Insensé celui qui somme le rêve de s'expliquer - Jean RAY - Malpertuis

mercredi 21 mai 2014

L'aubépine rouge

L’aubépine fleurit en mai et le printemps, piqué, se transforme parfois en hiver puisque:

Quand l’aubépine est en fleurs
Le temps est en rigueur.

On dit que l’aubépine est la petite sœur diabolique du pommier, mais savez vous pourquoi certaines ont des fleurs rouges ?

C’était il y a longtemps ; beaucoup de poules avaient encore des dents, et dans un village de ce temps là, un jeune homme cultivait un verger, le plus beau de la région qui donnait tous les ans des montagnes de pommes avec lesquelles il faisait un cidre excellent.
Il se nommait Emile et il était amoureux.
Amoureux de la belle Félicie qui avait tant de soupirants qu’elle ne savait lequel choisir. A vrai dire Félicie aimait surtout les dentelles de ses jupons et les broderies de son corsage ; elle aimait sa jolie tournure quand elle allait danser et les compliments et les fleurs.
Elle s’aimait tant elle-même, qu’elle choisit d’accorder sa main à celui qui l’aimerait le mieux ; ce fut une grande chance pour Emile qui lui offrit pour leurs fiançailles un collier d’or.
Le jour de la noce arriva ; ce fut une belle fête et le soir on dansa. Emile et Félicie faisaient plaisir à voir. Il y a toujours dans les noces un invité que personne ne connaît ; les amis de la mariée pensent qu’il fait partie de ceux du marié et réciproquement.
Aux noces d’Emile et Félicie, l’inconnu était un grand beau garçon, au poil noir et à l’œil d’ambre et qui dansait miraculeusement bien ; il tournait, sautait, faisait des entrechats, sous le regard ébloui de Félicie qui pour une fois trouvait à admirer mieux qu’elle-même. Emile qui était bon danseur voulut rivaliser avec l’étranger et se mit lui aussi à tourner, à bondir mais il n’avait pas, pauvre villageois, les souples bottes de cuir de son rival. Ses souliers du dimanche étaient lourds ; il glissa, et se cassa la cheville. On l’emporta chez l’ancien, qui lui mit une attelle et lui donna une potion qui le ferait dormir sans douleur. Autour de lui, on riait lui promettant sa nuit de noces pour plus tard et disaient les plaisants, elle n’en sera que meilleure.
Oui, mais le lendemain matin, le beau danseur avait disparu et l’on ne trouva nulle part Félicie.
Sans attendre que ses os se ressoudent, Emile attela son âne et partit à la recherche de la fugitive. A la ville voisine, dans d’autres plus éloignées, il n’y avait pas trace de sa promise.
Il boitait de plus en plus et l’ancien, pour le faire tenir tranquille lui dit :
-« A quoi sert de partir dans tous les sens ? Si elle revient elle ne te trouvera pas…
Emile resta chez lui . Il ne savait plus rien faire d’autre qu’attendre. Il ne soignait plus son verger et les pommiers finirent par ne plus donner de pommes, puis un a un ils moururent et tombèrent. A leur place poussaient des aubépines. Tous les ans, en mai, a la date des noces manquées, elles se couvraient de fleurs blanches, comme des mariées.
Et les années ont passé, quand il n’est plus resté debout qu’un seul pommier, Emile s’est pendu à la plus haute branche. On l’a enterré dans ce qui n’était presque plus un verger et les ronces et les épines ont continué de pousser, toujours couvertes de fleurs blanches au mois de mai.
Et c’est un soir de mai, quand la nuit tarde à venir, que des jeunes gens qui revenaient d’une assemblée, ont vu une bohémienne rôder près de la maison d’Emile qu’on n’appelait plus que « la maison du pendu ». Effrayés ils sont vite rentrés chez eux. Le lendemain, plusieurs épines avaient des fleurs rouges.
Quelques années plus tard, les villageois pour avoir un pré communal, décidèrent d’abattre ce qui restait de la « maison du pendu » et de raser le roncier. On retrouva sous l’épine rouge, le tronc du vieux pommier, la tombe d’Emile et les restes d’une femme. Le squelette portait au cou le collier d’or offert par Emile à Félicie pour leurs noces.

mardi 20 mai 2014

Pleut-tout-droit

Pendant longtemps on a pensé que ce garçon
n'aimait que les choses qui tombent
tout droit. Il ne semblait s'intéresser 
à rien d'autre.

