Illustration : La Bocetta

S'il est vrai que la parole est le meilleur véhicule du conte, de même que c'est en marchant qu'on regarde le mieux un paysage, il est néanmoins utile, par désir ou par commodité, de prendre la voiture le train ou l'avion.

Le conte, pour se faire entendre, doit parfois lui aussi voyager au moyen d'encre et de papier. Voici qu'un carrosse nouveau lui est offert... le blog.
Puisse-t-il vous emporter dans son périple magique.


amoureuse


... Apporte ta cithare, et viens ce soir, ma rose,
Ô toi dont la présence attendrit tous mes sens!
Mon coeur s'attache à toi, et les plis caressants
De ta tunique sont assez pour m'enflammer.
Aphrodite est cruelle en nous forçant d'aimer,
Mais fasse que bientôt ses faveurs ma ramènent
La plus chère à mes yeux des figures humaines...

SAPPHO (VII°-VI° av.JC) traduction Marguerite Yourcenar.

samedi 22 novembre 2014

Renki l'éléphant.

... Renki était un éléphant sauvage, que l'on captura à l'âge de trois ans. Une robe gris clair sans défaut, les défenses longues, minces et pointues, des oreilles en forme triangulaire parfaite, un beau mâle que son maître, un marchand d'éléphants dressés, espérait vendre un bon prix au seigneur de royaume. On attacha Renki à un piquet, au bout d'une corde très solide. Le jeune éléphant se mit à se débattre avec énergie, avec furie, il ruait, piétinait sauvagement la terre sous ses lourdes pattes, barrissait à fendre l'âme.Mais le pique était bien enfoncé, et la corde épaisse. Renki ,ne pouvait se débarrasser ni de l'un ni de l'autre. Alors il entra en rage désespérée, mordant l'air, levant la trompe, barrissant lamentablement vers le ciel. Il s'épuisait en efforts et en cris.
Quand brusqement, un matin, Renki se calma, il ne tira plus sur la corde, ne maltraita plus le sol de ses quatre pattes, ne fit plus trembler le voisinage de ses barrissements. Alors le maître le détacha. Il put aller d'un endroit à l'autre, portant un baril d'eau, saluant chacun, rendant service à la communauté. Il fut heureux et libre.
Ya pensée est comme un éléphant sauvage... Elle prend peur, saute en tous sens et barrit aux quatre vents. Ton "attention " est la corde, et "l'objet choisi de ta méditation", le pique enfoncé dans le sol. Calme ta pensée, apprivoise-là, maîtrise-là, et tu connaîtras le secret de la vraie liberté...

Raconté par Henri BRUNEL

mercredi 19 novembre 2014

Les canards mandarins et le samouraï

Il y a de cela bien longtemps, sur les bords du lac Mimidoro, que l'on appelle aujourd'hui Mizoro, au nord-est de Kyöto, un couple de canards mandarins vivait en paix. Il fallait voir, à la belle saison d'été, le mâle bondir sur l'eau, prendre son envol, ses moustaches oranges, son bec rouge sombre, et ses magnifiques ailes frisées. Madame et les enfants vêtus d'un modeste gris, même l'aîné qui portait encore la robe juvénile, ne le quittaient pas des yeux. Le soir, les canetons rassasiés et endormis, Monsieur,  d'un tendre coup de bec sur la joue blanche et gracieuse, disait bonsoir à son épouse et, dans le trou d'arbre qui leur servait de maison, toute la famille glissait au pays des rêves.

