lundi 15 novembre 2010

Théodore STRAPONTIN

Théodore Strapontin avait une spécialité ; il était pinceur de fesses. Le plus connu de son village ! Ce n’était pas sa profession ; il était agriculteur. Mais il pinçait des fesses aussi souvent qu’il le pouvait et avec beaucoup d’adresse ; peu de postérieurs arrivaient à se soustraire à sa dextre malicieuse ; ni à sa gauche d’ailleurs quand la croupe convoitée était plus accessible de ce côté là. Il opérait avec tant de bonhomie et d’innocence que de la fillette à la vénérable aïeule, nulle fessue ne songeait à s’en indigner sérieusement. Bien entendu Théodore préférait les fermes rondeurs des jouvencelles : malheureusement pour lui ces dernières plus convoitées sont aussi les plus méfiantes, plus lestes et partant, plus difficiles à attraper ; les femmes jeunes ou moins jeunes savent aussi éviter les doigts agiles. En revanche, les fillettes peu accoutumées et les rombières, trop heureuse qu’on leur prête encore quelque attention, sont des objectifs plus faciles à atteindre. Alors, Théodore faisait feu de tout bois.

Devait-il cette manie à son patronyme ? Peut-être mais dans ce cas, son père et son grand-père auraient du être atteints du même mal ; or, ni l’un ni l’autre n’avaient jamais prêté le flanc à aucune rumeur de cette sorte ; ses fils non plus du reste. Où alors c’est qu’ils cachaient mieux leur jeu. Quoi qu’il en soit, tout pinceur de fesse qu’il était Théodore n’en était pas moins bon père et bon époux, habile cultivateur et éleveur prospère. Il eut été un paroissien modèle sans cette détestable manie. Détestable ? Allons donc !… pas pour tout le monde ! Mais il était plus convenable pour une femme ainsi distinguée de pousser les hauts cris.
C’est alors que le Théodore prenait une mine contristée, se tenait tranquille le temps qu’on l’oublie et dès que la fesse oublieuse repassait à portée de sa main, la pinçait derechef et s’écriant d’un air langoureux et en clignant un œil coquin : « Alors Marguerite, (ou Jeanne ou Rosalie) vous n’êtes plus fâchée ? On se râaaime, alors, les deux ? » Théodore encaissait sans rancune la tape ou le coup de torchon qu’il avait mérité et toute l’assemblée riait de bon cœur. Théodore ne dédaignait personne : sa main s’adressait aussi bien aux voisines qu’aux femmes de sa famille sans distinction d’âge.
Il avait commencé sa carrière à l’école, continué au catéchisme, pris de l’assurance dans les bals de son adolescence et désormais marié, père de famille, citoyen modèle, il continuait de plus belle en société. Il semblait même que plus il avançait en âge, plus ce travers s’accentuait ; jusque là, il n’avait pincé que des postérieurs féminins, mais depuis peu, chez les bambins il ne distinguait plus les filles des garçons. Bientôt, les gamins puis les adolescents bénéficièrent du même privilège que leurs sœurs. Comme il était costaud et respecté, dans un premier temps, ils gardèrent le silence. Mais quand il s’en prit aux jeunes gars, les soirs de bal, on commença à le regarder d’un drôle d’air. Progressivement, le vide se fit autour de lui.
Théodore était un homme jovial, il avait besoin d’amis nombreux ; voyant son entourage le bouder il redoubla de cordialité et en vint à pincer les fesses de ses copains. Ceux-ci ne trouvaient pas déshonorante cette marque d’amitié accordée aux fessiers de leurs épouses, mais il en allait tout autrement si leur propre fondement était concerné ; Théodore faillit récolter des horions. Il se sentait de plus en plus seul, il voyait qu’on chuchotait sur son passage et sa jovialité, peut-être un peu forcée, en augmentait d’autant.
Puis un jour, il pinça les fesses du maire ; celles du curé ne lui échappèrent que grâce à l’ampleur de la soutane. Adieu conseil municipal et assemblée paroissiale. Il devint un paria ; sa femme lui cuisinait la soupe à la grimace, ses filles partirent en ville et ses fils lui montraient le poing.
Peu à peu, il n’eut plus d’autre compagnie que les animaux de la ferme. Il voulut alors leur témoigner son affection mais le chien le mordit, le chat le griffa ; les poules ayant peu de fesses, il n’en pinçait que les plumes ; quand aux moutons leur laine était trop épaisse ; du cochon il ne voyait que le groin dépasser de la soue. Restaient les vaches, mais elles se laissaient faire avec indifférence en le regardant de leur grand œil placide et velouté. Théodore aimait les protestations, les effarouchements qui étaient le piment de son plaisir. Un jour de vague à l’âme, il alla voir du côté de l’écurie ; d’une stalle dépassait le superbe croupe pommelée d’un percheron. Théodore ne put résister ; lui qui aimait les réactions fut servi au-delà des ses espérances. Le cheval avait le jarret robuste et le sabot nerveux. D’un vigoureux coup de pied à l’estomac, il envoya Théodore Strapontin pincer les fesses aux anges.

PP

2 commentaires:

manouche a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
manouche a dit…

Il y a des drames comme ça! Ton conte si drôle m'a rappelé qu'autrefois, dans les Landes ,les jeunes garçons qui allaient au bal disaient aller au PINCHE CUL....

Amis conteuses et conteurs, vous allez sans doute me dire que j'enfonce une porte ouverte, mais bon, pour moi c'était nouveau. J...