On avait peur qu'il ne puisse ENTENDRE
que les choses qui tombent tout droit!

On l'observait qui se tenait dehors
sous la pluie. Plus tard, on raconte
qu'il mit une toute petite mare d'eau de pluie
dans l'oreille de sa femme
pendant qu'elle dormait. Et il se penchait dessus
pour l'écouter.

Ce qui le rendait le plus heureux, je m'en souviens, c'était de parler
de toutes les sortes de pluie.

Celle qui tombe des ailes des hérons
quand ils sortent du lac et s'envolent. Je sais bien
qu'il voulait aussi un peu de cette pluie de héron
pour l'oreille de sa femme!

Il se promenait au printemps pour regarder
les jeunes filles frotter de l'oignon sauvage sous leurs yeux
jusqu'à ce que les larmes leur viennent.
Il avait un nom pour cette pluie-là aussi.
Triste-pluie-d'oignon.

Cette pluie-là aussi tombait tout droit
de leur visage
et il l'avait remarqué.

Howard A. NORMAN, L'os à voeux

dimanche 18 mai 2014

La flûte et le bambou


Il y eut dans un pays lointain une famine telle que sept frères affamés eurent l’idée de tuer leur sœur pour la dévorer.  Ce qu’ils firent.
Ils se partagèrent équitablement les morceaux .  Dans la part du plus jeune il y avait le cœur et comme  il aimait beaucoup sa sœur il ne put se résoudre à le manger. Il l’enterra  et tout pleurant partit vers son destin.
Du temps passa et à la place où était  enterré le cœur de la jeune fille un très beau bambou sortit de terre.
Un musicien qui passait par là le voyant si beau et si vigoureux eut envie de s’en faire une flûte. Il prit sa hache mais au moment où il allait frapper , une voix lui cria : « Arrête, arrête ! ne coupe pas si haut ! Coupe plus bas ! »
Il porta sa hache près de la racine mais de nouveau la voix se fit entendre : « Pas si bas, pas si bas, coupe plus haut ! »
A trois reprises, le jeune homme porta sa hache sur le bambou et finalement, guidé par la voix, il fit tomber le bambou.
Il en fit une flûte au son magique : ce n’était pas la flûte qui chantait mais la jeune fille dont l’âme se confondait avec celle du bambou.
Un grand amour est né entre l’homme et sa flûte un amour si grand qu’une nuit la jeune fille st sortie de la flûte et depuis chaque nuit, la flûte devient femme. Au lever du soleil, l’amoureuse retourne dans son bambou, heureuse car jamais de nuit comme de jour, elle n’est séparée des lèvres de son bien-aimé…

Ah mais… et les frères assassins ? Ils sont tombés dans un précipice dont seul le plus jeune a pu sortir.

vendredi 16 mai 2014

Imaginons


Imaginons des fantômes, des dieux et des démons.
Imaginons des enfers et des paradis, des villes flottant dans les cieux et des villes englouties sous la mer.
Licornes et centaures, sorcières et magiciens, djinns et farfadets.
Anges et harpies, charmes et incantations, esprits élémentaires, familiers, démoniaques.
C’est facile à imaginer tout cela : depuis des millénaires les hommes l’imaginent.
Imaginez des astronefs et l’avenir.
C’est facile à imaginer : l’avenir approche vraiment, et il sera peuplé d’astronefs.
Y a-t-il quelque chose qui soit difficile à imaginer ?
Oui, bien sûr.
Imaginez un peu de matière, avec vous enfermé dedans, vous qui avez conscience d’exister, qui pensez et savez donc que vous existez, vous qui êtes capable de faire remuer la matière dans laquelle vous êtes, de la faire dormir et s’éveiller, de lui faire l’amour et monter les côtes.
Imaginez un univers – infini ou non, comme il vous plaira de vous le figurer – avec un milliard de milliards de milliards de soleils pour le constituer.
Imaginez une boule de boue qui tourne comme une folle autour d’un de ces soleils.
Imaginez-vous debout sur cette boule de boue, tournant avec elle, tournant dans le temps et l’espace vers une destination inconnue.
Imaginez-le.

