jeudi 26 janvier 2012

L'Île de la Félicité (fin)

Quelque violence qu'elle se fît, elle sentit une douleur qu'on ne peut exprimer; elle donna des armes magnifiques et le plus beau cheval du monde à son trop indifférent Adolphe. "Bichar (c'était le nom de ce cheval) vous conduira, lui dit-elle, où vous devez aller pour combattre heureusement et pour vaincre; mais ne mettez point le pied à terrs que vous ne soyez arrivé dans votre pays; car par l'esprit de féerie que les dieux m'ont donné, je prévois que si vous négligez mon conseil, jamais Bichar ne pourra vous tirer des mauvais pas où vous allez vous trouver." Le prince lui promit qu'il se conformerait à ses désirs; il baisa mille fois ses belles mains et il eut tant d'impatience de partir de ce lieu délicieux qu'il en oublia même le manteau vert.
Aux confins de l'île, le vigoureux cheval se jeta avec son maître dans le fleuve, il traversa à la nage et ensuite il alla par monts et par vaux; il passa les campagnes et les forêts avec tant de vitesse qu'il semblait qu'il eût des ailes. Mais un soir, dans un petit sentier étroit et creux rempli de pierres et de cailloux et bordé d'épines, il se trouva une charrette qui traversa le chemin et empêchait le passage. Elle était chargée de vieilles ailes faites de différentes façons; elle était renversée sur un bon vieillard qui en était le conducteur. Sa tête chenue, sa voix tremblante et son affliction d'être accablé sous le poids de sa charrette firent pitié au prince. Bichar voulut retourner et franchir la haie; il était prêt à sauter par-dessus, lorsque ce bon homme se mit à crier: "Eh, seigneur! ayez quelque compassion de l'état où vous me voyez; si vous ne daignez m'aider, je vais bientôt mourir..." Adolphe ne put résister au désir de secourir ce vieillard; il mit pied à terre, s'approcha de lui et lui présenta la main. Mais hélas! il fut étrangement surpris de voir qu'il se leva lui-même avec tant de promptitude qu'il l'eut saisi avant qu'il se fit mis en état de s'en défendre. Enfin, prince de Russie, lui dit-il d'une voix terrible et menaçante, je vous ai trouvé; je m'appelle le Temps et je vous cherche depuis trois siècles; j'ai usé toutes les ailes dont cette charrette est chargée à faire le tour de l'univers pour vous rencontrer; mais, quelque caché que vous fussiez, il n'y a rien qui puisse m'échapper." En achevant de parler, il lui porta la main sur la bouche avec tant de force que, lui ôtant tout d'un coup la respiration, il l'étouffa.
Dans ce triste moment, Zéphyr passait et il fut témoin, avec un sensible déplaisir, de l'infortune de son cher ami. Lorsque ce vieux barbare l'eut quitté, il s'approcha de lui pour essayer, par la douceur de son haleine, de lui rendre la vie; mais ses soins furent inutiles. Il le prit entre ses bras, comme il avait fait la première fois et, pleurant amèrement, il le rapporta dans les jardins de la princesse Félicité; il le mit dans une grotte, couché sur un rocher dont la forme était plate par le haut; il le couvrit et l'environna de fleurs. Après l'avoir désarmé, il forma un trophée de ses armes et grava son épitaphe sur une colonne de jaspe qu'il plaça près de ce malheureux prince.
Cette grotte était le lieu où la princesse désolée allait tous les jours, depuis le départ de son amant et c'était là qu'elle grossissait le cours des ruisseaux, par un déluge de larmes. Quelle joie imprévue de le retrouver, dans le moment où elle le croyait si éloigné! Elle s'imagina qu'il venait d'arriver et que, fatigué du voyage, il s'était endormi. Elle balança si elle l'éveillerait et, s'abandonnant enfin à ses tendres mouvements, elle ouvrait déjà les bras pour l'embrasser, lorsqu'en s'approchant, elle connut l'excès de son malheur. Alors elle poussa des cris,  et fit des plaintes capables d'émouvoir jusqu'aux objets les plus insensibles; elle ordonna qu'on fermât pour toujours les portes de son palais et en effet, depuis ce jour funeste, personne n'a pu dire qu'il l'ait bien vue. Sa douleur est cause qu'elle ne se montre que rarement et l'on ne trouve point cette princesse sans qu'elle soit précédée de quelques inquiétudes, accompagnée de chagrins ou suivie de déplaisirs; c'est là sa compagnie la plus ordinaire. Les hommes en peuvent rendre un témoignage certain et tout le monde répète, depuis cette déplorable aventure: que le temps vient à bout de tout et qu'il n'est point de félicité parfaite.

Mme d'Aulnoy (extrait de Histoire d'Hippolyte, 1690)

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