vendredi 16 avril 2010

Un homme de qualté - Fredric BROWN

Ce Al Hanley, vous n’auriez jamais songé à lui jeter plus qu’un regard distrait, tellement il était évident au premier coup d’œil que c’était un pas grand-chose. Et si vous aviez connu sa vie, antérieurement à l’arrivée des Satiens, vous n’auriez jamais imaginé la reconnaissance que vous vouerez- quand vous aurez lu cette histoire- à Al Hanley.
Quand tout arriva, Hanley était saoul. Cet état n’avait rien d’inhabituel- il était saoul depuis longtemps et sa grande ambition était de le rester, bien qu’au point où il en était la tâche fut rude. Il avait commencé par ne plus avoir d’argent, et fini par ne plus avoir d’amis à qui en emprunter. Sur la liste de ses amis et connaissances, il en était au dernier rang, celui où il faut taper quatre personnes pour obtenir un dollar.
Il en était au stade où il faut faire plusieurs kilomètres à pied pour avoir une chance de rencontrer quelqu’un qui se laisserait encore taper. Or les longues marches épuisent l’effet du dernier verre bu- sinon totalement, tout au moins de façon sensible – et Hanley se trouvait en somme dans la même situation qu’Alice qui, ayant rencontré la Reine Rouge du pays des Merveilles, était obligée de courir aussi vite qu’elle pour simplement rester sur place.
Quant à aborder des inconnus, il n’en était pas question : les flics avaient repéré la manœuvre et ne demandaient qu’à emmener Hanley au violon, où il aurait passé une nuit sans boire, chose horrible entre toutes. Car il en était au point où douze heures sans alcool font surgir les mégacauchemars- un mégacauchemar étant au delirium tremens ce qu’un cyclone est à un doux zéphyr.
Le delirium tremens n’engendre que des hallucinations. Il suffit donc d’avoir un peu de cervelle pour savoir que ça n’existe pas. Le delirium tremens peut même tenir compagnie à quelqu’un qui préfère n’importe quoi à la solitude. Mais les mégacauchemars sont des mégacauchemars. Pour en avoir, il faut boire plus que la plupart des gens ne peuvent boire, et encore le mégacauchemer est-il réservé à l’homme qui, imbibé de boisson depuis un temps pratiquement immémorial, se trouve d’un seul coup sevré- en prison, par exemple.
La seule pensée des mégacauchemars faisait se serrer convulsivement la main de Hanley. Et sa main se serrait ainsi sur la main d’un vieil ami, d’un ami follement cher, qu’il n’avait rencontré que trois ou quatre fois dans sa vie entière, et encore dans des circonstances peu aimables. Le vieil ami s’appelait Kid Eggleston, et c’était un ancien boxeur, grand mais très éprouvé, devenu « videur » dans un bar, où Hanley avait ainsi fait sa connaissance.
Mais il serait superflu de porter votre attention sur le nom et la vie de cette personne, qui ne va pas durer longtemps dans la présente histoire. D’ici une minute et demis Kid Eggleston va pousser un cri, et s’évanouir. Et nous n’entendrons plus jamais parler de lui.
Je voudrais néanmoins vous signaler au passage que si Kid Eggleston n’avait pas poussé un cri et ne s’était pas évanoui, vous ne seriez peut-être pas là à lire cette histoire. Vous seriez peut-être en train de mourir à petit feu dans une mine de glouck, sous un soleil vert, à l’autre bout de la Galaxie. Ce serait très déplaisant. Il faut donc ne jamais oublier que c’est Hanley qui vous a épargné cela, et qu’il est encore en train de vous l’épargner. Ne lui jetez pas la pierre : si Trois et Neuf avaient emmené Kid, la face du monde aurait été changée.

