S'il est vrai que la parole est le meilleur véhicule du conte, de même que c'est en marchant qu'on regarde le mieux un paysage, il est néanmoins utile, par désir ou par commodité, de prendre la voiture le train ou l'avion.

Le conte, pour se faire entendre, doit parfois lui aussi voyager au moyen d'encre et de papier. Voici qu'un carrosse nouveau lui est offert... le blog.
Puisse-t-il vous emporter dans son périple magique.



Saint Albin

Rosée de Saint-Albin
Est dit-on rosée de vin.

mercredi 17 septembre 2014

Pique-la-lune


Un seigneur des environs se demandait s’il arriverait un  jour à marier sa fille. La demoiselle était fière ; l’époux dont elle rêvait aurait dû avoir tant de qualités que le père se demandait si l’oiseau rare existait sur cette terre.
Ce seigneur était riche, la jeune fille était belle et les prétendants défilaient au château. Toujours ils étaient éconduits. L’un était trop grand, l’autre trop petit ; celui-ci était blond, celui- là était brun ; un trop gros, un trop maigre et de plus la demoiselle qui avait de l’esprit, était moqueuse et affublait les refoulés de surnoms ridicules.
Il vint un jour vers elle un garçon dont le menton pointu se projetait fièrement en avant. La jeune fille se mit à rire derrière son missel en murmurant quelques mots à une de ses compagnes. Elle avait donné au nouvel arrivant le sobriquet de Pique-la-lune.
Le jeune homme l’entendit et le père  aussi. Voyant l’éconduit prendre la direction de la porte, le seigneur se mit en colère et fit sans réfléchir, le vœu d’accorder la donzelle au prochain garçon qui se présenterait, fut-il le dernier des gueux.
Le lendemain, un pauvre violoneux se présente au château et demande la main de la demoiselle. Le père navré, fut bien obligé de la lui accorder et la demoiselle navrée plus encore,  obligée de le suivre.
Un violoneux qui pour gagner son pain, va de ferme en château, cours les routes été comme hiver, ne possède bien sur ni palais ni servantes. Pourtant sa chaumière est charmante, son jardin plein de fruits et de fleurs ; une vache lui donne du lait, quelques poules, des œufs.
La nouvelle épousée regarde tout d’un œil effaré et le soir quand son mari lui demande une soupe, elle reste interdite. Elle n’a jamais fait la cuisine, elle ne sait pas tenir un balais, ni jardiner, ni traire la vache, ni faire la lessive, ni tresser des paniers, ni filer la laine. Rien, elle ne sait rien de la façon dont une épouse doit tenir son ménage.
« Alors, lui dit son mari, je vais m’occuper de la maison, et toi pendant ce temps, tu iras à la ville. Demain c’est  jeudi, jour de marché à Brezolles. Charge sur la charrette les pots qui sont dans le cellier et va les vendre. Il nous faut cet argent, puisque je ne peux plus vivre de mon violon. »
