vendredi 25 novembre 2011

Henri Pourrat

... né en 1887 à Ambert en Auvergne, prix Goncourt en 1941, a collecté 945 contes, qui composent les treize volumes du « Trésor des contes » ; il est mort en 1959.
Certains de ces contes sont des fabliaux :



-Les deux voisines-  Le trésor des contes : au village-


Il y avait une fois deux voisines dans un village : l’une qui était riche, et regardante, et dure au monde ; l’autre qui était de petits moyens, mais qui avait le cœur comme un morceau d’or.
Certain soir, un mendiant passa. Il se présenta à la porte de la riche, et elle, elle la lui ferme au nez, sans même un «Dieu vous assiste, pauvre homme ! »
Il se présente chez l’autre, qui n’avait pas grand’ chose, mais qui trouve à lui servir une écuellée de petit-lait et une grande tranche de pain bis. Elle met du bois au feu, elle dit qu’elle va préparer un lit avec des draps dans le foin.
« Merci de votre bon cœur, pauvre femme. Je repars sans coucher, merci. Mais vous, dites : que souhaiteriez-vous en votre maison, quelle chose, dites-moi, pour avoir meilleur vivre ?
-Je n’ai pas mauvais vivre. J’ai à peu près tout mon content. Alors, faut-il demander davantage ?
- Pauvre femme, vous aurez votre récompense.

« Ce que ferez sitôt levée,
Le ferez toute la journée »

Il dit, il disparaît dans la nuit du chemin.
Le lendemain, à son lever, la bonne femme ne pensait plus guère à ce dire. L’idée lui vint de mesurer un mouchoir de toile qu’elle avait. Elle voulait voir s’il y avait là de quoi se faire un béguin pour ses bons jours.
Elle tend ce mouchoir du bout de ses doigts jusqu’à la saignée du bras, comme font les femmes qui mesurent une étoffe… Mais quelle affaire : la voilà qui continue à mesurer, à mesurer ; la toile, sous ses mains, continue à se faire toile, à se faire toile, se roule d’elle-même en pièce de cent aunes ; et après cette pièce une autre, après cette autre, une autre. Et ainsi tout le long du jour.
Le soir, la maison était pleine jusqu’au plancher de ces pièces de toile, et qui dirait que la moindre valait ses vingt pistoles ne mentirait pas d’un seul sou.
La pauvre bonne femme aurait de la toile à sa suffisance jusqu’à la fin de son âge : de quoi se vêtir, de quoi vendre et de quoi donner.

Au village, on vit les uns chez les autres. Avant la nuit, chaque maison savait ce qui était arrivé, et touts les femmes étaient venues voir ces pièces de toile tombées du ciel par le don du bon pauvre.
La voisine enrageait. Avoir perdu une telle aubaine ! D’envie, elle en aurait séché comme un morceau de bois.

Trois jours après, comme elle n’avait pas décoléré encore, sur le soir elle entend toquer à sa porte.
Elle va ouvrir.
C’était le pauvre qui repassait.
« Entrez, pauvre, le bon pauvre. L’autre soir, j’ai tant regretté ! J’avais trop d’affaires dans la tête : la lessive que j’avais manquée, une poule qui va faire son œuf chez la voisine ; tout pour me donner de l’humeur… J’aurais voulu vous faire l’accueil, pourtant… »

Tout un flot de paroles et tout un train de va-et-vient pour recevoir le pauvre. Elle casse des œufs contre le bord de la table, met la tourtière au feu, coupe une belle tranche de jambon, et en attendant le dîner, elle verse au pauvre un grand coup de vin blanc. Mais c’était un donnant-donnant. Voilà du vin, de l’omelette et du jambon : j’attend ma récompense. Autrement, le cœur y était-il ?
Ce souper servi, elle offre au pauvre la chambre à four, le lit à couette de plume.
« Femme, dit le pauvre, votre récompense, vous l’aurez.

« Ce que ferez sitôt levée,
Le ferez toute la journée ! »

 Ha, entendant cela, qu’elle était aise ! Et elle n’allait pas s’amuser à auner de la toile, elle, ou bien à mesurer des boisseaux de froment. Compter des pièces d’or, oui ! Quelle fontaine ç’allait être, quel flot de pièces d’or !
Sûr et certain, Le mendiant avait prouvé ses pouvoirs… Ce serait ! c’était comme fait déjà. La femme se voyait dame de château, blanchissant sa soupe chaque matin de trois cuillerées de crème, - elle aurait pu le faire, mais ne le faisait pas, - mettant sur semaine sa robe des dimanches et trônant dans le premier banc de l’église. Les voisines, au village, en crèveraient d’envie.

On peut dire qu’elle ne dormit guère, cette nuit-là. Toujours surveillant ses carreaux, - est-ce qu’ils n’allaient pas blanchir ? et attendant le jour à paraître.
Enfin, le coq chanta.
Puis le jour se leva.
Ha, si elle se saisit de sa bourse à ce moment.
Elle s’apprêtait à faire couler le premier louis d’or, quand, par malcontre, une puce la pique à l’oreille. D’instinct, elle y porte la main : il lui faut se gratter, et tâcher d’attraper la puce.
Les paroles du pauvre homme eurent leur effet du coup :

« Ce que ferez sitôt levée,
Le ferez toute la journée ! »

 Naquirent et jaillirent sous les doigts de la femme non pas des louis d’or, mais des puces, des puces… Puce sur puce, pour la piquer, la repiquer, sauter sur le lit, sur la huche, sur le vaisselier, sur l’horloge, et tout partout dans la maison. Les voisines accourues pour voir ce mystère-là, bientôt ne purent y tenir. La femme, elle, comme le sort le portait, fut tout le jour après ses puces. Mais à la fin des fins, la nuit venant, sa maison, toute fourmillante et elle toute assaillie, elle n’a pas pu tenir non plus. Il lui a fallu prendre la porte, prendre la fuite. Et depuis ce moment, on ne l’a plus revue.



1 commentaire:

seb haton a dit…

Là, j'avoue avoir ri ;)

Mais j'éviterai de me gratter demain matin au réveil...

Amis conteuses et conteurs, vous allez sans doute me dire que j'enfonce une porte ouverte, mais bon, pour moi c'était nouveau. J...