dimanche 10 janvier 2016

Janus


A
u temps où hommes et dieux vivaient sur terre en bonne intelligence, naquit en Thessalie, berceau des arts magiques et des incantations, Janus fils d’Apollon, lui-même fils d’une louve.
Il grandit avec les bergers qui gardaient les troupeaux de son père, sous le regard des dieux hésitant encore à décider si Janus serait simple mortel ou bien l’un des leurs. Au gré de leur humeur facétieuse, ils le dotèrent de nombreux pouvoirs, lui suggérant les inventions dont il devait par la suite doter ses contemporains. C’est ainsi qu’un jour, ayant eu l’envie de se promener sur l’eau, il inventa les navires et l’art de s’en servir. A la tête d’une bande de chenapans de son âge (dont il était le chef incontesté, car il avait des yeux dans le dos), il embarqua sur une flottille d’esquifs en roseaux ; sans doute n’avaient-ils en tête que l’idée d’aller pêcher un peu plus au large. Mais les dieux aussi étaient jeunes et les dieux aiment à rire. Ils persuadèrent Eole d’ouvrir son outre ; l’un après l’autre et parfois ensemble, Borée, Zéphyr, Euros, Notos soufflèrent sur les radeaux ; bientôt Janus et ses compagnons furent dans l’impossibilité de regagner le rivage. Sans expérience et sans provisions, que devinrent les navigateurs ? Jouets des dieux, ils furent aussi leurs protégés ; le chat s’amuse longtemps avant de tuer la souris. Je ne vous conterai pas les aventures d’îles en îles autour de la Méditerranée de Janus et son équipage…
Les dieux se lassent, même des jeux les plus distrayants ; après Charybde, après Scylla, la flotte était presque intacte et Janus toujours en vie, ils lui permirent enfin d’aborder….

Camèse était roi du Latium ; ce qui revient à dire que Camèse ayant un troupeau plus important que les autres bergers, était leur roi. En ces temps bénis que l’on nomma l’Age d’Or, la fonction n’était pas bien fatigante. Puisque chacun avait à sa suffisance, la discorde était inconnue et Camèse n’ayant rien d’urgent à régler avait du temps de reste. Un temps qu’il occupait ce jour là, sur une plage à l’embouchure d’un fleuve. Il méditait Camèse, le dos dans le sable tiède et l’œil perdu sur des vagues aussi bleues que ses pensées ; et sans doute crut-il s’être endormi car ce qu’il vit à l’horizon lui sembla sortir d’un rêve… Il voyait flottant sur l’eau une sorte de village sur les habitations duquel des hommes s’affairaient … Les tentes approchaient du rivage ; Camèse n’en croyait pas ses yeux car,  non ce n’était pas un rêve, c’était bel et bien des hommes qui immobilisaient le village flottant et celui qui dirigeait la manœuvre, se jetant à l’eau, nageait vers lui. Camèse voyait sans frayeur s’approcher l’étranger ; Janus avançait sans crainte, il salua cet homme qui l’observait depuis la rive. En quelle langue ? peu importe ! En ce temps-là, tout le monde se comprenait. Il répondit avec aisance aux questions du roi fort étonné de ce débarquement. Janus apprit qu’il venait d’aborder aux rives du Latium ; lui-même raconta qu’il venait de Thessalie et comme ce nom n’évoquait rien à Camèse, il dessina sur le sable l’itinéraire approximatif de son périple. Abasourdi par l’importance du trajet parcouru, le roi accorda aux marins l’hospitalité, mais Janus devrait lui faire le récit de ses aventures.
Le récit dura plus d’un soir ; il dura assez pour qu’une forte amitié naisse entre les deux hommes. Janus le Pacifique avait le don d’attirer les sympathies. Nombreux étaient ceux qui le soir venait sous la tente écouter ses histoires. Assise au milieu des femmes, une jeune personne le dévorait du regard, ne perdant pas une de ses paroles ; Janus l’avait remarquée et pour les beaux yeux de la jeune Camise, le voyageur solitaire, le navigateur taciturne devint un brillant conteur. Il se découvrit une verve, un humour qu’il ne se connaissait pas jusque là.
Le bon roi Camèse qui n’avait pas de fils, se réjouit de l’idylle naissante ; car Camise était sa fille ! Il lui plaisait de pouvoir garder près de lui l’aimable et ingénieux Janus . Pensez ! Un homme qui savait voyager sur l’eau ! Et son discours laissait entendre qu’il avait bien d’autres idées en tête. Des idées qui pourraient bien améliorer la vie de ses sujets et partant, renforcer son prestige à lui, Camèse.
Cette histoire pourrait bien manquer de piment : voyons ! pas de batailles, pas de naufrages, pas d’amours contrariées ? Non, puisque c’était l’Age d’Or et que tout le monde était heureux ! On maria les jeunes gens et Janus s’établit sur la colline qui portera désormais son nom : le Janicule. Il y fonda sa ville au bord d’un fleuve qui portera le nom de son fils Tiber : le Tibre. Camèse partagea avec lui le pouvoir et Janus aux hommes outre la navigation, la culture. Jusque là, on se contentait de ramasser ce qui poussait ; Janus un jour, montra à Camèse un emplacement où l’été précédent des femmes avaient épluché des graines. Ces graines avaient germé ; il lui fit aussi remarquer que les graines poussaient plus dru sur les déjections de bétail. Les hommes, guidés par les deux rois prirent l’habitude au lieu de se contenter de ce que leur offrait le hasard, de cultiver ce dont ils avaient besoin. Certains réussissaient mieux certaines cultures : ils avaient trop d’une denrée, pas assez d’une autre ; Janus leur conseilla d’échanger. Et puis, de l’échange à la monnaie, il n’y a qu’un pas que les sujets de Janus eurent tôt fait de franchir. Qui dit culture, qui dit monnaie, dit aussi propriété ; qui dit propriété dit litige ; bientôt Janus dut inventer les lois. Savait-il Janus le Pacifique, en imposant ces innovations qu’il jugeait indispensables au bien-être de ses sujets, savait-il qu’il mettait fin en même temps à cet Age d’Or dont il est resté l’un des symboles ?

