lundi 14 décembre 2009

S.D.F...

Un couple avançait dans la ville noire et luisante de pluie. A chaque carrefour une bourrasque les faisait frissonner. Leurs vêtements, décents, n’étaient pas adaptés au froid de Décembre. Chez eux, les nuits étaient glaciales parfois, mais pas, humides comme ici. D’une main il tenait un sac à demi plein de tout ce qu’ils possédaient au monde, et de l’autre, il remorquait Myriam, fatiguée un peu plus à chaque pas. Il était perdu ; le fleuve sur sa gauche coupait la ville en deux. Fallait-il ou non le traverser ?
Myriam, qui était déjà venue dans cette ville savait probablement où ils se trouvaient, mais depuis des semaines, elle ne parlait plus. Elle survivait… parce qu’il la surveillait. Elle n’ouvrait la bouche que pour absorber le peu de nourriture qu’il l’obligeait à prendre. Pour qu’elle vive ; elle et l’enfant qui allait naître. Cet enfant dont elle ne voulait pas ; cet enfant qu’il ne lui avait pas fait.
Pourtant il l’aimait, Myriam. Depuis qu’elle était née, là-bas, dans leurs montagnes au soleil. Il était déjà grand, alors : dix ans peut-être ? Tout de suite il avait désiré la protéger. Bébé, il aimait à la garder lorsque sa mère s’absentait ; il la berçait, lui chantait des airs anciens que sa grand-mère lui avait appris. Il avait guidé ses premiers pas, protégé son entrée à l’école.
Alors qu’elle devenait une élève brillante, il avait cessé d’étudier pour travailler avec son père. Travailler le bois… Des portes, des fenêtres, des étagères, un cercueil à l’occasion, des charpentes aussi, et de temps à autre, rarement car les gens du pays étaient pauvres, ce que l’un et l’autre préféraient, un beau meuble. Youssef aimait ce métier, ses gestes, son odeur. Puis Myriam avait quitté le village pour la ville où se trouvait le lycée ; pour entrer à l’université elle avait poussé jusqu’à la capitale ; elle avait fini ses études à l’étranger où elle avait trouvé du travail. Quand elle était revenue, pour de brèves vacances, elle était journaliste. Youssef, de loin suivait sa carrière, lisait ses articles. Il n’approuvait pas toujours ses idées mais les trouvait cependant généreuses.
Et puis il y avait eu les élections : ce parti religieux porté au pouvoir par une population  révoltée par la corruption du gouvernement. Bientôt, on avait vu le revers de la médaille : les religieux, fanatiques, voulaient tout contrôler, tout soumettre et principalement les femmes. Celles surtout qui comme Myriam prenaient la plume et la parole pour défendre leurs sœurs. Les menaces avaient commencé, l’intimidation. Il y eut les premiers assassinats ; Myriam y échappa de justesse. Alors, elle revint au village. Elle se montrait peu mais continuait à écrire. Youssef lui avait demandé d’arrêter au moins pour un temps, mais elle avait refusé. Elle voulait lutter. Elle se croyait en sécurité dans ces montagnes reculées, au milieu des gens qui l’avaient vu grandir. Elle dédaignait les vêtements traditionnels qu’on imposait aux autres femmes et s’obstinait à porter des jeans.
Un soir, rentrant d’un chantier qu’il avait à quelques kilomètres de chez lui, Youssef vit de loin une fumée insolite. C’était la maison de Myriam qui achevait de se consumer. Myriam, sa mère et ses sœurs gisaient inanimées ; les traces de viol et de coups n’étaient que trop visibles ; le père et le frère, pour avoir voulu les défendre, étaient morts, atrocement mutilés. Youssef vit que Myriam respirait encore. Il fit un couchage de fortune dans sa camionnette, rassembla quelques vêtements et en dépit des prières de ses parents, s’en fut, emportant Myriam.


4 commentaires:

anne des ocreries a dit…

OH ! ça c'est une chouette revisite du nouveau testament, je me demandes comment tu vas t'en sortir ! pasque l'arrivée du Messie, autant te le dire, j'y crois plus trop, moi là....! Mais j'adore ce début !

Anaël Assier a dit…

Dans "le fou de la sorbonne" de jodorowsky, en BD, il y a une version pas piqué des vers.

Ici je retrouve plus une ambiance un peu comme dans les romans de bernard tirtiaux "les 7 couleurs du vent", un truc médiéval pourtant...
mais peut-être que nous sommes en phase avec cette époque...

Vous allez le continuer ?

almanachronique a dit…

Aïe! je ne connais ni l'un ni l'autre... je vais tâcher de les trouver.
j'ai écrit ça en 2001; ce qui me navre c'est de n'avoir pas eu à l'actualiser. J'ai coupé le texte en trois parce qu'il est un peu long.
Dites , vous auriez des légendes ou des contes sur les pandas??
Je leur dois bien ça... l'oie sauvage et le panda viennent de me sortir du corridor où je me traînais depuis cet été.
Demain, je vous ferai un point sur ce qui a découlé du tirage du 10; le plus dur, c'est d'attendre cinq jours entre deux tirages... mais bon... c'est la règle...
PP

Anaël Assier a dit…

Oups là, je reviens tard.
Des contes sur les pandas, pas à ma connaissance.
Par contre le "film" sorti récemment "kung fu panda", n'est pas inintéressant dans ce qu'il propose concernant l'accomplissement par les tendances.

pour les tirages, j'ai un petit doute concernant ce que vous m'expliquez.

Le bouquin propose de faire 5 tirages d'une durée d'une semaine chacun, et ensuite de faire une pause. (Si vous êtes stable, vous pouvez sauter la pause)

Du coup, vous n'avez pas à attendre, un tirage en entraîne un autre. C'est potentiellement sans fin, mais peut-être que c'est bien...

Sinon, j'ai bien reçu. Merci. en ligne prochainement.

Amis conteuses et conteurs, vous allez sans doute me dire que j'enfonce une porte ouverte, mais bon, pour moi c'était nouveau. J...