samedi 11 janvier 2014

Jean le Fidèle (d'après Grimm)

 Un roi, près de mourir, fit venir à lui son plus ancien, son plus dévoué conseiller.  « Jean, mon fidèle Jean, lui dit-il, je vais bientôt vous quitter ; mon fils est encore bien jeune. Promets-moi de rester près de lui ; enseigne-lui tout ce qu’il doit savoir pour gouverner sagement sa vie et son royaume. ».  Jean qui n’était plus très jeune promit cependant de mettre toutes ses forces et toute sa sagesse au service du jeune prince. Le roi ajouta : « Veille surtout mon fidèle Jean, à ce qu’il n’entre jamais dans la chambre haute de la tour du nord. »
Le fidèle Jean promit et le roi s’endormit en paix. Le jeune prince, qui aimait beaucoup son père en conçut un grand chagrin ; il pleura des larmes amères. Quand il estima que le temps du deuil était passé, Jean se fit annoncer chez le nouveau roi et lui dit qu’il était temps pour lui de s’initier aux affaires du royaume. Il lui montra tous les registres, lui présenta les ministres et lui fit visiter le château du fin fond des oubliettes jusqu’au plus haut des tours ; il lui ouvrit les coffres et le jeune roi dénombra ses trésors.
Jean eut à  s’absenter quelques jours ; le roi continua de visiter son domaine. Il passait dans les salles et les galeries, admirait les tapisseries, les meubles précieux, montait dans les tourelles. Il finit par se retrouver en haut de la tour du nord, devant une porte fermée à clef. Clef qui resta introuvable. Il attendit le retour de son fidèle conseiller et lui demanda où était la clef de la chambre haute de la tour du nord. Jean pâlit :
-« J’ai promis au roi votre père que vous n’y entreriez jamais ; de grands malheurs sont à craindre pour vous comme pour le royaume si vous pénétrez dans cette pièce. – Un grand malheur est certain si je n’y entre pas ; car vois-tu, fidèle Jean, je vais me coucher devant cette porte et ne mangerai ni ne boirai tant que tu ne me laissera pas entrer. »
Le fidèle Jean soupira . Dans cette chambre, était enfermé le portrait de la princesse du Castel d’Or. Le roi son père, pour lui trouver un époux, avait comme il était d’usage, envoyé son portrait dans tous les royaumes voisins. Seulement, on n’avait jamais vu revenir les princes qui étaient partis demander sa main. Le vieux roi, pour préserver son fils, avait donc enfermé le portrait dans cette chambre où personne n’allait jamais.
Jean bien contrarié, prit la clef qu’il gardait à son cou, ouvrit la porte et entra le premier espérant masquer le portrait d’une tenture qui se trouvait là. Peine perdue ! Le tableau se trouvait placé de telle sorte qu’on le voyait dès qu’on entrait dans la pièce, et il était peint de si merveilleuse façon qu’on croyait voir la princesse sourire et respirer, comme si elle se tenait là, vivante. Le prince, entré sur ses talons, vit le portrait, son regard rencontra celui de la princesse et il tomba sur le plancher, évanoui. « Le malheur est arrivé. Qu’allons-nous devenir, à présent ? », se dit le fidèle Jean avec angoisse. Enfin le roi ouvrit les yeux. Ses premières paroles furent pour demander qui était cette ravissante princesse, et quand le fidèle serviteur eut répondu à sa question, il dit : « Si toutes les feuilles de tous les arbres étaient des langues parlant nuit et jour, elles ne sauraient assez dire à quel point je l’aime. Ma vie dépend d’elle et je pars immédiatement à sa recherche. Toi, qui es mon fidèle Jean, tu m’accompagneras. » Le fidèle serviteur essaya de raisonner son maître, mais ce fut bien inutile. Il comprit qu’il fallait lui céder et, après avoir longuement réfléchi, il mit au point un projet qui devait lui permettre d’accéder auprès de l’inaccessible princesse. « Tout ce qui entoure le roi et sa fille est en or, dit-il enfin à son maître, et elle n’aime que ce qui est en or. Dans votre trésor il y a cinq tonnes de ce métal précieux, mettez les à la disposition de vos orfèvres afin qu’ils les transforment en objets de toutes sortes, qu’ils les décorent d’oiseaux et de bêtes sauvages ; je sais que cela lui plaira. Dès que tout sera prêt, nous embarquerons et tenterons notre chance. » 
