mardi 21 août 2012

Cuir de Russie





Sur la lande bretonne des loups chantent la pleine lune. Dans la chambre haute d’un manoir, une vieille dame les écoute. Elle ne peut pas dormir ; un vieux cœur fatigué l’étouffe ; l’empêche de bouger, de marcher, de vivre… D’ailleurs, elle ne vivra plus longtemps ; bientôt elle sera libre… Libre comme les loups.
Ceux là sont peu nombreux ; un couple et quelques jeunes. Du train où on les chasse, il n’y en aura bientôt plus
Elle ne craint pas les loups ; elle n’aime pas les chasseurs.
L’hiver, les loups affamés hurlaient par centaines dans les forêts de son pays natal ; on les voyait galoper sur les plaines glacées. Il fallait aux voyageurs une solide escorte pour leur échapper. Parfois même, devait-on leur livrer un cheval.
C’est ce qu’on racontait , ce qu’elle a raconté .
Mais jamais son père le gouverneur n’aurait sacrifié un seul des cent chevaux de son haras. Quand il voyageait, avec ou sans sa famille, plusieurs dizaines de cavaliers armés accompagnaient son traîneau et ceux de sa suite. C’était toujours escorté de cette véritable armée que se déplaçait le général-comte R… gouverneur de la capitale et sa famille . Des loups n’auraient jamais osé menacer un tel équipage.
Les loups sont craintifs ; les bergers le savent bien et elle aussi. Dans son premier roman une des petites filles modèles le dit: « les loups sont poltrons » Il suffit de claquer les sabots l’un contre l’autre pour les faire déguerpir ; et puis, ils ont peur des chiens.
Ce sont les lévriers de sa mère qui ont fait fuir ceux qui …. Mais à vrai dire ce n’étaient pas des loups. Les loups qui emportent la petite fille c’est dans le roman… La vraie histoire, elle s’en souvient : elle avait quatre ans. Sa mère lui avait dit qu’elle était assez grande désormais pour l’accompagner dans ses promenades en forêt.
« Mais prend bien garde, avait-elle ajouté, tu sais que je marche vite ; ne traîne pas en arrière, ne rentre pas dans le sous-bois, reste bien sur le chemin près de moi et des chiens. »
Et c’est vrai qu’elle marchait vite, la mère de Sophie ; la petite trottinait derrière faisant quatre enjambées pour une de sa mère. Sa mère si

Il y a si longtemps… elle ne sait plus très bien… elle va s’endormir, elle s’endort. Mais son coeur bat si fort, si fort qu’il la réveille. Demain, les chasseurs tueront les loups….
L’homme veut tout corriger, tout dominer ; plus de prédateurs dans les landes pas de mauvaises herbes dans les jardins. Mais tout est bon dans la nature, tous les animaux toutes les plantes ont leur utilité. Elle le sait depuis toujours, les plantes soignent. Elle en a fait un livre. Si elle avait eu ce livre, elle aurait pu garder son second fils….
Elle voudrait se rendormir ; elle compte ses enfants :huit. Oui, Renaud aussi…. Et ses petits-enfants : 20, tant morts que vivants ; autant que de romans… Et si elle vit encore quelques années, elle pourra commencer à compter ses arrières petits-enfants.
Elle aime tant ces enfants qui sont si durs à faire. La première fois surtout quand on a tant à craindre et personne à qui faire confiance. Heureusement, elle a toujours eu du bon sens et l’esprit pratique. Avec ignorance et réalisme, elle a préparé son accouchement dans les moindres détails ; placé son lit au milieu de la chambre, qu’on puisse l’aborder de tous les côtés ; demandé un sommier plus souple et un matelas plus dur. Habituée depuis l’enfance à un coucher spartiate, elle a horreur de ces alcôves emplumées où on veut la faire dormir et que semble affectionner Eugène. Il n’est guère enchanté de ces préparatifs Eugène… il le serait encore moins s’il savait que Sophie compte garder ce mode de couchage pour le reste de ses jours… Mais Eugène l’aime-t-il encore ?
Elle sait qu’elle va mourir , elle s’en fiche. Elle n’a pas fait assez de mal pour aller en Enfer , cet Enfer dont la religion de sa mère et de Gaston menacent les petites filles qui ne sont pas modèles. Le purgatoire? Elle y retrouvera des connaissances; ce sera juste un moment désagréable à passer… un de plus…belle, si élégante, si sévère. Et l’écart se creusait ; les chiens joyeux bondissaient d’avant en arrière. Et la petite voyait la silhouette maternelle de plus en plus loin sur le chemin ; un bouffée de désespoir lui monta au cœur : elle en eut la certitude, sa mère l’avait emmenée en forêt pour la perdre. Pas parce qu’elle ne pouvait plus la nourrir comme Hansel et Gretel ou le Petit Poucet ; ses parents étaient riches. Mais parce qu’elle ne voulait plus d’elle. Elle en avait assez de la punir sans jamais l’améliorer.
« Taisez-vous bavarde ! On ne comprend rien à vos histoires ! » Elle aimait tant raconter des histoires !
« Vilaine menteuse ! Qu’avez-vous encore inventé ? » Elle ne croyait pas mentir ; elle arrangeait juste un peu la réalité pour la rendre plus belle.
« Montrez-moi vos mains, vilaine gourmande, petite voleuse ! ». Mais les bonbons, les fruits confits , les gâteaux qui sont là sur les tables, quand on a faim, c’est tentant !
« Voulez-vous bien rester un peu tranquille, ne courez pas, ne grimpez pas partout ! Comportez –vous comme une petite fille sage ». Mais les garçons, eux ont le droit de courir, de grimper aux arbres et elle peut le faire aussi bien qu’eux !
« Calmez-vous mademoiselle le coléreuse et filez dans votre chambre ». Comment ne pas se mettre en colère parfois, quand on vous reproche chaque geste que vous faites ?
Et pourtant, elle voudrait tant devenir telle que sa mère la souhaite !