Frédric BROWN
image Marc Chagall

jeudi 15 mai 2014

La Rose et le Maître du Jardin



Dans les jardins d’un roi d’Arménie, un rosier n’avait jamais fleuri.
Pourtant, les oracles avaient dit que sur ce rosier, peut-être, un jour, viendrait un rose qui donnerait au maître de jardin la jeunesse éternelle.
Pensez si le roi tenait à ce rosier auquel un jardinier particulier était affecté. Tous les matins, le roi venait examiner chaque branche, guettant entre les feuilles le moindre renflement qui serait une promesse de bouton et chaque matin, il était déçu. D’ailleurs, ce rosier était loin d’égaler la beauté des autres rosiers du jardin. Alors que chaque parterre croulait sous les fleurs, que les grimpants montaient à l’assaut des murs, des arbres et des treillis, que chaque arbuste étalait des corolles rivalisant de couleurs et de parfums, ce petit rosier, dans son coin, tendait des branches sèches, aux feuilles racornies, rabougries et naturellement sans le moindre soupçon de promesse de fleur. Et chaque année, à la fin de l’été, le roi mécontent, faisait exécuter le jardinier.
Douze ans se sont écoulés ; douze années sans la moindre rose. Au douzième automne, le douzième jardinier fut mis à mort et personne ne se présenta pour prendre sa place.
Un tout jeune homme enfin, demanda audience. Voyant ce garçon, presque un enfant encore,qui ne pouvait avoir aucune expérience, le roi pris de pitié, lui demanda s’il savait bien ce qu’il risquait.
-« Parfaitement, dit le garçon ! Ma vie pour celle de ce rosier.
Le jeune homme fut conduit près du rosier. Il le considéra longuement, commença par le débarrasser de ses branches morte, tailla les autres pour lui donner une jolie forme, gratta la terre à son pied et ôta toutes les herbes qui pouvaient le gêner. Tous les matins, il lui donnait un peu d’eau, délaçait les liserons qui grimpaient dans les feuilles ; il allait aux cuisines et dans les écuries, emplissant des seaux de cendres et de crottins pour le nourrir. Il lui parlait, lui chantait des airs gais. L’hiver venu, il l’entoura de paille pour qu’il n’ait pas froid. Et le rosier se laissait faire…
Au premier soleil, aux premiers jours tièdes, toutes les fleurs, toutes les roses du jardin du roi, étalaient leurs corolles, répandaient leurs parfums. Le jeune homme ne les regardait pas ; il n’avait d’yeux que pour son rosier qu’il aimait comme on aime un enfant, une fiancée. Mais le rosier restait triste et aucune promesse de fleur ne garnissait ses rameaux. Le jardinier en était consterné ; pas pour sa vie, il avait oublié ce qu’il risquait, mais par amour pour cet arbuste qu’il avait tant soigné et qui ne voulait pas guérir d’un mal qui visiblement le rongeait.
« Où as-tu mal ? lui dit-il un matin, en caressant doucement ses feuilles.
Alors, baissant les yeux, il vit sortir des racines, un gros ver, noir, horrible, dégoûtant ; il allait le ramasser pour le détruire, quand un oiseau, plus rapide, saisit le ver dans son bec, s’envola et disparait dans le bleu du ciel. Le jardinier, étonné, le chercha des yeux un moment, puis son regard revenant au rosier, il discerna sur une branche un léger renflement. De jour en jour, il devint évident qu’un bouton se formait et bientôt, par un beau matin  de juin, une rose étala le carmin de ses pétales. Fou de joie le garçon courut au palais et fit réveiller le roi.
-«  Sire, dit-il, quand il fut admis dans la chambre du monarque, Sire, vous êtes immortel !
Le roi fit poster des gardes près du rosier ; nul sinon son jardinier ne devait en approcher et jusqu’à sa mort, il avait ordre d’en prendre le plus grand soin.
Dix ans se sont passés, pendant dix ans les roses se sont renouvelées et cependant, le roi vieillissait. Le jardinier, lui, restait ferme et droit ; il jouissait d’une inaltérable santé alors que le roi déclinait. Vint le temps où il dut renoncer au jardin, puis garder la chambre, puis le fauteuil et enfin le lit dont il ne sortit plus. Le jardinier qui le soignait avec autant de dévotion qu’il avait soigné le rosier, était devenu son confident.
Quand vint le dernier soir, le roi déçu lui dit : « Tu vois, les légendes sont des mensonges, j’ai cru à la Rose d’Immortalité et cependant, je meurs ! »
« Non, sire, la légende a dit vrai, mais vous, vous êtes trompé ! Vous n’étiez pas le Maître du Jardin. Le Maître du jardin n’est pas celui qui le possède, mais celui qui l’aime et qui en prend soin. »
Le roi, qui avait enfin compris poussa un soupir qui fut le dernier. Et la jeunesse éternelle resta au jardinier puisque tout le monde le sait : « De mémoire de rose, on n’a jamais vu mourir un jardinier ! »



