Opéra Fantôme

AUTOMNE- 1

C’était le soir du gros orage ; le dernier de l’été. Un grand vent l’avait précédé et l’on a su plus tard qu’un arbre était tombé sur les fils électriques. Marlon,  sans lumière ni chauffage s’était replié chez sa voisine et la soirée avait passé aux lueurs de la cheminée, des bougies et de la lampe à pétrole.

Du profond vieux fauteuil au cuir scarifié par des générations de chats, dépassaient des boucles brunes et deux longues jambes terminées par des chaussures de marche aux semelles épaisses. .La conversation, on ne sait pourquoi, on ne sait comment avait abordé les superstitions, les légendes paysannes, le surnaturel, les revenants et passant du général au particulier, Marlon avait suggéré que le Manoir avait tout à fait l’aspect que l’on prête aux demeures hantées.

« Et pourquoi, avait dit la voisine, ne le serait-il pas ? »
La voisine vivait seule ; au village, on lui disait « Madame », mais plus souvent on lui donnait le prénom étrange que tous semblaient trouver normal. Un mari lui était attribué, qu’on ne voyait jamais. Marlon aurait été incapable de lui donner un âge ; sa silhouette, son discours étaient d’une femme mûre, mais sa voix et parfois son comportement, évoquaient presque l’enfance…. Il frissonna…
« Vous avez froid ?… Venez plus près du feu… Aimeriez-vous du vin chaud ?... une tisane ?… »
Des bouquets d’herbes sèches aux senteurs étranges pendaient au plafond ; sur des étagères, des bocaux remplis de graines multicolores voisinaient avec des pots de grès et de boîtes en fer soigneusement étiquetés. Marlon n’était pas certain d’avoir confiance en les préparations de sa voisine… Il opta pour le vin chaud ;
Quand elle se leva, jaillirent de la vaste chauffeuse une petite chienne et plusieurs chats qui la suivirent dans la cuisine.
Cette petite chienne les avait mis en présence le jour où Marlon avait emménagé ; elle s’était faufilée derrière le portail et la voisine s’égosillait en vain dans l’espoir de la faire revenir. La bestiole voulait se faire caresser par le nouveau venu qui l’avait prise sous son bras et rapportée à sa propriétaire. Ils avaient bavardé… quelques mots de bienvenue.
Elle habitait depuis plusieurs années en bas du raidillon qui menait au Manoir, une petite maison isolée du village. Un soir de panne d’allumettes ou de tout autre matériel indispensable, il avait frappé à sa porte et depuis, ils voisinaient agréablement, attentifs l’un comme l’autre  à ne pas perturber leurs solitudes respectives.
Bientôt elle revint poser entre eux sur un coffre, deux bols fumants qui embaumaient le cannelle et différentes épices à la définition problématique. Finalement, le  vin chaud était-il plus rassurant que la tisane ?
Il était en tout cas brûlant et flattait autant le nez que le palais ; Marlon sentit la chaleur l’envahir des pieds jusqu’au cerveau. Et quand au fond du bol, ne resta plus qu’un peu de poussière humide et parfumée, d’une voix fatiguée, hésitante de la crainte probablement d’éventuelle ironie, il posa cette question qui semblait le préoccuper fort. La question de savoir si le Manoir abritait des spectres…
La voisine avait repris sa place dans le fauteuil recouvert de tapisserie celui-là, mais tout aussi fatigué et vénérable que celui dévolu à son hôte. Sans rompre le silence installé soudain dans la pièce, elle prit dans un panier son tricot : un pull à torsades compliquées, en laine épaisse d’un bleu grisé. La manœuvre suscita l’intérêt d’une jeune chatte qui jusque là semblait dormir sur le tapis, le nez enfoui dans les longs poils de son panache blanc. La voisine la menaça du doigt, fit aller les aiguilles…
-« Mais vous, insista   Marlon, vous y croyez, à toutes ces histoires de revenants et de maisons hantées ?
-« Moi ? Je crois à tout ! On ne sait jamais… »-
- Et vous pensez que ma maison pourrait abriter des esprits ?