Elle s’endort. Du fond de son sommeil, elle entend craquer le bois, s’effondrer les poutres. Ses yeux s’ouvrent sur une lueur rouge et dansante…l’incendie…. Dans sa poitrine, un petit animal affolé se débat, s’agite et l’étouffe ; elle veut crier au feu mais aucun son ne sort de son larynx bloqué…. Les enfants ! il faut réveiller les enfants…. Mais ses enfants sont grands maintenant. Elle s’est dressée avec effort dans un lit inconnu, dans une chambre inconnue. Il n’y a pas le feu ; c’est juste dans la cheminée une bûche qui en se cassant a ravivé les flammes. Elle est maintenant tout à fait éveillée : cette chambre n’est pas la sienne. Elle n’a plus de chambre, plus de maison. Son joli domaine a été vendu… elle ne voulait pas. Quand dans sa vie a-t-elle pu faire ce qu’elle voulait?
Plus jeune, elle aurait voulu danser , faire du sport.. Elle a rêvé devant Marie Taglioni dansant la Sylphide. Mais une aristocrate n’a pas le droit à ces excentricités. Depuis, elle a su que l’impératrice d’Autriche avait une salle de sport.
Ces gens qu’elle n’a pu fréquenter, les autres écrivains, George Sand peut-être, cette femme qu’elle n’a pas pu connaître avait su vivre libre. Même si elle l’avait rencontrée, elle aurait sans doute du renoncer à cette amitié, comme elle a du renoncer à celle d’Eugène Sue. Qui pourtant ne racontait que la vérité.
Qu’il était beau cet autre Eugène…Elle aurait bien aimé….mais trop de risques… Le plaisir vaut-il ses conséquences ?
Elle sourit, la vieille dame en pensant à la tête qu’aurait fait sa belle famille; à celle de la comtesse Octave qui entre autres ressemblances avec le diable avait celle en vieillissant, de se faire ermite.
.Sa belle-famille! Son père a servi la Russie ; les Ségur n’ont jamais servi que leurs intérêts. Ils ont traversé la Révolution et tous les régimes qui l’ont suivie sans encombre et tous ont fait carrière.
Que cette nuit est longue… entrecoupée de rêves et de réveils ; elle a ouvert les yeux, elle ne reconnaît pas sa chambre…. Où est-elle ?
Ah, oui… chez sa fille ! Sa chambre à elle, elle ne l’a plus. Elle n’a plus de château… parti, vendu… elle était trop pauvre, trop vieille pour pouvoir le garder..
Comme elle l’a aimé son joli domaine, comme elle a aimé les vallons de cette campagne normande ; elle y avait un jardin, un âne, un verger avec des poiriers …
Elle se souvient de sa joie quand elle a pu quitter la vilaine et sombre rue parisienne pour vivre à la campagne avec ses enfants.
Comme elle aimait recevoir ; elle pouvait enfin renouer avec la tradition d’hospitalité de son père elle qui ne pouvait plus supporter les thés chez les douairières guindées du faubourg saint Germain où l’on servait parcimonieusement des petits gâteaux : « Secs comme des pendus ! » se souvient-elle.
Elle a eu comme son aristocratique et dédaigneuse belle-famille une maison de campagne.
L’achat de ce domaine fut sans doute l’événement le plus important de sa vie ; celui qui a transformé la comtesse mal mariée en écrivain. C’est la description de cette vie campagnarde qui sera le point de départ de son œuvre ; elle saura décrire la rivière et son vieux moulin ; le village voisin et sa grosse forge rachetée par un industriel.
Chaque dimanche de premier Mai , elle a dansé à la fête des forgerons ; combien de souliers a-t-elle usé.
Elle se souvient des travaux si longs avant de pouvoir emménager.
Impossible de dormir Fleurville, les Nouettes, Voronovo


2 commentaires:

NiNa-Lou a dit…

Ton texte est tout simplement magnifique, Pomme, et c'est un splendide hommage à la personnalité, à la fois forte et fragile, et à la vie, à la fois belle et un peu triste, de cette grande dame qui nous a quasiment toutes accompagnées, durant nos tendres années, dans l'apprentissage d'une certaine sagesse...
Belle fin de semaine à toi...
NiNa-Lou

almanachronique a dit…

Elle était tout sauf fragile, Nina.
Quand on pense à ce qu'elle a subi comme contraintes de la part de sa mère d'abord et de son mari et sa belle-famille ensuite...
S'en sortir à 56 ans en écrivant une oeuvre immortelle... il faut être costaud pour çà

Amis conteuses et conteurs, vous allez sans doute me dire que j'enfonce une porte ouverte, mais bon, pour moi c'était nouveau. J...