mercredi 14 mai 2014

Guenièvre


Qui est vraiment Guenièvre, l'infidèle et bréhaigne épouse du Roi Arthur?
Son nom en Breton est Gwenn: la Blanche et Nwyvar : la Fée. La Fée Blanche, la Dame Blanche, celle qui dans les légendes se montre quand un malheur va frapper une famille. C'est assez dire que, plus fatale encore que Morgane (dont certains textes disent qu'elle est la soeur), Guenièvre annonce dès son entrée dans le monde Arthurien, les désastres qui entraîneront sa chute.
Fatale, elle l'est aussi pour Lancelot. L'amour fou qu'il éprouve pour la Reine, l'épouse du Roi auquel il a juré fidélité, l'empêchera d'atteindre le Graal.
Amour qui le conduira au déshonneur quand, pour sauver Guenièvre de Méléagant (qui probablement était son amant), il n'hésitera qu'un instant avant de monter sur la Charette d'Infamie. Instant d'hésitation que l'ingrate aura l'audace de lui reprocher dès son retour à la cour d'Arthur...
Guenièvre ou la Femme Fatale!


jeudi 8 mai 2014

Florine et Rosario


                
Florine et Rosario (librement adapté d'un conte de Catherine Bernard (1663-1712)


1/La reine d’un de ces royaumes qu’on chercherait en vain sur les cartes, ne se consolait pas de la perte d’un époux tendrement aimé ; il avait été emporté très vite, aussi  n’avait-elle connu du mariage que le temps heureux de la lune de miel. Elle désirait pour la  fille unique qui lui était restée un bonheur semblable à celui qu’elle avait connu. Florine était ravissante et point sotte ; ce souhait d’un mère aimante devait, aurait du pouvoir se réaliser.
Hélas ! Une fée malencontreuse avait dès le berceau voué la princesse à « n’aimer que celui qu’elle ne pourrait voir et à se méfier de l’amant qu’elle aurait auprès d’elle. »
Quand Florine fut en âge de choisir un époux, le mauvais présage était plus ou moins oublié. La reine fit faire un portrait de la princesse et l’envoya à la cour des rois ses voisins ; puis elle invita tous les célibataires à de grandes fêtes. Pendant un mois, ce ne furent que bals, dîners, concerts, feux d’artifices et tournois. Tous les chevaliers rivalisèrent de prouesses pour les beaux yeux de Florine.
Un seul des princes du voisinage ne parut pas à ces fêtes. On lui avait pourtant envoyé comme aux autres, invitations et portrait. Seulement, le roi son père, avait connu deux unions malheureuses : la première à cause des infidélités d’une épouse dont seule la mort le délivra ; la seconde, parce que la nouvelle reine épouvantablement jalouse, le faisait surveiller jour et nuit et lui faisait des scènes effroyables. Soit par chance, soit pour d’autres raisons, elle aussi mourut jeune. Mais le roi, désormais persuadé que les femmes et le mariage étaient les ennemis du bonheur, résolut d’épargner ces chagrins à son fils unique.
Il le fit élever à l’écart, hors de la présence de toute femme ; des professeurs étaient chargés de l’instruire en évitant toutes matières où il était question de femmes et d’amour. Le jeune prince grandit ainsi, fort heureux, partageant son temps entre la philosophie, les mathématiques et les exercices physiques.
Et pourtant… les fées ou le hasard, allez savoir, placèrent sous ses pas, un jour qu’il se promenait dans les jardins, le portrait de Florine. Il n’avait jamais vu, soit vifs, soit en image, que des visages masculins. Il ignorait jusqu’à l’existence des femmes. Jugez de sa stupeur et de son ravissement quand il eut sous les yeux la plus belle jeune fille qui fut à des lieues à la ronde.
Il comprit alors qu’on lui avait caché bien des choses et voulant parfaire son éducation, il résolut de sortir de ce château qu’il envisageait désormais comme une prison. Il parvint à s’évader mais   parcourut bien peu de chemin avant de rencontrer la fée, soucieuse de veiller à l’accomplissement de son sortilège.
Pendant ce temps, Florine dansait à tous les bals, présidait tous les tournois, ne manquait aucune fête, les princes et les rois lui faisaient la cour, mais elle ne parvenait à en choisir aucun. Elle les trouvait tous en tout points parfaits et se disait : « Pourquoi celui-ci plutôt que celui-là ? ». Tous méritaient sa main, aucun ne méritait de souffrir. La reine voyant que d’autres unions se nouaient entre princes éconduits et demoiselles de la cour, mit fin aux festivités pendant qu’il restait encore quelques héritiers disponibles.  (1)



