dimanche 13 septembre 2009

Lucas et les sorcières (fin)



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Et il vit… Que vit-il de si effrayant pour s’en revenir tout courant et tremblant au village, où il eut besoin de plusieurs rasades d’eau de vie avant de pouvoir raconter ? Il avait vu, c’était pénible à dire, il avait vu…Prunelle danser avec le Diable ! Le lendemain, le village en émoi ne parlait de rien d’autre : la fille des sorcières, la petite qui tournait autour de leur musicien, voilà qu’elle était sorcière aussi ! il fallait la prendre et s’en débarrasser. Lucas fut bientôt au courant ; le dimanche après la messe, devant tout le village il informa son père qu’il aimait Prunelle et qu’il voulait l’épouser, et d’ailleurs l’autre soir dans les bois c’est avec lui qu’elle dansait ; ce n’était pas les cornes du diable que le chasseur avait vu, mais la peau de sa bique ramenée sur sa tête. L’explication était si simple que personne n’y crût : non seulement Prunelle dansait avec le diable, mais elle avait ensorcelé Lucas !
Pour venir à bout des sorcières, on organisa une battue et puisque leur repaire était impénétrable, on l’encercla et on y mit le feu. Lucas courut dans la clairière demander de l’aide à la fée. Elle ne pouvait pas arrêter les paysans mais elle pouvait aider les trois femmes à fuir. Elles se transporta avec Lucas au cœur du taillis ; après avoir rendu tout le monde invisible, elle dit : « Courez aussi vite que vous le pouvez jusqu’à la clairière ; ne vous attardez surtout pas car le charme qui vous protège ne dure que peu de temps ; près des deux pierres seulement vous serez en sûreté. Ensuite, quand la plesse aura fini de brûler, on vous croira mortes et je vous trouverai un refuge. »
Le maquis flambait, ils étaient à mi-chemin de la clairière quand Prunelle poussa un cri : un renardeau de ses amis avait une patte avant et la mâchoire inférieure prises dans un piège. Sans aide il allait mourir la mâchoire brisée. Oubliant le danger, Lucas s’arrêta pour délivrer le petit, employant à cette besogne le temps que la fée lui avait donné pour leur sauvegarde.
Les villageois rentrant chez eux les virent et leur donnèrent la chasse ; les fugitifs eurent beau courir, à l’orée de la clairière en dépit des hurlements de Lucas, les hommes ivres de gnôle autant que de violence, battirent à mort les trois femmes. Lucas épargné porta les victimes jusqu’aux pierres. Il enterra la mère et sa fille sous une pierre et Prunelle sous le pommier. Jamais il ne retourna au village ; sa musique devint triste et ne faisait plus danser personne. Il la jouait sous le pommier car il vivait là avec les animaux sauvages, désormais ses seuls compagnons. Il se nourrissait peu, de baies sauvages et de champignons ; il n’aimait plus la vie. Mais il ne pouvait ni vieillir ni mourir et pour rejoindre Prunelle il aurait fallu qu’on le tue. Depuis la nuit du drame personne ne fréquentait plus ce bois dont on disait qu’il était maudit. Au fil des années Lucas devint de plus en plus triste, de plus en plus maigre et ses chansons fendaient le cœur. La fée n’y tenant plus, par une nuit de tempête pria le vent d’arracher au pommier une branche qui en tombant sur le désespéré le tua net pendant son sommeil.
La fée le coucha près de Prunelle. Nul ne vint plus jamais danser près des pierres.
Le temps a passé, mais l’amour qui avait uni les deux jouvenceaux était si grand que sa force a traversé les siècles et passé dans les pierres.

samedi 12 septembre 2009

Lucas et les sorcières (2)


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Les jours, les mois, les années s’écoulèrent. La fée aidant, personne au village ne s’étonnait de voir se prolonger l’adolescence de Lucas. Même son père finit par oublier de le faire travailler aux champs et le village se réjouit d’avoir un barde qui animait les veillées et faisait danser la jeunesse les jours de fête.
De l’autre côté du bois, dans une combe au milieu des champs proliférait un maquis Ajouter une imagebroussailleux, un mélange inextricable de taillis et de ronces ; par ici, on nomme cela une plesse. Les villageois passaient au large car dans cette plesse qu’elles seules savaient pénétrer, vivaient trois femmes ; on les disait sorcières. Il est vrai que le père de la plus âgée avait été un mage savant ; il lui avait transmis ses connaissances qu’elle-même avait enseignées à sa fille, puis à sa petite-fille. En ce temps-là, la religion du Christ avançait à grands pas, celle des druides perdait du terrain et les femmes instruites ne menaient pas une vie facile. De drame en drame et de fuite en poursuite, elles s’étaient réfugiées dans cet endroit désert et n’en sortaient pour ainsi dire jamais ; sauf quand le temps s’y prêtait pour récolter les plantes, baies et écorces nécessaires à la fabrication de leurs médecines. Si quelqu’un de village voulait les consulter, il laissait un signe aux abords du taillis et l’une des trois femmes se trouvait un jour sur son chemin. Elles savaient soulager hommes et animaux de bien des infortunes ; elles étaient secourables aux femmes en mal d’enfant et savaient faire en sorte qu’une grossesse mal venue disparaisse comme par enchantement. Mais la nature humaine est ainsi faite qu’on leur réclamait aussi des remèdes moins avouables ; à ces requêtes elles restaient sourdes mais n’en restaient pas moins dépositaires de secrets dangereux pour elles.
La plus jeune était aussi la plus hardie ; née à l’abri de la plesse, elle n’avait pas connu les tribulations de ses aînées. Quand elle partait cueillir des simples, il lui arrivait de s’aventurer jusqu’à la clairière ; et là, cachée dans les buissons, plus sauvage encore que les animaux de la forêt, elle écoutait… On la nommait Prunelle ; Prunelle était jolie, Prunelle avait quinze ans, l ‘âge qu’avait choisi Lucas. Et fatalement, les deux jouvenceaux se virent, se plurent et s’aimèrent au grand dam de la fée. Elle se reprocha amèrement de n’avoir pas songé à écarter Prunelle de la route de son protégé, mais il était trop tard ; les ennuis commencèrent.
Lucas voyait mal comment amener sa fiancée au village et la grand-mère de Prunelle pour sa part, refusait de laisser la petite rejoindre les gens qui avaient déjà fait tant de mal à sa famille. Rien ne renforce l’amour comme un interdit et là, il y en avait deux ! Les jeunes gens prirent l’habitude de se rencontrer la nuit près des deux pierres ; Lucas jouait et chantait pour sa belle qui dansait pour lui ; les animaux faisaient cercle autour d’eux sous la lune. La fée trouvait le tableau fort aimable mais comme elle savait l’avenir, elle fit part de ses craintes à Lucas qui s’en moqua éperdument.
Revint l’automne et le temps du braconnage ; les villageois poussaient rarement jusqu’à la clairière. La chasse n’y était pas bonne et pour cause ! Lucas savait repérer les pièges et pour protéger ses amis, armé d’un long bâton, il les désamorçait. Les hommes lassés allaient poser leurs collets ailleurs. Mais il faut bien que le malheur arrive, alors un soir de lune, un des villageois, sans raison précise vint braconner de ce côté.