-Evidemment ! 
-Evidemment ? Comme vous y allez ! Mais en fait, vous l’avez entendu dire ; ce n’est pas forcément la vérité ?
-Oh, vous savez… les gens qui achètent le manoir tiennent tout juste trois mois ; il y en a même qui sont restés à peine une semaine… »
- Alors, vous croyez que c’est vrai, que le Manoir est hanté ? »-
La voisine sourit, malicieuse :
- « Ca vous plairait bien, au fond, d’avoir pour hôtes quelques fantômes ?
 - Ma foi, non ! Mais… Comment vous dire ?… »-
Marlon hésitait, une confession au bord des lèvres ; la voisine,  silencieuse le regardait intensément ; il se lança :
-« Il s’y passe tout de même des choses étranges ! Croyez moi ou ne me croyez pas, mais certaines nuits, j’ai entendu des bruits de pas… »
- Une chouette dans le grenier, probablement… »
- Peut-être, mais j’ai aussi aperçu des lueurs dans la nuit, j’ai vu ou cru voir des ombres… »
-Un nuage qui passait sur la lune… »
- Mais il y avait de la musique aussi ; des chants ; une sorte de… concert…
 -On vous a raconté l’histoire du château quand vous l’avez acheté? »
-Oh, pas grand-chose en fait. J’ai su que les bâtiments les plus anciens, la tour notamment, étaient du douzième ; que la propriété a toujours été entretenue,  mais  fort peu habitée…
- Et c’est tout ? »
- A  peu près, oui. »-
La voisine se leva, tisonna le feu et remit une bûche.
- « Vous aimeriez en savoir plus ? »
-Mais, naturellement… »
- Eh bien… dans ce cas….
…Il faut remonter aux croisades : un chevalier des Authieux, à peine noble s’y était enrichi de façon plus ou moins racontable. Il acheta ou s’empara de cette terre et y bâtit une demeure. Un de ses descendants, à la fin de la guerre de Cent Ans eut la bonne idée de jouer la France contre l’Angleterre et pour cela devint comte. Ensuite,  les des Authieux furent des châtelains sans histoires, gérant bien leur patrimoine, ne mourant pas trop à la guerre et ne se ruinant pas à la cour. Un des Authieux, revenant d’Italie, commença des modifications et des embellissements. C’était le temps où l’on transformait les rudes forteresses en manoirs où il faisait bon vivre. Pourtant les châtelains devaient une grande partie de leur vie au service de leurs souverains. C’est ainsi que quelques générations plus tard, un des Authieux s’était distingué auprès d’Henri IV lors de la bataille de Dreux, l’avait suivi à la cour. L’assassinat du roi, les intrigues et complots qui l’avaient précédé et qui accompagnèrent la régence de Marie de Médicis rendaient l’air de Paris et du Louvres irrespirable pour un honnête homme. Des Authieux  prudent et qui n’aimait guère les Italiens retourna dans ses terres ; il remit en ordre ses affaires malmenées par la vie de courtisan et consacra son temps, à terminer les travaux entrepris par son père.
L’inconfort de cette demeure campagnarde en perpétuel chantier acheva de ruiner la santé de son épouse mal remise de la récente naissance d’un fils. Pour surmonter son deuil, le comte imagina encore de nouveaux aménagements. L’air de Paris lui avait donné le goût du théâtre et de la musique ; pensant recevoir des artistes, il fit aménager une salle « à l’Italienne »…
Marlon sursauta :
« Un théâtre ?… mais où est-il ?… je n’en ai pas vu… »
« Il n’existe plus … »
Marlon écoutait la voisine avec une sorte d’avidité ; elle fit glisser les mailles de son tricot sur une aiguille circulaire et reprit :
« Ce théâtre fut, je crois bien, le dernier aménagement notable du château, si l’on excepte les salles de bains et le chauffage central qui ont été posés après la dernière guerre…

…Toutes ces occupations laissaient au comte le temps de veiller à l’éducation de l’enfant. Il le remit à une nourrice qui avait elle-même un fils. Pierre le paysan et Louis le fils du maître grandirent en garnements inséparables ; puis un jour, arrivèrent des précepteurs avec pour mission de faire du jeune des Authieux un gentilhomme digne de ce nom. Son avenir n’était pas de polissonner avec le fils de sa nourrice.