Florine, fatiguée de la cour et de ses contraintes, demanda la permission de se retirer dans une maison de campagne où elle avait un joli jardin. Elle avait toujours préféré ses massifs de fleurs et ses parterres de roses aux obligations d’une princesse héritière. La reine, pensant qu’un peu de solitude et d’ennui la ramèneraient à de meilleurs sentiments envers ses prétendants, la laissa partir.
A peine arrivée Florine fit le tour de son domaine et s’attarda dans la roseraie où elle aimait prendre soin de ses arbustes et aussi leur parler. Elle se penchait sur chaque rosier, lisant le nom  écrit au pied de chacun, la date où il avait été planté, les soins particuliers dont il avait besoin. L’un d’eux ne portait aucune indication ; elle ne se souvenait pas l’avoir jamais vu. Il était cependant plus vert et plus fleuri que les autres et bien qu’il n’y eût pas de vent, ses branches se ployaient, ses feuilles s’agitaient, ses fleurs frémissaient et embaumaient à son approche. Elle s’éloigna, revint, et chaque fois qu’elle approchait, le rosier s’agitait de plus belle.  Une des roses se tendit vers elle et elle la cueillit, mais se piqua si fort que la douleur l’empêcha de dormir. Elle pensa toute la nuit au rosier et se leva de bon matin pour l’aller revoir. L’arbuste se mit de nouveau à danser devant elle, à embaumer tant qu’elle oublia la piqûre et se pencha pour tenter de retrouver son nom dont elle ne pouvait se souvenir.  Une longue branche l’agrippa et s’entortilla si bien dans ses jupons qu’elle n’aurait pu s’en détacher sans déchirer ses dentelles.
« Mais vas-tu me lâcher ? » lui dit-elle gentiment. A sa grande surprise, le rosier soupira.
« C’est le vent, se dit-elle ; je parle à mes rosiers, c’est vrai, mais je ne les ai jamais entendu me répondre ! »
« Parce que je ne suis pas un rosier, princesse ! Je suis puni pour avoir voulu connaître ce que je devais ignorer. Seul un amour sincère pourrait me délivrer et je crains de devoir toujours rester dans cet état ! »
Florine qui jusque là, séduite par les grâces du rosier,  avait pris soin de lui plus que du reste du parterre, fut effrayée. Comment croire à ce sortilège ? Elle ne pourrait se confier à personne et si l’on rapportait la chose à sa mère, celle-ci l’obligerait à rentrer à la cour et elle devrait encore rencontrer différents prétendants dont elle n’avait que faire. Elle résolut de s’éloigner du rosier et de se consacrer au reste du jardin. Mais le rosier de loin la voyait et soupirait de plus belle .Florine l’entendait.  Elle s’aperçut un jour qu’il dépérissait. Elle le fit alors transporter dans une gloriette, recouverte de roses grimpantes et de clématites, où près d’une fontaine se trouvait un banc de marbre.  Elle vint là s’asseoir tous les jours et prit l’habitude d’écouter l’arbuste et de se confier à lui. Quand elle était sur le point de partir, il lui offrait les plus belle de ses roses et chaque soir, dans sa chambre un bouquet odorant l’aidait à s’endormir.
Florine, heureuse, ne voyait pas passer les jours.  A plusieurs reprises, elle avait reçu de sa mère des messages la priant de revenir à la cour. La princesse n’en avait tenu aucun compte. Ce fut un ordre, que la reine impatientée lui manda : Florine devait rentrer le jour même. Chagrinée, elle fit le tour de son jardin et s’assit longuement près du rosier à qui elle fit des adieux touchants. Elle versa même quelques larmes qui glissèrent sur les feuilles et jusque dans le cœur des roses. Un frémissement intense s’empara de l’arbuste qui disparut pour laisser agenouillé près d’elle, le plus charmant des princes.
Florine rougit, pâlit, frémit, se sentit faible et sur le point de perdre l’esprit ; mais son éducation était sans faille : elle parvint à se dominer et c’est d’un ton presque naturel qu’elle invita le prince à l’accompagner à la cour. Blog  08 09 09
La reine, bien heureuse de voir sa fille accompagnée d’un fiancé de son goût, ne prêta aucune attention à l’histoire du rosier. Il lui suffisait de savoir que le prince était de bonne naissance et l’unique héritier d’un royaume voisin. On les fiança.
Le prince qui avant d’être rosier avait toujours vécu dans la solitude eut un peu de mal à se plier aux usages d’une cour assez mondaine. Il lui arriva de regretter la tonnelle où chaque jour il avait Florine pour lui seul. Il avait hâte d’être enfin marié pour retourner avec sa nouvelle épouse dans la calme maison de campagne.
La princesse pour sa part, était tourmentée de scrupules. Elle pensait à la fée et au sortilège dont elle ne connaissait plus les termes exacts ; elle se souvenait juste qu’une menace planait sur cet amour.
« Au fait, se disait-elle, mon prince n’avait jamais vu de femme avant de m’aimer. Si par hasard une autre venait à le séduire, je ne pourrais le supporter. Il faut le mettre à l’épreuve. »
Elle fit venir sa mère et son futur époux pour les informer de son désir de retarder le mariage.
