dimanche 31 octobre 2010

Les bons contes font les bons romans -



La légende veut que la Comtesse de Ségur ait commencé à écrire pour que Camille et Madeleine de Malaret, ses petites-filles, qui avaient dû suivre leurs parents en Angleterre, ne soient pas privées des belles histoires que leur contait leur grand-mère. En réalité, une opportunité s’offrait à elle: le développement de la diffusion du livre en France à cette époque. En1843, Louis Hachette ouvre les premières Bibliothèques des Chemins de Fer qui, dix ans plus tard, seront au nombre de 160; les gérantes en étant des épouses ou veuves d’agents du réseau. On peut dire que Sophie fait partie de la troupe puisque Eugène de Ségur, son époux, était alors président des Chemins de Fer de l’Est. Tout naturellement, c’est là que figureront en bonne place les premières parutions de la comtesse, son épouse. Sans nier ou rabaisser sont talent, qui n’est pas mince, cette conjoncture l’a bien aidée, elle-même, d’ailleurs, ne niant pas les avantages du piston. Une lettre écrite à un jeune écrivain à la fin de sa vie, en témoigne:
« Pour arriver à la célébrité, il ne suffit pas de bien faire; il faut encore la chance d’un nom qui patronne le vôtre et vous lance dans le monde poétique; et puis un sujet qui intéresse et qui émeuve, et vous voilà connu, loué avec admiration. Le patronage est indispensable pour arriver. Pour commencer, c’est ennuyeux, parce qu’il faut attraper la piste; mais quand on est dans le courant, on avance tout seul, sans se donner ni peine ni mouvement… »
En 1852, elle fait un voyage à Rome, au cours duquel elle rencontre Louis Veuillot, pour lequel elle éprouve une vive amitié. Elle aime l’humour et le style vigoureux du directeur de l’Univers en dépit de leurs divergences en matière d’éducation: il recommandait le fouet, alors qu’elle, « ne l’admettait à aucun titre », n’en déplaise à certains psychologues de bazar qui ont voulu voir en elle une sorte de Mère Fouettard. Louis Veuillot la connaissait mieux qu’eux. Il désapprouvait en revanche les contes de fées et se félicitait que sa grande amie les eut assez vite abandonnés pour plonger dans la réalité.

