Insensé celui qui somme le rêve de s'expliquer - Jean RAY - Malpertuis

jeudi 20 août 2020

Python ou la Mythologie au jardin.



Ce matin la lutte épuisante contre un tuyau d’arrosage récalcitrant m’a fait songer, toutes proportions gardées, à celle d’Apollon contre le serpent Python.
Qui était-il ce Python, ancêtre de tous les monstres, de tous les dragons qu’ont dû à affronter les héros des contes ?
Né de la boue du déluge à peine réchauffée par le soleil, c’était un immense, un énorme serpent dont les anneaux entouraient les montagnes. Il détruisait tout sur son passage. Sa bave venimeuse ravageait vergers et cultures, ses yeux sans paupières immobilisaient les humains qui voyaient avec terreur s’ouvrir une large gueule ornée de crocs et d’une langue fourchue prêtes à les aspirer tout crus. Personne ne pouvait lui résister et les populations ruinées, décimées n’avaient d’autre recours que d’invoquer les Dieux.
C’est à Apollon le bel archer qui jusque- là ne chassait que les daims et les chevreuils que fut confiée la tâche d’éliminer le monstre. Une tâche dont aucun humain n’aurait pu venir à bout et que lui-même en dépit de sa divine puissance eût bien du mal à accomplir.
Ce n’est qu’après avoir vidé son carquois que d’une dernière flèche il est venu à bout du monstre qui par toutes ses blessures a répandu le venin noir qui alimentait sa vie.

Daphné-



Sur le mont Olympe il y avait trois archers : Phébé la vierge farouche qui n’aime vivre que dans les bois suivie de ses chiens en compagnie des cerfs, des daims et des Sangliers. Et puis le bel Apollon, Phébus le musicien, l’artiste, le savant aussi qui sait guérir les maux que parfois il inflige aux mortels. Et enfin Cupidon, l’insupportable enfant gâté d’Aphrodite. Il a dans son carquois des flèches de deux sortes : les flèches d’or qui enflamment d’un amour heureux ceux qu’elles touchent et des flèches de plomb.  Des flèches qui transforment les couples qu’elles atteignent en adversaires. Cupidon n’oublie jamais qu’il a Mars pour père aussi éternel adolescent, pour s’amuser il n’hésite pas à faire du plus bel amour un champ de bataille.
Au nombre de ses talents, Apollon ne compte ni la modestie ni l’humour. Il n’aime guère avoir de rival et se veut le seul archer de l’Olympe. S’il supporte l’arc de Phébé, c’est qu’elle est sa sœur jumelle. Celui de Cupidon l’indispose. Sa torche suffirait bien pour enflammer les cœurs. Le fils d’Aphrodite, conscient de ses pouvoirs, le laisse dire mais n’en pense pas moins.
Phébé avait au nombre de ses suivantes la belle Daphné, fille du fleuve Pénée qui avait elle aussi fait vœu de rester vierge. Voilà qu’Apollon en tombe éperdument amoureux. C’était disent les Anciens son premier amour et pas un instant il n’imagina que cet amour n’était pas réciproque. Il aurait pu avoir raison mais il avait irrité Cupidon qui pour s’amuser, lui décocha une flèche d’or tandis qu’il frappait Daphné d’une flèche de plomb. La nymphe aussitôt conçut une aversion mortelle pour le divin soupirant. Sans cesse elle le fuyait et lui à travers bois et chemins sans cesse la poursuivait. Tant et si bien qu’un jour il a fini par la rejoindre. Sans se soucier de la résistance de Daphné, il la serrait dans ses bras. Affolée, elle a prié son père de la sauver. Pénée lui a jeté un charme et tandis qu’Apollon tentait de l’embrasser, elle a senti ses pieds s’immobiliser et s’enfoncer dans la terre. Apollon ne sentait plus sous ses doigts la peau si douce de la jeune fille mais une écorce rude et le corps avait perdu sa souplesse, il était rigide et rugueux ; les deux bras s’élevaient vers le ciel tandis que les cheveux dressés devenaient une ramure couverte de feuilles.
Apollon n’avait plus qu’à pleurer son amour perdu. Dans la ramure, il cueillit deux branches souples dont il entoura sa tête. Depuis, il porte en couronne le souvenir de Daphné devenue laurier. Ce laurier dont les palmes désormais décorent les meilleurs des artistes, les meilleurs des savants.