L'année qui suivit, aux premiers jours du printemps, un jeune samouraï vint installer sa cabane au bord de l'étang. Sa femme attendait leur premier enfant. Ils étaient pauvres. Le samouraï avait dû acheter son équipement: les culottes bouffantes, les cuissardes, les manchettes métalliques et la cuirasse à quatre pans. Sa femme lui avait confectionné le "bandeau de résolution", sa mère avant économisé longtemps pour lui offrir les deux épées traditionnelles, la longue et la courte. Mais il ne possédait pas encore le masque effrayant destiné à terroriser l'ennemi. Il attendait qu'un noble seigneur le prenne à son service. Cette nuit-là, sa femme le réveilla et lui dit:
"Mon tendre époux, je sais que nous sommes pauvres, et je ne voudrais pas vous importuner, mais je sens depuis quelque temps une envie irrésistible de manger de la viande, et j'ai peur que votre fils n'en pâtisse."
Le jeune samouraï ne dit mot. Il prit son arc et sortit dans la nuit. Il se posta au bord de l'étang à l'affût de quelque proie. Par hasard, le canard mandarin faisait une promenade nocturne. A l'éveil du printemps, le nid est encore vide, et il songeait au rude travail de l'été qui l'attendait, quand il faudrait nourrir toute la maisonnée. Le samouraï aperçut ses ailes frisées qui scintillaient sous la lune. Il tira une flèche et le tua. Il l'emporta dans un sac et, arrivé chez lui, il le fixa sur une perche devant la cabane. Puis il regagna sa couche et s'endormit.
Un bruit insolite le tira du sommeil. Une sorte de "tap, tap!", comme un bruit d'ailes. "Le canard n'est que blessé, songea-t-il, il se débat au bout de la perche où je l'ai attaché." Il prit un couteau et sortit. Le canard mandarin suspendu par les pattes était bien mort.. Mais sa femelle était venue, et elle battait des ailes au-dessus de lui. Le samouraï fit étinceler la lame de son couteau et le brandit. La cane mandarine ne bougea pas, ne quitta pas la place. Alors il alluma un feu pour les rôtir tous les deux mâle et femelle. La cane continuait à battre des ailes, indifférente à son sort, pleurant son époux mort. Le samouraï fut alors saisi d'un sentiment inconnu. Il alla réveiller sa femme, lui montra le spectacle de cet amour conjugal et son épouse pleura.
"Je ne mangerai de cette viande pour rien au monde", dit-elle.

Les anciennes chroniques disent que le samouraï coupa son chignon d'homme de guerre, et se fit moine. Il mena une vie exemplaire, protégeant les animaux, se souciant du moindre insecte, et son nom depuis est vénéré. Ainsi a-t-il été rapporté des choses du passé.

Conte Zen par Henri BRUNEL

mardi 18 novembre 2014

Après le déjeuner composé en m'amusant




la soupe de nouilles, parfumée à l'agneau gras, emplit mon bol
elle laisse encore de la place pour loger du millet jaune
je défais ma veste et caresse mon ventre sous la fenêtre à l'ouest
pourquoi s'étonner que les gens en se moquant me traitent de sac à riz?

LU YU (1125-1210)

