mardi 20 août 2013

Le savetier





Charles le Chauve était aussi pauvre en cheveux qu’en culottes ;  il n’avait paraît-il, qu’un seul haut de chausses auquel il fit un accroc. Le vêtement était en cuir et fut habilement raccommodé par les cordonniers de Troyes.  Le roi satisfait leur accorda ainsi qu’à toute la corporation le droit de célébrer la Saint Crépin tous les 25 octobre dans l’abbaye royale de saint Loup.
Saint Crépin est le patron des cordonniers et aussi des bottiers, savetiers etc… puisqu’ autrefois tous les artisans qui faisaient métier de vêtir le pied et de travailler le cuir, étaient réunis sous la seule appellation de cordonnier dont les armoiries représentaient trois alènes d’argent sur fond rouge.

Crépin avait un  frère jumeau nommé Crépinien ; tous deux étaient cordonniers et chrétiens. Contraints de quitter Rome pour échapper aux persécutions, l’empereur Dioclétien les fait poursuivre. Réfugiés à  Soissons, un sbire de l’empereur, Maximien, tente de les noyer, mais ils savent nager. Dans l’eau certes, mais dans  l’huile bouillante ? Dieu les protège, ils réchappent de la friture. Maximien pas découragé leur fait avaler du plomb chauffé à blanc dans l’espoir de les étouffer. La gorge et l’estomac solides des jumeaux résistent à l’indigeste potion. Le tortionnaire à bout d’imagination, retourne aux fondamentaux et les fait décapiter. Cette fois avec succès : les têtes ne se recolleront pas.
Depuis, on dit que les ossements des deux frères, répartis dans différentes églises, auraient le pouvoir de faire marcher les infirmes, ce qui pour des os de cordonniers serait bien la moindre des choses.
Ceux que les saints ne guérissaient pas pouvaient devenir à leur tour cordonniers, métier sédentaire et lucratif, mais redoutable pour les vertèbres. Nombre d’histoires décrivent des cordonniers bossus.
L’apprentissage, qui durait sept ans était parfois fort rude. Le mot « pignouf », qui désignait l’apprenti en témoigne, qui vient du verbe pigner, lequel est synonyme de geindre. Au bout de ces sept ans l’apprenti devenait compagnon, puis après avoir réalisé son chef d’œuvre,  il passait maître et pouvait à son tour molester des apprentis. Lesquels apprentis avaient intérêt à être sages, tout autant que les images collées à la porte de l’échoppe signalée par une enseigne qui représente souvent une Botte d’or sur fond noir.

Populaires entre tous les artisans par leur esprit gai et caustique, spécialistes des commérages plaisants, les cordonniers aiment, dit-on les fleurs et les oiseaux et savent faire chanter les merles. Qu’ils ne détestent pas accompagner.

Métier sédentaire en ville ; car autrefois, dans les campagnes, le savetier comme d’autres artisans était souvent ambulant. Et on parlait tout bas, à son propos, d’Ahasvérus, le cordonnier maudit pour avoir refusé d’aider le Christ à porter sa croix et condamné à errer par le monde pour l’éternité : le Juif Errant est un cordonnier.
C’est pourquoi tant et tant de légendes et de chansons font aussi du cordonnier un être redoutable capable d’ensorceler les souliers et de faire danser jusqu’à la mort celui qui les porte.
Un cordonnier du nom de Pétrus Borel en 1840 affirmait que son métier était ainsi nommé en raison des cors que ses productions occasionnaient à ses clients. Et il est vrai que de tous les artisans qui travaillent à vêtir les hommes, seuls ceux qui habillent leurs pieds ont le pouvoir de nuire au point de les estropier.
Il n’est que de voir sur les podiums des défilés de mode actuels, les malheureuses jeunes filles qui risquent la fracture à chaque pas du disgracieux « cat-walk » ; les chats, amis du calme, qui ne fréquentent jamais ces lieux bruyants et frénétiques, ne sauront jamais, eux si souples et si gracieux, quelle caricature de démarche on leur attribue. Et d’ailleurs il arrive aux infortunées de s’écrouler lamentablement, ce qui n’arriverait jamais à un chat
Cette façon de lever haut en le croisant devant l’autre, un pied accablé de souliers aux talons démesurés et encore alourdi d’un énorme patin, rappelle un ridicule inventé par les élégantes vénitiennes du XVI° siècle qui devaient , pour se déplacer, s’appuyer sur le bras d’un galant, d’un père, d’un mari ou de domestiques. A défaut de tout ce monde, il leur fallait du moins, deux cannes.
On portait encore à Versailles au XVII°  ces sortes de  patins censés protéger de la boue.
Puis progressivement le patin devient talon haut. Louis XIV, qui n’était pas grand, mais aimait à dominer portait des souliers à talons rouges hauts de 10 à 12 cm. C’est à cette époque aussi qu’on a commencé à faire le pied gauche différent du pied droit.

