S'il est vrai que la parole est le meilleur véhicule du conte, de même que c'est en marchant qu'on regarde le mieux un paysage, il est néanmoins utile, par désir ou par commodité, de prendre la voiture le train ou l'avion.

Le conte, pour se faire entendre, doit parfois lui aussi voyager au moyen d'encre et de papier. Voici qu'un carrosse nouveau lui est offert... le blog.
Puisse-t-il vous emporter dans son périple magique.


Insensé celui qui somme le rêve de s'expliquer.

Jean RAY- MALPERTUIS

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La vérité est toujours à chercher dans la simplicité et non dans la multiplication et la confusion.

Isaac NEWTON

vendredi 27 mars 2015

Le Bouc de Fraimbois

A Fraimbois, ils avaient un beau bouc;il avait une belle grande barbe, aussi grande que celle du grand Jules. Un jour, il avait eu envie de se promener dans les champs. Comme il y avait de gros nuages et que le tonnerre roulait, le pauvre bouc s'avait sauvé dans l'église. La préfète de la congrégation, qu'était en train d'arranger l'autel, en avait été si épouvantée, la pauvre innocente, qu'elle en avait laissé choir un beau vase sur le sol, celui que le Batisse Brégeot avait donné en cadeau le jour de ses noces d'argent. Il paraît que le bouc prenait alors la pauvre fille pour une bocatte (chèvre). C'était la Phrasie (elle avait pourtant déjà trente-sept ans). Elle n'avait eu que le temps de se fourrer au confessionnal.
La pauvre malheureuse se sauve en mettant ses mains sur ses yeux pour ne pas voir le mandrin de bouc-là. Quand il a vu qu'il ne pouvait la rejoindre, il a été se coucher dans le banc de la Bibi. Alors la pauvre Phrasie a pu se sauver chez Mosseur Curé; et elle lui dit:"Le diable est dans l'église, j'ai vu ses cornes; venez vite avec le maître d'école." Ils arrivent avec leur petit seau d'eau bénite, ils se mettent à chanter des litanies pour chasser le démon; à chaque couplet, le maître d'école répond: Amen.
Voilà le bouc qui sort de sa cachette, et, les cornes en avant, qui passe entre les jambes de Mosseur Curé qui tombe sur le dos du bouc. Et il l'emporte au grand galop.
Voyant cela, Mosseur Curé se trompe dans ses  Oremus, le pauvre homme: " Que le diable m'emporte, qu'il dit. - Amen ", que répond le maître d'école,  et le bouc dit, lui aussi: "Amen", en foutant Mosseur Curé dans l'auge de la fontaine. La pauvre préfète en a restée sotte toute sa vie. Quand elle apercevait un bouc, elle se sauvait en mettant ses cottes sur sa tête.

Jean LAHNIER - Les contes de Fraimbois

Un bouc qu'Anne reconnaîtra certainement

jeudi 26 mars 2015

De sa grande amie

Résultat de recherche d'images pour "peynet"Dedans Paris, Ville jolie,
Un jour passant mélancolie
Je pris alliance nouvelle
A la plus gaie damoiselle
Qui soit d'ici en Italie.
D'honnêteté elle est saisie,
Et crois selon ma fantaisie
Qu'il n'en est guère de plus belle
Dedans Paris;
Je ne vous la nommerai mie
Sinon que c'est ma grande amie,
Car l'alliance se fit telle,
Par un doux baiser, que j'eus d'elle,
Sans penser aucune infamie
Dedans Paris.

Clément MAROT

mercredi 25 mars 2015

La Langue de la Jacasse

Les contes Provençaux sont aussi connus que l'accent ensoleillé qui nous enchante; Les contes Lorrains , beaucoup moins... Pour ce qui est de 'accent, allez un peu plus bas et faites-vous une idée....


