Le Sopraniste

CHAPITRE I -      

Vous l’ignorez peut-être, mais dans le Thymerais, une improbable région  en forme de pomme de terre, située entre Beauce et Perche, qui caresse la Normandie et flirte avec l’Ile de France, le temps présente aussi peu de variations que le terrain d’accidents. Les hivers sont peu rigoureux et les étés le plus souvent mouillés, gris venteux et pour tout dire frisquets. On peut conclure que tout au long de l’année la température avoisine 16°, sous un ciel bas et venteux.
Les agriculteurs s’en plaignent : les blés sont couchés par l’orage, la moisson se fait mal… Mais il arrive que certains étés soient par exception superbes… Trop ! Un soleil implacable fait fondre le goudron et jaunir les pelouses. Les agriculteurs s’en plaignent : c’est la sécheresse ! les nappes phréatiques sont exsangues. Autrefois,  disent-ils…. Oui, mais autrefois on ne cultivait pas tant de céréales, pas de maïs qu’il faut arroser dès le printemps ; autrefois on avait des vergers de pommiers, des potagers, des chemins creux et des pâtures encloses de haies vives et les eaux de pluie s’écoulaient dans le lit des ruisseaux et pas dans des canalisations arbitrairement creusées. Aussi les nappes étaient pleines et le vent d’ouest freiné…
Cet été là justement, était un bel été… ou bien la sécheresse, selon les points de vue. Gabriel allait avoir douze ans et ses vacances étaient gâchées. Gâchées parce qu’à la rentrée, il devait changer d’école et Gabriel avait horreur des changements. Gâchées à cause de l’examen qu’il devait passer pour être admis sans redoubler dans cette école très chic et très snob qui ne l’inspirait pas. Un établissement religieux dont le niveau était réputé être bien supérieur à celui de l’école de son quartier. Encore une idée de sa mère. Pourquoi devait-il toujours faire mieux ? Etre le meilleur ? Pourquoi ne l’aimait-elle pas tel qu’il était ? Cet impératif d’avoir à toujours se surpasser le rendait par réaction indolent. Et puis les deux ou trois heures de devoirs et de révisions dont il devait amputer ses journées le minaient. Vacances sabotées avec pour perspective d’avoir , dans un mois à plonger dans l’inconnu, de ne pas retrouver ses copains, son quartier… Gabriel soupirait… discrètement, car officiellement, il était ravi de cette promotion ; il avait dû l’admettre. Sa mère en était enchantée, pourquoi ne le serait-il pas ?
On était au  mois d’Août ; la lumière dorée de fin d’après-midi jouait à travers la vigne qui recouvrait la tonnelle sous laquelle soupirait Gabriel…
Charlotte à côté de lui, triait des graines de pavot. Elle était là pour l’aider, au moins moralement. Charlotte était sa marraine, celle de son entourage dont il se sentait le plus proche. Il aimait la vie qu’elle avait choisie ; si seulement il avait pu rester avec elle, vivre comme elle à la campagne.
La grande table rectangulaire était jonchée de livres et de cahiers, sur lesquels se prélassait un énorme chat roux. De temps à autre, d’une patte indolente et sans conviction, il essayait d’attraper une mouche ou un rayon de soleil  puis retournait à ce rêve obsédant qui faisait frémir ses vibrisses. Sur l’herbe, à l’ombre d’un hortensia mauve, Thisbé dormait ; elle aussi rêvait son corps dodu de petit épagneul était agité de léger soubresauts elle gémissait et grognait en sourdine tandis que ses pattes amorçaient une sorte de galop ; à en juger par les ondulations de son panache  le rêve était heureux. Il allait donc falloir laisser aussi ces deux-là.
Gabriel séchait sur son devoir d’arithmétique ; il se trémoussait sur sa chaise, laissait tomber tantôt une gomme tantôt un crayon, ce qui lui permettait en les ramassant de se tourner assez pour glisser un coup d’œil nostalgique aux deux chevaux qui broutaient dans le pré d’à-côté ainsi qu’aux filets et aux deux selles posées sur des tréteaux de chaque côté des boxes.  Il ramassait l’objet tombé en poussant un soupir aussi discret pensait-il, que le regard furtif jeté à sa montre.
Le manège n’échappait pas à Charlotte, bien consciente des préoccupations de son filleul et qui se sentait mal dans le rôle de pion qui lui avait été attribué. Elle comprenait le point de vue du gamin, partageait celui de sa mère et ne parvenait pas à concilier les deux.
Elle venait justement vers eux, Florence ; bottée, gantée, prête à se mettre en selle. Gabriel eut une lueur d’espoir vite ternie : il n’avait pas terminé son devoir. Jamais sa mère ne l’autoriserait à monter à cheval tant que ce maudit problème ne serait pas résolu, et franchement, il ne voyait pas comment il allait y arriver. Plus il réfléchissait, moins il comprenait ; c’était une histoire de livraison de vaisselle cassée et de prix de revient dépourvue du moindre intérêt. Quel esprit retors s’amusait  à rédiger ces colles aux fins inapplicables dans la vie courante. Si au moins on lui demandait de calculer des rations d’avoine, de les convertir de litres en kilos… ça il savait le faire, ça lui arrivait tous les jours. On aurait pu aussi chercher à savoir combien de temps met une graine à pousser selon qu’elle a été plantée en lune montante ou en lune descendante… enfin des trucs utiles et qui valent bien un après-midi de réflexion.
Le regard implorant de Gabriel allait de Charlotte, le nez plongé dans ses semences à Florence qui tout en marchant inspectait sa tenue, soucieuse d’éliminer le moindre poil de chat égaré.