samedi 18 juillet 2020

C'est bon signe


Tout d'abord, un bon conseil pour ceux qui redoutent l'Enfer... et qui ne le redoute???? On fait de son mieux, mais c'est si compliqué de faire bien...aussi à toutes fins utiles, un jour d'orage,  buvez le jus d'une pomme et bravant la foudre et les éclairs, sortez pour enlacer le tronc du plus beau pommier de votre verger.
Si vous êtes nés entre le 23 décembre et le I° janvier ou entre le 25 juin et le 4 juillet, c'est le pommier, l'arbre d'amour, qui vous protège. Vos paroles sont justes et vous savez les utiliser pour apaiser les tensions. Vous savez marier raison et sentiments,  vous êtes tolérants et préférez la liberté à la sécurité. Les Celtes vous accordaient le parfait équilibre entre le corps et l'esprit.

mercredi 13 mai 2020

Thémis


Thémis, la triple déesse celle qui rend la justice était – est peut-être toujours puisqu’elle est immortelle- une Titanide.

Fille d’Eurynomé, créatrice de toutes choses dans l’Univers. Notons au passage que les Anciens n’hésitaient pas à affirmer que la Création était l’œuvre d’une entité femelle. Ce qui finalement est logique puisque depuis toujours la naissance est l’affaire des femmes et longtemps les hommes ont ignoré la part qu’ils prenaient à l’affaire.

Eurynomé avait donc le pouvoir sur cet univers crée par elle. Pouvoir que nous avons perdu au fil des siècles et dont nous avons bien du mal à récupérer quelques miettes. Mais revenons à Thémis.

Titans et Titanides étaient 14 à qui Eurynomé avait confié la gouvernance des sept puissances planétaires. Thémis et son frère Eurymédon eurent en charge la planète Jupiter. Jupiter dont Thémis fut un moment l’épouse et dont elle enfanta les 3 Parques et les Saisons.

Ces Saisons qui eurent à vêtir et parer Aphrodite quand, chevauchant une conque elle surgit nue de l’écume de la mer au large de l’île de Chypre.

Thémis la Triple Déesse divisa l’année en treize mois et deux saisons séparées par les solstices d’été et d’hiver. Elle avait don de prophétie et c’est elle qui fit savoir que tout fils qui naîtrait de la Néréide Thétis serait plus puissant que son père. Raison pour laquelle aucun dieu ne voulant courir ce risque,

Elle dut épouser Pélée, un mortel. Et c’est lors de ces noces que fut jetée au milieu du banquet la fameuse Pomme d’Or qui fut à l’origine de la Guerre de Troie.


dimanche 7 avril 2019

LE FUMISTE




Voici venir les jours les plus courts et les plus sombres de l'année. Vous avez profité du dernier soleil qui dore votre jardin pour nettoyer, tailler, planter. Vos pieds sont froids, vos mains gelées et vos cheveux lourds d'humidité. La nuit tombe; une flambée sera la bienvenue, sur ses braises vous ferez griller des châtaignes et vous réchauffant d'un bol de soupe ou de vin chaud.
Oui mais... le vent est mal orienté, la cheminée ne tire pas et enfume la pièce. Pas de panique!
Otez votre savant échafaudage de bûches et de fagots; décendrez, puis froissez une bonne quantité de papier journal, posez dessus des feuilles mortes bien sèches et le petit fagot de bois mort; faites flamber le tout. Votre conduit de cheminée "réchauffé" par ce combustible facilement inflammable est prêt pour recevoir le fagot et les bûches de la nouvelle flambée qui adoucira la soirée.

Et à propos de fumée, savez-vous bien ce qu'est un fumiste?
C'est bien souvent votre chroniqueuse quand elle vous informe doctement de ce qu'elle ignore ou vous propose des "trucs et astuces" qu'il ne lui viendrait pas à l'idée d'expérimenter.
Comment l'honnête artisan qui veille à la bonne santé de nos cheminées a-t-il acquis la douteuse réputation d'être un farceur?
Francisque Sarcey, écrivain et humoriste de l'avant-dernier siècle prétendait qu'elle provenait de cette facture à lui envoyée/

- M'être transporté avec un apprenti dans la salle à manger du sieur Sarcey :  2fr.
- Avoir essayé d'empêcher la cheminée de fumer:                                          3fr.
-N'avoir pas réussi:                                                                                       5fr.
                                                                                                               _______

                                                                                 TOTAL:                     10fr.