... Ce soir-là, les habitués du couaraille de la Minette s'étaient donné rendez-vous chez le père Zabé, que, depuis quelque temps, le pelage des saules forçait à vivre en quelque sorte, comme un limaçon dans sa coquille. La visite soudaine du brandevinier connu de toute la région, le Cyrille du grand Pierrat, était venue à point pour lui attirer des compagnes et des compagnons de veillée. Nul, à vrai dire, ne pouvait prétendre surpasser en érudition locale le distillateur ambulant, et il n'appartenait pas davantage à aucun de conter avec autant de sérieux ou de cocasserie les vieilles histoires d'autrefois.
Aussi les couarailleurs avaient-ils afflué nombreux dans la grande buanderie du vieux Zabé, une pièce qui semblait faite pour l'audition des récits légendaires, avec sa décoration vieillotte et sa série de tableaux salis, évoquant la vie mystérieusement troublée de la douce Geneviève de Brabant.
Le cercle de veillée fut complet, lorsqu'arriva Jeanjean Mongarçon, auquel une appellation familière de sa mère avait valu l'épithète accolée à son prénom. Une parole mielleuse, agrémentée d'un sourire esquissé à dessein par une finaude, l"Aloïse de l'Anaïs Poirot, suffit pour mettre en route le Cyrille. Il se serait bien gardé assurément de commencer, de son plein gré, le récit qu'il savait attendu par tous avec impatience; mais il était aux anges quand l'une ou l'autre exprimait le désir de l'entendre: il ne se faisait pas alors tirer l'oreille.
Il y a bien longtemps, raconta-t-il, vivait au Chaufour, dans une très humble masure, une vieille femme dont le visage parcheminé, zébré de rides fendillées, était, à très peu près, celui d'une sorcière; ses petits yeux vairons dont le regard tenace vous poursuivait, témoignaient d'avoir vu bien des choses. Certes, ce n'était pas la commère la moins bavarde de la région, et sa loquacité, mise au service de la médisance et du mensonge, lui avait acquis le surnom peu honorable de Jacasse. On chuchotait son nom à dix lieues à la ronde; on fuyait sa rencontre, et on l'envoyait mentalement aux enfers, quand, effrontément hardie, elle venait s'implanter au sein des familles, comme au sein des veillées. Elle était quasiment regardée comme jeteuse de sorts; Lucifer en personne n'eût pas été plus mal accueilli. Tous deux devaient d'ailleurs avoir des accointances, ainsi qu'on va le voir.
Comme aujourd'hui dans une veillée, accentua le Cyrille, la conversation roulait bon train sur les récits du passé, mais le conteur n'avait pas précisément l'heur de plaire à la Jacasse. La méchante femme entreprit naturellement de l'exaspérer, en traitant de sornettes et de niaiseries des choses qui ne sont point à discuter.
ah! ouitch! disait-elle, avec sa manière de narguer les gens, tu perds la tête, Nannin! avec toutes tes balivernes! L'as-tu déjà vu le diable!... Comme si l'enfer n'était pas de ce monde! Où sont-ils donc tes sorciers? Où sont-elles tes fées? Que le démon m'emporte ma foi! si démon il y a !
Les vieilles femmes, choquées d'ouïr un tel langage et rendues craintives par la peur d'une mystérieuse revanche, avaient mis un doigt sur la bouche et se regardaient inquiètes. A ce moment, un bruit sec, analogue à celui de deux doigts frappant vivement à la porte, éveilla soudain l'attention de tous. Nul ne songeait à rompre le silence qui s'était fait instantanément, lorsque, par bravade, la sceptique mégère articula, d'une voix forte, le mot:" Entrez!" . Un étrage chevalier pénétra dans la salle, achevant de consterner l'assistance... Tous, glacés d'épouvante, retenaient leur souffle avec peine. La Jacasse ne riait plus maintenant... Coiffé d'un chapeau noir à larges bords, orné d'une plume verte de coq de bruyère, l'étranger était drapé dans un long manteau de pourpre, laissant dépasser l'extrémité acérée d'une rapière étincelante. Ses yeux n'étaient autre chose que deux charbons ardents qui dardaient partout, avec insistance, leurs regards fulgurants. Il dévisagea lentement les couarailleurs attérés, puis, quand il eut bien pénétré tous les yeux, il demanda, d'une voix dont la sonorité bruyante faisait mal à entendre, quelle était la personne qui, avec une audacieuse ironie, avait répondu:"Entrez!" .Pour la première fois de sa vie, la méchante femme eut peur. Elle se tut. Le singulier visiteur fit alors plusieurs fois le tour de la chambre, s'arrêtant à chaque reprise devant la Jacasse, qui pâlissait à vue d'oeil.
... La petite lampe à huile, dont la maigre lumière filante éclairait modestement le poële, s'éteignit soudainement. Un ricanement atroce et formidable fit trembler toute la maison, puis un cri terrible le suivit, après quoi l'on n'entendit plus que des plaintes sourdes, et finalement un râle d'agonisant...


L'effroi général dura jusqu'aux premiers chants du coq, dont la voix réconfortante, annonçant allègrement l'aube, rendit à tous comme un regain de courage. Personne jusqu'alors n'avait osé parler à son voisin, tant il est vrai que rien n'est plus effrayant qu'un grand malheur dans la nuit!... L'âtre, depuis longtemps, s'était éteint; tous étaient transis de froid.
A la lumière tremblante d'une lanterne, enfin allumée par le plus téméraire parmi les vieux, ils aperçurent avec horreur le corps de la Jacasse, baignant dans une mare de sang coagulé; quelques caillots étaient figés sur les lèvres de la victime. Ils hochèrent la tête comme pour approuver la punition échue à la malheureuse. Mais ce qui les surprit davantage encore, ce fut d'apprendre, au petit jour, par les bûcherons matineux, qu'une langue humaine était clouée au grand sapin, qui se dressait alors à l'endroit où s'élève aujourd'hui la maison forestière du Rouge-Vêtu. C'était bien la langue de la Jacasse que l'étrange chevalier avait horriblement arrachée. Trois corbeaux, d'une taille gigantesque, se la disputaient à coups de bec, en battant lugubrement des ailes.
... Longtemps, cette mystérieuse aventure, fut le sujet de toutes les conversations, mais on oublia vite la méchante femme qui en avait été pour ainsi dire l'héroïne. Jamais perte ne fut moins regrettée.
Il va sans dire que de tous les assistants réunis, ce soir-là, chez le père Zabé, personne n'osa contredire le Cyrille du grand Pierrat et qu'il ne vint à l'esprit d'aucun de douter un seul instant de l'existence des êtres mystérieux dont l'imagination populaire s'est plus à peupler le monde d'autrefois.
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La bise qui faisait chanter les vitres et claquer les volets, pleurait langoureusement dans la grande cheminée et chassait au dehors d'énormes flocons de neige, poursuivant, sous le cile étoilé, leur vol affolé de papillons blancs.

