mercredi 30 juin 2010

Le Druide et le Chêne

Le vieux druide était mort à côté du grand chêne. Parce qu’il n’avait voulu renoncer ni à ses dieux ni à ses rites, les fanatiques de la nouvelle religion venue d’ Orient avec les envahisseurs, l’avaient condamné, lui, le dernier de sa race, à être enterré vivant. Mais dans ce coin de terre du pays des Carnutes, le sol est dur, truffé de silex. Creuser aurait pris trop de temps, alors on avait cloué le vieillard aux branches de cet arbre qu’il s’obstinait à croire sacré.
Il avait expiré pendant des heures, les bras en croix, comme le prophète que ses bourreaux vénéraient. Pendant que les corbeaux déchiquetaient ses yeux et sa chair, il n’avait ni crié ni gémi ; mais il avait eu tout le temps de bien formuler sa malédiction.
Son corps, membre à membre s’était détaché et avait fini de pourrir là, au pied du chêne. Ses os, nettoyés par les rapaces et les rongeurs, avaient blanchi puis étaient retournés en poussière. Seule son âme ulcérée rôdait encore alentour, attendant le temps de la revanche.
Le chêne vécut le nombre de siècles que doit vivre un chêne. Un de ses glands avait germé tout à côté ; si bien qu’en cette clairière ouverte sur l’horizon des blés, on avait toujours vu se dresser un grand arbre solitaire. L’esprit toujours inapaisé du druide veillait, impuissant. Les chrétiens avaient occulté jusqu’au souvenir des forces qu’il servait.
Vint notre époque ! Toute spiritualité endormie peu à peu, les gens se sont mis à honorer de nouveaux dieux qu’on pourrait nommer par exemple : Profit, Rentabilité, Pouvoir. L’esprit du druide que l’Evangile avait anéanti, reprit de la vigueur face à ces nouvelles croyances par trop matérialistes.
Le pays des Carnutes est maintenant la Beauce .Dans la clairière ouverte sur l’horizon des blés se dresse toujours le grand chêne ; derrière sont des bois qui dominent une vallée ; au fond de la vallée se promène une rivière fantaisiste, parfois en crue mais le plus souvent à sec : la Meuvette. Après, c’est la Normandie. La vallée de la Meuvette est faite de bosquets, de pâturages, de quelques maisons anciennes. Le paysage, la faune et la flore sont encore , par exception, épargnés par les engrais, pesticides, insecticides, désherbants et autres pollutions.
Des amours plus ou moins incestueuses de Profit, Pouvoir et Rentabilité sont nés de tristes enfants : Consommation, Gaspillage, Pollution, Prévarication sont leurs noms ; il y en a d’autres et d’autres encore mais la liste serait bien longue !
L’esprit du druide méditait sur cette religion nouvelle ; insidieuse, sans apôtres déclarés, sans missionnaires, sans tortures et sans sacrifices elle alait bientôt reléguer l’Evangile au même rang que ses croyances : celui de légende.
Par un beau jour d’automne, il sut qu’il tenait sa vengeance ! C’était l’ouverture de la chasse ; sous les branches du Grand Chêne était prévu le rendez-vous de midi. Il y avait là de gros propriétaires terriens, des élus, des financiers, bref des notables. On prit l’apéritif, déjeuna, il y eut café, pousse et repousse café ; principalement on parla. D’affaires surtout, la chasse sert également à ça.
La ville voisine grandissait, sa population aussi et les ordures ménagères augmentaient en proportion ; on ne savait plus où les mettre. Une usine d’incinération construite depuis peu fonctionnait tantôt mal, tantôt pas du tout ; il fallait d’urgence trouver une solution, un terrain assez vaste et discret pour accueillir une décharge. Comment une décharge ? Que non pas ! Un Centre d’Enfouissement Technique ; on y fait la même chose me direz-vous, mais le terme est plus… est plus…hypocrite, oui !
Mais où trouver ce terrain ? Ici même, amis chasseurs ! Cette clairière où vous pique-niquez à l’ombre d’un chêne centenaire est l’endroit rêvé pour y déposer les ordures de toute une ville !
L’esprit du druide en ce moment même soufflait à l’un des convives l’idée de céder, contre une confortable rémunération bien entendu, ces arpents qui lui appartenaient, dont il n’avait plus l’usage et qui conviendrait à merveille à l’implantation d’une décharge. La proposition qui résolvait un certain nombre de problèmes, arrangeait bien des gens ; on la reçut chaleureusement. Le généreux propriétaire outre un loyer substantiel, devait par la suite obtenir toutes les subventions dont il aurait besoin pour d’autres entreprises.
Le projet fut lancé au grand dam des populations voisines. Qui peut se réjouir de vivre à côté d’une décharge ? Un comité de défense fut constitué. Seulement l’esprit du druide vint aussi aux assemblées ; on s’y agita beaucoup et l’on agit peu. En dépit de nouvelles lois, en dépit des défenseurs de l’environnement, le parti des poubelles fut bientôt en mesure de gagner la bataille et l’on vit les premiers baraquements investir la clairière.