PP

La couturière



Que serait la mode sans les couturières ?
Et pourtant !...
Leur existence en tant que corporation ne remonte qu’à l’année 1675. Auparavant, seuls les tailleurs possédaient le privilège officiel d’habiller les hommes comme les femmes. Par exception, les filles des maîtres-tailleurs, et encore, avant d’être mariées, avaient le droit de vêtir les enfants jusqu’à l’âge de huit ans.
Dans les faits, depuis que les femmes savent tenir une aiguille, elles cousent, avec plus ou moins de bonheur ; les moins adroites trouvant toujours le moyen de se faire aider des plus habiles. Dans les maisons riches comme dans les campagnes, nombreuses étaient les femmes qui allaient « en journée » travailler comme lingères, couseuses ou repasseuses. De là à réaliser des toilettes entières, le pas était vite franchi, ce qui n’était guère du goût de Messieurs les Tailleurs, qui leur menaient une guerre sans merci, portant plainte auprès des lieutenants de police, les faisant écraser de lourdes amendes, et allant jusqu’à faire saisir chez elles étoffes et costumes.
Mais jamais on ne put interdire aux femmes de préférer volants et dentelles aux sévères costumes de lainage. Grâce au soutien de leurs employeuses et clientes, les couturières ont fini par avoir gain de cause. Rose Bertin en 1770, ouvrit son magasin de modes à l’enseigne du « Grand Mogol ». Le succès fut tel que la reine Marie-Antoinette fit de la couturière son « ministre de la mode ». C’est ainsi que s’ouvrit la route que suivirent plus tard Coco Chanel, Elsa Schiaparelli, Sonia Rykiel et tant d’autres.
La couture sut prendre si bien sa place aux côtés des tailleurs que les hommes ont voulu devenir couturiers. Cependant, chez Christian Dior, Yves Saint-Laurent ou Christian Lacroix, pour ne citer qu’eux, le distinguo subsiste : il y a dans les maisons de couture, les ateliers « tailleur » dirigés le plus souvent par un homme et les ateliers de « flou » dont la « première » est la plupart du temps une femme.


Les couturières toujours soignées et bien mises ont partagé avec les lingères et les modistes la douteuse réputation d’avoir des mœurs légères. S’il est vrai que la précarité de leur condition a pu inciter certaines, -dans les siècles précédents surtout-, à embrasser la profession plus rémunératrice de courtisane, la plupart d’entre elles ont su vivre d’un travail aimé quoique souvent ingrat. Certaines, et là je cite encore Chanel, ont largement contribué au renom de l’artisanat français dans le monde.

Artificier

Il est de petits métiers saisonniers dont on se demande ce que font ceux qui les exercent le reste de l’année. Est-ce le marchand de glaces qui allume son brasero et fait griller des marrons au coin des rues en hiver. Le vendeur de muguet nous propose-t-il des cocardes le jour du 14 juillet ? Et son collègue l’artificier, que fait-il à la saison pluvieuse ?
Il travaille ! Car artificier est loin d’être un « petit métier ».

L’artificier est un artiste, un magicien de la lumière mais aussi un technicien minutieux et précis qui manie des explosifs. Son métier, dangereux, exigeant, est très ancien. Il apparaît en Chine vers le 8° siècle de notre ère, avec l’invention de la poudre. Son usage n’était nullement belliqueux et la tradition chinoise dit que le feu d’artifice était destiné principalement  à effrayer les spectres et à faire fuir les mauvais esprits.
Ramenée au 13° siècle dans les bagages de Marco Polo la poudre fut utilisée par les Français de manière beaucoup moins pacifique : les premières bombardes tonnèrent à Crécy en 1346.
Mais l’art des artificiers chinois servit aussi à célébrer les victoires.  Il  atteint un haut degré de perfection au XVII° siècle et s’associe à la musique.  Haendel, en Angleterre compose une Musique pour les feux d’artifice royaux. Lors des grandes fêtes de Versailles, le feu d’artifice était un des emblèmes du Roi-Soleil.
C’est en 1739 que les frères Ruggieri, natifs de Bologne , s’installent à Paris et deviennent les artificiers de Louis XIV. Leurs descendants exercent encore de nos jours puisqu’ils s’associent en 1997 à Etienne Lacroix. Ce sont eux qui illuminent les concerts de Jean Michel Jarre et de Johnny Halliday. On leur doit aussi les Nuits de Feu de Chantilly et les fêtes de lac d’Annecy.