La demoiselle, vêtue en paysanne, poussa péniblement sa charrette chargée de poteries, s’installa dans un coin de la halle, sa capeline de paille rabattue sur le visage de crainte que des dames ou des seigneurs amis de son père ne la reconnaissent. Elle était aussi piètre vendeuse que mauvaise ménagère. La journée finissait sans qu’elle ait vendu grand’chose quand survint un cavalier qui pour avoir abusé de rhum-orange, ne maîtrisait plus sa monture. Le cheval,  énervé par la foule, se mit à botter en tous sens, démolit l’étal de la malheureuse demoiselle et cassa tous le pots.
Obligée de rentrer au logis la charrette vide et sans beaucoup de sous en poche, elle pleurait amèrement.
-« Ah, lui dit son époux, vous savez faire marcher votre langue et vous moquer des gens ! Mais quand il s’agit de vous rendre utile, il n’y a plus personne ! Vous n’êtes qu’une bonne à rien et il n’y a pas de place ici pour une bonne à rien !
Le lendemain au lever du jour, le violoneux était prêt à partir, un sac sur le dos, son instrument sous le bras.
«  Je vais, lui dit-il , à la cour du roi ; Il donne un bal pour le mariage de son fils et je dois faire danser . Vous pendant ce temps, travaillerez aux cuisines. »
La pauvre demoiselle , pendant que le château était en liesse, que dames et seigneurs paradaient et dansaient, entretenait le feu, tournait la broche, épluchait les légumes et comble de disgrâce, quand elle fut bien en sueur, bien tachée, bien dépeignée, on lui mit un tablier propre et on l’envoya porter les plats dans la salle du festin. Morte de honte à l’idée qu’on put la reconnaître, elle s’empressa de regagner les cuisines.
Quand vint l’heure du bal, elle se cacha derrière une porte pour regarder les gens danser tout en pleurant et regrettant le temps où l’on donnait des fêtes en son honneur.  Tristement elle mordait dans une croûte de pain et regardait le fils du roi danser avec les nobles dames invitées. Elle en avait tant refusé, de riches seigneurs, elle en avait tant moqués. Comme elle les regrettait ! Même ce dernier qu’elle avait surnommé Pique-la-lune à cause de son menton en galoche et qui au fond n’était pas si vilain garçon….
C’est alors qu’elle vit venir vers elle le prince, un beau jeune homme à la barbe blonde qui s’inclinant, l’invita à danser. Morte de honte et pensant qu’il se moquait d’elle, elle laissa tomber son croûton et prit la fuite en direction des communs où elle devait attendre le misérable violoneux qu’elle avait pour époux.
Le bal était fini, plus de musique, tous les lampions, tous les flambeaux étaient éteints.
Seule la lune éclairait, le banc de pierre où attendait la jeune femme. Elle vit sortir de l’ombre son époux,
Elle se leva pour le suivre. Lui, posa sur le banc son violon et laissa tomber houppelande qui le recouvrait.
Un rayon de lune éclaira la barbe blonde du prince.
-« Reconnaissez-vous Pique-la-lune ? J’étais le violoneux et aussi le cavalier ivre. Vous m’avez vexé ma mie et je vous en ai voulu. Maintenant, vous avez assez payé et j’aime que ma femme ait de l’esprit à la condition qu’elle ne l’exerce pas contre moi.
La jeune femme se jeta dans ses bras et comme ils étaient déjà mariés, il ne leur restait plus qu’à être heureux, à avoir de beaux enfants et à beaucoup se divertir aux dépens de leurs courtisans.