Trois et Neuf venaient de la planète Sat, qui est la seconde (et la seule habitable) du soleil vert auquel nous avons déjà fait allusion. Trois et Neuf, ce n’étaient évidemment que des diminutifs. L’identité de chaque Satien est établie par un nombre, et le nom complet de Trois était 389 057 792 869 223 (en transcription décimale, la chose va de soi).
Vous me pardonnerez de l’appeler néanmoins « Trois » et d’appeler « Neuf » son compagnon. Eux, ils ne me le pardonneraient pas. Un Satien s’adresse toujours à un autre en l’appelant par son nombre complet, toute abréviation étant non seulement discourtoise, mais encore insultante. L’espérance de vie d’un Satien est très supérieure à la nôtre, ils peuvent mieux que moi se permettre de perdre du temps.
Au moment où Hanley serrait la main de Kid, Trois et Neuf étaient à quinze cent mètres encore. A quinze cent mètres en l’air. Ils n’étaient pas dans un avion, ni même dans un astronef (et en tout cas pas dans une soucoupe volante, les soucoupes volantes je connais, mais on en parlera une autre fois). Les Satiens étaient dans un cube de Temps-Espace.
La chose mérite une explication. Les Satiens avaient découvert- ce qui nous arrivera un jour – qu’Einstein avait raison. La matière ne saurait se déplacer plus vite que la lumière sans se transformer en énergie. Or, vous n’auriez pas envie d’être transformé en énergie, n’est-ce pas ? Les Satiens non plus n’en avaient aucune envie, au moment où débuta leur exploration de la galaxie.
Ils établirent donc que l’on peut se déplacer plus vite que la lumière, à condition de se déplacer aussi dans le temps. Autrement dit dans l’espace-temps et non dans le seul espace. Leur voyage depuis Sat leur avait fait franchir 163000 années-lumière.
Mais étant donné qu’en même temps ils avaient reculé de 1630 siècle dans le temps, leur voyage n’avait même pas duré une seconde. Pour leur retour, il leur suffirait d’avancer de 1630 siècles vers l’avenir pour revenir à leur point de départ dans l’espace-temps. Vous me suivez, j’espère.
Quoi qu’il en soit, le cube était là, invisible pour les terriens, à quinze cent mètres au-dessus de Philadelphie. (Ne me demandez pas pourquoi ils avaient opté pour Philadelphie, je ne connais personne qui opterait pour Philadelphie). Le cube était là, immobile depuis quatre jours. Trois et Neuf avaient pendant ces quatre jours capté suffisamment d’émissions de radio pour comprendre et parler la langue prédominante.
Mais cela ne leur apprenait rien, bien sûr, de notre civilisation telle qu’elle est, ni de nos us et coutumes. Il faut se mettre à leur place : que peut-on deviner de l’existence des humains d’après des jeux concours, des mélodrames, des commentaires spirituels et des chansons d’amour transi ?
En fait, l’état de notre civilisation n’intéressait guère les Satiens : tout ce qu’ils nous demandaient c’était de ne pas avoir atteint un stade intellectuel pouvant constituer un danger pour eux. En quatre jours d écoute ils étaient rassurés- et on peut d’autant moins s’en offusquer qu’ils avaient raison.
« On se pose ? suggéra Trois à Neuf.
- Oui, dit Neuf à Trois.
Trois s’enroula autour des manettes du cube.




« …tes combats, bien sûr que je les suivais, disait à ce moment précis Hanley. Et tu avais tout pour devenir un champion. Si tu avais été aidé, si tu avais eu un bon manager, tu aurais été champion du monde. Tu étais formidable. On va s’en jeter un au bistrot du coin ?
- C’est toi qui paies, Hanley ?
- Pour l’instant, je suis un peu gêné, Kid. Mais vraiment j’ai besoin d’un verre. Sois chic… en souvenir du temps jadis…
- T’as besoin d’un verre comme moi d’un coup de pompe dans le train. T’es déjà saoul et tu ferais mieux de dessaouler avant de piquer un delirium tremens.
- Je suis en plein delirium tremens. Ce n’est rien, ça ! Il arrive derrière toi, mon delirium. »
Contrairement à toute logique, Kid Eggleton se retourna pour voir le delirium tremens de Hanley. Puis il poussa un cri et s’évanouit. C’étaient Trois et Neuf qui arrivaient. Et derrière Trois et Neuf il y avait la silhouette floue d’un cube de trois mètres de côté. Ce qui était effrayant, c’était que le cube était à la fois là et pas là. C’est sûrement ce détail qui avait fait peur à Kid.
Trois et Neuf, eux, n’avaient rien d’effrayant. Vermiformes, longs de cinq mètres environ (une fois étirés), d’un diamètre de trente centimètre au centre et effilés aux deux bouts, ils étaient d’un très joli bleu clair. Faute d’organes visibles, il était impossible de reconnaître un bout de l’autre- il n’y avait aucun besoin de les reconnaître, d’ailleurs, puisqu’ils étaient exactement pareils.
Ils n’avait ni devant ni derrière, en approchant de Hanley et Kid, puisqu’ils étaient dans leur état normal, c’est à dire enroulés et flottant dans l’air.
« Salut, les gars ! leur dit Hanley. Vous avez flanqué la pétoche à mon pote, bande de salauds ! Juste comme il était sur le point de me rincer la dalle après m’avoir fait la morale. Vous n’y coupez pas, vous me devez un godet.
- Réaction illogique, dit Trois à Neuf. La réaction de l’autre spécimen était tout aussi absurde. On emporte les deux ?
- Non. L’autre est plus grand, mais visiblement très faible. Un seul spécimen suffira. Venez ! »
Hanley se recula d’un pas :
« Si vous me payez un godet, d’accord. Sinon, je ne marche pas ! Ah, ça…
- Nous y allons justement, à Sat.
- Ah, ça, non ! M’embarquer sans m’en mettre derrière la cravate, il y a pas mèche, papa.
- Vous comprenez ce qu’il dit ? demanda Neuf à Trois qui fit signe que non en remuant négativement une de ses extrémités.
- Il faudrait peut-être l’emmener de force…
- Pour quoi faire, s’il accepte de venir de son plein gré ? Acceptez-vous d’entrer de vous même dans le cube, créature ?
- Il y a à boire, dedans ?
- Oui, Entrez, je vous prie. »