dimanche 16 novembre 2014

Les quatre souhaits de saint Martin


Il y eut un paysan en Normandie dont il n’est que juste que je vous dise un fabliau merveilleux et charmant. Il avait comme ami quotidien saint Martin, qu’il invoquait tous les jours pour les travaux qu’il faisait. Il ne fut jamais ni joyeux ni chagrin qu’il ne nommât saint Martin. Un matin le paysan allait labourer comme toujours. Ne voulant pas oublier saint Martin, il dit :
-Saint Martin, or avancez.
Et saint Martin se présente.
-Vilain, fit-il, tu m’aimes bien.
Jamais tu ne commences rien
Sans me nommer en premier.
Je te rends cette fidélité.
Laisse ta herse et ton tourment
Et retourne-toi allègrement.
Je te dis en vérité
Quatre souhaits je vais donner.
Tu les auras, sache-le bien
Mais garde-toi de souhaits vains.
Nul ne peut t’être rendu.
Une fois faits, ils sont perdus.
Le paysan fit une révérence, lui tourna le dos et s’en va gaiement chez lui. Maintenant il sera bien sermonné. Sa femme, qui porte la culotte, lui dit :
- Mal jour à toi, mon paysan !
Dès que se couvre un peu le temps
Tu laisses ton travail pour rien ?
Les vêpres sont encore loin.
Est-ce pour mieux les joues t’engraisser ?
Tu crains tant avoir à planter ?
Vous êtes volontiers en chômage.
Avoir des bêtes, c’est trop dommage
Quand vous ne les faites travailler.
Jamais vous n’aimiez labourer.
Tout à l’heure vous êtes parti.
Votre jour est vite fini.
- Ne t’inquiètes pas, tais-toi ma sœur.
Car maintenant c’est le bonheur.
Or sont fondus tous nos soucis
Et notre travail, je le prédis.
Car saint Martin je rencontrai
Et il me donna quatre souhaits ;
Je n’en ai encore fait emploi
Avant d’en parler avec toi.
Les quatre souhaits maintenant,
Terre, richesse, or et argent !Quand elle l’entendit, elle l’embrassa et vite adoucit ses paroles ;
-Sire, dit-elle, dis-tu donc vrai ?
-Oui, bien, je te le prouverai.
-Aïe, fait-elle, très doux ami,
J’ai en vous tout mon cœur mis
De vous servir, de vous aimer,
Vous devez me le compenser.
Je vous demande, s’il vous plaît
Que vous me donniez un souhait.
Vous garderez les autres trois
Et aurez bien agi vers moi.
-Ma belle sœur, veux-tu te taire !
Je ne ferai de cette manière.
Car les femmes ont de folles pensées.
Si vous me demandiez trois fusées
De chanvre, de laine, ou même de lin…
Je me souviens de saint Martin
Qui me dit de bien songer
Et de telles choses souhaiter
Dont nous pourrions avoir besoin.
Et sachez que je crains bien
Même un seul vous accorder,
Car vous pourriez souhaiter
Que soit aggravé notre cas.
Vos goûts, je ne les connais pas.
Si vous dites que je devienne jument,
Ane, ours, chèvre ou autant,
Je le serai et sur-le-champ.
Pour cette raison je n’y consens.
-Sire, je promets par mes deux mains
Que resterez toujours vilain.
Vous n’aurez par moi d’autre forme.
Je vous aime mieux que tout homme.
-Je vous l’accorde, belle sœur, dit-il.
Pour Dieu, souhaitez chose utile
Dont vous et moi auront profit.
-Je demande au nom de Di,
Que vous soyez de vits chargé,
Qu’il ne vous reste de l’œil au pied
Ni visage ni bras ni côté
Qui ne soit de vits planté.
Et qu’ils ne tombent mous ni pendouillent,
Mais qu’ils aient à chacun leur couille.
Que toujours soient les vits tendus,
Que vous sembliez l’homme cornu.

Quand elle eut fini de souhaiter, les vits commencèrent à lui pousser. Ils lui saillirent du nez, et par la bouche et de tous les côtés.

Des cons devant,
Des cons derrière,
Cons comme un gant,
Cons de travers,
Des cons tordus,
Cons vieux, cons droits,
Et cons velus,
Et cons étroits,
Et cons profonds
Et cons rasés
Cons d’en amont
Jusques aux pieds.
Alors, le vilain fut tout léger.
- Sire, dit-elle, qu’as-tu fait ?
Pourquoi me donner tel souhait ?
Le brave homme dit :
- Je te dirai
Qu’aurais-je fait, moi, d’un seul con,
Quand de tant de vits j’ai eu don ?
Belle sœur, ne vous inquiétez pas,
Jamais ne vous arrivera
De passer dans une ville ou rue
Où vous ne serez pas connue.
- Sire, dit-elle, ne jouons plus.
Nous avons deux souhaits perdus.
Que me disparaissent les cons
Et vous les vits, et puis laissons.
Il nous reste encore un vœu,
Ainsi serons-nous riches, par Dieu.
Puis le vilain ce souhait fit :
Qu’elle n’ait con et lui n’ait vit.
Ainsi fut-elle très perplexe
Quand elle ne trouva point son sexe.
Aussi le brave homme quand il vit
Qu’il ne trouva non plus son vit.
Elle fut de nouveau en colère.
- Maintenant, dit-elle, il faut faire
Le seul souhait qui restait bon :
Que vous ayez vit et moi con.
Puis nous serons comme nous étions
Sans rien perdre, mais rien n’aurons.
Donc, le prudhomme resouhaita, qui ne perdit rien ni rien gagna.
Car son vit lui est revenu mais ses quatre souhaits il a perdu.
Par ce fabliau vous pouvez voir
Que celui n’a guère savoir
Qui mieux croit sa femme que lui.
Il lui en vient honte et ennui.