Amies de longue date, plus que sœurs, les deux femmes étaient aussi différentes que possible. Autant Florence, longue, mince, impeccable de la racine des ses cheveux châtains coupés selon les recommandations des ayatolesses de la mode, oui, autant elle était sophistiquée , autant Charlotte laissait s’épanouir sa nature ; ronde, blonde, hâlée au hasard de ses occupations et des vêtements requis par icelles, les cheveux mécontents d’être attachés, elle portait ce jour-là un vague caleçon d’un noir bleui par l’usage, poché aux fesses et aux genoux et une chemise blanche à plastron qui avait connus ses heures de gloire sous la veste d’un sous-préfet quelques décennies plus tôt , avant d’échouer dans une brocante. C’est de cette façon que Charlotte tentait de dissimuler les quelques kilos contre lesquels elle avait pour l’instant renoncé à lutter, mais dont elle avait un peu honte quand des amis parisiens venaient lui rendre visite ; tout particulièrement devant Florence qui trouvait de son devoir de l’exhorter à plus de rigueur et ceci pour le plus grand bien de son amie. Rigueur était un mot qui revenait souvent, il était le guide de tous les faits et gestes de la mère de Gabriel , lequel le redoutait entre tous, ce mot, surtout en cet instant.
Il hésitait sur la conduite à tenir : valait-il mieux paraître absorbé par ses devoirs et mériter par cette attitude une grâce maternelle, ou devait-il se lever d’un air naturel pour aller enfiler ses bottes en comptant sur un moment de distraction de l’auteure de ses jours ? Florence lui ôta toute hésitation, lui épargna toute surprise en se penchant sur son cahier :
-« Pas encore terminé ?....Pourtant, c’est pas bien compliqué ! Selon toi Charlotte, il est bouché ou feignant ? »
Charlotte n’a aucune envie de prendre parti, elle se concentre sur ses graines comme s’il était urgent de les compter. Gabriel, tout rouge, pour dissimuler les larmes qui se coincent à la racine de son nez le baisse sur ses bouquins. Pourtant marraine et filleul sont accoutumés à ce genre de sortie ; Florence est persuadée que la vexation est un stimulant. Charlotte a depuis longtemps compris que ce n’est pas ainsi qu’on fait avancer le garçon ; elle a bien souvent tenté de l’expliquer à son amie, puis elle a renoncé et tenté depuis par souci d'harmonie de ménager la chèvre et le chou.
S’appuyant sur son rôle de maîtresse de maison, Charlotte vint au secours de son filleul en montrant une autorité inhabituelle :
-« Va te changer, intima-t-elle à Gabriel ! Et dépêche-toi ! J’aimerais que vous partiez maintenant, sinon, on va encore dîner à des heures impossibles… 
-Mais je ne suis pas d’accord, s’insurgea Florence ! Il ne montera pas à cheval tant qu’il n’aura pas résolu son problème. »
Le regard accablé de Gabriel va de l’une à l’autre. Charlotte répond, péremptoire :
-«  Mais il va le résoudre ; pour l’instant, il a besoin de se détendre. Après un bon galop, il aura les idées plus claires… vous n’avez pas besoin d’aller loin, juste un petit canter autour du bois et vous rentrez ; ce ne sera pas bien long et comme ça, Gabriel, tu finiras tes devoirs avant de te coucher. »
Florence insiste :
-« Je ne trouve pas très rigoureux…
-Le manque de rigueur, coupe Charlotte, serait de ne pas sortir ces chevaux qui ont besoin d’être détendus. J’ai fait des confitures, le petit m’a aidée et du coup, ils ne sont pas sortis de la semaine, et moi non plus d’ailleurs. J’irais bien ce soir à sa place mais ne n’est pas lui qui va nous faire à dîner. Ce soir vous ne montez pas pour vous distraire, mais pour me rendre service ! Ca te va comme raison, Florence ? »
Médusée par l’énergie inattendue de sa nonchalante amie, Florence ne trouva rien à répondre sans pour autant se priver d’une mimique contrariée ; elle se tourna vers son fils en plein suspens :
-« Bon ! eh bien… qu’est-ce que tu attends ? Va mettre tes bottes, on n’a pas de temps à perdre ! »
Gabriel fila sans demander son reste.
-« Prends ton goûter dans la cuisine, au passage, lui lança Charlotte.. »
Gabriel en montant dans sa chambre était tiraillé par des pensées contradictoires : d’un côté cette chance inespérée de quitter un moment des problèmes aussi rébarbatifs que dépourvus d’intérêt, pour une ballade à cheval ; de l’autre, l’angoisse de passer plus d’une heure seul avec sa mère. Il redoutait un sermon sur la nécessité du travail, sur la rigueur dont on doit faire montre dans la vie « qui n’est pas si facile , tu verras, tu verras… »