Tout fut fait comme Jean l’avait proposé. Les orfèvres travaillèrent nuit et jour, ciselèrent des merveilles par centaines, un navire fut équipé, le fidèle Jean et le roi revêtirent des costumes de marchands, afin de n’être pas reconnus, puis les voiles furent hissées et le navire cingla vers le large, en direction du lointain point sur l’horizon où s’élevait le Castel d’Or. Quand ils abordèrent cette île lointaine, le fidèle Jean recommanda au roi de rester à bord : « Prudence, sire, souvenez-vous qu’un danger guette les prétendants de la princesse ; laissez-moi faire. »
 Il descendit à terre, emportant de précieuses coupes d’or, escalada une falaise et arriva près d’une rivière. Là, une jeune servante puisait de l’eau dans deux seaux d’or et, quand elle vit paraître cet étranger, elle lui demanda ce qu’il désirait. « Je suis un marchand », lui répondit Jean, laissant entrevoir le contenu des ballots qu’il avait apportés. « Oh ! s’écria la servante, si la fille du roi voyait ces merveilles, elle vous les achèterait certainement », et entraînant le faux marchand, elle le conduisit au château dont de hauts remparts et d’innombrables gardiens défendaient l’accès. Quand la princesse eut aperçu les coupes d’or, elle les prit une à une, les admira et dit : « Je vous les achète. » Mais le fidèle Jean répondit : « Je ne suis que le serviteur d’un riche marchand. Ce que je vous montre ici n’est rien en comparaison de ce qu’il transporte à bord de son navire. – Alors qu’il apporte ici toute sa cargaison, ordonna la princesse. « Cela demanderait des jours et des jours, répondit Jean, et votre palais, si grand qu’il soit, ne l’est pas assez pour contenir tant de merveilles. » Ces mots ne firent qu’exciter davantage la convoitise de la princesse qui demanda à Jean de la conduire jusqu’au bateau.
C’était tout ce qu’il demandait.
Le roi, quand il vit paraître la princesse, la trouva plus belle encore que son portrait. Il la fit descendre dans la calle de son navire où sur des brocarts tissés d’or, il avait disposé des coffres débordant de bijoux, de coupes, de figurines et de chandeliers. Tout était de l’or le plus pur, et les fines ciselures brillaient dans l’ombre.
Pendant que la princesse était absorbée dans la contemplation des merveilles que le roi lui montrait, Jean était remonté sur le pont. Il fit lever l’ancre. Plusieurs heures s’écoulèrent avant que la princesse eut achevé de tout admirer. Quand elle remonta sur le pont, la nuit était venue, elle vit les voiles gonflées,sentit le vent du large dans ses cheveux ; l’île du Castel d’Or n’était plus qu’un fil à peine visible à l’horizon. Elle se mit en colère :  «Vous n’êtes pas des marchands ! Vous êtes de pirates ; vous m’avez prise au piège ! Où m’emmenez-vous ? »
Le jeune roi lui prit la main : « Rassurez-vous princesse ; je ne suis pas un marchand. Je suis roi, mon père était roi, je suis donc votre égal. Il est vrai que j’ai agi par ruse, mais vous savez bien qu’aucun de vos prétendants n’a pu quitter l’île du Castel d’Or. Je vous aime depuis que j’ai vu votre portrait et je vous veux pour épouse. Si vous refusez, je vous ramènerai chez votre père, puis je saborderai mon navire, car je ne peux vivre sans vous. »
Devant tant de passion ; le cœur de la fière princesse s’adoucit ; elle regarda mieux celui qu’elle prenait pour un marchand et comme il avait bonne tournure, elle accepta de le suivre et de devenir sa femme.