vendredi 14 novembre 2014

La figue et le paresseux - Légende algérienne

Dans l'indolente et voluptueuse petite ville de Blidah, quelques années avant l'invasion des Français, vivaint un brave Maure qui, du nom de son père, s'appelait Sidi Lakdar et que les gens de sa ville avaient surnommé le paresseux.
Vous saurez que les Maures d'Algérie sont les hommes les plus indolents de la terre, ceux de Blidah surtout; sans doute à cause des parfums d'orange et des limons dont la ville est noyée. Mais, en fait de paresse et de nonchaloir, entre tous les Blidiens, pas un ne venait à la ceinture de Sidi Lakdar. Le digne seigneur avait élevé son vice à la hauteur d'une profession. D'autres sont brodeurs, cafetiers, marchands d'épices. Sidi Lakdar, lui, était paresseux.
A la mort de son père, il avait hérité d'un jardinet sous les remparts de la ville, avec de petits murs blancs qui tombaient en ruines, une porte embroussaillée qui ne fermait pas, quelques figuiers, quelques bananiers et deux ou trois sources vives luisant dans l'herbe. C'est là qu'il passait sa vie, étendu de tout son long, silencieux, immobile, des fourmis rouges plein sa barbe. Quand il avait faim, il allongeait le bras et ramassait une figue ou une banane écrasée dans le gazon près de lui; mais s'il eût fallu se lever et cueillir un fruit sur sa branche, il serait plutôt mort de faim. Aussi, dans son jardin, les figues pourrissaient sur place, et les arbres étaient criblés de petits oiseaux.
Cette paresse effrénée avait rendu Lakdar très populaire dans son pays. On le respectait à l'égal d'un saint. En passant devant son petit clos, les dames de la ville qui venaient de manger des confitures au cimetière, mettaient leurs mules au pas et se parlaient à voix basse sous leurs masques blancs. Les hommes s'inclinaient pieusement, et, tous les jours, à la sortie de l'école, il y avait sur les murailles du jardin toute une volée de gamins en vestons de soie rayée et bonnets rouges, qui venaient essayer de déranger cette belle paresse, appelaient Lakdar par son nom, riaient, menaient du train, lui jetaient des peaux d'oranges.
Peine perdue! Le paresseux ne bougeait pas. De temps en temps on l'entendait crier du fond de l'herbe: "Gare, gare tout à l'heure, si je me lève!" mais il ne se levait jamais.
Or, il arriva qu'un de ces petits drôles, en venant comme cela faire des niches au paresseux, fut en quelque sorte, touché par la grâce, et, pris d'un goût subit pour l'existence horizontale, déclara un matin à son père qu'il entendait ne plus aller à l'école et qu'il voulait se faire paresseux.
"Paresseux, toi?... fit le père, un brave tourneur de tuyaux de pipe, diligent comme une abeille et assis devant son tour dès que le coq chantait.... Toi, paresseux?... En voilà une invention!
-Oui, mon père, je veux me faire  paresseux... comme Sidi Lakdar...
-Point du tout, mon garçon. Tu seras tourneur comme ton père, ou greffier au tribunal du cadi comme ton oncle Ali, mais jamais je ne ferai de toi un paresseux... Allons, vite, à l'école; ou je te casse sur les côtes ce beau morceau de merisier tout neuf... Arri, bourriquot!"
En face du merisier, l'enfant n'insista pas et feignit d'être convaincu; mais, au lieu d'aller à l'école, il entra dans un bazar maure, se blottit à la devanture d'un marchand, entre deux piles de tapis de Smyrne, et resta là tout le jour, étendu sur le dos, regardant les lanternes mauresques, les bourses de drap bleu, les corsages à plastrons d'or qui luisaient au soleil, et respirant l'odeur pénétrante des flacons d'essence de rose et des bons burnous de laine chaude. Ce fut ainsi désormais qu'il passa tout le temps de l'école...