Florence n'a jamais compris pourquoi son fils, doué sinon brillant dans la plupart des matières, frise l'idiotie dès lors qu'on lui parle chiffres, algèbre, théorèmes. Tout comme ses professeurs, elle attribue le fait à la paresse, voire à la mauvaise volonté. Gabriel en est navré! Il voudrait de tout son coeur faire plaisir à ses éducateurs, mais  il n'a aucun sens des mathématiques; une simple règle de trois lui semble parfaitement ésotérique, plus on lui explique, moins il comprend. Il voit bien qu'il énerve, qu'il fâche et ça le paralyse; il comprend encore moins. Sa mère, ses maîtres lui en veulent et il en est au désespoir.
En enfilant ses bottes, Gabriel soupire: cette promenade dont il a tant envie risque bien d'être gâchée. Parce qu'après le procès de ses résultats scolaires, viendront les phrases inévitables: "Tiens toi droit, efface les épaules, on croirait un bossu.  Et tes bottes! Tu as vu tes bottes? Tu aurais pu les cirer, tout de même...etc..etc.."
Et pourquoi cirer des bottes dont le destin est de piétiner le fumier? Et pourquoi se tenir à cheval comme un piquet alors que les Indiens.... Et les pensées de Gabriel s'envolent vers la Prairie... il galope seul sur les pistes de Monument Valley. Seul! Depuis que Charlotte l'y a autorisé, c'est sa manière à lui de comprendre la chevauchée. Seul, il peut aller à son rythme, galoper si le sol lui convient, sauter les fossés, descendre et escalader les talus, sortir des chemins balisés... il est un indien des plaines, un cavalier des steppes, un héros...
Oh, bien sur, les promenades avec Charlotte sont, ont toujours été passionnantes. Elle lui a montré les oiseaux, les écureuils, les renards, les chevreuils indifférents à leur présence masquée par l'odeur puissante du cheval; elle lui a montré les plantes dont elle connaît les noms et les propriétés. Avec elle, il s'est lié d'amitié avec la nature, il a appris à l'aimer , à vouloir la protéger. Il aime bien sûr monter avec Florence plus hardie que sa marraine; Florence qui ne redoute pas la vitesse, mais que les intempéries et accidents de terrain rebutent. Elle déteste qu'une branche la décoiffe, qu'un bourbier l'éclabousse. Gabriel admire sa mère; sa beauté l'émerveille, son élégance aussi, ses fréquentations. Elle a toujours au bon moment, la bonne tenue, la bonne attitude. Il aimerait lui aussi, être admiré et par elle de préférence. Mais il n'est pas à la hauteur... jamais...
Une botte coincée à mi-jambe, il se sent misérable... Que peut comprendre cet enfant d'à peine douze ans au caractère de Florence? Que peut-il savoir de ce qu'elle est vraiment, de ce qui l'a rendue telle qu'il la perçoit?

Chapitre 2-

Florence comme beaucoup de parisiennes avait vu le jour dans une ville de province. Sa mère y dirigeait un salon de coiffure et pas n’importe lequel. On y venait de tout le département et même de plus loin pour obtenir d’elle une coupe, un changement de couleur, un vrai conseil de la visagiste qu’elle était. Ce conseil toujours avisé était recherché autant que redouté car elle avait la dent aussi dure que la main adroite. Divorcée tôt, on avait oublié quel était son mari. Sans l’aimer ni la respecter, on l’estimait pour avoir mené tambour battant son commerce et l’éducation de ses deux filles. Féministe bien avant l’heure et sans le savoir, elle n’avait pas trouvé indispensable de se remarier. Oh ! elle n’ignorait pas qu’un homme, un homme officiel, garanti par la loi, aurait assis sa position en ville et fait taire quelques commérages. Mais elle ne craignait pas les ragots et ne voulait laisser personne diriger sa vie et lui dire ce qu’elle avait à faire. Un compagnon lui suffisait pour les brèves vacances qu’elle s’accordait, pour les dimanches et les soirées qu’elle ne consacrait pas à la gestion de ses affaires ou à l’éducation de ses filles. Et tout simplement, quand un amant se lassait de tenir si peu de place dans sa vie, elle en changeait.
Madame Joubert avait fait en sorte que, matériellement, ni elle ni ses filles ne manquent jamais de rien. Elles habitaient une jolie maison entourée d’un jardin, dans un quartier historique et résidentiel de la ville ; elles savaient s’habiller et plusieurs fois dans l’année « montaient » à Paris pour renouveler leur garde-robe. Les deux sœurs étaient pensionnaires de l’école la plus cotée de la région, probablement la plus chère aussi. Les filles de la grande bourgeoisie et de l’aristocratie locale y étaient leurs compagnes ; pourtant elles n’étaient pas et ne seraient jamais des leurs. Florence la première eût assez vite l’occasion de s’en rendre compte. Si Martine était neutre, voire effacée, sa sœur cadette ajoutait au mauvais goût d’être la simple fille d’une commerçante, celui d’être aussi jolie, distinguée, intelligente et d’une ardeur au travail héritée de sa mère. L’internat et quelques suppléments payés avec exactitude, imposait à la congrégation qui dirigeait l’école d’admettre dans ses classes des éléments aussi plébéiens que les demoiselles Joubert. Ces nonnes charitables déploraient avec les membres de quelques aristocratiques familles désargentées, le laxisme des temps modernes qui leur permettait de se frotter à la meilleure société. Il est vrai que madame Joubert avait acquis du bien ; assistée d’un conseiller, elle le gérait avec astuce et ses filles disposaient de plus d’argent de poche que la plupart de leurs camarades.