mardi 16 septembre 2014

Les Musiloups



Dans une ferme à l’écart d’un village de chiens, vivait une bande de loups en réinsertion sociale ; ils venaient des banlieues à problème de la ville voisine et les villageois commençaient à regretter d’avoir élu une chienne aux dernières municipales. C’était bien une idée de femelle de vouloir mettre des loubards aux postes d’employés communaux.
On ne pouvait pas dire qu’ils étaient méchants, les loups mais sur le plan travail, ils ne faisaient pas de miracles. Pendant une semaine, voire deux, ils abattaient de l’ouvrage et puis sans prévenir, ils laissaient le chantier en plan. Ils avaient du mal à se lever le matin parce que tard dans la nuit, parfois jusqu’à l’aube, ils se livraient à leur seule passion : la musique. Ils avaient fait main basse sur les instruments abandonnés d’une défunte harmonie municipale et monté leur orchestre.
Il y avait Eddy et Johnny Doloup, les chanteurs ; Ringo Réloup à la batterie, Stéphane Miloup au violon, Sidney Faloup à la trompette, Django Solloup à la guitare, Stan Laloup au saxophone et Yvette Siloup, une vieille louve au poil roux qui tenait leur ménage et jouait de l’accordéon.
Leur vraie passion, c’était le rock, mais pour être aimables, pour se faire accepter, il leur arrivait de jouer des chansons pour les enfants de l’école et quand un ancien entonnait un refrain de sa jeunesse, ils n’hésitaient pas à l’accompagner. Comme à part ça il n’y avait pas grand’ chose à tirer de la bande, Madame la Maire finit par renoncer à les faire travailler et leur demanda d’animer les fêtes du village.
Voilà donc qu’un soir d’automne, ils devaient se rendre à la salle des fêtes pour faire danser les anciens. Avant que la nuit ne tombe tout à fait, ils sortent la carriole et attellent Bourin leur cheval. Un cheval plein de mauvaise volonté ; parce qu’il n’aimait pas travailler pour des loups ! Il croyait à toutes sortes de vieilles histoires de chevaux dévorés par des loups etc, etc… Madame la Maire avait tenté de le raisonner de lui dire que c’était fini ce temps là, qu’il n’avait rien à redouter de loups convenablement nourris et de plus musiciens ; comme il faisait sa mauvaise tête, Madame la Maire s’était fâchée et lui avait dit que c’était ça ou le club hippique voisin. Le cheval avait préféré les loups, mais pas de bon cœur !
Donc Bourin se laisse atteler, et avance sans grande conviction dans le soir qui tombe, sur un chemin détrempé, (il avait beaucoup plu cet automne), et plein d’ornières. Et vous savez comment c’est un cheval ! Quand ça veut pas, ça veut pas !
Et arrive ce qui devait arriver, à mi-chemin du village, près de la ferme du père Clébard, une roue s’enfonce dans une ornière et voilà la charrette embourbée.
Johnny et Eddy, grands amateurs de Westerns, qui avaient plusieurs fois traversé les plaines de l’Ouest sur grand et petit écran, descendent de la carriole, vont au cheval, tirent, poussent, sans résultat ; un cheval, quand ça veut pas… Alors ils font descendre les autres, tout le monde tire, tout le monde pousse, Bourin ne veut rien savoir parce que vous savez, un cheval, quand ça veut pas !
Et le temps passe, la nuit commence à tomber et les loups sont bien embêtés, on va encore dire qu’on ne peut pas compter sur eux, qu’ils ne sont bons à rien. Que faire ?
Bien sûr, le père Clébard et son tracteur auraient pu les tirer de là, mais le vieux chien était un des plus farouches opposants au séjour des loups sur la commune. Il devait être caché derrière une fenêtre, à ricaner tout comme Greffier le chat, perché sur une branche qui se lissait les moustaches en feignant l’indifférence. Johnny et Eddy, énervés, lui montrent les crocs, mais Greffier s’en fiche pas mal !
Dans la cour de la ferme, un coq et un canard picoraient des cailloux ; le bruit leur fait lever le bec : « Tiens, un événement ! se disent-ils, allons voir… »
Ils reconnaissent leurs voisins qu’ils avaient appris à ne pas redouter ; devant l’agitation, ils prennent un air supérieur : « Vous vous y prenez mal ! On va vous le faire avancer ce vieux Bourin ! »
Et dans un grand envol de plumes un concert de coins-coins et de cocoricos accompagnés de coups de bec dans les jarrets du cheval, ils tentent de se rendre utiles. En vain ! Les musiciens aux oreilles sensibles les supplient de cesser, au grand soulagement de Greffier épris de sérénité et qui agite sa queue avec impatience.
Le remue-ménage, attire une chèvre et un mouton qui broutaient dans le verger : « Mais vous vous y prenez mal ! Laissez-nous faire ! » Et les voilà qui à grands coups de tête et de corne tarabustent le pauvre Bourin bien décidé à ne plus bouger si on continue à le traiter comme ça.
Du fond du pré voisin accourent alors l’âne et le bœuf qui se croient toujours investis d’une mission divine :
« Mais vous vous y prenez mal ! Attachez nous devant le cheval ; nous tirerons pendant que vous pousserez la carriole ; c’est comme ça qu’il faut faire ! »
Et ils le firent ; sans résultat… Vous savez, un cheval… Quand ça veut pas, ça veut pas !
Le chat Greffier sur sa branche, était mort de rire ; il frémissait de plaisir, ce qui dérangea une puce endormie près de son oreille. En levant la patte pour se gratter, il fit bouger une feuille qui avait oublié de tomber ; dans la feuille un taon sommeillait qui n’avait pas vu passer l’été. Réveillé en sursaut, furieux d’avoir froid, il se jeta en bourdonnant sur la première victime à sa portée : la fesse dodue du vieux Bourin.
Ah, mes amis ! Culbutant toute la ménagerie, Bourin partit au galop, entraînant la carriole dans laquelle nos musiloups n’eurent que le temps de sauter en marche !