vendredi 11 septembre 2009

Lucas et les Sorcières


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n allant de Mainterne à Chennevières, on passe devant un ancien manoir devenu ferme :la Lucazière. Au milieu du champ qui sépare les bâtiments de la route, on peut voir deux grosses pierres. Pas en été parce que les blés les cachent, mais la moisson finie et jusqu’au printemps suivant, on peut aller s’asseoir dessus et méditer un moment. On en repart plein d’énergie nouvelle ; c’est ce que dit la tradition.
Elle dit aussi la tradition, qu’il y a bien longtemps, au temps des religions anciennes se dressait là une forêt, la grande forêt des Carnutes. Dans cette forêt était une clairière et au milieu de la clairière, les pierres, sous un pommier sauvage.
Un garçon du hameau voisin venait là chaque jour chanter et jouer de la flûte ; un flûte qu’il avait inventée et qui avait le don d’attirer à lui toutes les créatures qui vivaient dans les parages. Sa musique possédait un charme tel qu’on pouvait voir dans la clairière la biche auprès du loup et le lièvre sans méfiance blotti contre le renard ; tous les oiseaux du voisinage rivalisaient de trilles avec la flûte magique.
Le garçon avait nom Lucas ; il grandissait et prenait l’âge d’être berger mais les vaches et les moutons de son père l’inspiraient moins que les oiseaux ou le bruit du vent dans les feuilles. Aussi, tôt le matin, avant qu’on ait pu mettre la main sur lui il sifflait son chien et se sauvait dans les bois.
Pour remplacer sa mère morte en lui donnant le jour, une chèvre l’avait nourri ; il l’avait tant aimée, il l’avait tant pleuré sa vie finie, que pour le consoler son père lui avait fait confectionner dans la peau de sa nourrice une houppelande qu’il portait hiver comme été. Curieusement le tanneur avait gardé les cornes fixées à la peau, ce qui donnait à Lucas une bien étrange silhouette quand il rabattait le capuchon. Mais on s’y était habitué et personne n’y faisait plus attention.
Dans la clairière les animaux n’étaient pas seuls à écouter Lucas ; l’incrédulité des hommes n’avait pas encore contraint le petit peuple des sources et des forêts à se rendre invisible. Fées, enchanteurs, elfes et autres lutins participaient discrètement à la vie quotidienne et il n’était ni rare ni étonnant d’en rencontrer sur son chemin. Une fée habitait ce bois ; elle venait souvent entendre Lucas et parler avec lui.
Un jour que le garçon avait eu de nouveaux démêlés avec son père qui le sommait de grandir un peu et de devenir un homme, la fée tenta de le raisonner :
-« Ton père n’a pas tort, Lucas ; tu ne peux pas passer ta vie dans les bois ! C’est vrai pourtant que ta musique est belle ; elle me manquera quand tu auras rejoint les hommes. Tiens, je vais t’aider : j’ai le droit de réaliser un de tes souhaits, mais un seul. Choisis bien et dis moi ce que tu désires ; je te l’accorderai et ensuite tu pourras plus facilement obéir à ton père. »-
Or Lucas ne désirait rien au monde sinon chanter toujours pour la fée et les animaux de la forêt. La fée hocha la tête :
-« Tu veux cela parce que tu es encore un enfant, mais tu changeras. Veux-tu être un homme riche, puissant ? Veux-tu être aimé ? »-
Lucas ne voulait que demeurer ce qu’il était : un adolescent musicien.
-« C’est possible, dit la fée soucieuse, Mais fait bien attention, si tu gardes ta jeunesse, tu n’auras jamais ni foyer, ni enfant, ni amour durable. Tu ne seras jamais comme les autres et il t’arrivera d’avoir de la peine à vivre ta différence. »-
-« C’est tout réfléchi, répondit Lucas. »-
-« Soit, ce ne sera pas facile ! mais après tout, c’est toi qui choisis ton destin. Et puis je ne serai jamais loin de toi et je t’aiderai de mon mieux. »-

Le Blaireau -

 Dictionnaire du Zoodiac  : Signe de Poil, gouverné par l’ennuyeuse planète Rasoir.  Les natifs du blaireau sont généralement taquins...