Généreuse, naïve Florence qui aimait à partager cette aisance avec ses copines qui ne lui en savaient nul gré, bien au contraire. Sa nature amicale la rendait imperméable à l’envie, à la jalousie, que sa gentillesse provoquait. On lui rendait ses largesses en invitations dont le véritable objectif était de lui montrer ce qu’était le « vrai monde » ; de lui faire sentir aussi la distance qui la séparait de ces jeunes filles nées au bon endroit. Peine perdue ! Florence adolescente était dépourvue de snobisme, travers dont elle se délivra par la suite.
Elle trouvait les demeures de ces vieilles familles plutôt délabrées et le genre de vie qu’on y menait, inconfortable, à la limite de l’indigence ne lui faisait nulle envie. Car on ne se mettait guère en frais pour cette jeune fille dont on pensait n’avoir rien à attendre, ce qui se traduisit par des :
-« Nous ne changeons rien pour vous, n’est-ce pas Florence ? Vous êtes presque de la famille,  après tout. »
Presque ! Florence était heureuse de se sentir accueillie dans une vraie famille, unie, avec un père, une mère, des frères, des sœurs, parfois des grands parents, des oncles et des tantes, toutes choses inconnues dans la celllule matriarcale où régnait sa mère ; elle ne percevait pas le mépris inclus dans ce « presque ». Alors elle acceptait sans se plaindre les chambres glaciales, les salles de bain vétustes et les repas frugaux. Gaffe supplémentaire, Florence ne venait jamais « les mains vides » ? Chez elle, cela ne sa faisait pas. Et comme elle ajustait sa générosité à la gêne supposée de ses hôtes, ses cadeaux étaient jugés trop somptueux. On secouait la tête d’un air indulgent :
« Elle est gentille bien sûr, mais elle sera toujours une parvenue ! »
Ses amies avaient des frères, bien entendu ! Que Florence rencontrait pendant ces week-ends. Eux ne songeaient pas à la critiquer, bien au contraire. Ils avaient sur cette jolie fille un point de vue bien différent de celui du reste de leurs familles. Certains étaient carrément amoureux d’elle ou croyaient l’être. Curieusement, les mères voyaient ces flirts d’un œil amusé. La jolie, la cultivée, la discrète Florence était tout à fait la compagne agréable et décorative dont avaient besoin ces jeunes gens avant leur mariage… avec une jeune fille de leur monde. Et Florence ? Mais ces filles-là ne se marient pas, voyons ! Elle fera comme sa mère, qui n’est pas à plaindre, après tout !....praniste


Une fois, deux fois, trois fois… chaque fois… Florence était trop fine pour ne pas finir par comprendre que la famille s’ouvrait pour elle à la condition qu’elle ne cherche pas trop à y entrer. Dès qu’une amourette durait un peu, des complications surgissaient et le garçon trop jeune ou trop lâche pour résister se laissait éloigner pour une raison ou une autre : stage à l’étranger, université dans une autre ville et puis bien évidemment le service militaire. L’amoureux mis à l’abri, les invitations se raréfiaient et les sœurs avaient soudain tant d’occupations qu’il ne leur restait plus de temps à passer décidément encombrante : « je regrette tellement, ma chérie, mais tu comprends… »
Florence comprenait, et les blessures se succédaient… d’amour-propre surtout, car Dieu merci, elle n’avait éprouvé jusque là aucun sentiment profond. Mais de plus en plus, elle se repliait sur elle-même, n’imaginant confier se déboires ni à sa sœur aux lunettes rivées sur ses polycopiés et qui n’avait pas de temps à perdre en écoutant des futilités, ni à sa mère, si forte, si réaliste qui l’aurait secouée au lieu de compatir. Elle les connaissait bien pourtant, les amies de sa fille et plus encore leurs mères qui fréquentaient son salon. Elle ne se faisait aucune illusion sur ce que Florence pouvait en attendre, mais elle lui laissait faire sa propre expérience, la jugeant trop naïve et désirant la voir se blinder un peu.
Elle savait que pour entrer dans ces familles, quand on n’est pas née dans l’une d’elles, il fallait être riche ; vraiment riche ! Leur confortable aisance ne suffirait jamais à effacer leur statut de commerçantes. D’ailleurs, elle trouvait cela sans importance. Epouser un homme du monde, un aristocrate désargenté, chargé de terres à exploiter et de demeures à entretenir, ne semblait pas un avenir enviable à cette femme de bon sens. Florence était destinée à lui succéder et n’avait pour cela nul besoin d’un époux. Sa fille ferait comme elle et si elle voulait un enfant… ma foi, il ne manquait pas de beaux garçons sur la terre.
Le jeune fille essuya ses yeux, moucha son nez et passa son bac. Après quelques années passées dans une école commerciale, elle fut expédiée à Paris. Elle y fit différents stages chez des fournisseurs et des grands noms de la coiffure.
 

L’anonymat de la capitale et l’ambiance à la fois luxueuse et bohême de ce nouveau milieu plurent à Florence. Là, on l’appréciait pour ce qu’elle était ; elle pouvait à loisir être belle, élégante et généreuse sans qu’on lui en fasse grief. La rivalité avec les autres filles était en général source d’émulation plus que d’acrimonie ; et puis avec beaucoup d’illusions, elle avait perdu beaucoup de sensibilité. Il lui vint l’envie de s’installer à Paris. Sa mère furieuse, lui coupa les vivres .Pour gagner sa vie, elle se fit mannequin. C’est en posant pour un hebdomadaire qu’elle fit la connaissance de Charlotte, qui était photographe.
 En dépit de leurs caractères différents, la sympathie grandit entre elles au point de devenir une solide amitié. Quand Gabriel vint au monde, Florence n’avait plus rien de la jeune fille amicale et un peu naïve qui avait quitté sa province. Charlotte fut la marraine du bébé et les circonstances firent en sorte qu’elle devint beaucoup plus. Cette familiarité lui avait permis de voir s’installer l’incompréhension entre la mère et le fils. Elle cherchait à y remédier sans trop savoir comment s’y prendre.
Ce jour-là, réunies sous la tonnelle, les deux amies regardaient s’éloigner le garçon.
-« Bon sang, qu’il est grand ! … On dirait… »
Charlotte sur un regard incisif de Florence changea la fin de sa phrase :
-« Hmmm… on dirait.. qu’il a encore grandi, tu ne trouves pas ?-
- Oui, autant que sa paresse ! Il faudrait bien qu’il se décide à travailler pour de bon.
-Oh, c’est juste les maths… son point faible. Pour le reste, il est bon..
-C’est bien ce que je dis ! il étudie ce qui lui plaît et se fiche pas mal du reste.
-Non, je ne pense pas ; il a du mal avec les chiffres. Et puis tu es dure avec lui, du coup, il te craint et ça le bloque…
-Tu parles ! Lui ! Bloqué ?... Il faut le secouer, oui !
-Ecoute, Florence, tu t’y prends mal avec lui. Ce n’est pas parce qu’il a maintenant presque une tête de plus que toi qu’il faut le traiter en adulte : il n’a que douze ans !
-Moi, à douze ans…