lundi 15 septembre 2014

Les Chasseurs





              Dans un petit village du Thymerais, non  loin d’ici, il y avait trois bons copains ; je ne vous  dirai ni le nom du village, ni le nom des copains : certaines aventures méritent la discrétion.
Leur grand plaisir était la chasse qui les faisait attendre l’automne et l’ouverture avec impatience. Ils n’étaient pas des maniaques du tableau de chasse ; plusieurs rangées de cadavres à poils ou à plumes ne les rendaient pas particulièrement fiers et le gibier n’avait pas à redouter leurs exploits. Ils étaient juste trois amis, heureux de marcher à travers la campagne en regardant courir en tous sens leurs chiens de tailles et de pelages variés, de races incertaines et d’une obéissance aussi hasardeuse que leurs origines.
Un matin d’automne, on ne sait plus de quelle année, mais ceux qui ont bonne mémoire n’ont pas oublié ; un matin donc, ils partirent revêtus de leurs costumes tout neufs de Rambos agricoles. Un brouillard épais noyait la campagne, mais comme il arrive souvent, cette grisaille promettait une belle journée. Ils marchèrent toute la matinée sans rencontrer beaucoup de gibier ; ils laissaient s’échapper leurs chiens, appelaient, sifflaient, tiraient de temps à autre un coup de fusil sur quelque fantôme de lièvre ou de perdrix. Alors un des chiens, ou les trois à la fois, partait comme une flèche dans n’importe quelle direction et rapportait un caillou, un bâton, voire une vieille godasse. Chiens et hommes étaient si joyeux  que le soleil eut envie de se lever et de percer les nuages ; à présent, on voyait mieux le paysage à peine vallonné, dont les verts et les bruns s’estompaient dans une brume lumineuse et bleutée. Il était midi passé quand nos compères atteignirent un certain petit bois ; il commençait à faire faim et soif aussi, les gibecières étaient lourdes. Oh, pas de gibier bien évidemment, mais des victuailles emportées. Leurs vêtements étaient humides de tout le brouillard traversé dans la matinée et ils avaient un peu froid en dépit du soleil maintenant haut dans le ciel. Mais, n’est-ce pas, c’était un soleil de novembre et en cette saison, il ne faut pas trop lui en demander, au soleil. Il ne réchauffait pas les abords du bosquet. Quelques dizaines de mètres plus loin, au milieu d’un champ, émergeaient deux grosses pierres plates, bien ensoleillées, elles.
-« Allons nous installer sur les pierres, suggéra un des chasseurs. »-
-« Bonne idée, dit un autre ; il y fera plus chaud qu’ici et nous pourrons nous sécher. »-
-« Sur les Pierres du Diable ? ricana le troisième, vous n’avez peur de rien vous autres… »-
Et nos trois compères, mécréants comme tout, de rire et de plaisanter en avançant dans la terre labourée. Puis les voilà, assis sur les pierres, déballant bouteilles, pâtés, saucissons, pain croustillant, mêlant et partageant leurs provisions, chacun vantant les talents de cuisinière des épouses des deux autres. Or, nous étions fin novembre, et comme vous ne l’ignorez pas, ces pierres comme toutes celles de leur espèce, tournent le soir de Noël pendant la messe de minuit, au moment de l’élévation, afin de tenter ceux qui voudraient entrer là pour s’emparer des richesses accumulées sous terre par la Diable. Lequel doit par conséquent, pendant toute la période de l’Avent, s’assurer du bon fonctionnement de ses huisseries. Car il est consciencieux le Diable ! Que la cupidité coince un mortel entre deux pierres, soit ! mais pas quelques petits cailloux ou mottes de terre encastrés dans la machinerie. Cela ferait désordre et que diraient les gens ? On en raconte bien assez à son sujet.
Ce dimanche donc, le diable se trouvait justement sous les pierres du pique-nique, accompagné de son personnel de maintenance, quand nos trois compères vinrent s’y chauffer au soleil. Le soleil n’était pas seul à les chauffer ; plusieurs godets de vin nouveau, plus un petit calva pour remplacer le café absent avaient rempli leurs corps de béatitude et leurs cerveaux d’un humour discutable mais qui les faisait bien rire. Le Diable particulièrement, sans doute en raison du lieu où ils se trouvaient, excitait leur verve. Ils plaisantaient son teint, ses sabots, sa queue, ses cornes surtout qui le calva aidant, les faisaient hurler de rire.
Sous les pierres, on riait moins :
-« Je vous en ferai porter, moi, des cornes »-, grinçait le Diable déjà passablement énervé de devoir attendre le départ des trois énergumènes pour faire fonctionner sa machinerie. De plus, ces propos irrévérencieux étaient tenus devant son petit personnel. Cela valait une punition à la mesure de l’offense. Rentré chez lui, en vérifiant ses registres, le Diable dut constater que des cornes, ils en portaient depuis longtemps sans qu’il ait eu besoin d’intervenir.
« Triste époque, soupira-t-il tout en cherchant dans ses grimoires comment châtier les insolents. »

