S'il est vrai que la parole est le meilleur véhicule du conte, de même que c'est en marchant qu'on regarde le mieux un paysage, il est néanmoins utile, par désir ou par commodité, de prendre la voiture le train ou l'avion.

Le conte, pour se faire entendre, doit parfois lui aussi voyager au moyen d'encre et de papier. Voici qu'un carrosse nouveau lui est offert... le blog.
Puisse-t-il vous emporter dans son périple magique.


A un ami...



A un ami...


... Tu m'as fait oublier mes maux....

ALCEE (VII°-VI° av.JC) Traduction Marguerite Yourcenar

dimanche 8 janvier 2012

Les Loups (extrait des Malheurs de Sophie)

Le lendemain du jour où Sophie avait eu quatre ans, sa maman l’appela et lui dit :
« Sophie, je t’ai promis que, lorsque tu aurais quatre ans, tu viendrais avec moi faire mes grandes promenades du soir. Je vais partir pour aller à la ferme en passant par la forêt ; tu vas venir avec moi ; seulement fais attention à ne pas te mettre en arrière ; tu sais que je marche vite, et, si tu t’arrêtais, tu pourrais rester bien loin derrière moi avant que je pusse m’en apercevoir. »
Sophie, enchantée de faire cette grande promenade, promit de suivre sa maman de tout près et de ne pas se laisser perdre dans le bois.
Paul, qui arriva au même instant, demanda à les accompagner, à la grande joie de Sophie.
Ils marchèrent bien sagement pendant quelque temps derrière Mme de Réan ; ils s’amusaient à voir courir et sauter quelques grands chiens qu’elle emmenait toujours avec elle.
Arrivés dans la forêt, les enfants cueillirent quelques fleurs qui étaient sur leur passage, mais ils les cueillaient sans s’arrêter.
Sophie aperçut tout près du chemin une multitude de fraisiers chargés de fraises.
« Les belles fraises ! s’écria-t-elle. Quel dommage de ne pas pouvoir les manger ! »
Mme de Réan entendit l’exclamation, et, se retournant, elle lui défendit encore de s’arrêter.
Sophie soupira et regarda d’un air de regret les belles fraises dont elle avit si envie.
« Ne les regarde pas, lui dit Paul, et tu n’y penseras plus. »
SOPHIE-
            C’est qu’elles sont si rouges, si belles, si mûres, elles doivent être si bonnes !
PAUL –
            Plus tu les regarderas et plus tu en auras envie. Puisque ma tante t’a défendu de les cueillir, à quoi sert-il de les regarder ?
SOPHIE-
            J’ai envie d’en prendre seulement une : ce la ne me retardera pas beaucoup. Reste avec moi, nous en mangerons ensemble.
PAUL-
            Non, je ne veux pas désobéir à ma tante, et je ne veux pas être perdu dans la forêt.
SOPHIE-
            Mais il n’y a pas de danger. Tu vois bien que c’est pour nous faire peur que maman l’a dit ; nous saurions bien retrouver notre chemin si nous restions derrière.
PAUL-
            Mais non : le bois est très épais, nous pourrions bien ne pas nous retrouver.
SOPHIE-
            Fais comme tu voudras, poltron ; moi, à la première place de fraises comme celle que nous venons de voir, j’en mangerai quelques-unes.
PAUL-
            Je ne suis pas poltron, mademoiselle, et vous, vous êtes une désobéissante et une gourmande : perdez-vous dans la forêt si vous voulez ; moi, j’aime mieux obéir à ma tante. »
            Et Paul continua à suivre Mme de Réan, qui marchait assez vite et sans se retourner. Ses chiens l’entouraient et marchaient devant et derrière elle. Sophie aperçût bientôt une nouvelle place de fraises aussi belles que les premières ; elle en mangea une, qu’elle trouva délicieuse, puis une seconde, une troisième ; elle s’accroupit pour les cueillir plus à son aise et plus vite ; de temps en temps elle jetait un coup d’œil sur sa maman et sur Paul qui s’éloignaient. Les chiens avaient l’air inquiet ; ils allaient vers le bois,ils revenaient ; ils finirent par se rapprocher tellement de Mme de Réan, qu’elle regarda ce qui causait leur frayeur, et elle aperçut dans le bois, au travers des feuilles, des yeux brillants et féroces. Elle entendit en même temps un bruit de branches cassées, de feuilles sèches. Se retournant pour recommander aux enfants de marcher devant elle, quelle fut sa frayeur de ne voir que Paul !
            « Où est Sophie ? S’écria-t-elle. »
PAUL-
            Elle a voulu rester en arrière pour manger des fraises, ma tante.
Mme de REAN-
            Malheureuse enfant ! qu’a-t-elle fait ? Nous sommes accompagnés par des loups. Retournons pour la sauver, s’il est encore temps. »