« Je veux, dit-elle au prince, m’assurer de votre fidélité. Partez courir le monde ; quand vous aurez bien voyagé, si vous m’aimez encore, alors je serai à vous pour toujours. »
En entendant ces mots, le prince crut mourir de chagrin ; il ne protesta pas,  mais tomba malade et c’est atteint d’une violente fièvre qu’il embarqua sur le navire qui devait l’emmener par le monde. Il ne savait pas jusqu’alors ce que signifiait l’absence ; ce fut pour lui la plus cruelle des tortures. Pour Florine aussi, à cette différence qu’elle-même avait choisi son mal.
Le navire voguait, la fièvre du prince augmentait ; il fallut aborder dans la première île qu’on aperçut, dans l’espoir d’y trouver un médecin qui le pourrait  soulager.
Il se trouva que cette île était enchantée. Sa reine en était La Jeunesse, une beauté adolescente qui cherchait un époux qui lui convint. Comme elle le souhaitait d’âge et de goûts assortis aux siens, elle n’en trouvait point. Sur cette île entièrement dédiée aux jeux, aux plaisirs et à la beauté, il n’y avait jamais eu de médecin, personne n’étant jamais malade, personne ne vieillissait.
On conduisit le malheureux prince au palais de La Jeunesse où la curiosité fut grande de voir un homme de cet âge et dans un tel état. Les habitants de l’île, elfes et nymphes aux allures d’adolescents, accoururent à lui,  lui offrant fleurs, fruits et friandises,  le poussant à se joindre à leurs ébats. Toute cette gaieté et l’air enchanté du domaine ne tardèrent pas à lui rendre la santé et le charme que la tristesse lui avait fait perdre. Dès qu’on le jugea présentable, on le conduisit au palais de la jeune reine. Le chemin qui y menait était bordé de toutes les fleurs du printemps : des lilas embaumaient, des pivoines semaient leurs pétales sous ses pas. Le trône était couvert de jasmin et la souveraine, d’une beauté adolescente, jouait avec des jeunes gens qui paraissaient comme elle n’avoir pas plus de quatorze ou quinze ans. On se jetait des fleurs, on lançait des balles et des volants ; le reine se leva pour jouer avec les autres ; ses longs cheveux se dénouèrent et le haut de sa robe glissa, laissant apercevoir un sein encore presque enfantin. Le prince Rosier en eut quelques distractions ; il pensa moins à Florine.
Il avait alors vingt-quatre ans ; dix de plus que n’en paraissait la reine qui se mit à penser que le mariage avec un homme mûr pouvait n’être pas une si mauvaise chose. Elle se mit en devoir de le séduire et fit taire quelques impertinentes demoiselles d’honneur qui demandaient au prince des nouvelles des siècles passés. Le prince tout d’abord ne sembla pas remarquer les attentions dont il était l’objet. Il n’avait pas l’usage des femmes et il aimait Florine. Mais la reine redoubla de séductions et lui promit avec le mariage, la jeunesse éternelle. Il commençait à se laisser séduire, l’image de sa fiancée devenait chaque jour plus lointaine. Blog 09 09 09
Florine et Rosario (fin)
De son côté, la princesse, à peine le prince Rosier fut-il hors de sa vue, se mit à souffrir horriblement de son absence. Elle tenta de se raisonner : elle avait voulu mettre son amour à l’épreuve, il fallait donc la subir. Les semaines passaient lui donnant de plus en plus de tourments. Elle se mit à craindre pour la vie de son fiancé ; la jalousie vint s’ajouter à l’inquiétude. Elle n’y tint plus et envoya à sa recherche avec un message d’amour et de regrets pour l’avoir éloigné et lui demandant de revenir au plus vite.
Il était temps ; le prince commençait à succomber aux charmes de la Jeunesse . Cependant, il avait tant vécu à l’écart du monde et de ses usages, qu’il se crut obligé d’être fidèle. Il eut de la peine cependant à quitter l’île enchantée et ne mit aucune précipitation à rejoindre sa première fiancée. Mais quand il lui revint que la Jeunesse, furieuse de le voir partir promettait à qui le lui livrerait mort ou vif, tous les avantages qu’elle lui avait offert, il fut guéri de cette amourette et s’en fut au plus vite retrouver sa fiancée.
La princesse toute heureuse de son retour, ne s’inquiéta pas de savoir s’il avait ou non été fidèle. On les maria. Puis, comme son père était mort, le prince devenu roi, dût rentrer dans ses terres où il emmena son épouse.
Ils furent quelques temps heureux, mais Florine eut le tort de lui faire raconter son séjour dans l’île et le roi le tort encore plus grand de lui avouer le penchant qu’il avait eu pour la reine de la Jeunesse. Elle lui fit une scène affreuse et lui interdit ses appartements. Et comme en dépit de ses demandes de pardon, elle persistait à le tenir à l’écart, il tenta de guérir sa tristesse auprès des dames de la cour. Florine l’apprit ; elle le fit surveiller. Elle n’ouvrait plus la bouche que pour lui faire des reproches.
Le roi, aussi peu fait pour être roi que pour être mari, supplia la fée de lui rendre son état de rosier. Ce qu ‘elle fit ; tout heureux, il redevint le plus vert et le plus odorant des arbustes.
Florine pour sa part ne pouvait plus supporter le parfum de ces fleurs qui lui donnaient le regret de son amour perdu.