Noël arriva. Cette année là, le village et ses habitants étaient en effervescence, car pour la première fois depuis qu’on avait rouvert l’église (après une fermeture de plus de vingt ans) la messe de minuit aurait lieu ici même. L’obtenir n’avait pas été un mince affaire ; le village est minuscule  et quand il n’est qu’un prêtre pour desservir une dizaine de paroisses, on réserve ces cérémonies exceptionnelles aux églises les plus importantes. Mais on avait insisté, écrit à l’évêché, argué d’événements aussi miraculeux qu’imprécis dont l’anniversaire serait tombé cette année là, et on avait fini par obtenir cette messe tant désirée. Tous les villageois s’en étaient mêlés, y compris les moins dévots d’entre eux qui se voyaient maintenant tenus d’aller prier avec les autres.
Nos trois compères ne se sentaient pas le moins du monde concernés. Vous l’avez compris, c’étaient des esprits forts ; ils plaisantaient le Diable et ne croyaient guère en Dieu. Ils laissèrent leurs épouses et leurs enfants aller admirer la crèche et chanter en chœur. Eux, les hommes, en attendant le repas de Noël, se réunirent au coin d’une cheminée devant quelques alcools propres à leur faire prendre patience. Et commencèrent les récits pas très nouveaux, mais dont ils ne se lassaient jamais de leurs exploits cynégétiques.
Lequel des trois alla vers la fenêtre. Lequel eut chaud et demanda qu’on ouvrit ? peu importe… Ils avaient tous les trois le nez dehors quand ils virent passer la Créature : une de ces filles comme ils n’en voyaient que dans les pages de lingerie des Redoutables Catalogues ! ils ne furent jamais d’accord pour dire si elle était blonde, rousse ou brune, mais c’est avec un bel ensemble qu’ils sortirent et la suivirent. Elle chantait tout en marchant et ses hanches ondulaient au rythme de la mélodie. Nos trois gaillards avaient oublié le réveillon et s’avançaient dans l’air glacial. C’était une belle nuit bleu clair, la lune montrait son premier quartier et l’on pouvait distinguer toutes les constellations. A vrai dire, les chasseurs ne regardaient pas le ciel : ils suivaient, aimantés, la fille qui de temps à autre se retournait pour leur sourire.