Mme de Réan courut, suivie de ses chiens et du pauvre Paul terrifié, retourna à l’endroit où devait être restée Sophie ; elle l’aperçût de loin assise au milieu des fraises, qu’elle mangeait tranquillement. Tout à coup deux des chiens poussèrent un hurlement plaintif et coururent à toutes jambes vers Sophie. Au même moment un loup énorme, aux yeux étincelants, à la gueule ouverte, sortit sa tête hors du bois avec précaution. Voyant accourir les chiens, il hésita un instant ; croyant avoir le temps avant leur arrivée d’emporter Sophie dans la forêt pour la dévorer ensuite, il fit un bond prodigieux et s’élança sur elle . Les chiens, voyant le danger de leur petite maîtresse et excités par les cris d’épouvante de mme de Réan et de Paul, redoublèrent de vitesse et vinrent tomber sur le loup au moment où il saisissait les jupons de Sophie pour l’entraîner dans le bois. Le loup, se sentant mordu par les chiens, lâcha Sophie et commença avec eux une bataille terrible. La position des chiens devint très dangereuse par l’arrivée de deux autres loups qui avaient suivi Mme de Réan et qui accourraient aussi ; mais les chiens se battirent si vaillamment que les trois loups prirent bientôt la fuit. Les chiens couverts de sang et de blessures, vinrent lécher les mains de Mme de Réan et des enfants, restés tremblants pendant le combat. Mme de Réan leur rendit leurs caresses et se remit en route, tenant chacun des enfants par la main et entourée de ses courageux défenseurs. Mme de Réan ne disait rien à Sophie , qui avait de la peine à marcher , tant ses jambes tremblaient de la frayeur qu’elle avait eue. Le pauvre Paul était presque aussi pâle et aussi tremblant que Sophie. Ils sortirent enfin du bois et arrivèrent près d’un ruisseau ;
            « Arrêtons-nous là, dit Mme de Réan ; buvons tous un peu de cette eau fraîche, dont nous avons besoin pour nous remettre de notre frayeur. »
            Et Mme de Réan, se penchant vers le ruisseau, en but quelques gorgées et jeta de l’eau sur son visage et sur ses mains. Les enfants en firent autant ; Mme de Réan leur fit tremper la tête dans l’eau fraîche. Ils se sentirent ranimés, et leur tremblement se calma.
            Les pauvres chiens s’étaient tous jetés dans l’eau ; ils buvaient, ils lavaient leurs blessures, ils se roulaient dans le ruisseau ; et ils sortirent de leur bain nettoyés et rafraîchis.
                       
                        Ctsse de Ségur


3 commentaires:

manouche a dit…

Heureusemment pour nos frayeurs enfantines que les loups ne sont pas une espèce en voie de disparition dans les bois de Mme de Réan!

Gloria Godard a dit…

Merci pour cette histoire de loups qui donne plus une leçon aux mamans qu'aux enfants ;-)
Bises !

Gloria Godard a dit…

Ah tu m'as donné envie par cette après-midi grise, de reprendre mes p'tites histoires de loup à la sauce archive... Un écho pour toi sur Lulu Archive.
Bises !