samedi 21 janvier 2012

L'Île de la Félicité (5)

Il vola tant qu'enfin cette île tant désirée se découvrit et par toutes les beautés qui frappèrent d'abord les yeux du prince, il n'eut pas de peine à croire que c'était un lieu enchanté. L'air y était tout parfumé, la rosée d'excellente eu de Nafre et de Cordoue; la pluie sentait la fleur d'oranger; les jets d'eau s'élevaient jusqu'aux nues, les forêts étaient d'arbres rares et les parterres remplis de fleurs extraordinaires; des ruisseaux plus clairs que le cristal couraient de tous côtés avec un doux murmure; les oiseaux y formaient des concerts supérieurs à la musique des plus grands maîtres; les fruits exquis y croissaient naturellement et l'on trouvait dans tout l'île des tables couvertes et servies délicatement aussitôt qu'on le souhaitait. Mais le palais surpassait encore tout le reste: les murs en étaient de diamants, les planchers et les plafonds de pierreries qui formaient des compartiments; l'or y reluisait de toutes parts; les meubles y étaient faits de la main des fées, et même des plus galantes; car tout s'y trouvait si bien entendu qu'on ne savait qu'admirer le plus, de la magnificence ou de l'assortiment.
Zéphyr posa le prince dans un agréable boulingrin:" Seigneur, lui dit-il, je me suis acquitté de ma parole; c'est à vous à présent de faire le reste." Ils s'embrassèrent: Adolphe le remercia, comme il le devait, et le dieu, impatient d'aller trouver sa maîtresse, le laissa dans ces délicieux jardins. Il en parcourut quelques allées; il vit des grottes faites exprès pour les plaisirs et il remarqua  dans l'une un amour de marbre blanc, si bien fait qu'il devait être l'ouvrage de quelque sculpteur excellent. Il sortait de son flambeau un jet d'eau au lieu de flammes; il était appuyé contre un rocher de rocailles et semblait lire des vers gravés sur une pierre de lapis, dont le sens était que l'amour est le plus grand des biens, que lui seul peut remplis nos désirs et que toutes les autres douceurs de la vie deviennent languissantes s'il n'y mêle pas ses charmes attrayants.
Adolphe entra ensuite dans un cabinet de chèvrefeuille dont le soleil ne pouvait dissiper la charmante obscurité. Ce fut en ce lieu que, couché sur un tapis de gazon qui entourait une fontaine, il se laissa surprendre aux douceurs du sommeil; se syeux appesantis et son corps fatigué prirent quelques heures de repos.
Il était près de midi lorsqu'il se réveilla. Il fut chagrin d'avoir tant perdu de temps et, pour s'en consoler, il se hâta d'avancer vers le palais. Dès qu'il en fut assez proche, il en admira les beautés avec plus de loisir qu'il n'avait pu le faire de loin. Il semblait que tous les arts avaient concouru avec un égal succès à la magnificence et à la perfection de cet édifice. Le manteau du prince était toujours demeuré du côté vert; ainsi il voyait tout sans être vu et il chercha longtemps par où il pouvait entrer; mais soit que le vestibule fût fermé ou que les portes du palais se trouvassent d'un autre côté, il n'en avait pas encore aperçu, lorsqu'il vit une très belle personne qui ouvrait une fenêtre toute de cristal. Dans le même instant une petite jardinière accourut et celle qui était à la fenêtre lui descendit une grande corbeille de filigrane d'or, attachée avec plusieurs noeuds de rubans.  Elle lui commanda d'aller cueillir des fleurs pour la princesse; la jardinière ne tarda pas à la rapporter. Adolphe se jeta pour lors sur les fleurs, se mit dans la corbeille et la nymphe le tira jusqu'à elle. Il faut croire que le manteau vert qui le rendait invisible, pouvait aussi le rendre fort léger. Quoiqu'il en soit, il parvint heureusment à la fenêtre.... (A suivre...)

Mme d'Aulnoy

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