Illustration : La Bocetta

S'il est vrai que la parole est le meilleur véhicule du conte, de même que c'est en marchant qu'on regarde le mieux un paysage, il est néanmoins utile, par désir ou par commodité, de prendre la voiture le train ou l'avion.

Le conte, pour se faire entendre, doit parfois lui aussi voyager au moyen d'encre et de papier. Voici qu'un carrosse nouveau lui est offert... le blog.
Puisse-t-il vous emporter dans son périple magique.


Vivre



L'unique joie au monde est de commencer. Il est beau de vivre car vivre c'est commencer, toujours, à chaque instant.

Cesare PAVESE

dimanche 21 décembre 2014

Amalthée

Il fut un temps où la différence entre les hommes et les animaux n’était pas si grande qu’aujourd’hui. Les bêtes savaient parler le langage des hommes et beaucoup d’hommes comprenaient leur patois. Ils s’aimaient se respectaient,  parfois même se ressemblaient et encore d’autres fois s’unissaient.
En ce temps-là vivait en Crête sur le mont Ida, la tendre Amalthée, chèvre ou nymphe au gré de son humeur, en compagnie d’autres nymphes, jolies personnes peu vêtues, et de nombreux faunes et satyres qui peuplaient la campagne
Tout n’était là que joie, rires, jeux et voluptés paisibles, quand Rhéa la Terre-Mère vint cacher en ces lieux son nourrisson dernier-né que son père voulait dévorer. Il existait dans cette famille une discutable tradition qui voulait que les pères bouffassent leurs enfants mâles, afin de n’être pas détrônés par les chers petits devenus grands.
Cette coutume fermement réprouvée chez les humains dont la vie est limitée, peut cependant sembler nécessaire chez les immortels dont les domaines finiraient par souffrir de surpopulations. Et les fils en mal de domination ne pourraient faire autrement que de secouer les cocotiers… si l’on ose, bien entendu, imaginer des dieux perchés sur des cocotiers.
Comme il n’est pas interdit aux déesses d’aimer leurs enfants, tout comme de simples mortelles, on comprend qu’elles ne puissent supporter de les voir transformer en casse-croûtes, si divins soient-ils. Rhéa pour sauver son fils, emmaillota une grosse pierre, que Cronos, père aussi dénaturé que goinfre, engloutit sans même faire la différence entre un caillou et un nourrisson. Il est vrai que sa voracité devait plus à la volonté de garder son trône qu’à la simple gourmandise.
Afficher l'image en taille réelleIl fallait maintenant cacher le bébé. Amalthée dans sa grotte venait de donner le jour à Pan qu’elle allaitait. Celui qui deviendra le Grand Pan, doté d’une joie de vivre telle que les Chrétiens en ont fait le diable. Elle ne sait pas qui est le père de tous ces faunes et satyres avec qui elle a célébré les joies de la vie et de la nature , pas plus que de celui-ci dont les jolis pieds de bouc et les cornes naissantes montrent bien qu’il n’est ni dieu ni humain. Rhéa confia l’enfant Zeus à la chèvre nymphe. Les deux petits, nourris de lait et de miel étaient vigoureux et bruyants.. Rhéa qui craignant que Cronos en entendant les cris reconnaisse la voix de son fils, fit venir les Curètes près de la grotte où braillaient les deux turbulents nourrissons. Les Curètes, dont on disait qu’ils étaient nés de la pluie, étaient de joyeux jeunes gens qui pratiquaient des danses guerrières en entrechoquant leurs lances et leurs boucliers. Le tintamarre était tel qu’ Amalthée, définitivement devenue chèvre en perdit une corne . Ils finirent par avoir sa peau que Zeus récupéra ; il en couvrit son égide et s’en fit un manteau.
La corne fut enchantée de telle façon qu’elle soit toujours pleine des meilleures nourritures et celui qui la possède est assuré de vivre dans l’abondance.
Devenu maître de l’univers, Zeus par faveur spéciale, envoya sa nourrice surmenée reposer pour toujours dans le silence des espaces infinis. C’est ainsi que devenu étoile,  on peut la voir dans la constellation du Capricorne .