Le navire retournait à son port dans le calme et la joie. Hors, un jour qu’il jouait de la flûte sur le pont, le fidèle Jean vit voler trois corbeaux. Ils croassaient et Jean, qui savait le langage des oiseaux les écouta. Le premier dit : « Notre roi croit avoir conquis la princesse du Castel d’Or.- Il n’est pas au bout de ses peines, dit le second ! » Et le troisième renchérit : « Bien des épreuves l’attendent ! » Le premier corbeau reprit : « Dès qu’il touchera le port, il verra bondir vers lui un cheval couleur de feu ; il voudra l’enfourcher, mais s’il le fait, le cheval l’emportera dans les airs et jamais plus il ne verra celle qu’il aime. – Il y a pourtant, dit le second corbeau, un moyen d’éviter ce malheur.- Oui, dit le troisième ; il y a dans les étuis de la selle un pistolet ; le roi doit le prendre et abattre la bête, s’il veut être sauvé. Mais qui peut le savoir ? Et si quelqu’un le savait et le répétait, il serait aussitôt changé en pierre depuis les pieds jusqu’aux genoux. » Le premier corbeau reprit alors la parole : « Ce n’est pas tout, même si le roi triomphe de cette épreuve, il n’aura pas pour autant conquis son épouse : quand la princesse entrera au palais, elle y trouvera une robe de mariée si belle qu’elle voudra aussitôt la porter; cette robe est imprégnée d’un poison qui la fera périr dans d’atroces souffrances. – Pourrais-t-on la sauver ? interrogea le deuxième. – Il n’est qu’un moyen : mettre des gants de cuir et jeter la robe avant que la princesse l’aie touchée. Mais qui fera cela ? Personne ne le sait, personne ne peut le deviner et quiconque en parlerait, serait changé en pierre des genoux jusqu’au cœur. »
Le fidèle Jean écoutait en silence ; le troisième corbeau ajouta :  « Je sais encore une autre chose : si le roi échappe au cheval de feu, si la reine évite la robe empoisonnée, ils n’éviteront pas l’épreuve du bal. C’est là que la jeune reine perdra connaissance ; pour la sauver, il faudrait prendre trois gouttes de sang à son poignet droit et les jeter au loin ; mais elle mourra car si quelqu’un le savait, si quelqu’un le répétait, il serait aussitôt changé en pierre des pieds jusqu’à la tête. »
Les trois corbeaux s’envolèrent, laissant Jean bien abattu puisqu’il ne pouvait sauver les jeunes mariés sans se retrouver pétrifié. Quand le bateau accosta, tout se passa comme l’avaient dit les corbeaux. Le cheval à la robe de feu galopait sur la plage et le roi le trouva si beau qu’il voulut aussitôt le monter. Jean n’eut que le temps de sauter aux naseaux de la bête, de prendre le pistolet dans les fontes et de l’abattre. L’entourage du roi jalousait Jean pour la confiance que lui faisait le roi. Ce fut un tollé !:  « Quelle pitié de voir un si bel animal abattu ! Pourquoi priver les écuries royales d’un si bel ornement ? »
Le roi bien que surpris fit cesser la rumeur : « Jean est mon fidèle serviteur ; tout ce qu’il fait est bien fait ! » Les jaloux, déçus, durent se taire. Mais un cortège se formait ; des cris de joie, des acclamations accompagnèrent le roi et la princesse jusqu’au château. Et là, bien en vue, dans la première salle, la robe magnifique, tissée d’or et d’argent, brodée de perles et de pierreries , rutilait. Le roi allait la prendre pour l’offrir à sa fiancée quand le fidèle Jean, ganté de cuir, saisit la robe et la jeta dans le feu ; de hautes flammes bleues s’élevèrent tandis qu’un odeur épouvantable se répandait dans tout le château, montrant assez que la robe était maléfique. Ce qui n’empêcha pas les courtisans ennemis de Jean, de crier qu’il était devenu fou pour brûler ainsi la robe de la mariée. Et le roi dit encore : « Jean est mon fidèle serviteur ; tout ce qu’il fait est bien fait. ». Il commençait pourtant à se demander pourquoi Jean l’avait privé d’un coursier qui aurait été l’honneur de ses écuries et pourquoi il avait brûlé un robe si belle que pas un artisan du royaume n’aurait pu coudre sa pareille .
Et vint le jour du mariage ; ce fut une magnifique cérémonie, suivie d’une grande soirée où était invitée toute la cour. La mariée ouvrit le bal ; Jean ne la quittait pas des yeux ; il espérait encore que les corbeaux avaient menti, quand il la vit pâlir et s’affaisser sur le sol , blanche comme une morte. On criait, on s’affolait, on s’agitait ; Jean très calme écarta tout le monde, prit la mariée dans ses bras et l’emporta dans la chambre royale ; il l’étendit sur le lit,prit son poignard à sa ceinture, lui piqua le poignet et fit jaillir trois gouttes de sang qu’il jeta au loin. Cette fois, le roi n’eut pas besoin des courtisans pour se mettre en colère. De quoi se mêlait Jean ? Il y avait à la cour assez de médecins pour soigner la reine ! Il commençait à se méfier, le roi : Jean avait tué le cheval, brûlé la robe, que voulait-il faire à la reine ? Il ordonna qu’on le jette en prison. 
