vendredi 20 janvier 2012

L'Île de la Félicité (4)

A peine l'aurore commençait-elle de paraître dans son char de nacre de perles que l'impatient Adolphe réveilla Zéphyr qui s'était un peu assoupi. "Je ne vous laisse guère de repos, lui dit-il en l'embrassant; mais il me semble, mon généreux hôte, qu'il est déjà temps de partir. - Allons, seigneur, lui répondit Zéphyr, allons: bien loin de me plaindre, j'ai à vous remercier; car je vous avouerai que je suis amoureux d'une rose qui est fière et mutine et que j'aurais un gros démêlé avec elle si je manquais de la voir aussitôt qu'il est jour; elle est dans un des parterres de la princesse Félicité." En achevant ces mots, il donna au prince le manteau qu'il lui avait promis et il voulut le porter sur ses ailes; mais il ne trouva pas que cette manière fût commode. "Je vais vous enlever, seigneur, lui dit-il, comme j'enlevai Psyché par l'ordre de l'amour, lorsque je la portai dans ce beau palais qu'il lui avait bâti." Il le prit aussitôt entre ses bras, et s'étant mis sur la pointe d'une rocher, il se balança quelque temps d'un mouvement égal, puis il étendit ses ailes et prit son vol, planant dans les airs.
Quelque intrépide que fût le prince, il ne put s'empêcher de sentir de la crainte lorsqu'il se vit élevé entre les bras d'un jeune adolescent. Il pensait, pour se rassurer, que c'était un dieu et que l'amour même, qui paraissait le plus petit et le plus faible de tous, était le plus fort et le plus terrible. Ainsi, s'abandonnant à son destin, il commença de se remettre et de regarder avec attention tous les lieux par lesquels il passait. Mais quel moyen de nombrer ces lieux! que de villes, de royaumes, de mers, de fleuves, de campagnes, de déserts, de bois, de terres inconnues et de peuples différents! Toutes ces choses le jetaient dans une admiration qui lui ôtait l'usage de la voix. Zéphyr l'informait du nom et des moeurs de tous ces habitants de la terre. Il volait doucement et même ils se reposèrent sur ces formidables monts du Caucase et d'Athos, et sur plusieurs autres qu'ils trouvèrent en chemin. " Quand la belle rose que j'adore, dit Zéphyr, devrait me piquer avec ses épines, je ne puis vous faire traverser un si grand espace sans vous laisser pour quelque temps le plaisir de considérer les merveilles que vous voyez." Adolphe lui témoigna sa reconnaissance pour tant de bontés et en même temps son inquiétude que la princesse Félicité n'entendit pas sa langue et qu'il ne pût parler la sienne. " Ne vous mettez pas en peine de cela, lui dit le dieu; la princesse est universelle et je suis persuadé que vous parlerez bientôt un même langage." ... (A suivre..)
Mme d'Aulnoy

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