samedi 20 décembre 2014

Le capricorne



Le 21du mois, alors que décembre devient Nivôse et que la terre se couvre de neige, vient à nous de son pas dansant, l’imprévisible Capricorne.
On dit de l’homme teinté de chèvre qu’il est ambitieux, léger, irascible, fourbe, cupide, processif et querelleur ; toutes qualités qui le mènent aux honneurs et en font un excellent homme d’état. Mais par là même, il risque de brusques retournements de situation qui ne le déroutent guère tant  extraordinaire est sa confiance en lui. Travailleur, superficiellement grave, il ne redoute pas les mauvaises fréquentations. Inconstant et ami des plaisirs, il a la tête petite, le front fuyant et l’œil enfoncé sous l’arcade sourcilière.
Sa chevrette en général est bien faite, vive et légère. Timide à l’excès dans sa jeunesse, elle s’enhardit avec la maternité.
Elle devient alors intrigantes, et cherche les meilleures places en politique comme ailleurs.
Mariée, elle dissimulera sa jalousie, aimera les voyages, la nouveauté et les hommages qu’elle estime dus à sa beauté qu’elle gardera jusqu’à un âge avancé.
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Comme tous les signes de terre, les Capricornes, hommes ou femmes, sont persévérants jusqu’à l’entêtement, ils avancent lentement mais sûrement. Mélancoliques, ils n’oublient jamais et comparent le présent au passé. Ce  sont gens de certitudes qui ne croient qu’à ce qu’ils comprennent, aussi ne croiront-ils jamais à ce portrait et continueront insouciants, à jouer avec les chiffres et les sous (surtout ceux des autres ) car ils sont parfois quelque peu radins,
Ces terriens se laissent irriguer jusqu’à la sentimentalité par les trois signes d’eau: cancer, scorpion et poisson.
La plupart du temps logiques et pleins de  bon sens ils sont en général calmes, mais peuvent perdre les pédales et devenir agressifs avec les signes de feu.
L’air passera sur eux comme le vent sur les blés.


jeudi 18 décembre 2014

Chanson



J'ai grand désir
D'avoir plaisir
D'amour mondaine;
Mais c'est grand peine
Car chaque loyal amoureux
Au temps présent est malheureux:
Et le plus fin
Gagne à la fin
La grâce pleine.

Clément MAROT

mercredi 17 décembre 2014

Les pousses de bambou

Môzô, orphelin de père, vivait seul avec sa mère à qui il vouait une grande piété filiale. Employé aux travaux publics, c'était un scribe modèle qui calligraphiait à merveille, et chacun l'appréciait pour sa modestie et son zèle. Pendant ses heures de liberté, il courait la campagne afin de ramasser une espèce de bambou particulière, dont les pousses grosses et tendres constituent un met raffiné. Sa mère en raffolait.
Il arriva un jour où sa mère ne put avaler un seul repas sans qu'il n'y eût en entrée des pousses fraîches de bambou. Môzô courait les champs, les bois, l'hiver et l'été pour offrir à sa mère ses pousses de bambou préférées.
"Ah! mon fils, disait-elle, si je ne pouvais manger mes pousses de bambou, moi qui n'ai plus goût à rien depuis la mort de votre père, je crois que je me laisserais mourir!"
Et Môzô courait la campagne, explorait les champs, les prés, la lisière des forêts, et il rapportait tous les jours à sa mère les pousses de bambou qu'elle aimait.