Car les Nouveaux Contes de Fées ne sont que le prélude à l’œuvre future de la comtesse de Ségur. On y trouve en germe la matière de ses futures histoires et l’on va voir que progressivement elle abandonne le conte pour aboutir au roman. Blondine est encore sous l’influence de Perrault, alors qu’on peut dire d’Ourson, en dehors de l’apparence du héros et de certains faits « merveilleux qu’il est déjà un roman presque réaliste. Il est curieux de noter que son dernier roman, Après la Pluie le Beau Temps, reprend les structures du conte.
A 57 ans, Sophie de Ségur, née Rostopchine, qui depuis l’enfance raconte des histoires à qui veut l’écouter, entame une carrière d’écrivain. Avec des contes au moyen desquels elle commence à soulever discrètement le voile sur son enfance, à révéler ses travers : gourmandise, curiosité, coquetterie insatisfaite, et à exprimer son obsession du feu ! On sait que l’ordre d’allumer l’immense incendie qui ravagea Moscou alors que Napoléon y campait fut toujours attribué à son père.
Ces contes sont plus proches de ceux de Mme Leprince de Beaumont, de Mme d’Aulnoy ou de Perrault et des autres collecteurs du 17° siècle; plus proches encore des frères Grimm, très lus à la cour de Russie, que des baroques contes russes entendus dans son enfance.
Son père Fédor Rostopchine était ministre du Tsar Paul 1°. Sa mère, Catherine, faisait peu de cas des Russes et de leur folklore; elle admirait en revanche la culture française et fut pour Sophie un modèle. Quand vint pour elle le moment de conter, elle n’eut pas l’idée de puiser dans les histoires traditionnelles que la nourrice, sa niania, devait très probablement lui raconter.
Et ce d’autant moins que Catherine Rostopchine, farouchement catholique, avait tenu ses enfants éloignés des légendes locales qui n’ont fait qu’effleurer la mémoire de Sophie. Ainsi ne rencontre-t-on dans ses contes aucun des personnages slaves traditionnels: ni Ivan Tsarévitch, ni Vassilissa la Très Belle, ni l’effrayante Baba Yaga. Les chaumières au fond des forêts où se réfugient ses héros pourchassés sont résolument percheronnes et ne se déplacent jamais sur des pattes de poulet.
Et si Blondine, une sorte de Sophie enfant aux prise avec la princesse Fourbette, (premier des nombreux avatars de Catherine Rostopchine), une marâtre, paraît ressembler à Vassilissa la Très Belle, c’est que cette dernière, en vertu de l’universalité du conte, est proche parente de Blanche-Neige.
Blondine est aussi la bonne version de Sophie enfant, l’autre face étant Gourmandinet, son page, dont la gourmandise le perdra puisque il en mourra .
Au temps de la Comtesse de Ségur, les frontières du plus proche inconnu, lieu de toutes les terreurs, ont beaucoup reculé. Déjà, Swift et Cyrano de Bergerac envoyaient leurs héros sur la lune et d’autres mystérieuses planètes. Plus tard, Jules Verne aussi regarda vers le ciel. Sophie, qui n’a pas l’esprit scientifique et qui par ailleurs n’est pas rêveuse, n’y pense même pas. En ce qui la concerne, le plus proche inconnu serait plutôt son inconscient, représenté par la Forêt des Lilas, aux couleurs et aux senteurs attirantes, mais au sein de laquelle on risque de se perdre pour toujours.
De nos jours encore, les maux de l‘esprit, de l‘âme sont souvent considérés comme une faiblesse, voire une tare déshonorante. Les migraines et laryngites dont Sophie de Ségur souffrit longtemps -elle qui jouissait d’une bonne santé- témoignent de son mal être, de sa difficulté à s’exprimer, à se faire comprendre. La psychanalyse n'existant pas encore nul ne s'est interrogé sur le sens de ces symptômes.
Selon le catholicisme fanatique de sa mère, tout plaisir est un pêché. Mais Sophie revendiquait pour ancêtre Gengis Khan et l’âme païenne dont elle lui était redevable s’est rebellée contre cette tyrannie. Elle aime sa mère mais aussi le plaisir : ce dilemme la déchire.
Bien sûr elle eut des confesseurs mais comment le confier à un prêtre à fortiori quand il advint que ce dernier fut son fils aîné. Elle eut heureusement l’écriture, et le conte de fées devint l’idéal confident, puisque les personnages et les lieux du conte permettent de tout représenter.
Si pour soigner les troubles qui empoisonnèrent le milieu de sa vie, Sophie de Ségur avait pu et voulu avoir recours à l’analyse, aurions-nous été privés d’une remarquable conteuse et d’une grande romancière?
Blondine l’héroïne de son premier conte, entrera donc avec insouciance dans la forêt si attirante mais si dangereuse. Elle n’y trouvera pas que du malheur puisque elle y rencontrera Bonne Biche la fée, et Beau Minon, le Chat merveilleux. Qui non seulement retiennent la fillette, mais surtout la forment. Elle pourrait se plaire dans ce monde enchanté et désirer ne jamais en sortir. Mais intervient alors- émanation de la terrible Catherine Rostopchine- le maudit perroquet qui va la pousser à s’évader du domaine de la fée et de son enfance Ce faisant, Blondine retrouvera les terribles racines du conte universel, puisqu’elle devra -comme dans les contes Russes et ceux collectés par les frères Grimm- tuer et dépouiller son joli compagnon pour trouver son salut et l’amour véritable.