Charlotte fait un signe à Florence qui se tait ; les deux femmes s’absorbent dans la contemplation d’un rouge-gorge effronté venu picorer au bout de la table, presque entre les pattes du chat qui pour toute réaction se contente d’un frémissement de moustache. Elles suivent des yeux l’oiseau qui, soudain conscient de son audace, s’envole et va se percher sur une branche du noisetier voisin.


-« Tu crois qu’il va aimer cette pension, reprend Charlotte ?
-Ca , ça m’est complétement égal ! Il va être obligé de travailler et c’est ça l’important… et tu sais, il y a pire que Saint André des Bois. Tu n’imagines pas l’endroit ! Une propriété avec des bâtiments anciens complètement rénové, dans un grand parc… D’ailleurs, il était emballé quand nous sommes revenus de son inscription.
Florence ignore la moue dubitative de son amie qui continue :
-« Le niveau est élevé, il va avoir du mal à suivre. Il aurait peut-être fallu attendre un an de plus ? »
-Il faudrait savoir ce que tu veux ! C’est toi-même qui a insisté : tu as dit, avec juste raison je dois le reconnaître qu’il était grand temps de le changer d’environnement.
« Ca, ce n’est pas faux !... »
Charlotte soupire…
L’environnement de Gabriel, c’est celui de sa mère…. Sa mère : l’assistante, la muse , le bras droit d’un « grand » couturier : Sandy Tso. Florence et lui travaillent ensemble depuis… oh ! depuis qu’ils avaient fait connaissance, l’un comme l’autre découvrant Paris. C’est ensemble qu’ils ont crée la marque avec l’aide de Louis Lherbier, le compagnon de Sandy, mais aussi le financier de l’entreprise.A la naissance de Gabriel, Louis a voulu être son parrain. Partenaires, amis, Florence et les deux hommes formaient autour de l’enfant, une sorte de famille. Sa famille de Paris. Ils y vivaient ensemble dans un hôtel particulier du Marais dont la plus grande partie était occupée par les salons et les ateliers. Louis et Sandy Habitaient l’étage ; Florence avait récupéré les combles. L’endroit devenu confortable, elle fait venir son fils,  qui jusque là grandissait dans le Perche auprès de Charlotte. Florence voulait tout ! une carrière et réussir l’éducation de Gabriel. Pas question pour elle de faire moins bien que sa mère qui n’aurait jamais admis , même dans les moments les plus difficiles de se séparer de ses filles.