Le reine, revenue à elle intercéda pour Jean, mais en vain ; il fut condamné à être pendu. Il accepta la sentence mais demanda seulement un dernière grâce, que le roi lui accorda.
Il raconta alors la conversation des corbeaux et expliqua pourquoi il avait du agir ainsi qu’il l’avait fait. Le roi s’élança vers lui : « Comment ai-je pu douter de toi mon fidèle Jean ! Gardes ! qu’on lui rende la liberté. Pourras-tu jamais me pardonner ?. »
Jean ne répondit pas ; il était changé en statue de pierre. Le roi en conçut un affreux chagrin ; son fidèle serviteur s’était sacrifié pour sauver sa vie et celle de la reine, et lui, l’avait condamné à mort. La reine ordonna que Jean devenu statue fut mis à la place d’honneur dans la plus belle salle du château. Il y resta dix ans. Le roi et la reine, gouvernèrent sagement leur royaume, eurent trois enfants, mais ils gardaient toujours le remord d’avoir injustement traité leur plus fidèle serviteur.
Un soir, le roi assis à sa fenêtre, vit voler trois corbeaux et fut bien surpris de comprendre leur langage. Le premier dit : « Voilà dix ans que le fidèle Jean est figé immobile et sans voix. – Le roi et la reine pourraient lui rendre la parole, dit le second, mais ils ne voudront jamais. – Hélas non, reprit le troisième, car il leur faudrait pour cela, abandonner toutes leurs richesses et en faire don aux pauvres. – Mais à ce prix, Jean ne recouvrerait que la parole et la vue. – C’est que pour faire aussi battre son cœur, il leur faudrait renoncer à la couronne et au trône et cela, ils ne peuvent y consentir. – D’ailleurs de quoi lui serviraient la vue et la parole, puisqu’il qu’il ne pourrait toujours pas bouger ?-  Pour le rendre tout entier à la vie, il faudrait un sacrifice bien plus grand encore. – Accepteront-ils , pour sauver celui qui les a sauvés trois fois, de quitter le royaume et de partir avec leurs enfants, tels des mendiants, nu-pieds et la besace au dos et d’errer par les chemins ?. – Hélas, hélas, ils n’accepterons jamais, coassèrent ensemble les trois corbeaux et ils s’en furent à tire d’aile.
Le roi courut dans les appartements de la reine. Un heure plus tard, un héraut parcourait la ville, appelant tous les pauvres à se rendre au château ; on donna à chacun une part égale du trésor royal… et la statue de pierre tourna la tête, ouvrit les yeux et sa bouche put enfin prononcer les derniers mots qui s’étaient figés dans sa bouche : « J’ai tenu la promesse faite au roi votre père. »
Le monarque, heureux d’entendre à nouveau la voix de son fidèle Jean signa joyeusement son acte d’abdication. Le cœur de la statue se mit à battre et Jean dit : « Sire, ne vous dépouillez pas pour moi.- Je ne puis faire moins pour toi que tu n’as fait pour moi, répondit le roi. »
Il quitta ses habits de roi, se vêtit en mendiant et suivi de sa femme et de ses enfant, s’en fut par les chemins, nu-pieds et la besace au dos. Jean voulut le retenir mais il était cloué au sol par ses jambes de pierre. Et le roi, sans l’écouter s’en allait . Alors la force de son amour fut telle qu’elle l’emporta sur l’inertie de la matière et l’on vit Jean marchant lourdement sur ses jambes de pierre, traverser le palais, la cour, franchir la grille et se jeter aux genoux du roi pour le supplier de rester.
« Tu es mon fidèle Jean dit le roi, tout ce que tu veux, je le veux. »
Il reprit son trône et sa couronne ; le trésor resta vide et les jambes de Jean de pierre. Mais à travers le temps et à travers le monde, jamais ne se vit règne plus heureux que celui de ce roi et de son fidèle serviteur.

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1 commentaire:

LOU a dit…

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