Hanley s’approcha du cube, et y entra. Il n’avait pas un instant cru à la réalité du cube, évidemment, mais qu’avait-il à perdre ? Quand le delirium tremens donne des visions, la sagesse ordonne de se plier à leurs désirs. Le cube était fait d’une matière massive, pas du tout amorphe ni même transparant, quand on était dedans. Trois s’enroula autour des commandes, manoeuvrant des leviers par l’une ou l’autre de ses extrémités.
« Nous sommes dans l’espace, dit-il à Neuf. A mon avis, nous devrions rester là, le temps d’étudier ce spécimen pour établir s’il peut ou non être utilisable pour nous. »
Hanley, lui, commençait à s’inquiéter :
« Dites donc, les gars, et ce verre ? »
Il avait la tremblote et des araignées montaient et descendaient le long de sa colonne vertébrale – à l’intérieur des vertèbres.
« Il a l’air de souffrir, constata Neuf. Il a peut-être faim ou soif ? Que boivent ces créatures ? De l’eau oxygénée, comme nous ?
- La plus grande partie de leur planète est recouverte d’une eau fortement salée. Nous pourrions en fabriquer, par synthèse…
- Non ! hurla Hanley. Pas d’eau ! Pas d’eau même sans sel ! Je veux boire ! Du whisky !
-Je pourrais analyser son métabolisme, suggéra Trois. Avec l’intrafluoroscope, c’est l’affaire d’une seconde. »
Il se désenroula et flotta vers une machine étrange. Ses lumières s’allumèrent.
« Très étrange, dit Trois : son métabolisme est à base de C2H5OH.
-C2H5OH ?
- Oui. Pour l’essentiel tout au moins. De l’alcool, dilué d’H2O, sans trace du chlorure de sodium présent dans leurs mers, mais avec des quantités infimes d’ingrédients divers, c’est tout ce qu’il a ingéré depuis une assez longue période. Il y en a 0,234% dans son sang et dans son cerveau. Tout son métabolisme est à base de cet alcool.
-Je vous en supplie ! gémissait Hanley. Je vais mourir si je n’ai pas à boire ! Vous baratinerez après, donnez-moi à boire !
- Cela ne va plus tarder, promit Neuf. Je vais préparer ce dont vous avez besoin. Laissez-moi le temps de vérifier la formule à l’intrafluoroscope et au psychomètre. »
Des lumières scintillèrent devant des cadrans, puis Neuf passa dans le coin du cube où se trouvait le laboratoire, où il fit des choses, et dont il revint au bout d’une minute à peine, portant un bocal dans lequel il y avait deux litres d’un liquide ambré et limpide.
Hanley huma le liquide, en but une gorgée et soupira :
« Je suis mort, dit-il. C’est de l’usquebac, le nectar des dieux. Il n’existe rien de tel sur Terre. »
Il but à grandes gorgées et l’usquebac ne lui brûla même pas la gorge.
« Qu’est-ce que c’est, Neuf ? demanda Trois.
- La formule est relativement complexe, pour correspondre à ses besoins exacts. 50% d’alcool, 45% d’eau, les 5% restants étant composés d’un très grand nombre d’ingrédients allant des vitamines aux sels minéraux nécessaires à son organisme, sans goût aucun, jusqu’à des éléments inutiles mais destinés à donner à l’ensemble une saveur à son goût. Pour nous, même si nous pouvions boire de l’alcool ou de l’eau, ce serait un vomitif. »

