dimanche 29 mars 2015

Eudoxie

On forçait la petite fille à manger sa soupe, alors qu'elle désirait tant rester petite.
On la forçait à bien d'autres choses. Comme de faire des problèmes: Une locomotive part à telle heure de la gare d'Austerlitz dans le même temps que deux robinets sanglotent sur une cuve de telle capacité; la locomotive lancée à six cent kilomètres à l'heure est capturée intacte par la dernière tribu des Sioux, lesquels la mettent aussitôt sous cellophane tandis que le plombier arrive à propos pour arrêter le déluge, un nouveau déluge - et, de nos jours, il n'y a même plus un juste pour sauver l'humanité de sa destruction totale -  sachant qu'à vingt ans Noé avait déjà cent ans, quel âge lui donnez-vous lorsqu'il s'adonna définitivement à la boisson?
Résultat de recherche d'images pour "paul delvaux"Et comme elle était remuante, qu'elle s'appelait Eudoxie, on forçait la petite fille à regarder la télé vision. Pendant ce temps-là, on aura la paix!
Le Poste était devenu l'autel de la maison.
Papa, maman, le voisin et l'âne s'installaient commodément et fixaient l'autel; leurs yeux perdaient toute expression, leurs bouches toute parole. Une assemblée de muets.
Eudoxie espérait que l'âne allait soudain se mettre à braire, un grand cri d'entrailles au milieu des informations qui aurait secoué l'univers. Mais non, l'âne était vraiment un âne: rien qu'à voir sa façon d'essuyer ses sabots sur le paillasson... Les dieux envahissaient le petit écran; les plus jeunes semblaient extrêmement vieux, bon nombre ne dépassant guère l'âge de la mamelle exprimaient avec force la tristesse de la vie le long de couplets haletants. Eudoxie n'était pas triste. Au vrai, elle adorait aussi la télévision, le monde des images,  mais point de la même manière que les adultes qui se changeaient devant elle en cadavres. Papa, maman, l'âne et le voisin ignoraient qu'à trois heures du matin, alors qu'ils dormaient, Eudoxie descendait de sa chambre sur la pointe des pieds, arrivait devant le poste, éteint, parfaitement vierge, prenait une large respiration, joignait les mains, plongeait dedans d'une seule coulée et disparaissait, ses cheveux dénoués laissant dans l'espace, le temps d'un éclair, un sillage d'or.
C'est ainsi qu'une nuit - mais de l'autre côté, il faisait jour - elle se trouva à côté du pape, un homme très très bon. Sa Sainteté la reconnut aussitôt et la prit par la main, tandis que, de l'autre, il bénissait une foule immense, agenouillée. Et le coeur d'Eudoxie battait, battait... "Quand ils vont se relever, ils seront changés, pensait-elle. Ils n'auront plus tout à fait les mêmes visages. (Le pape capta certainement sa pensée car il lui pressa doucement la main.) Ils vont tous se mettre à jouer, à danser, à s'embrasser..." La foule murmurante se releva. Manifestement, personne n'avait changé. Mais Eudoxie remarqua un homme dans l'assistance, au visage radieux, certainement quincaillier de son état,qui lui sourit et ne la quitta plus du regard. Elle aurait voulu se marier avec lui, le pape leur aurait certainement accordé sa bénédiction sur-le-champ, mais il fallait rentrer: demain, composition de géographie. Elle prit congé de son fiancé et du pape. Ce dernier lui offrit un bonbon à l'angélique et lui souffla à l'oreille un mot latin, inconnu des Latins, qui ouvrait une des nombreuses portes du ciel. De l'autre côté de l'écran, l'âne, allongé dans des draps obscurs, ruminait dans son sommeil les sottises du jour.
Une autre fois, elle se trouva au milieu d'une bande de gangsters qui dévalisaient une banque. Elle comprit très vite qu'ils étaient arrivés au trentième chapitre d'un roman policier écrit spécialement pour la télévision. " A votre âge!" leur dit-elle. L'un des six fut surpris de son arrivée. Il portait une bonne grosse tête en forme de dé, traversée de balafres. Sa surprise fit place au ravissement/ " La jolie demoiselle", murmura-t-il de sa voix de pierre ponce!... Puis, saisissant une mitraillette, il se mit à tuer tous les autres afin de rester seul avec elle. Eudoxie, flattée, le suivit sans réticence lorsqu'il l'emmena devant le coffre monumental. Le gangster l'ouvrit sans peine: du miel, du pain frais, du beurre, des pots de confiture, quelques langoustes!... Il lui prépara une tartine fabuleuse, lui-même se mit à croquer une langouste, et tous deux cassèrent la croûte joyeusement. Mais ce dénouement rendit furieux, paraît-il, des millions de téléspectateurs chinois; le responsable de l'émission fut limogé et l'auteur jeté en prison.
Maman, l'âne, papa et le voisin étaient loin de se douter des aventures secrètes d'Eudoxie. A l'école, elle récoltait de plus en plus de mauvaises notes. 'Oh! sa composition de latin!) Par surcroît, de sa mignonne bouche sortaient maintenant des mots, des expressions, qui jetaient l'entourage dans la stupeur et la consternation. C'étaient des mots d'adultes, leurs propres mots, (Ceux même de la télévision.) Mais ils prenaient,  par la voix de l'enfant, une réalité terrible.
On força Eudoxie à manger de plus en plus de soupe. Vite, qu'elle grandisse! Qu'elle rattrape ses mots! Qu'elle leur ressemble enfin!
Une nuit - ses voyages se faisaient de plus en plus rares- Eudoxie se retrouva devant le poste magique.
Prit-elle mal sa respiration? Lorsqu'elle s'élança pour plonger, son front heurta la paroi opaque, le verre se cassa en mille morceaux.
Elle eut tout de même le temps de crier: "Au secours! Au secours!" avant de tomber, sans connaissance, au pied de l'appareil.

René de OBALDIA - Innocentines 
Illustration Paul DELVAUX

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