Gabriel avait été inscrit dans une école du quartier où il avait eu tout loisir au début, de regretter sa campagne, son instituteur, le catéchisme et la chorale dirigée plutôt mal que bien par le curé assisté d’une harmoniste dont la bonne volonté dépassait de beaucoup le talent. Puis il s’était fait des copains ; dans sa classe un peu, mais beaucoup plus sur le trajet qui le menait de l’école à chez lui. C’était un enfant aimable ; il avait une « bonne bouille », alors les commerçants chez qui il faisait les commissions aimaient à discuter avec lui. Ils lui faisaient des petits cadeaux, lui donnaient des friandises pour son « quatre heures. Et puis sur sa route se trouvaient aussi  quelques brocanteurs dont l’antre le fascinait. Il passait chez beaucoup de son temps libre, tripotant des objets poussiéreux, apprenant à recoller, à cirer, à offrir une nouvelle jeunesse à ces naufragés d’ouragans familiaux. Il était heureux… mais il grandissait ; il avait à peine douze ans et déjà une stature d’adolescent.
Louis et Sandy, s’ils formaient autant que faire se peut un ménage exemplaire, avaient tout de même un entourage particulier dont Florence et Charlotte surtout redoutaient l’influence : des hommes jeunes, élégants, cultivés, par la force des choses privés d’enfants qui avaient tous un potentiel affectif à distribuer qu’ils offraient généreusement à Gabriel. Ils jouaient à la poupée et tant qu’il en eût l’âge et l’apparence, tout le monde trouvait la chose charmante. Puis un jour, Florence fut bien obligée de constater que son fils devenait trop grand pour de prêter à des jeux encore innocents, mais qui pourraient bien ne pas le rester. Louis trouvait aussi que continuer serait jouer avec le feu. Cet homme secret, avare de confidences, avoua qu’en dépit de l’amour qu’il portait à Sandy, la stérilité inévitable de leur couple lui pesait. Heureusement, ils avaient Gabriel, mais justement, à défauts d’enfants bien à lui, Louis désirait des petits enfants. C’est pourquoi il fallait éloigner Gabriel, mais sans le blesser. Charlotte proposa de reprendre son filleul ; il reprendrait ses habitudes. Le ramassage scolaire était bien organisé, il pourrait aller au collège du chef lieu de canton et plus tard au lycée, à Chartres. Plusieurs enfants de voisins faisaient chaque jour le trajet. Florence viendrait tous les week-end comme elle le faisait déjà… mais Florence, pour des raisons bien à elle et qu’elle était bien incapable de formuler n’était pas emballée par ce projet pourtant raisonnable. Gabriel en revanche, enchanté de retrouver sa campagne agissait comme si tout était décidé. Il dût déchanter.
Louis qui prenait au sérieux le rôle de parrain de cet enfant sans père lui avait trouvé une pension, une des meilleures : Saint André des Bois, un internat dirigé par des jésuites, très chic, très cher. Florence en prenant connaissance des tarifs s’était affolée : elle n’avait pas les moyens de payer ce genre d’études. Louis les avait, lui. Il ne voulut entendre aucun argument contrariant son projet et pour mettre Florence à l’aise, lui présenta la chose comme une augmentation sur laquelle ni la comptabilité ni le percepteur n’aurait de regard..
C’étaient là toutes les raisons pour lesquelles Gabriel devait travailler pendant ses vacanceDistraitement, Charlotte tournait les pages d’un des magazines que Florence avait apportés ; ces images, ces préoccupations lui semblaient venir d’une autre planète, d’un monde dans lequel elle avait vécu et qui à présent lui semblait d’une grande absurdité. Pourtant là, elle s’attardait sur un article…
Florence cherchait à retrouver l’idée interrompue par la prestation du rouge-gorge. Elle avait dit douze ans, mais à quel sujet. Ah, oui !
-« Pourquoi attendre ? Douze ans, c’est un bon âge pour quitter mes jupes… ou les tiennes. D’ailleurs, Louis…
-Louis est admirable, coupe Charlotte acerbe, il se conduit comme un père… et à propos de père, tu as lu cet article ? »
Elle passe à Florence l’hebdomadaire ouvert.
-« Non, qu’est-ce que c’est ?
-C’est Jeff qui l’a signé…. Je me demande pourquoi il n’a jamais cherché à voir Gabriel ? Tu devrais peut-être…
-Laisse Jeff où il est , Charlotte, tu me feras plaisir.-
-Mis il faudra bien que ce gosse sache un jour ou l’autre qui est son père !
-Personne n’est pressé.
-Je ne te comprends pas ! … Non, tais-toi, écoute un peu ce que j’ai à te dire : tu as un fils, presque un adolescent, il est beau, il sera séduisant ; il grandit entre sa mère et un ménage d’hommes qui n’ont pour amis que d’autres homos… Tais-toi ! Je ne dis rien de choquant, c’est la vérité. Tu n’as pas d’amant… si par hasard cela t’arrive, tu le caches comme un chat ses crottes. Tu as tes raisons, ce ne sont pas mes oignons… Et puis soudain tu réalises, parce qu’on t’y pousse un peu, avoue-le, que cette amabiance n’est pas précisément celle qui convient à l’éducation d’un jeune garçon. Alors et tu as parfaitement raison, tu souhaites que Gabriel rencontre d’autres gens, des hommes surtout, plus… comment dire ? conformes, voilà… c’est çà, plus conformes. Tu voudrais que ton fils se fasse une idée plus juste de la vie et quand je te suggère de lui faire connaître son père, tu fais un blocage. Florence, crois-moi, ça ne tient pas debout. Tu n’es pas raisonnable. 
-Il ne s’est jamais rien passé de raisonnable entre Jeffe et moi…
Un ange passe. Charlotte se voudrait diplomate ; elle sait que Florence se braque facilement, Florence qui reprend, un rien sournoise :
-« Tu as des nouvelles de Pierre ?
-Pas de récentes, il doit venir en septembre… en principe.
-Vous faites un drôle de couple !
-Possible, mais ça fonctionne ;
-Forcément ! Vous n’avez pas trop d’occasions de vous contrarier ; depuis quinze ans que vous êtes mariés, je me demande si vous avez vécu en tout une année ensemble. »
Charlotte rit :
-« C’est ma foi vrai ! Ce serait marrant de faire le décompte.
-Et ça te fait rire ?
-Il n’y a pas de quoi pleurer. La situation n’et pas follement romantique, mais Pierre est le meilleur ami que je puisse avoir. Je peux compter sur lui quoi qu’il advienne et lui aussi peut compter sur moi…j’espère qu’il le sait… Oh, mais … voilà un cow-boy ! »
Gabriel venait de reparaître, orné de tout ce qu’il avait pu ajouter de western à sa tenue, sans pousser Florence à le lui faire ôter. La chienne qui depuis son départ n’avait pas quitté des yeux la porte par où il avait disparu, lui fit fête comme s’il était parti depuis un mois. Il la prit contre lui et se laissa embrasser sous l’œil critique de sa mère. Le bolo-tie, les antiags plus le baiser de la chienne, c’était beaucoup pour elle dont la conversation récente ne venait pas d’arranger l’humeur. Elle se leva, se dirigea vers l’enclos des chevaux, et sans se retourner lança :
-« Ca doit être du propre, quand je ne suis pas là ! »
Charlotte se garda d’intervenir ; elle connaissait la passion de son filleul pour les Etats-Unis.s….western dream 
Sandy, que tout le monde croyait espagnol avait révélé à Gabriel l’existence des Amérindiens, des vastes plaines et des chevauchées sans fin. Les parents du couturier étaient d’authentiques Navajos ; né et élevé en France, il avait la nostalgie du pays de ses ancêtres, où il se rendait souvent et qu’il racontait à l’enfant pendant des soirées entières. Et le gamin rêvait à la terre rouge des canyons, aux mesas, à l’imprévisible verdure de vergers plantés de pêchers ; des paysages qu’il n’avait jamais vus mais qui pourtant lui semblaient familiers. Un jour, il le savait, Sandy l’y emmènerait. En attendant, de chaque voyage, le couturier lui rapportait soit des bottes incrustées de reptile, des ceintures à la boucle ornée de turquoises ou bien encore un feutre noir ceinturé de conchas d’argent. Ces cadeaux et l’usage immodéré qu’en faisait son fils rendaient Florence perplexe. Ils venaient de Sandy dont elle n’aurait pas une minute songé à contester un goût reconnu par la presse parisienne et internationale. Mais son souci de bienséance lui conseillait de ne monter à cheval que dans la tenue reconnue comme convenable en France et dans un certain milieu. Mais… après tout… le Perche n’est pas le Bois de Boulogne !
Gabriel avait rejoint sa mère près des boxes. Pendant ce temps, Charlotte consolait tout en la tenant fermement la douloureuse Thisbé dont le rêve aurait été de partir avec son maître et de courir entre les deux chevaux. Hélas, ni elle ni eux n’avaient jamais été assez raisonnables pour cela. On fait rarement ce qu’on veut…..