Hanley soupira et but encore à grandes gorgées. Il vacilla, puis leva les yeux sur Trois et sourit de toutes ses dents :
« Maintenant, dit-il, je SAIS que vous n’êtes pas là.
- Qu’entend-il par là ? demanda Neuf à Trois.
- Le processus de ses pensées est totalement dépourvu de logique, répondit Trois à Neuf. Je ne pense pas que ses semblables pourraient jamais faire des esclaves utilisables. Mais je le pense encore sans preuves. Comment vous appelez-vous, créature ?
- Qu’importe le nom, pourvu qu’on ait l’ivresse ? Appelez-moi comme vous voudrez. Vous deux, vous êtes mes meilleurs potes. Vous pouvez m’emmener où vous voudrez. Vous me préviendrez quand Sat sera là. »
Il but encore, puis s’allongea par terre. Il produisait des bruits curieux, mais ni Trois ni Neuf ne parvenaient à établir un rapport entre ces bruits et une pensée articulée :
« Zzzzz, bloup… zzzzz, bloup. »
Ils essayèrent d’éveiller le dormeur, mais durent y renoncer.
Trois et Neuf mirent Hanley en observation, procédant à diverses expériences. Hanley ne se réveilla que plusieurs heures plus tard. Il s’assit alors, et les regarda :
« Je n’en crois rien, dit-il, Vous n’existez pas. Pour l’amour du ciel, donnez-moi à boire. »
On lui tendit le bocal, que Neuf avait à nouveau empli. Hanley but et ferma les yeux, tout à sa volupté :
« Ne me réveillez surtout pas ! recommanda-t-il.
- Mais vous êtes éveillé.
- Alors ne me faites pas dormir. Je viens juste de comprendre ce que je bois. C’est de l’ambroisie, la liqueur des dieux.
- Qui sont les dieux ?
- Ils n’existent pas, mais c’est ça qu’ils boivent. Dans l’Olympe.
- Le processus de ses pensées est totalement dépourvu de logique, dit Trois. »
Hanley leva le bocal :
« A Sat, et à pas autre chose ! dit-il. Ca se boit, je bois à Sat. Quel tintouin ! »
Et il but, respectueusement.
« Qu’est-ce qu’un « toin », demanda Trois qui avait mal entendu. »
Hanley prit le temps de la reflexion :
« Un toin, dit-il enfin, c’est un twuc qui woule sur des wails, quand on n’arrive plus à prononcer les « r » pour avoir trop bu de Sat.
- Et que savez-vous de Sat ?
- Que Sat n’existe pas, et que vous n’existez pas non plus. A votre santé quand même !
- Il est vraiment trop bête pour faire jamais autre chose qu’un travail mécanique, soupira Trois. Mais s’il peut être utilisable pour sa force brute, un raid sur cette planète pourrait quand même se justifier. Ils doivent être trois ou quatre milliards de son espèce, et après tout trois à quatre milliards de manœuvres non spécialisés, c’est toujours bon à prendre.
- Hourrah ! cria Hanley.