Au bout de quelques jours, le père eut vent de la chose; mais il eut beau crier, tempêter, blasphémer le nom d'Allah et frotter les reins du petit homme avec tous les merisiers de sa boutique, rien n'y fit. L'enfant s'entêtait à dire; "Je veux être paresseux... je veux être paresseux", et toujours on le trouvait étendu dans quelque coin.
De guerre lasse, et après avoir consulté le greffier Ali, le père prit un parti.
"Ecoute, dit-il à son fils, puisque tu veux être paresseux à toute force , je vais te conduire chez Lakdar. il te passera un examen, et, si tu as réellement des dispositions pour son métier, je le prierai de te garder chez lui, en apprentissage.
-Ceci me va", répondit l'enfant.
Et, pas plus tard que le lendemain, ils s'en allèrent tous les deux, parfumés de verveine et la tête rasée de frais, trouver le paresseux dans son petit jardin.
La porte était toujours ouverte. Nos gens entrèrent sans frapper, mais, comme l'herbe montait très touffue et très haute, ils eurent quelque peine à découvrir la maître du clos. Ils finirent pourtant par apercevoir, couché sous les figuiers du fond, dans un tourbillon de petits oiseaux et de plantes folles, un paquet de guenilles jaunes qui les accueillit d'un grognement.
"Le Seigneur soit avec toi, Sidi Lakdar, dit le père en s'inclinant, la main sur la poitrine. Voici mon fils qui veut absolument se faire paresseux. Je te l'amène pour que tu l'examines, et que tu voies s'il a la vocation. Dans ce cas, je te prie de le prendre chez toi comme apprenti. je paierai ce qu'il faudra.
Sidi Lakdar, sans répondre, leur fit signe de s'asseoir près de lui, dans l'herbe. Le père s'assit, l'enfant se coucha, ce qui était déjà un fort bon signe. Puis tous les trois se regardaient sans parler.
C'était le plein midi du jour; il faisait une chaleur, une lumière!... Tout le petit clos avait l'air de dormir. On n'entendait que le crépitement des genêts sauvages crevant leurs cosses au soleil, les sources chantant sous l'herbe et les oiseaux alourdis qui voletaient entre les feuilles avec un bruit d'éventail ouvert et refermé. De temps en temps, une figue trop mûre se détachait et dégringolait de branche en branche.. Alors, Sidi Lakdar tendait la main, et, d'un air fatigué, portait le fruit jusqu'à sa bouche. L'enfant, lui, ne prenait pas même cette peine.Les plus belles figues tombaient à ses côtés sans qu'il tournât seulement la tête. Le maître, du coin de l'oeil, observait cette magnifique indolence; mais il continuait à ne souffler mot.
Une heure, deux heures se passèrent ainsi... Pensez que le pauvre tourneur de tuyaux de pipe commençait à trouver la scène un peu longue. Pourtant il n'osait rien dire, et demeurait là, immobile, les yeux fixes, les jambes croisées, envahi lui-même  par l'atmosphère de paresse qui flottait dans la chaleur du clos avec une vague odeur de bananes et d'oranges cuites.
Tout à coup, voilà une grosse figue qui tombe de l'arbre et vient s'aplatir sur la joue de l'enfant. Belle figue, par Allah! rose, sucrée, parfumée comme un rayon de miel. Pour la faire entrer dans sa bouche, l'enfant n'avait qu'à la pousser du doigt; mais il trouvait cela encore trop fatiguant, et il restait ainsi, sans bouger, avec ce fruit qui lui embaumait la joue. A la fin, la tentation devint trop forte; il cligna de l'oeil vers son père et l'appela d'une voix dolente:
"Papa, dit-il, papa... mets-la-moi dans la bouche..."
A ces mots, Sidi Lakdar qui tenait une figue à la main la rejeta bien loin, et s'adressant au père avec colère:
"Et voilà l'enfant que tu viens m'offrir pour apprenti! Mais c'est lui qui est mon maître! C'est lui qui doit me donner des leçons!"
Puis, tombant à genoux, la tête contre terre, devant l'enfant toujours couché:
"Je te salue, dit-il, ô père de la paresse!..."