Le Calligraphe


Avez-vous essayé de prendre la plume pour écrire? Je veux dire, la plume du porte-plume trempé dans l'encre?
Même pour ceux qui se souviennent de la "sergent-major" trempée dans l'encre violette; cette encre que le chouchou de la maîtresse allait chercher dans le placard en bois et qu'il distribuait dans les encriers de porcelaine blanche fichés dans un trou du pupitre, en haut, à droite. Cette encre qui tachait l'intérieur du majeur entre phalangine et phalanginette.
Ecrire à la plume, n'est pas si facile! Stylos à bille et autres feutres ont eu raison de l'art des pleins et dés déliés.
Cet art qui fut majeur: la Calligraphie. Sans les moines copistes qui la pratiquèrent, on se demande si Homère serait parvenu jusqu'à nous. On dit encore de nos jours en parlant d'une oeuvre longue et minitieuse: c'est un "travail de bénédictin".
C'est au XVI° siècle, en Italie qu'on trouve les premiers artistes calligraphes à Rome, Venise, Naples, Bologne et Florence. On peut citer parmi les plus renommés: Johannes Palatino; un moine: Vespasianus et aussi Crescius et Curione.
L'espagnol Morante eut l'idée de joindre au texte des dessins décoratifs d'oiseaux, d'animaux, d'insectes, voire d'êtres humains ou imaginaires.
En France, Louis XIII et Louis XIV, grands protecteurs des arts, n'oublièrent pas la calligraphie. Il y eut sous leur règne Moreau et Barbedor secrétaire de la Chambre du Roy.
Les maîtres allemands Moeller et Albrecht s'éloignèrent des modèles de l'école italienne.
En revanche, le hollandais Van des Steen fit la synthèse des maîtres italiens et français: c'est lui qui, le premier, traça d'un seul trait de plume, fleurs, anges et animaux bizarres sur une Bible enluminée de sa main et qui est conservée au musée de sa ville natale: La Haye. Elle compte six mille compositions et dessins décoratifs exécutés en encres de différentes couleurs. Il y consacra toute sa vie.


Et n'oublions pas, pour conclure, l'anglais Basles qui se donna le titre de "Restaurateur de la Belle Ecriture en Grande-Bretagne"

LA MIDINETTE



Qui sont les midinettes ?
Des lectrices assidues de « romans de gare » sentimentaux, de la collection Harlequin et de Barbara Cartland ?
Celles qui écoutent larmes montant du cœur jusqu’au yeux, André Rieu et Didier Barbelivien ?
Où qui sont devenues membres à part entière , partageant heurs et malheurs des familles des sagas télévisées ?
Les filles de celles qui naguère ne manquaient pas un numéro de « Nous Deux » ou « Confidence » ?
Pas seulement !
A la « Belle Epoque » qui ne fut  pas belle pour tout le monde, les employées , petites mains ou vendeuses des maisons de couture du quartier Saint Honoré et de la Rue de la Paix, pour cause de manque de temps et d’argent se nourrissaient mal. Leur déjeuner pris sur le pouce dans l’atelier, en libérant un coin de table du travail en cours soigneusement protégé, était composé la plupart du temps « d’un hareng et de deux sous de frites ».
De riches clientes se sont émues de la maigreur et de la criante mauvaise santé de ces jeunes filles dont beaucoup étaient phtisiques.
Afin de leur assurer au moins un repas décent par jour, car nombre d’entre elles n’étaient guère mieux nourries dans leurs foyers,elles fondèrent à leur intention les « Œuvres de Midi de Saint Germain l’Auxerrois » :un service social qui réclamait en outre une heure de repos pour leur laisser le temps de déjeuner.
Les couturiers n’étaient pas des monstres et, en fournisseurs soucieux de ne pas mécontenter leur clientèle, la grande majorité d’entre eux y souscrirent volontiers. On vit alors,  vers midi, se répandre dans le quartier des essaims de jolies filles que l’absence de moyens contraignait à la véritable élégance, au chic sans clinquant ni ostentation : les « midinettes ».