- L’insuffisance intellectuelle peut aller de pair avec une grande force physique, dit Trois d’un air pensif. Comment faut-il vous appeler, créature ?
- Appelez-moi Al, mes potes ! dit Hanley en tentant de se lever.
- « Al »,c’est votre nom propre, ou celui de votre espèce ? et, en l’un et l’autre cas, est-ce la désignation scientifique complète ? »
Hanley s’appuya contre un mur, pour mieux réfléchir :
« Bah, dit-il, c’est plutôt une espèce de nom qu’un nom d’espèce ; quand à l’espèce du nom d’espèce, ça se discute en latin. »
Et il en discuta en latin.
« Passons, dit Trois. Nous voudrions éprouver votre résistance physique. Courez d’un mur à l’autre, jusqu’à ce que vous vous sentiez fatigué. Donnez-moi le bocal, je vais vous le tenir. »
Il prit le bocal des mains de Hanley, mais Hanley le lui reprit :
« Une gorgée encore ! Une petite gorgée et je courrai tant que vous voudrez. Je courrai même sur l’haricot, si vous y tenez.
- Il ne peut peut-être pas s’en passer, dit Neuf à Trois. Rendez-le lui. »
Ne sachant pas si ce ne serait pas sa dernière gorgée avant longtemps, Hanley but largement. Puis il fit un geste d’amitié aux quatre Satiens qu’il croyait maintenant voir :
« En terrain lourd, je suis imbattable ! proclama-t-il. Et pour ce qui est d’être lourd, le terrain est lourd… pas la peine de jouer placé, vous pouvez jouer sur moi gagnant. En avant ! »
Il fit deux pas en avant, tomba de tout son long, roula sur le dos et s’immobilisa, un sourire de béatitude éclairant son visage.
« Incroyable ! dit Trois. Il truque peut-être. Vérifiez, je vous prie, mon cher Neuf. »
Neuf vérifia.
« Incroyable ! dit-il. Après un effort aussi minime il a complètement perdu connaissance, au point d’être insensible à la douleur. Et il ne truque pas du tout. Ce genre d’individu serait absolument inutilisable sur Sat. Nous n’avons qu’à rentrer. Mais on l’emmène quand même, pour notre zoo. Il aura du succès, sur les millions de planètes que nous avons explorées, jamais on n’a trouvé de créature aussi étrange. »
Trois s’enroula autour des commandes, qu’il manoeuvra avec ses deux extrémités à la fois. 163000 années-lumière et 1630 siècles passèrent, l’un annulant l’autre de façon si bien coordonnée que l’on ne sentit passer ni le temps ni l’espace.
Dans la capitale de la planète Sat, qui règne sur plusieurs millions de planètes utiles et qui a fait explorer des millions de planètes aussi utiles que la Terre, Al Hanley occupe désormais une grande cage de verre, à la place d’honneur, celle des phénomènes proprement incroyables.
Au milieu de sa cage il y a un étang, auquel il vient souvent boire et dans lequel il lui arrive de se baigner. Le niveau de l’étang est maintenu constant par une gargouille de laquelle coule un liquide sublime au-delà du sublime, qui est au meilleur whisky de la Terre ce que le meilleur whisky de la Terre est à la gnôle la plus vulgaire que la Terre ait jamais vu. Et ce breuvage unique est une source de vie grâce aux vitamines et aux sels minéraux comblant les besoins du métabolisme de Hanley.
Ce whisky ne provoque ni gueule de bois ni autre conséquence déplaisante. C’est une boisson qui enchante Hanley autant que le comportement de Hanley enchante les visiteurs du zoo. Lorsqu’ils ont fini d’admirer les ébats de l’incroyable créature, les visiteurs du zoo regardent la pancarte devant la cage, sur laquelle le nom de l’espèce est indiqué en latin, conformément aux indications données par Hanley à Trois et à Neuf :
ALCOOLICUS ANONYMUS
Se nourrit de C2H5OH avec adjonction de vitamines et de sels minéraux. Parfois spirituel, mais toujours illogique. Doué d’une force physique lui permettant de faire deux à trois pas, suivis d’une chute. Dépourvu de toute valeur commerciale, mais représentant la forme de vie la plus étrange découverte à ce jour dans la Galaxie. Habitat : Planète 3 du Soleil JX6547-HG908.
Hanley paraît tellement étrange aux habitants de Sat que ceux-ci lui font suivre un traitement le rendant pratiquement immortel. Ce qui est une excellente initiative, car si jamais ce spécimen passionnant à observer venait à mourir, Sat pourrait lancer une deuxième mission sur la terre pour ramener un autre spécimen. Et le risque ne serait alors pas négligeable que les Satiens vous enlèvent, vous, ou qu’ils m’enlèvent moi. Et si vous ou moi nous trouvions à jeun le jour où cela nous arriverait, ce serait affreux pour toute l’humanité.





3 commentaires:

anne des ocreries a dit…

Oh, oui, j'ai beaucoup apprécié cette histoire complètement givrée ! c'est excellent !

manouche a dit…

à ne pas lire à jeun, avec un petit coup dans le nez(?) mes favoris sont 5 à 7.....

NiNa-Lou a dit…

Extra, cette histoire ! ... J'adore !

Amis conteuses et conteurs, vous allez sans doute me dire que j'enfonce une porte ouverte, mais bon, pour moi c'était nouveau. J...