mercredi 14 avril 2010

La Patte du Chat- Marcel Aymé (Fin)

-Enfin, tout s’est bien passé, dit le canard. Mais ne vous attardez pas et filez au grenier.
A leur retour, les parents trouvèrent les petites qui mettaient la table en chantant, et ils en furent choqués.
-Vraiment, la mort de ce pauvre Alphonse n’a pas l’air de vous chagriner beaucoup. Ce n’était pas la peine de crier si fort quand il est parti. Il méritait pourtant d’avoir des amis plus fidèles. Au fond, c’était une excellente bête et qui va bien nous manquer.
-On a beaucoup de peine, affirma Marinette, mais puisqu’il est mort, ma foi, il est mort. On n’y peut plus rien.
-Après tout, il a bien mérité ce qui lui est arrivé, ajouta Delphine.
-Voilà des façons de parler qui ne nous plaisent pas, grondèrent les parents. Vous êtes des enfants sans cœur. On a bien envie, ah ! oui, bien envie de vous envoyer faire un tour chez la tante Mélina.
Sur ces mots, on se mit à table, mais les parents étaient si tristes qu’ils ne pouvaient presque pas manger, et ils disaient au petites qui, elles, mangeaient comme quatre :
-Ce n’est pas le chagrin qui vous coupe l’appétit. Si ce pauvre Alphonse pouvait nous voir, il comprendrait où étaient ses vrais amis.
A la fin du repas, ils ne purent retenir des larmes et se mirent à sangloter dans leurs mouchoirs.
-Voyons, parents, disaient les petites, voyons, un peu de courage. Il ne faut pas se laisser aller. Ce n’est pas de pleurer qui va ressusciter Alphonse. Bien sûr, vous l’avez mis dans un sac, assommé à coups de bâton et jeté à la rivière, mais pensez que c’était pour notre bien à tous, pour rendre le soleil à nos récoltes. Soyez raisonnables. Tout à l’heure, en partant pour la rivière, vous étiez si courageux, si gais !
Tout le reste de la journée, les parents furent tristes, mais, le lendemain matin, le ciel était clair, la campagne ensoleillée, et ils ne pensaient plus guère à leur chat. Les jours suivants, ils y pensèrent encore bien moins. Le soleil était de plus en plus chaud et la besogne des champs ne leur laissait pas le temps d’un regret.
Pour les petites, elles n’avaient pas besoin de penser à Alphonse. Il ne les quittait presque pas. Profitant de l’absence des parents, il était dans la cour du matin au soir et ne se cachait qu’aux heures des repas.
La nuit, il les rejoignait dans leur chambre.
Un soir qu’ils rentraient à la ferme, le coq vint à la rencontre des parents et leur dit :
-Je ne sais pas si c’est une idée, mais il me semble avoir aperçu Alphonse dans la cour.
-Ce coq est idiot, grommelèrent les parents et ils passèrent leur chemin.
Mais le lendemain, le coq vint encore à leur rencontre :
-Si Alphonse n’était pas au fond de la rivière, dit-il, je jurerais bien l’avoir vu cet après-midi jouer avec les petites.
-Il est de plus en plus idiot, avec ce pauvre Alphonse.
Ce disant, les parents considéraient le coq avec beaucoup d’attention. Ils se mirent à parler tout bas sans le quitter des yeux.
-Ce coq est une pauvre cervelle, disaient-ils, mais il a joliment bonne mine. On le voyait pourtant tous les jours et on ne s’en apercevait pas. Le fait est qu’il est à point et qu’on ne gagnerait rien à le nourrir plus longtemps.
Le lendemain de bon matin, le coq fut saigné au moment où il se préparait à parler d’Alphonse. On le fit cuire à la cocotte et tout le monde fut très content de lui.
Il y avait quinze jours qu’Alphonse passait pour mort et le temps était toujours aussi beau. Pas une goutte de pluie n’était encore tombée. Les parents disaient que c’était une chance et ajoutaient avec un commencement d’inquiétude :
-Il ne faudrait tout de même pas que ça dure trop longtemps. Ce serait la sécheresse. Une bonne pluie arrangerait bien les choses.