mardi 6 mai 2014

L'âme des poètes

Ne rappelle pas encore ton voyageur
Bien qu'il soit tard.
C'est la première fois qu'il frappe
A la porte invisible
Reste tranquille, en entendant ces coups légers.
L'heure est lourde de destin.
A ces premiers coups frappés à la porte invisible
Le destin répond.
Quoiqu'il surgisse, image brillante, 
Voix, soupir, haleine parfumée,
La vie devra s'y soumettre
Jusqu'à la mort.

George-William RUSSEL
Hélène SCHJERFBECK - La Porte

dimanche 4 mai 2014

Le mois de mai

Les Romains ont donné à ce mois le nom de Maïa, la mère de Mercure; Charlemagne en avait fait le mois des prairies, et les chrétiens celui de la Vierge Marie. En son honneur, les jeunes filles attendaient un peu pour perdre leur jolie fleur et ne se mariaient qu'en juin.
Et d'ailleurs le "Calendrier des bons laboureurs" le disait bien: 'Si le commun peuple dit vrai, mauvaise femme s'épouse en mai."
Le beau temps revient , tout pousse et les jours allongent d'une heure et dix-huit minutes.






Image - Animaux paissant dans un pré- 
Le Rustican - Pietro de Crescenzi (vers 1460)

samedi 3 mai 2014

Mai







De pareil à moy point n’aura
En trestoute ceste assemblée,
Car qui bien nommer me saura,
Je suis le franc roy de l’année.
Je suis le may par qui parée
Est mainte belle damoiselle,
Et en mon temps fut approuvée
Des docteurs toute la querelle.

(Le Khalendrier des bergers)



Les Chouchous