Puis vint la « Grande Guerre ». En 1917, la clientèle fortunée avait d’autres préoccupations que ses toilettes. Voyant leur chiffre d’affaires baisser, les couturiers voulurent imposer à leur personnel une demie journée de chômage obligatoire non rémunérée, le samedi.
Refus massif du personnel qui réclame alors la « semaine anglaise », la vraie, intégralement compensée, plus une indemnité de « vie chère ».
Dès le mois de mai, des centaines de jeunes femmes sont dans la rue. De plus, tandis que les hommes sont au front, les femmes travaillent à leur place, si bien que la revendication s’étend aux autres professions. Un journaliste de l’Humanité relate que le 16 mai elles sont 3000 et dix mille quelques jours plus tard, soutenues par les chauffeurs de taxi et les cochers de fiacre qui les transportent gratuitement au siège de la CGT, rue de la Grange aux Belles qui n’a jamais si bien porté son nom.
L’ambiance est tout à fait joyeuse et piou-piou puisque de soldats en permission accompagnent leurs fiancées et marraines de guerre en chantant :

« On s’en fout,
On aura la semaine anglaise !
On s’en fout,
On aura les 20 sous ! »

Mais les joyeux fiancés devront repartir au front et on sait ce que ce mot signifiait, aussi les « midinettes » ajoutent-elles la paix à leurs revendications.

Le mouvement gagna la province. On m’a raconté qu’à Nancy, ma grand-mère, alors « première » au Caprice, la meilleure maison de mode de la ville, avait été invitée avec tout son atelier, à un meeting afin d’y prendre la parole et d’exposer les revendications des modistes.
Le président de séance la présenta en ces termes :
« Nos gentilles midinettes sont ce qu’elles sont, cependant….
Et la suite de la phrase restera à jamais ignorée, car Lucienne Humbert étirant son mètre 55 assez pour toiser l’orateur qui la dépassait d’une tête, la veine bleue de son menton (qui plus tard, sèmerait la terreur parmi ses fournisseurs, son personnel et jusqu’au sein de sa famille), cette veine bleue palpitante, elle lança :
« Monsieur, les gentilles midinettes vous donnent le bonsoir ! Venez, Mesdames ! »
Et le bataillon de jeunes femmes en toilettes de printemps et chapeaux fleuris, gagna dignement la sortie.
Lucienne Humbert était modiste, sympathisait avec les midinettes, mais n’admettait en aucun cas, et n’a jamais admis, qu’on se serve de ce terme pour dévaloriser son métier et celles  dont l’agilité manuelle en faisaient la dignité.




La mercière


Entre la luxueuse avenue Montaigne et le prestigieux faubourg Saint-Honoré, tournent autour du rond point des Champs-Elysées  de nombreuses petites rues que l’on parcourt  en voiture, sans vraiment les considérer, avec l’obsession fébrile d’y trouver une place pour stationner.
Il existait naguère dans ces rues méconnues, une foule de petits commerces et artisanats ignorés de ceux qui fréquentent les « grandes maisons », mais bien connus de ceux qui y travaillent.
Ainsi, rue de Ponthieu, dans une échoppe tenant du couloir biscornu plus que du magasin, Madame Jules fumait sa pipe. Etait-ce son nom ou bien un sobriquet que lui avaient valu sa voix de rogomme et son inamovible bouffarde ? Peu importe. Madame Jules était mercière.
Ses clients portaient les plus grands noms de la mode mais on ne les y voyait jamais. Leurs émissaires étaient des gamines nouvellement arrivées de province ou de banlieue, toutes imbues de ce grand nom qu’elles représentaient et qui les intimidait encore. Elles venaient là, envoyées au « réassort » par Mme Agnès, flouteuse chez Dior, Mr Jean, tailleur chez Saint-Laurent ou Mme Nicole, modiste chez Cardin. Avec à la main un échantillon d’étoffe, elles devaient dénicher le fil ou le grosgrain dont la couleur « collerait » exactement. La crainte de l’erreur, souvent paralysait leur choix. Le boyau qui servait d’échoppe à Mme Jules était mal éclairé et la rue de Ponthieu assez peu lumineuse quand on allait « voir au jour ». Les commentaires de la « première », voire de tout l’atelier pouvaient être cinglants en cas d’erreur. Trop d’erreurs accumulées risquaient de chasser la novice loin de ces paradis où elles rêvaient de passer les épingles lors de l’essayage d’une célébrité.
Mais l’œil de Mme Jules derrière ses grosses lunettes et en dépit de la pénombre qui régnait dans son antre, était infaillible. Et si son conseil était peu amène – l’arpette se faisait souvent traiter de gourde ou d’empotée-, il était toujours judicieux.


Au retour dans l’atelier, il était vain pour la gamine d’espérer des éloges ; elle n’avait fait que « son boulot ». On ne félicitait jamais une apprentie ; sa seule récompense était de se voir enfin confier un travail un peu délicat, avec l’angoisse recommencée d’être ou ne pas être à la hauteur du « nom » auquel elle consacrait ses journées.

Les Chouchous