Au bout de vingt-trois jours, il n’avait toujours pas plu. La terre était si sèche que rien ne poussait plus. Les blés, les avoines, les seigles ne grandissaient pas et commençaient à jaunir. « Encore une semaine de ce temps-là, disaient les parents, et tout sera grillé. »Ils se désolaient, regrettant tout haut la mort d’Alphonse et accusant les petites d’en être la cause. « Si vous n’aviez pas cassé le plat en faïence, il n’y aurait jamais eu d’histoires avec le chat et il serait encore là pour nous donner de la pluie. »Le soir, après dîner, ils allaient s’asseoir dans la cour et, regardant le ciel sans nuage, ils se tordaient les mains de désespoir en criant le nom d’Alphonse.
Un matin, les parents vinrent dans la chambre des petites pour les réveiller. La chat, qui avait passé une partie de la nuit à bavarder avec elles, était resté endormi sur le lit de Marinette. En entendant ouvrir la porte, il n’eut que le temps de se glisse sous la courtepointe.
-Il est l’heure, dirent les parents, réveillez-vous. Le soleil est déjà chaud et ce n’est pas encore aujourd’hui qu’il pleuvra… Ah ! ça mais…
Ils s’étaient interrompus et, le cou tendu, les yeux ronds, regardaient le lit de Marinette. Alphonse, qui se croyait bien caché, n’avait pas pensé que sa queue passait hors de la courtepointe. Delphine et Marinette, encore ensommeillées, s’enfonçaient jusqu’aux cheveux sous les couvertures. S’avançant à pas de loup, les parents, de leurs quatre mains, empoignèrent la queue du chat qui se trouva soudain suspendu.
-Ah ! ça, mais c’est Alphonse !
-Oui, c’est moi, mais lâchez-moi, vous me faites mal. On vous expliquera.
Les parents posèrent le chat sur le lit. Delphine et Marinette furent bien obligées d’avouer ce qui s’était passé le jour de la noyade.
-C’était pour votre bien, affirma Delphine, pour vous éviter de faire mourir un pauvre chat qui ne le méritait pas.
-Vous nous avez désobéi, grondèrent les parents. Ce qui est promis est promis. Vous allez filer chez la tante Mélina.
-Ah ! c’est comme ça ? S’écria le chat en sautant sur le rebord de la fenêtre. Eh bien ! moi aussi, je vais chez la tante Mélina, et je pars le premier.
Comprenant qu’ils venaient d’être maladroits, les parents prièrent Alphonse de vouloir bien rester à la ferme, car il y allait de l’avenir des récoltes. Mais le chat ne voulait plus rien entendre. Enfin, après s’être laissé longtemps supplier et avoir reçu la promesse que les petites ne quitteraient pas la ferme, il consentit à rester.
Le soir de ce même jour – le plus chaud qu’on eût jamais vu – Delphine, Marinette, les parents et toutes les bêtes de la ferme formèrent un grand cercle dans la cour. Au milieu du cercle, Alphonse était assis sur un tabouret. Sans se presser, il fit d’abord sa toilette et, le moment venu, passa plus de cinquante fois sa patte derrière l’oreille. Le lendemain matin, après vingt-cinq jours de sécheresse, il tombait une bonne pluie, rafraîchissant bêtes et gens. Dans le jardin, dans les champs et dans les prés, tout se mit à pousser et à reverdir. La semaine suivante, il y eut encore un heureux événement. Ayant eu l’idée de raser sa barbe, la tante Mélina avait trouvé sans peine à se marier et s’en allait habiter avec son nouvel époux à mille kilomètres de chez les petites.


3 commentaires:

manouche a dit…

...et devenait Melissa
métisse d'Ibiza,reine de folles nuit oubliant à jamais sa triste famille de culs terreux et sa bavarde ménagerie....

almanachronique a dit…

Oui, oui, Manouche, tu as raison ! Rasons nous les poils qui dépassent et allons faire les folles à Ibiza...
ou ailleurs...
P.

NiNa-Lou a dit…

On a toujours besoin d'un bon gros chat chez soi ! ^^ !
Génial Marcel Aimé !
Belle soirée à toi, Pomme.
NiNa-lou

Amis conteuses et conteurs, vous allez sans doute me dire que j'enfonce une porte ouverte, mais bon, pour moi c'était nouveau. J...