Alphonse DAUDET

mardi 11 novembre 2014

Jarjaille chez le Bon Dieu - Légende provençale

Jarjaille, un portefaix de Saint-Rémy, s'est laissé mourir un beau matin et le voilà tombant dans l'éternité... Roule que rouleras! L'éternité est vaste, noire comme la poix, profonde et démesurée à faire peur. Jarjaille ne sait où aller; il erre dans la nuit, claquant des dents, tirant des brassées à l'aveuglette. A la fin, à la longue, il aperçoit une petite lumière là-haut, tout en haut. Il y va. C'était la porte du bon Dieu.
Jarjaille frappe: Pan! pan!
"Qui est là? crie saint Pierre.
-C'est moi.
-Qui, toi?
-Jarjaille.
-Jarjaille de Saint-Rémy?
-Tout juste.
- Mais, galopin, lui dit saint Pierre, tu n'as pas honte de vouloir entrer au Paradis, toi qui depuis vingt ans n'est pas allé une seule fois à la messe! Toi qui mangeais gras le vendredi quand tu pouvais, et le samedi quand tu en avais!... Toi qui, par moquerie, appelais le tonnerre le tambour des escargots, parce que les escargots viennent pendant l'orage!... Toi qui, aux saintes paroles de ton père: "Jarjaille, le bon Dieu te puniras", répondais le plus souvent: "Le bon Dieu? Qui l'a vu? quand on est mort, on est bien mort." Toi, enfin, qui le reniais et blasphémais à faire frémir; se peut-il que tu te présentes ici, abandonné de Dieu?"
Le pauvre Jarjaille répondit:
"Je ne dis pas le contraire. Je suis un pêcheur, un misérable pêcheur. Mais qui se serait douté, Qu'après la mort, il y aurait encore tant de mystères? Enfin, je me suis trompé, et voilà le vin tiré; maintenant il faut le boire. Mais au moins, grand saint Pierre, laissez-moi voir un peu mon oncle, pour lui conter ce qui se passe à Saint-Rémy.
-Quel oncle?
-Mon oncle Matéri, qui était pénitent blanc.
- Ton oncle Matéri? Il est au purgatoire pour cent ans.
- Pour cent ans!... Et qu'est-ce qu'il avait fait?
- Tu te rappelles qu'il portait la croix aux processions... Un jour, quelques joyeux copains se donnèrent le mot, et il y en eut un qui se mit à dire: "Vois Matéri, qui porte la croix!"  Un peu plus loin, un autre recommence: " Vois Matéri, qui porte la croix!" Finalement, un troisième le montre en disant: "Vois, vois Matéri ce qu'il porte!..." Matéri, dépatienté, répliqua: "Ce que je porte?... si je te portais, toi, je porterais bien sûr un fier viédaze..." Là-dessus, il eut un coup de sang et mourut sur sa colère.
-Pauvre Matéri... Alors faites-moi voir ma tante Dorothée, qui était si... si dévote...
- Elle doit être au diable, je ne la connais pas.
-Oh! ben! si celle-là est au diable ça ne m'étonne pas. Figurez-vous qu'avec ses grands airs dévotieux...
-Jarjaille, je n'ai pas le temps. Il faut que j'aille ouvrir la porte à un pauvre balayeur des rues que son âne, d'un coup de pied, vient d'envoyer en Paradis.
-O grand saint Pierre, d'abord que vous avez tant fait et que la vue n'en coûte rien, laissez-moi voir un peu de votre paradis. On dit que c'est si beau...
-Té! pardi!... Plus souvent que je vais laisser entrer un vilain huguenot comme toi...
-Allons, grand saint! songez que mon père, qui est marinier du Rhône, porte votre bannière aux processions...
-Eh bien! soit, dit le saint. Pour  ton père, je te l'accorde... mais tu sais, collègue, c'est bien convenu. Tu passeras seulement le bout du nez, juste ce qu'il faut pour voir.
- Pas davantage."
Donc le céleste porte-clef entre-bâille la porte, et dit à Jarjaille: "Tiens! regarde..." Mais tout d'un temps virant l'échine, voilà mon Jarjaille qui entre à reculons dans le Paradis.
"Qu'est-ce que tu fais? lui dit saint Pierre.