Bientôt les maisons furent loin derrière eux ; puis ils se trouvèrent au milieu des champs, la terre gelée était dure et ils se tordaient les pieds dans les labours. Ils marchaient toujours ; ils dépassèrent le bosquet et soudain, ils furent devant les pierres. Elles n’avaient pas leur aspect habituel de gros sauriens paisibles ; elles se dressaient très haut, noires contre le ciel bleu marine, comme de grandes mâchoires, découvrant l’entrée d’une grotte d’où partait un corridor lumineux, qui s’enfonçait en pente douce vers le sous-sol. La Créature s’y engagea, nos trois chenapans à sa suite. Il faisait tiède dans le couloir après le froid sec de la route, des musiques douces et des odeurs capiteuses montaient des profondeurs. Les deux premiers chasseurs amorçaient le descente, quand le dernier eut l’idée de se retourner ; ce qu’il vit lui fit pousser un cri : le ciel derrière eux n’était plus qu’un mince filet violacé : les pierres se refermaient lentement sur eux. De terreur ils oublièrent la fille, la musique et les parfums et se précipitèrent vers la sortie. Ils durent ramper ; ils éprouvèrent le poids des pierres qui pesaient sur leur dos et sur leurs reins. Le haut de leurs corps parvint à l’air libre mais le bas était encore coincé. Il leur revint alors à la mémoire  les plaisanteries qu’ils avaient faites sur ces mêmes pierres quelques semaines plus tôt et ils se mirent à prier Dieu. Lequel pensant avec juste raison  que s’ils étaient venus l’invoquer à sa messe au lieu de suivre une fille dont au moins lui, Dieu, savait d’où elle sortait, ils ne se trouveraient pas dans cet embarras. Il décida, pour une fois bien d’accord avec son pire ennemi, de les laisser se débrouiller.
Il leur fallut pour s’extirper du piège, abandonner chaussures et pantalons, et c’est pieds nus et bannière au vent qu’ils durent rentrer au village.
Leur arrivée fut loin d’être discrète ; c’est un si petit village que toutes les maisons font peu ou prou face à l’église. Tout le monde sortait de la messe quand ils regagnèrent leurs maisons, fort en peine d’expliquer leur tenue pour le moins inhabituelle en un soir de Noël. Ils tentèrent de parles du diable et des pierres, mais on mit sur le compte de l’alcool de fruit leur récit embrouillé.
Il leur fallut pas mal d’années et encore… en veillant à leur conduite et à leurs propos pour retrouver un peu de crédit, sinon auprès de leurs épouses qui n’omirent jamais de leur rappeler l’humiliation subie, mais du moins auprès de leurs concitoyens…. Les Pierres du Diable ? Jamais ils ne retournèrent chasser de ce côté ; pas davantage ne leur revint l’idée de plaisanter leur propriétaire.


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dimanche 14 septembre 2014

Aux jeunes filles de Sparte



... Ô bruyantes enfants, je suis vieux, je suis las;
Parmi vos choeurs dansants je traîne en vain mes  pas.
Si j'étais l'Alcyon, prince des vagues pures,
Décrépit, et trop lourd pour mes ailes peu sûres,
Mes femelles, plaignant mon vol trop tôt fini, 
De leurs corps rapprochés me formeraient un nid.
Et, sur le doux duvet moelleusement porté,
Moi, l'oiseau du printemps et du tranquille été,
Bleu comme l'eau des mers, je planerais...

ALCMAN (VII° siècle av.JC) traduction Marguerite Yourcenar.

samedi 13 septembre 2014

L'île de Thasos


... Une île en dos d'âne, et pour crins
De maigres arbres...

ARCHILOQUE (VII° siècle av.JC) traduction Marguerite Yourcenar.

vendredi 12 septembre 2014

Vers Gnomiques




Coeur, mon coeur sans espoir, toi que les maux assiègent,
Résiste et défends-toi, sache éviter les pièges,
Et si tu vaincs, n'exulte pas, sois sans orgueil;
Mais, vaincu, ne va pas gémir, menant ton deuil.
Supporte les malheurs et accepte les joies,
Puisque c'est le destin de toute créature
Et le rythme alterné de l'humaine aventure.

ARCHILOQUE (VII° siècle av.JC) traduction Marguerite Yourcenar

jeudi 11 septembre 2014

Le Mal d'aimer



(Salvador Dali)

... Me voici jeté bas par le cruel Désir,
Sans âme, sans courage au coeur,
Jusqu'aux moelles brûlé, m'étant laissé saisir
Par ce mal que les Dieux...
... C'est le Désir, cher camarade,
Qui me détruit, lui qui vainc tout...

ARCHILOQUE (VII° siècle avant nous autres) traduction Marguerite Yourcenar