Or, cette année-là, dans le royaume de Wou, l'hiver fit exceptionnellement rigoureux. la neige tomba en abondance. Le sol était gelé. Môzô courait plus que jamais par les champs et les bois, dénichant les pousses de bambou où nul autre que lui n'en aurait trouvé. Il en cueillait sous les congères, aux creux des forêts, partout. Mais un soir, il revint chez lui les mains vides. Sa mère refusa de manger. Les jours suivants, Môzô rentra bredouille et désespéré:
"Mère, je fais de mon mieux, je cours du nord au sud, d'est en ouest, mais tant que cette neige persistera, je ne pourrai vous offrir les pousses de bambou que vous chérissez. Je vous en prie, consentez à manger."
Mais la mère de Môzô ne répondait pas. Elle refusait de s'alimenter, elle ne buvait ni ne mangeait, et elle commença de dépérir. Le ciel était bleu, froid, implacable, et toute la campagne durcie sous la neige gelée.Môzô désespéré se tourna vers le ciel:
"Depuis des années, se lamenta-t-il, j'ai cherché partout les pousses de bambou. Pas un seul jour je n'ai manqué de lui en rapporter, afin qu'elle ne meure, et aujourd'hui je ne puis en trouver." Il se tordait les mains, accablé, et il fixait le jardin devant la maison, et la neige froide, indifférente à son chagrin.
A ce moment, comme il était à genoux, implorant le ciel, il aperçut au milieu du tapis blanc trois pousses violettes perçant la neige. Trois pousses de bambou! Il les cueillit et les apporta à sa mère. Celle-ci mangea et but, et fut sauvée. Depuis lors, ce bambou s'appelle au Japon comme en Chine le "bambou Môzô". Il est le symbole de la piété filiale.

Conté par Henri BRUNEL

dimanche 14 décembre 2014

Le fantôme encombrant


Un jeune mari perdit sa femme dans la fleur de l'âge. Celle-ci avait été belle, mais un peu acariâtre et affreusement jalouse. Après un deuil de bon aloi, qui dura six mois, le jeune homme sentit avec le printemps naître des émotions nouvelles.
Il chercha femme, et bientôt se fiança à la délicieuse Yoyohi, dont le nom chantait comme un gazouillis de mésanges, comme le froissement de la soie sur un éventail. Bref, le jeune veuf était amoureux, et il était plus heureux qu'il ne l'avait jamais été avec sa précédente épouse. C'est alors que le fantôme de sa femme se manifesta pour la première fois? Une nuit, alors qu'il dormait paisiblement sur son tatami, il sentit un courant d'air froid lui chatouiller la plante des pieds, il s'éveilla. Kyrioka était devant lui. La belle, quoique évanescente, semblait furieuse, et n'avait rien perdu de son humeur jamouse:
"Comment oses-tu, dit-elle, me tromper avec une petite sotte, sans beauté, qui, ajouta-t-elle avec perfidie, porte une tache de naissance fort disgracieuse sur le sein gauche.
-Comment sais-tu cela?" interrogea le pauvre mari, stupéfait.
"Au royaume des morts, nous avons accès aux mystères, et nous connaissons toutes choses cachées à vos yeux de mortels."
La belle s'en fut. Le mari encore tremblant de frayeur ne dormit plus cette nui-là.

A partir de cet instant, l'existence d'Heiyoshi devint un enfer. Le jour, il se promenait avec la tendre Yoyohi, dans les jardins de son père. Ils s'attardaient auprès du grand bassin, admiraient la grâce épanouie des fleurs de lotus. Heiyoshi ne se lassait pas; tout en devisant tendrement et en échangeant avec elle de timides sourires, de contempler la nuque parfaite de sa fiancée, son chignon noir de jais, ses joues qui avaient le velouté de la fleur de prunier. La nuit, le fantôme de Kyrioka venait le tourmenter. Assise au pied de sa natte, son épouse décédée  tournait en dérision tous ses faits et gestes de la journée , elle imitait en ricanant leurs tendres propos. Elle lui rappelait leurs anciennes amours, et lui répétait:
"Je sais tout de toi, et ce savoir t'enchaîne. Ta vie est à moi seule, à moi!"