Camèse mourut et Janus régna seul sur le Latium ; pas longtemps !
Saturne chassé par Jupiter de l’Olympe, cherchait un asile ; Janus le lui offrit. Saturne étant dieu, il ne pouvait faire moins que lui offrir de partager le pouvoir. Saturne en retour lui apporta plus d’un bienfait. Il lui octroya premièrement le don de clairvoyance absolue. Quand on dirige un état ce n’est pas inutile ! Il lui apprit aussi comment on ouvre un passage aux fontaines et l’irrigation améliora grandement les cultures ; Fons, un autre fils de Janus devint le dieu des sources et des fontaines.

Janus le sage ne le fut pas toujours : la nymphe Canna avait fait vœu de chasteté. Le vœu n’en faisait pas une sainte ; elle était belle, avait de nombreux admirateurs qu’elle aimait tourmenter, leur faisant des avances pour s’enfuir ensuite brusquement dans un lieu où les malheureux ne pouvaient la trouver. Elle crut pouvoir en user de même avec Janus, mais elle avait compté sans sa clairvoyance et sa paire d’yeux supplémentaires : celle qu’il avait derrière la tête et que cachait ordinairement son abondante chevelure. Quand la nymphe se cacha, Janus eut tôt fait de la débusquer ; adieu chasteté ! La nymphe hypocrite se lamenta bien fort sur sa virginité perdue ; pour la faire taire Janus lui offrit, étrange cadeau, tout pouvoir sur les gonds  des portes. Le fruit de leurs amours devint le premier roi d’Albe la longue, mais d’aucuns prétendent que ce fut Ascagne, le fils d’Enée.
Une nommée Vénilia connut aussi ses faveurs ; leur fille Canens épousa le fils de Saturne, Picus et connut une fin aussi tragique que poétique, mais il s’agit d’une autre histoire.
Plus tard, Saturne fit de Janus un dieu et le chargea d’assurer la protection de Rome. La légende raconte que lorsque les Sabins menés par Tatius attaquèrent la ville, la fille du gardien du Capitole pour quelques bijoux, trahit ses compatriotes et ouvrit le passage à l’ennemi. Ceux-ci escaladèrent la colline et étaient près de l’emporter, quand Janus fit jaillir une source d’eau chaude ; terrifiés, ils rebroussèrent chemin. Romulus reconnaissant, institua le culte de Janus et décida que son temple resterait ouvert en temps de guerre afin de laisser au dieu la possibilité d’intervenir. Tout au long de l’histoire de Rome les portes furent rarement fermées.
Janus est souvent représenté sous les traits d’un homme âgé, barbu, couronné de laurier, un visage tourné vers l’avenir, l’autre regardant le passé. D’autres fois, comme dieu des quatre saisons, on lui octroie quatre têtes. Comme St Pierre, son objet symbole est les clef avec la quelle il ne prétend pas ouvrir les portes du paradis ; plus modestement, ces clefs sont celles qui ouvrent et ferment l’année….

Aucun commentaire: