonna du cor pour avertir quelques-uns des chasseurs; mais ce fut inutilement. Tout à coup, le peu de jour qui restait encore fut changé en la plus obscure nuit; l'on ne voyait qu'à la faveur des éclairs; le tonnerre faisait un bruit effroyable;  la pluie et l'orage redoublèrent. Le prince se mit à l'abri sous quelques arbres; mais il fut bientôt obligé de partir de ce lieu: les torrents d'eau tombaient de toutes parts et les chemins en étaient inondés. Il résolut de sortir de la forêt et de chercher quelque endroit qui pût le garantir de cette tempête. Il eut assez de peine à gagner la campagne, où il se trouva encore plus exposé à l'incommodité du mauvais temps. Il jeta les yeux de tous côtés et il aperçut dans un lieu très élevé quelque lumière, il y tourna ses pas et après bien de la peine, il parvint au pied d'un mont presque inaccessible, plein de rochers, environné de précipices et fort escarpé; il marcha ensuite plus de deux heures, tantôt à pied, tantôt à cheval; enfin, il se trouva proche d'une caverne, dont l'ouverture laissait voir la lumière et c'était celle qu'il avait déjà aperçue. Il hésita un peu avant d'y entrer; il pensa que c'était la retraite de certains brigands qui ravageaient la pays par de fréquentes courses et qui pourraient le tuer pour le voler; mais comme les âmes des princes ont quelque chose de plus noble et de plus fier que celles des autres hommes, il se reprocha sa crainte et s'avança dans cette caverne, ayant la main sur la garde de son épée, pour être en état de se défendre si l'on avait la témérité de l'attaquer.... (à Suivre)
Mme d'Aulnoy

1 commentaire:

manouche a dit…

Pourvu qu'il n'y ait eu qu'un seul petit ourson dans la caverne...

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