Les années passèrent et vint le temps pour Louis, regimbant, rechignant de s’en aller à Paris où le comte avait gardé des relations qui devaient aider le jeune homme à faire son chemin dans le monde.
Louis aima Paris et Paris aima Louis qui perdit bien vite ses manières campagnardes. Les salons lui ouvrirent leurs portes et les Précieuses leurs bras. Jamais il n’oublierait sa première visite à « l’Incomparable Arthénice ». Etre reçu à l’hôtel de Rambouillet était un privilège dont le jeune provincial n’avait pas mesuré l’importance. C’était en juin et son étonnement fut grand de voir en plein Paris, une armée de faucheurs entasser du foin en meules comme il était d’usage dans son Thymerais natal ; c’était la ville à la campagne, que dévoilait largement de hautes croisées ouvertes du parquet de chêne ciré jusqu’aux  poutres polychromes du plafond.
Madame de Rambouillet, contrairement à l’usage qui voulait les pièces d’apparat à l’étage, recevait au rez-de chaussée, dans des salons en enfilade dont les portes fenêtres laissaient admirer les jardins. Rien n’était conventionnel chez la marquise et Louis habitué aux murs rouge sombre ou bruns des autres demeures fut ébloui par le bleu lumineux qui inondait de gaité toutes les salles. Il avait été présenté au marquis, un homme aimable et cultivé qui avait apprécié la réserve et la bonne éducation du jeune provincial. Son épouse souffrait beaucoup des manières de soudards de nombre de gentilshommes de la cour ; manières qui pour la plupart étaient l’héritage du bon roi Henri dont le raffinement n’était pas la vertu principale. Elle n’aimait pas non plus le clinquant italien qu’on devait à Marie de Médicis et aux Italiens qui l’entouraient.
Aussi avait-elle inventé sa propre cour faite de gens du monde, intellectuels policés, amoureux des bonnes manières et du beau langage. On rencontrait chez elle, écrivains, philosophes, savants ; Corneille y venait lire ses pièces ; on discutait de l’Astrée avec son auteur, Honoré d’Urfé ; Madeleine de Scudéry qui bientôt aurait son propre salon, niait avec coquetterie avoir pris pour modèles des gens connus dans son Grand Cyrus. Raffinement du langage, recherche des mots et des expressions inspireront bientôt Molière. Cathos et Madelon sont nées dans la ruelle de Catherine de Rambouillet.
Mais c’est en hiver qu’il fallait y être vu ;  peu frileuse et même redoutant la chaleur, Madame de Rambouillet, lovée dans des peaux d’ours, faisait geler son monde dans l’alcôve de sa « chambre bleue » dont la température n’excédait pas celle du dehors. Chacun, tour à tour, s’éclipsait pour aller chercher un peu de chaleur dans les antichambres où des bûches flambaient dans les cheminées de marbre.
C’est ainsi que le jeune Louis des Authieux, « monté » à Paris pour servir le roi, ne se montra que fort peu à la cour mais très souvent dans les salons.

Il en était d’autres, plus légers que ceux de « l’incomparable Arthénice » ou de « la Grande Sapho », pseudonyme sous lequel régnait Mlle de Scudéry ; celui surtout de la belle Ninon de Lenclos qui eut quelques faiblesses pour ce très joli jeune homme qu’elle contribua à policer…
Et les années passèrent… Louis continua de dépenser l’argent du domaine, sans plus penser à briguer quelque charge à la cour. De temps à autre il retournait pour un temps aux Authieux où son père vieillissait doucement. C’est en toute bonhommie que le vieil homme lui dit un jour qu’il serait grand temps d’envisager le moyen de perpétuer le nom.