-La grande lumière m'aveugle,répond l'homme de Saint-Rémy, il faut que j'entre de dos. Mais, soyez tranquille, selon votre parole, quand j'aurai mis le nez je n'irai pas plus loin.
-Allons! pensa le bienheureux, je me suis pris le pied dans ma musette. Et mon gredin est dans le Paradis.
-Oh! dit Jarjaille, comme vous êtes bien ici! Comme c'est beau! Quelle musique!"
Au bout d'un moment, le saint portier lui dit: " Quand tu auras assez regardé... puis après tu sortiras, je suppose... C'est que je n'ai pas le temps, moi, de rester là.
-Ne vous gênez pas, répondit Jarjaille, si vous avez quelque chose à faire, allez-y. Moi, je sortirai... quand je sortirai. Rien ne presse.
-Ouais! mais ne n'est pas cela qui avait été convenu.
-Mon Dieu! saint homme, vous voilà bien ému! C'est différent, si vous n'aviez pas de large ici... mais je rends grâces à Dieu! ce n'est pas la place qui manque.
-Et moi je te dis de sortir, que si le bon Dieu passait...
-Oh! puis arrangez-vous comme vous voudrez. J'ai toujours entendu dire: "Qui est bien, qu'il s'y tienne!" Je suis ici, j'y reste."
Saint Pierre branlait le tête, frappait du pied... Il va trouver saint Yves.
"Yves, lui dit-il, toi qui es avocat, il faut que tu me donnes un conseil.
-Deux, si tu en as besoin, répond saint Yves.
-Tu sais qu'il m'en arrive une bonne? Je me trouve dans tel cas, comme ça... comme ça... maintenant qu'est-ce qu'il faut que je fasse?
-Il te faut, dit saint Yves, prendre un bon avoué, et faire comparaître par huissier le dit Jarjaille devant Dieu."
Ils cherchent un avoué; mais des avoués en Paradis, jamais personne n'en a vu. Ils cherchent un huissier; encore moins.
Saint Pierre ne savait plus de quel bois faire flèche.
Vient à passer saint Luc.
"Qu'est-ce que tu as, mon pauvre Pierre? Comme tu fais la lippe. Est-ce que Notre-Seigneur t'aurait encore saboulé?
-Oh, dit-il, mon homme, tais-toi. Il m'arrive un cas de la malédiction. Il y a un certain nommé Jarjaille qui est entré par surprise en Paradis, et je ne sais plus comment le mettre dehors.
-Et d'où est-il celui-là?
-De Saint-Rémy.
-De Saint-Rémy? dit saint Luc. Eh! mon Dieu! que tu es bon! Pour le faire sortir ce n'est rien du tout... Ecoute: Je suis, comme tu sais, l'ami des boeufs et le patron des bouviers; à ce titre, je cours la Camargue, Arles, Nîmes, Beaucaire, Tarascon, et je connais tout ce brave peuple, et je sais comme il faut le prendre... Ces gens-là, vois-tu, sauteraient dans le feu pour y voir une course de taureaux... Attends un peu. Je me charge de l'expédier, ton Jarjaille."
A ce moment passait par là un vol de petits anges tout joufflus.
"Petits! leur fait saint Luc, pst! pst!..."
Les angelots descendent.
"Allez-vous en doucement dehors du Paradis, et quand vous serez devant la porte, vous passerez en courant et vous crierez comme à Saint-Rémy aux courses de taureaux: Les boeufs! les boeufs!... Oh! té! Oh! té! Les fers! les fers!..."
C'est ce que font les anges. Ils sortent du Paradis, et quand ils sont devant la porte, ils se précipitent en criant: "Les boeufs!... Oh! té!... Oh! té!..."
En entendant cela, Jarjaille, mon bon Dieu! se retourne stupéfait: "Tron de l'ér! Ici aussi, on fait courir les boeufs! Vite... vite..." Et il se lance vers la porte comme un fou, et il sort du Paradis, le pauvre!
Saint Pierre vitement pousse la porte sur lui, met la barre, et passant ensuite la tête au fenestron:
" Eh bien! Jarjaille, lui dit-il en riant comment te trouves-tu, maintenant?
-Oh! réplique Jarjaille, c'est égal! si c'avait été les boeufs, je n'aurais pas regretté ma part de Paradis."
Et, ce disant, il pique une tête dans l'éternité.