Juin arriva que devait suivre le premier coup de pioche.
Nombre de « parisiens », des « accourus » comme on les nomme ici, avaient quitté la ville pour avoir un jardin, une maison souvent un peu sombre, aux murs pas toujours droits, mais avec une âme, un charme, un passé. Tristes de se voir rattrapés par ce qu’ils avaient fui, pour dire adieu à ce site qu’ils aimaient et qui allait mourir, ils organisèrent une dernière fête : un feu de la Saint Jean d’ Eté.
Il faisait beau et la nuit fut longue à tomber sur le dîner en plein air. Enfin, une lune ronde et bien claire se leva dans le ciel bleu foncé où le brasier lança de longues flammes rouges, oranges et violettes. La nuit de la Saint Jean d’Eté, comme celle de Noël, est la nuit de tous les miracles ; le vieil esprit, figé depuis des siècles dans sa rancœur, pour mieux observer, s’était tapi dans les hautes branches du chêne. La vue du feu et des gens qui dansaient autour lui rappela le temps où il était un druide puissant, respecté, influent ; il avait alors de nombreux pouvoirs. Les souvenirs revenaient par vagues et si les musiques n’étaient pas celles qu’il avait connues, elles lui donnaient une égale envie de danser, de chanter les refrains. Quand les premiers couples s’élancèrent à travers les flammes, une bouffée de jeunesse réchauffa son cœur.
Plongé dans sa nostalgie, délivré de la haine qu’il entretenait sans cesse, il ne vit pas les flammes lécher les baraquements. Qui avait conduit le feu dans cet endroit pourtant éloigné du brasier ? Imprudence ? …Malveillance ?… Il faisait sec, on avait pu jeter un mégot ; mais tout aussi bien on avait tenté de retarder les premiers travaux… allez savoir !
L’odeur de roussi sortit le druide de sa rêverie ; des flammèches léchaient maintenant le pied de « son » chêne . Alors, voyant proche la destruction de cet arbre qu’il avait pourtant maudit de toutes les manières, il ne put supporter de voir périr son vieil ennemi. Ce chêne qu’il croyait haïr de toutes ses forces lui devint cher entre tous ; il mobilisa toute son énergie pour le sauver. Toutes les prières, toutes les incantations, tous les gestes sacrés lui revinrent en mémoire : il réussit à déclencher un de ces orages qui font la une des quotidiens et servent à dater un été. D’énormes et noirs cumulus roulèrent dans le ciel opaque, charriés par un vent qui repoussa les flammes loin du chêne ; le tonnerre se déchaînait, des éclairs métalliques zébraient la nuit, la pluie se mit à tomber en cataractes à temps pour épargner l’arbre mais trop tard pour sauver le chantier. Les danseurs trempés coururent finir la fête devant leurs cheminées.
Pendant ce temps, les notables eux aussi faisaient la fête ; on donnerait demain le premier coup de pioche et avant l’hiver, quelques hectares de la jolie vallée seraient livrés aux camions de déchets. Ce bel ouvrage méritait un dîner bien arrosé dans la meilleure auberge du canton. C’est après les cigares qu’on entendit les premiers coups de tonnerre ; il était temps de regagner les voitures avant la pluie.
Les responsables du projet, ayant à se dire des choses que d’autres ne devaient pas entendre, restèrent en arrière. Ils traversèrent le parking sous des trombes d’eau ; c’est alors que le hasard, la malchance (ou tout autre cause qui vous vient à l’esprit), les fit poser la main en même temps sur les portières ; un éclair illumina les lieux, le tonnerre éclata et une boule de feu roula jusqu’aux voitures. En explosant, elles consumèrent les trois corps dont il ne resta rien.
Privé de ses promoteurs, le projet de décharge somnola quelque temps dans un classeur, lequel finit par sombrer englouti dans une mer d’autres projets en instance. Le gouvernement changea , la politique aussi ; il y eut d’autres priorités, d’autres lois, on oublia le Grand Chêne et sa vallée. L’esprit du druide, enfin paisible, se blottit entre les racines et s’endormit pour l’éternité.


PS: ceci est un conte. Dans la réalité le Centre d'Enfouissement Technique a été implanté. La promenade autour du Grand Chêne est devenue impossible; les sentiers ne sont plus entretenus et sont devenus impraticables ,et ne parlons pas de l'odeur!!!!
P.

2 commentaires:

anne des ocreries a dit…

Très chouette, cette histoire, mais où est notre opéra fantôme ? Pomme, je grille !

DIDIER CLAVIEN a dit…

Touchante histoire, super belle fin. La réalité fait un peu moins rêver. Je salue votre sens du conte. La lecture en ait tellement agréable.