Paul HUMBERT (grand-père maternel de la chroniqueuse) - Souvenirs de Neufmaisons - Fleurs de veillées.

George chepfer la première communion du gamin

mardi 24 mars 2015

Par dessus la tête

J'essaye de faire mes voeux comme il faut
mais parfois ça ne marche pas.
Une fois, en faisant un voeu, j'ai mis un arbre la tête en bas
et ses branches
se trouvaient là où ses racines auraient du être!
Les écureuils devaient demander aux taupes
"Comment on descend de là
pour rentrer chez soi?"
Une fois ça s'est passé comme ça.
Et puis il y a eu cette autre fois, je m'en souviens à présent,
où en faisant un voeu j'ai mis un homme la tête en bas
et ses pieds se trouvaient où ses mains 
auraient du être!
Au matin ses chaussures 
ont dû demander aux oiseaux
"Comment on vole là-bas
pour rentrer chz soi?"
Une fois ça s'est passé comme ça.


JH Norman - L'arbre à voeux

lundi 23 mars 2015

La Banshie

Ce cri qui vous glace le sang, imprudents mortels qui rôdez dans la nuit, c'est celui de la Banshie, aussi terrifiante à voir qu'à entendre. A force de pleurer des rois défunts ses yeux sont rouges comme le sang, ses cheveux sont hirsutes et les vôtres de terreur deviendront blancs si vous ne fermez les yeux et ne vous bouchez les oreilles. La souffrance de la fée est contagieuse et comme vous n'êtes pas comme elle immortels vous trépasserez d'angoisse et de chagrin.

samedi 21 mars 2015

Plaidoyer pour les femmes

Après la sotte journée de la femme, voici la plus nécessaire journée de la poésie. Une bonne occasion de montrer Christine de Pisan, la première de nos grandes féministes. Elle écrivait au XIV° siècle...



 Or, sont ainsi les femmes diffamées
Par moult gens et à grand tort blâmées
Tant par bouche que par plusieurs écrits ;
Oui, qu’il soit vrai ou non, tel est le cri !
Mais, moi, tout le grand mal qu’on en a dit
Ne trouve en aucun livre ni récit
Qui de Jésus parle, soit de sa vie,
Soit de son trépas pourchassé d’envie ;

…. Mieux, l’Evangile, des femmes témoigne
Beaucoup de bien et maint haute besogne,
Grande prudence, grand sens et grand constance,
Parfaite amour, en foi digne arrestance,
Compassion, fervente volonté,
Ferme et entier courage enraciné
A Dieu servir et vraye preuve en firent
Car, mort ou vif, aucuns ne l’acceuillirent,
Fort des femmes fut de tous délaissé
Le doux Jésus, navré, mort et blessé.

… Quel mal font-elles qui puisse être honni ?
N’ont-elles pas mérité paradis ?

… Communément ne me fait-on pas règle
Et qui voudra par histoire ou par Bible
Me quereller en me donnant exemple
D’une ou de deux ou de plusieurs ensemble
Qui ont été réprouvées et males
-Encore sont-elles fort anormales
Mais je parle selon le commun cours.
Bien rares sont qui usent de tels tours.

… Laissons donc dire messieurs les prêcheurs,
J’affirme, moi, qu’elle n’on pas le cœur
Enclins à çà ni à cruauté faire
Car nature de femme est débonnaire,

…. Dévote, aimable, de paix soucieuse,
La guerre craint, simple ou religieuse.

 Et puisque n’ont pas dispositions
Pour faits de sang ou pour occisions
Ou d’autres grands pêchés laids et horribles,
Sont femmes innocentes et paisibles.

… Par ces preuves justes et véritables,
Je conclu que tout homme raisonnable
Doit les femmes priser, chérir, aimer ;
Qu’il ait souci de ne jamais blâmer
Celle de qui tout homme est descendu.
Ne lui soit le mal pour le bien rendu.

… C’est sa mère, c’est sa sœur, c’est sa mie,
Ne sied pas qu’il la traite en ennemie ;

… De ce s’abstienne tout noble courage
Car gain n’en peut venir, mais lourd dommage,
Honte, dépit et mainte vilenie ;
Qui tel vice a n’est pas de ma mesnie….

Extrait de l’Epître au Dieu d’Amour