mardi 25 février 2014

Acis et Galatée

Polyphème était un cyclope heureux ; Polyphème était amoureux.
Du haut de la falaise, sur le seuil de sa caverne dominant la plage, il contemplait ravi, la douce et gracieuse Galatée au corps de nacre jouant dans les vagues ; Galatée cheveux au vent qui courait dans la sable.
Chaque jour au pied d’un pin, Polyphème déposait pour elle des présents : une grappe de ses vignes, des figues, des olives, quelques fromages de ses brebis. Il savait ses fromages excellents ; moins toutefois qu’une chair crue et sanglante palpitant encore d’un reste de vie. De la chair humaine quand il s’en trouvait mais plus souvent de quelque animal sauvage et jamais en tout cas d’un membre de son troupeau qu’il aimait avec tendresse. Pas autant toutefois que Galatée, la prunelle de son œil, cette nymphe délicate pour qui chaque jour il s’ingéniait à trouver des douceurs ; la jeune personne était farouche,  il lui fallait l’apprivoiser.
Il avait bon espoir puisqu’elle ne repoussait pas ses offrandes et même, elle les partageait. Mais ça, Polyphème n’appréciait pas vraiment : c’est en compagnie d’un autre berger, ce gringalet d’Acis que la nymphe volage se régalait des présents du cyclope amoureux. Il n’était pas jaloux pourtant. Comment ce petit être fade, au corps débile aurait-il pu rivaliser avec lui, Polyphème, le cyclope, le géant aussi grand et fort que les platanes des bosquets sacrés.
Le corps glabre de cet être chétif pouvait-il se comparer au torse et aux membres couverts de la même toison noire qui faisait la beauté de ses béliers ? Ces menues boucles blondes valaient-elles la tignasse couleur d’encre et si drue qui de l’épais sourcil aux larges épaules couronnait  le sommet du géant. Les deux pâles petits yeux soutenaient-ils la comparaison avec l’œil unique,  ce large et bel oeil bordé de cils touffus aussi noirs que la charbonneuse pupille de Polyphème.
Le cyclope, pas un seul instant, ne pouvait imaginer que la belle puisse indéfiniment résister à un amour aussi puissant que celui qu’il éprouvait pour elle. Et puis, il était fils d’un dieu… pas n’importe lequel : le propre frère de Zeus, le plus puissant peut-être après le Dieu de tous les dieux, Poséidon, la maître des océans, des mers, des fleuves et de toutes les eaux du monde… Poséidon, l’ébranleur de la terre, Poséidon qui d’un seul coup de son trident pouvait envoyer les vagues engloutir un continent.
Pourtant… pourtant… Acis lui aussi était né d’un dieu. Un ébranleur de la terre et des humains à sa manière agreste et joyeuse : Pan, le prince des Satyres, Pan à la flûte enchantée, Pan qui protège les amours rustiques, Pan qui veille à la reproduction de tout ce qui vit. Et sans doute Acis avait-il appris de son père qu’on pouvait offrir aux belles des présents valant mieux qu’un fromage. Acis aima Galatée et Galatée ne lui fut pas cruelle.
Dans un creux des rochers bordant la plage, après avoir joué dans les vagues, de jour comme de nuit les jeunes gens s’aimaient. Et c’est ainsi qu’un matin, alors qu’il venait déposer pour sa belle une corbeille pleine des fruits de ses travaux, il les vit endormis aux bras l’un de l’autre. De douleur, le géant rugit .
Les vagues ont reculé, la cime des arbres en a frémi et dans un grand froufrou d’ailes les oiseaux se sont envolés. Les amants, mal éveillés, tremblants , se sont dressés face au géant furieux. Main dans la main, ils ont fui, trébuchant dans le sable. Le cyclope, arrachant des rochers à la grève a fait un pas et balançant un bras, il a visé Acis. Et la roche a frappé le berger.
Etendu sur le sable, le sang avec la vie s’écoulait de son corps se mêlant aux larmes intarissables de la nymphe au désespoir. Tant et tant de sang et de larmes pour un amour si grand ne pouvaient se tarir… le flot en coule encore : au pied de l’Etna, Acis est devenu fleuve…

1 commentaire:

manouche a dit…

Voir sa belle avec "l'unique" œil de l'amour peut amener au crime...

Amis conteuses et conteurs, vous allez sans doute me dire que j'enfonce une porte ouverte, mais bon, pour moi c'était nouveau. J...