Alphonse DAUDET

dimanche 9 novembre 2014

Glané chez Henri Gougaud



Zouzou le moucheron
" On raconte qu'un moucheron installa un jour sa demeure dans l'oreille d'un éléphant. Ce petit être-là (il s'appelait Zouzou) était parmi son peuple estimé comme un sage. Il avait longtemps étudié la philosophie moucheronne, affiné ses sens à l'abri des futilités de son temps, nourri patiemment son esprit, en bref quand il daignait parler on ouvrait grands les yeux, la bouche, on prenait des notes hâtives et on les apprenait par coeur. C'est assez dire quelle était l'éminence de son savoir.
Évidemment Zouzou le sage ne s'était pas établi là, dans l'oreille pachydermique, sans les rituels exigés par le respect de toute vie. L'éléphant était, certes, énorme, mais il était comme nous tous un enfant de la Terre-Mère, donc notre frère bien-aimé. C'était l'opinion de Zouzou. Voilà pourquoi il s'avança, dès qu'il eut posé son bagage, sur la cime d'un poil follet, et s'adressant à l'animal occupé à brouter un arbre :
- Mon cher éléphant, lui dit-il, merci à toi de m'accueillir dans ta superbe oreille droite. Je suis Zouzou le moucheron. On m'honore du nom de sage. Si ma présence te déplaît, je te prie de m'en informer.
Il se tut, se tint recueilli un long moment, les yeux fermés.
- Ton silence, dit-il enfin, me semble empreint de bienveillance.
Il s'inclina profondément et s'en fut ouvrir ses volets. Il ignorait évidemment que son discours s'était perdu dans l'austère forêt poilue qui environnait sa demeure. Il va de soi que l'éléphant n'en avait rien perçu du tout. Il ne soupçonna même pas la présence du locataire qui avait chez lui son logis. Si bien que Zouzou vécut là dans la tranquillité des simples, assuré de la protection de son formidable grand frère autant que de l'amour de Dieu.
Après dix années sans souci, il dut quitter son ermitage. Obligations professionnelles. Une fameuse faculté de sagesse expérimentale, aux Amériques moucheronnes, l'invitait à parler de lui et de son parcours de haut vol. Il referma donc ses volets, fit ses bagages, et sur le seuil :
- Éléphant, dit-il, si je pars, c'est à regret, sache-le bien. Ton hospitalité fut en tout point parfaite, mais je dois m'exiler loin de toi, c'est ainsi. Depuis ma lointaine arrivée je sais qu'une amitié secrète s'est entre nous épanouie. M'oublieras-tu ? Je ne crois pas. Toi, tu resteras dans mon cœur. Adieu mon frère, mon ami.
Il attendit une réponse. Elle vint. Elle sonna haut et fort. Zouzou en fut ému aux larmes. L'éléphant barrit puissamment pour appeler une femelle à venir au bain avec lui. Zouzou venu, Zouzou parti, quoi de neuf chez lui ? Rien, la vie. "
(Henri Gougaud, Le livre des chemins)