 A partir de là, les progrès seront constants. Tandis que, sur le vieux continent  la profession demeure artisanale, en Amérique,  un cordonnier, Georges Fox , fuyant avec ses amis Quakers les persécutions religieuses a l’idée de copier les mocassins indiens qu’il fait fabriquer en quantités.
Puis en 1792, John Smith cesse de mesurer le pied et fabrique des bottes de différentes tailles, prêtes à emporter.
En 1794, Quincy et Harvey Reed,  vendeurs ambulants tout d’abord, ouvrent le I° magasin de bottes à Boston.
Enfin au XIX° siècle, pour mieux valser, on a besoin de chaussures confortables plates et galbées. L’escarpin de vernis noir inventé vers 1790, devient indispensable pour les messieurs.
A la fin du  siècle, des usines se fondent aux USA, bientôt imitées en Europe, et vers 1850, le commerce de la chaussure prend un départ fulgurant.

Depuis l’époque romaine, c’est à la main qu’on coud les semelles aux chaussures. Mais en 1858, Lyman R. Blake, invente la 1° machine à coudre les semelles. A partir de là, des machines toujours plus perfectionnées arriveront à produire des chaussures élégantes et confortables en grandes quantités.
Cependant la tradition va perdurer pour les chaussures haut de gamme .Actuellement les bottiers travaillent encore comme il y a deux cent ans : les cuirs sont coupés et cousus à la main et les modèles montés sur des formes en bois de hêtre.
Une chaussure d’homme venant de chez le bottier Berlutti aura nécessité pas moins de 250 opérations.

Au temps où les hommes allaient pieds nus la chaussure était un symbole de confort et de richesse qui a fait naître des légendes et des contes : la pantoufle de vair de Cendrillon ; les bottes de sept lieues du Petit Poucet ; celles qui confèrent son autorité au Chat Botté et aussi les maléfiques souliers rouges de Karen chez Andersen. Plus sympathiques sont les lutins qui font la fortune du cordonnier.

Méfiez-vous de vos chaussures elles sont capables des pires indiscrétions. Un soulier neuf, par exemple, qui grince quand vous marchez, révèle que vous ne l’avez pas payé.

Si la sandale, qu’on voit aux pieds de toutes les statues du pourtour de la Méditerranée, est la forme la plus ancienne de chaussure,  on a crée depuis bien d’autres types de souliers, plus ou moins couvrants, plus ou moins confortables.
Les femmes partagent désormais avec les hommes, le richelieu et le derby,  montants et lacés.
Les messieurs ne portent d’escarpins vernis que le soir et plats ; ils nous laissent les hauts talons et le sling qui est aussi un escarpin mais au talon découvert, si bien illustré par Chanel. Les ghillies préfèrent toujours le kilt mais sont sortis des frontières d’Ecosse en passant aux pieds des femmes.  Les bottes, boots, loafers, et mocassins, demeurent androgynes. Quand aux babies,  charles IX, et salomés, ils restent résolument féminins.
Mais qui a prétendu que les chaussures fantaisie étaient réservées aux femmes, alors que les hommes ne porteraient que des souliers classiques ?
Au XVII° siècle les hommes n’hésitaient pas à porter des rosettes hors de proportions, de même que les ridicules poulaines du XV° ne se voyaient que sur des pieds masculins..
Au XVIII° siècle les boucles qui ont remplacé les rosettes étaient de véritables bijoux que ne dédaignaient pas les élégants.
Plus près de nous, au pays des cow-boys, le bottier Texan Lucchese déborde d’imagination: on a pu voir chez lui 48 paires de bottes en cuir avec incrustations de reptile, figurant les symboles et le drapeau de 48 états.
Toutefois, la transformation du cordonnier en « bottier » tel que nous le connaissons n’est pas si récente.  Longtemps, les riches clientes des « grands couturiers » eurent recours à des cordonniers habiles qui travaillaient vite et pouvaient fournir une paire de chaussures dans la semaine : Ferry, rue de la Grange Batelière ou Chapelle rue de Richelieu. Ils lançaient des styles et créaient des modèles originaux pour les femmes qui s’habillaient en Haute Couture.
C’est en 1855 que Pinet, fils d’un cordonnier de province s’établit à Paris ; il invente un talon plus fin et plus gracieux que le talon traditionnel et garde sa vogue jusqu’au milieu des années 30. Il existe toujours Bld de la Madeleine, un magasin à son enseigne mais qui n’a plus grand-chose à voir avec le luxe et la botterie.
C’est à la suite de Pinet que viendront Yanturni, Perugia, Ferragamo, Roger Vivier puis Harel..
Mais ceci est une autre histoire qui peut-être mérite d’être aussi contée.

1 commentaire:

LOU a dit…

Si je ne me trompe, il y a, près d'ici, une toute petite chapelle qui a vu Charles le Chauve... Sur la route vers Lisle-sur-Tarn.
Il n'y a pas de hasard... :)