Le malheureux, à bout de forces et près de perdre la raison, se confia à un ami, qui lui conseilla d'aller consulter un célèbre maître du Zen qui vivait en ermite dans l'ancien temple de Kenninji. Le voyage fut long et difficile.Enfin Heiyoshi parvint aux pieds du maître, et lui conta son infortune.
"Ta femme est devenue un fantôme, et elle sait tout de toi.
-Oui, Maître, vous comprenez, habitant le pays des morts, elle a accès à ces mystères qui nous dépassent, elle connaît le passé, l'avenir et fouille à son gré dans mes moindres pensées.
-Je vois, dit le maître en se grattant un orteil avec un petit bâton de bambou, car il avait plu et un peu de boue avait éclaboussé ses pieds nus dans les sandales. je vois...
-Que dois-je faire, maître?
-Tu es jeune, Heihyoshi, ton coeur est neuf et tendre. Il est aisé d'assurer son pouvoir sur toi. Je vais t'aider...   
-Le jeune veuf se confondit en remerciements, et déclara:
"Je suivrai vos conseils, Maître, je m'y conformerai en tout point, indiquez-moi seulement la voie.
- Quand le fantôme de ton épouse apparaîtra, confesse humblement ton ignorance, loue ses étonnantes connaissances, en un mot flatte-la; et propose-lui  un marché: "si tu peux répondre à une dernière question, je serai définitivement convaincu de tes pouvoirs surnaturels, je renoncerai à Yoyohi, qui n'est qu'une simple mortelle; et je serai ton époux fidèle à jamais."
-Hélas! s'exclama Heiyoshi, c'est elle qui va l'emporter, j'en suis sûr! Ce qu'elle ne sait, elle le devine, rien de ce que je fais ou pense ne lui est caché...
-Suis mon conseil, déclara un peu rudement le maître, ou, si tu ne veux pas m'écouter, va-t-en!"
Heiyoshi, troublé, affolé, acquieça:
"Je vous obéirai, Maître.
-Prends dans ta main droite fermée une grosse poignée de graines de soja et demande-lui combien il y en a.
'C'est tout?" demanda Heyyoshi.
Le maître du Zen ne répondit pas. Il s'était installé en zazen  et méditait.
Heiyoshi rentra chez lui. La nuit même, le fantôme de son épouse réapparut:
"Tu es allé rendre visite à un maitre du Zen, ricanait-elle, croyais-tu que je l'ignorais, et pensais-tu pouvoir m'échapper ?"
Heiyoshi plongea alors sa main droite dans un tas de soja, en saisit une grosse poignée qu'il présenta dans sa main fernée:
"Combien y a- t -il de graines?" deamdna-t-il.
Le fantôme de Kyrioka se dissipa dans l'air et ne reparut jamais.....                 

vendredi 12 décembre 2014

La barque et les deux moines.

Un soir d'automne, le brouillard épais masque presque entièrement la rivière Saïtama. Un moine et un jeune novice s'apprêtent à la traverser sur une barque légère. Les flots sont jaunes et tumultueux, un vent violent s'est levé:
"Maître, je sais bien que l'on nous attend au monastère de Rishiko, mais ne serait-il pas prudent de remettre notre visite à demain? Nous pourrions manger une boulette de riz, et dormir dans la hutte de branchages que j'aperçois là-bas.
-..."
Son maître gardant le silence, Kasuku se résigne à embarquer, et commence à ramer. On ne voit de l'autre rive qu'une ligne sombre perdue dans le brouillard.
"Maître, la rivière est large et le vent qui souffle par le travers nous empêche d'avancer à notre gré.
-..."
Une dizaine de minutes s'écoulent, qui semblent une heure à Kasuku. Il rame en silence, le coeur inquiet.
Soudain, lâchant les rames, il se dresse, le bras levé:
"Maître! Maître! Regardez cette barque qui émerge du brouillard, elle vient droit sur nous!
-..."
Maître, elle va nous heurter, nous éventrer, nous allons chavirer. Ohé, du pilote! Oh, oh, du pilote! Si je tenais celui qui gouverne cette embarcation, je lui assénerais un bonn coup de bâton qui lui ôterait l'envie de mettre en danger de saints hommes comme nous...
-..."
Maître, voyez la barque approche, elle va nous éperonner de sa proue effilée. J'aperçois maintenant le pilote, ce timonier assassin dort paisiblement!
-..."
Maître, la barque est tout près! Par Brahma! Que ce pilote criminel soit maudit, que le cycle de ses renaissances s'étende sur un million d'années, qu'il soit chacal,hyène, rat, punaise..."
A l'instant du choc, un remous opportun, ou une manoeuvre habile du maître, écarte le danger, et les deux barques indemnes poursuivent leur chemin.
"Tu as observé l'intérieur de la barque, Kasuku? demande le moine zen.
-Oui, Maître. La forme que je prenais pour un homme était un sac de grains.
-Dis-moi, Kasuku, contre qui t'es-tu emporté?

Conté par Henri BRUNEL