CHAPITRE 2-
 En septembre, par une de ces journées dorées qui, midi passé, font croire encore à l’été, Gabriel fit sa rentrée à Saint André des Bois. Comme il avait regretté sa campagne, il soupirait aujourd’hui en songeant à son quartier, à ses tournées chez les brocanteurs, à ses stations chez les commerçants, et puis, il avait dû confier Thisbé à Charlotte.
Elle, ne serait pas malheureuse, mais lui n’était jamais resté une semaine sans elle ; il se tourmentait. Il la voyait au mieux se laissant dépérir et au pire écrasée sous les roues d’une voiture. L’une comme l’autre éventualités hautement improbables car Thisbé adorait Charlotte et plus encore la vie qu’elle lui faisait mener : soupes mijotées (Charlotte avait les conserves en horreur), longues promenades en forêt et siestes sur lits divans ou fauteuils sans interdits ni restrictions. Quand aux voitures, mise à part celle du facteur, il n’en passait parfois pas une seule de la journée.
A ces menus tracas près, Gabriel était bien décidé à s’adapter au plus vite à sa nouvelle vie. S’il avait eu du mal à accepter l’idée d’un bouleversement de plus, maintenant que la coupure était effective, sa curiosité naturelle l’emportait sur son horreur des changements. Il appréciait d’avance le parc prolongé par les bois de Meudon, qui entourait le bâtiment principal, sorte de gentilhommière de style Viollet-le-Duc. Il considérait d’une œil critique, tout en leur concédant une utilité indiscutable, les installations modernes disséminées dans la propriété ; outre des bâtiments à usage scolaire, il y avait une piscine, un gymnase, des courts de tennis,  un manège couvert attenant à une carrière et bien entendu les écuries plus ou moins masquées par des buissons. Louis lui avait offert des cours d’équitation que Florence par discrétion avait refusé et pour une fois le fils était d’accord avec sa mère. Il préférait les chevaux de Charlotte dont il disposait chaque week-end. Certes, il aurait pu se perfectionner, apprendre le dressage, le saut d’obstacle, mais la compétition qu’impliquait l’une ou l’autre discipline le rebutait. Non, vraiment sans regret ! Ce qu’il préférait chez les chevaux, c’est les soins qu’il leur donnait, la chaude odeur de leur peau, mariée à celle de la paille et du crottin frais… Comme il aurait aimé être le fils d’un éleveur…  

Les premiers jours furent pour Gabriel pleins de nouveautés. Il n’avait jamais été pensionnaire, il ne se souvenait pas même d’avoir déjeuné dans une cantine scolaire. Il dût s’habituer aux dortoirs. Le sien était une grande salle mal éclairée par d’étroites fenêtres placées si haut qu’on ne pouvait voir l’extérieur ; cette pièce était divisée en autant d’unités qu’il y avait de lits, chaque cellule n’était isolée de sa voisine que par une tenture coulissante accrochée à des tringles qui s’entrecroisaient sous le plafond. Ces rideaux étaient blancs, blancs les draps et blanche la peinture qui recouvrait le mobilier de fer : le lit étroit, une chaise et une table de nuit haute sur pattes, munie d’un seule tiroir et d’une seule porte carrée. Seule note de « couleur » dans tout ce blanc : les couvertures grises à bandes noires. Dans le couloir communiquant avec les lavabos, une série de placards métalliques portait sur les cadenas le nom de chaque élève. C’est là que les pensionnaires devaient serrer leurs bagages et objets personnels. Gabriel un peu dérouté par l’aspect spartiate des lieux, se réconforta devant la modernité de la salle de douches. Le sanitaire venait d’être refait et comme l’installation devait durer longtemps, les religieux n’avaient pas lésiné. Les anciens élèves ne se lassaient pas de commenter ce confort nouveau et inespéré.
Les réfectoires, en revanche, n’avaient pas encore fait leur temps ; tout ce qu’on pouvait en dire de positif est qu’ils étaient propres. De même pour la nourriture qu’on y servait : elle était suffisante… point ! Gabriel habitué au confort, au raffinement même, à une certaine diététique observée par sa mère et à l’authenticité des aliments chez Charlotte, considérait ce nouvel univers en touriste de passage. Les remarques désobligeantes sur la cuisine ou le confort de la pension l’étonnaient d’autant plus qu’il les trouvait inutiles : on n’allait pas repeindre le réfectoire ni changer les menus pour les satisfaire, alors, à quoi bon ? Le garçon, avec un stoïcisme qui d’emblée le rendit suspect aux yeux des autres pensionnaires, sans commentaires, faisait ce qu’on lui disait, mangeait ce qu’on lui donnait. 