Sophie à cette époque, éprouve le besoin de secouer les liens familiaux et conjugaux qui la maintiennent dans une dépendance infantile. Elle écrit et, encouragée par Louis Veuillot se fait éditer ; elle a compris depuis longtemps que la liberté passe par l’argent.
Bonne Biche et Beau Minon sont des personnages de conte, mais qui représentent-ils? Qui fut pour Sophie le prince charmant? Les jeunes gens de son adolescence? Eugène de Ségur du temps où elle fit sa connaissance? Eugène Sue plus tard? Ou qui d’autre ? Nous ne le saurons probablement jamais puisque, son fils prêtre, Gaston de Ségur a fait brûler les lettres qu’elle lui adressait et que ses descendants ont expurgé le reste pour ne laisser qu’une image de la Comtesse de Ségur conforme à la bienséance de leur milieu.
Pauvre Sophie! Brimée par sa mère, muselée par son mari et sa belle-famille, rabotée par sa descendance et ses éditeurs; il faut pour faire sa connaissance la lire attentivement!
Le Bon Petit Henry, à la recherche de l’herbe de vie qui sauvera sa mère, nous apprend que Sophie croyait aux vertus thérapeutiques des plantes et n’hésitait pas à fournir onguents et sirops à ses protégés.
Dans Ourson, on voit pointer son goût pour l’exagération burlesque; Passerose qui « pleure pour tenir compagnie » pourrait venir du théâtre de Shakespeare ou d’un roman de Dickens. On y trouve un premier portrait de son voisin Mouchel, qui sera Féréor dans la Fortune de Gaspar. Qu’avait-il pu lui faire pour qu’elle finisse par le faire rôtir ? On se dit que le pauvre homme avait bien du mérite à garder de bonnes relations avec sa turbulente voisine. On meurt par le feu mais l’eau aussi est à craindre: Ourson tombe au fond d’un puits et Violette rêve qu’elle se noie. Un crapaud, symbole de la sexualité mâle peut la faire mourir. Monstre pour monstre, elle préfère Ourson qu’elle aime comme un frère; ce qui ne les empêche pas d’avoir un enfant, mais…. grâce à l’intervention de la fée. Sophie se souvient là de ses accouchements si difficiles, le dernier ayant failli lui être fatal. Souvenir encore vif entretenu par de nombreux ennuis de santé dont seule la ménopause la délivrera.
La fin de l'histoire est proche de l’ Héroïc Fantasy; il est dommage que Walt Disney ait ignoré ces contes et qu’il n’ait pas mis en images le combat entre le char entre attelés de crapauds et celui attelé d’alouettes. D’ailleurs les chars des contes de Sophie ont généralement de bien étranges équipages: autruches, dragons, alouettes, cygnes ou crapauds. Faut-il y voir des réminiscences de la mythologie gréco romaine, des chars de Vénus ou de Neptune? Comme la cassette et le parfum qui viendraient du conte de Psyché?
Pour la princesse Rosette, dont l’histoire ressemble à celle de Cendrillon, Sophie qui a souffert dans son enfance d’être mal vêtue, fait intervenir une fée afin de lui éviter des humiliations quand elle devra paraître à la cour du Roi Son Père.
Quant à Rosalie, en butte aux maléfices de la mauvaise Souris Grise, elle sera punie de la curiosité de son auteur, tout comme sera puni de sa gourmandise le page Gourmandinet.
Dans la présentation de ce premier livre, qui contient en germe toute la suite de son oeuvre, elle nous montre le monde magique transposé sous le Second Empire en livret pour opéra d’Offenbach, et se désigne comme la bonne aïeule du roman, créant ainsi sa propre légende.
Pourtant la correspondance échangée avec son éditeur révèle un aspect plus abrupt et moins connu de sa personnalité. Très au fait de l’actualité littéraire , elle n’ignorait pas que George Sand publiait aussi des contes et refusa énergiquement le titre de Contes d’une Grand Mère, préférant Nouveaux contes de fées car elle ne voulait être, écrivait-elle, « ni plagiaire ni doublure ». Succès ! Les jeunes lecteurs en redemandent et c’est tant mieux.
Car Sophie n’écrit pas pour passer le temps. On a beaucoup accusé Eugène de Ségur de radinerie. Mais, il faut avoir présent à l'esprit que le couple a sept enfants à élever et à établir. Habituée au train de vie Rostopchine, Sophie n’a guère le sens de l’économie. Elle impose à Eugène qui ne se trouve bien qu’à Paris, de la laisser vivre aux Nouettes une grande moitié de l’année. Ce domaine, qu’elle gère de manière approximative, et sa grande générosité l’obligent à gagner de l’argent. L’écriture va le lui permettre.

2 commentaires:

croukougnouche a dit…

quelle érudition!!
c'est merveilleux d'apprendre tant de choses sur la chère cmtesse, merci!!

almanachronique a dit…

Si tu veux en savoir plus, elle a une page entière sur Almanachronique.
Tu ne le sais peu-être pas , mais elle habitait près d'ici , à Aube, et je travaille depuis plusieurs années avec le musée qui lui est consacré. Voilà la source de mon "érudition".
P.

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