Il cherchait parmi les autres pensionnaires avec qui se lier ; l’amitié, l’affection lui important plus que ce relatif inconfort. Déjà des groupes se formaient et Gabriel n’en faisait pas partie. Au contraire, on parlait de lui et puisqu’il dépassait les autres d’une bonne tête, on décida qu’il était plus âgé et donc, « en retard ». Quelques moqueries bien pointues sur son niveau mental lui parvinrent. Il aurait dû immédiatement prendre à partie les auteurs de ces fines plaisanteries, les remettre à leur place ou provoquer une de ces superbes bagarres suivie d’une punition à l’issue de laquelle provocateurs et provoqués se réconcilient sur le dos du surveillant. C’est ainsi que l’on se fait des amis ; mais il n’en eût pas l’idée.
En classe, il réalisa que, comme d’habitude, il serait brillant en Français, en histoire, en langues, bref dans presque toutes les matières et que, comme d’habitude, il ne comprendrait rien aux mathématiques qui feraient baisser sa moyenne, et en conséquence avant la fin du premier trimestre, ils serait, comme d’habitude, traité de fumiste. Il eut un moment de découragement, puis en prit son parti ; près tout, qu’y pouvait-il ?
Le premier jour, chaque élève reçut des formulaires d’inscription à différentes activités à pratiquer pendant le temps libre, sans doute afin qu’il ne le demeurât pas. Pourquoi choisit-il la chorale, lui qui n’avait jamais fait de musique ? Sans doute à cause d’un souvenir heureux : quand il vivait à la campagne, le curé avait choisi parmi les enfants du catéchisme, ceux qui avaient une jolie voix pour chanter à l’office du dimanche. Gabriel avait aimé se trouver dans le chœur, dominant l’assemblée ; il aimait aussi l’odeur des cierges et de l’encens et la voix un peu fausse de l’harmonium qui les accompagnait. Il pensait en s’inscrivant à la chorale, retrouver ce bonheur des dimanches matin. Et puis la musique, il l’avait remarqué, faisait partie des activités pour lesquelles il n’y avait aucun supplément à payer. Il avait compris depuis longtemps qu’en dépit d’un certain luxe auquel elle tenait pour eux deux, Florence n’était pas riche. Certes Sandy et Louis aimaient à le gâter, mais la mère et le fils dans lerus dissemblance avaient un point commun : la fierté. Trop de cadeaux les gênaient. Le chant avait de plus l’avantage de n’exiger aucun instrument encombrant ou coûteux dont l’acquisition serait source de conflits.




Le responsable de la musique pour tout l’internat n’avait rien de commun avec le débonnaire curé du Coudray. On l’appelait frère Anselme. Austère était le mot qui pouvait le mieux le qualifier : long, sec, un visage maigre aux traits aigus tirés vers le bas en une moue éternellement réprobatrice, la chevelure gris fer coupée ras, l’habit religieux accentuait encore son côté sombre. Ses yeux étaient noirs, son regard glaçait. Il n’avait rien d’un pédagogue et c’est en professionnel doublé d’un esthète exigeant qu’il dirigeait ses élèves. Ses connaissances musicales étaient profondes et portaient sur la technique autant que sur l’histoire ; en particulier l’histoire du chant et de l’opéra qui le passionnait.
Gabriel de son côté, envisageait la musique comme un passe-temps agréable. Il n’avait jamais songé à jouer d’aucun instrument. Il savait sa voix juste puisqu’on le faisait chanter seul à l’église, mais personne ne l’avait jamais trouvée exceptionnelle. Il avait entendu dire que ce frère Anselme était un cousin de Louis et il pensait que c’était une des raisons qui l’avait conduit dans cette pension plutôt que dans une autre. Il s’était alors imaginé trouver là une bouffée de chaleur familiale, mais l’allure générale de son maître de chant lui montra son erreur. Après une audition préalable, frère Anselme trouva à son nouvel élève une voix agréable sans plus et des connaissances musicales à peu près nulles. Avec une indifférence teintée de mépris, il le poussa dans le troupeau de gamins qui n’étaient pour lui qu’une matière dont il extrayait souvent à grand peine, messes cantates et oratorios. Il évalua non sans circonspection sa nouvelle recrue : un échalas de douze ans dont la tête dans les rangs, dominait de sa hauteur les autres sopranis.
Anselme en entrant dans les ordres, avait dû renoncer au monde et à ses vanités, mais il semblait bien que ce renoncement ne s’étendit pas à sa formation. En dépit de sa froideur, de la rigueur avec laquelle il les traitait il avait réussi à communiquer à ses élèves sa passion pour le chant baroque. Cette passion et le soutien qu’il avait pu obtenir de ses supérieurs avaient permis à la Maîtrise de Saint André d’acquérir au fil du temps une certaine notoriété. On les demandait souvent pour des cérémonies religieuses, il leur était même arrivé, rarement, de se produire en concert. Frère Anselme était à l’affût de la moindre coupure de presse les concernant ; il les collectionnait dans un dossier que des professionnels des relations publiques lui auraient envié. Les murs de la salle où ils répétaient était tapissés de photos le représentant, lui, ses chanteurs et ses musiciens en compagnie de personnages connus ou jouant dans des salles prestigieuses. Il les regardait avec fierté, tout en les considérant comme un début ; il pensait pouvoir faire mieux. Pas pour son prestige personnel , car il se croyait humble, mais pour la plus grande gloire de Saint André des Bois. Aussi recherchait-il toujours des voix exceptionnelles, et si Gabriel n’avait été le filleul de Louis Landroff dont on savait le lien avec un couturier connu, il n’aurait certainement pas été une recrue correspondant à ses exigences. Mais il voyait en ce garçon le début d’un lien avec un monde où il désirait entrer.Afficher l'image en taille réelle













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Amis conteuses et conteurs, vous allez sans doute me dire que j'enfonce une porte ouverte, mais bon, pour moi c'était nouveau. J...