Or, il n’était guère qu’un seul moyen, qui ne souriait guère à l’héritier …
Et vraiment, il se trouvait trop jeune pour se marier ! Tant de femmes lui ouvraient leurs bras et leurs alcôves… pourquoi se contenter d’une seule ? Il rentra à Paris et s’empressa d’oublier ce devoir importun.
D’autres y pensèrent pour lui ; des forces occultes, des influences secrètes s’infiltrèrent de province à Paris et provoquèrent des rencontres. Celle entre autres d’une jeune fille bien noble, bien riche, et très jolie.
Angélique de Borchamps, sortie depuis un an du couvent, se plaisait fort dans les salons. Elle venait de découvrir ces romans prohibés par les nonnes et dans le même temps leurs auteurs. Elle rêvait de parcourir chastement la Carte du Tendre en compagnie de quelque Céladon quand on lui présenta Louis. Elle ne fut pas longue à comprendre qu’il s’agissait là de son futur époux. Or dans les romans, elle avait appris que le Mariage est la mort de l’Amour ; les parfaits amoureux se doivent s’il est possible d’éviter ce malencontreux incident. Elle ne voulait même pas imaginer les trivialités que supposait le mariage… Et puis Louis était vieux ! Il avait ..oh ! certainement plus de trente ans, et elle en avait quinze !
Mais nous étions en un temps où l’on ne discutait guère les décisions familiales et nos deux candidats au célibat se retrouvèrent en grand apparat devant l’autel d’une église fleurie autant qu’un jardin de mai où sans grand enthousiasme, ils se jurèrent fidélité
Angélique était bannie du pays du Tendre et des amours de roman ; aussi prit-elle son époux  en grippe sans vouloir même le connaître un peu. Elle s’était mis en tête qu’on la livrait à un barbon et que sa vie était finie avant d’avoir commencé. Pourtant Louis était bel homme. Un physique agréable, une vive intelligence, augmentés d’une humeur joyeuse en faisaient un personnage tout à fait séduisant et son mariage brisa quelques cœurs. Angélique ne voulait pas le savoir. Elle se présenta dans la chambre nuptiale telle Psyché livrée au monstre et Louis qui n’avait guère essuyé de rebuffades au cours de sa vie amoureuse s’amusa de la situation . Sa jeune épouse lui plaisait bien mais il n’avait nulle envie de la forcer. Après l’avoir détaillée complaisamment, il la laissa dormir seule et s’en fût terminer la nuit dans un alcôve plus accueillante. Angélique en fut soulagée, mais tout de même un peu vexée.
Ils prirent le lendemain, leur premier repas ensemble. Elle ne savait trop quelle contenance adopter. Le comte, amusé, la regardait comme le matou l’oisillon qu’il ne peut attraper encore mais qui tombera inévitablement sous sa patte.
Courtois, mais avec une pointe d’ironie, il lui demanda si elle avait passé une bonne nuit. Avec des manières qui sentaient les ruelles autant que le couvent, elle le remercia. Louis avait bon appétit, Angélique chipotait en silence. Il renvoya d’un geste le domestique qui les servait et réfléchit un moment ; puis il arbora le plus séducteur de ses sourires :
« Madame, je crois utile de faire avec vous une mise au point et de définir notre mode de relations futures. »
Elle leva vers lui des yeux inquiets.
« Je ne m’attendais pas, continua-t-il, compte tenu de la manière dont s’est arrangé notre mariage, que vous éprouviez pour moi une folle passion. Mais enfin je ne pensais pas non plus  que ma personne vous inspirerait une telle répulsion. D’ordinaire… il s’interrompit en riant…Mais là n’est pas le sujet. Tranquillisez-vous, Madame, mon intention n’est ni de vous contraindre ni de vous importuner. Cependant, puisque cette union arrange nos familles, nous devrons nous en accommoder. Nous vivrons donc sous le même toit, un revenu suffisant vous sera servi et vous pourrez mener la vie qui vous conviendra ; j’en userai de même. Il va de soi que nous respecterons les convenances ; ne me rendez pas ridicule, j’aurai le même soin à votre égard. Nous devrons bien entendu paraître ensemble dans le monde à différentes occasions, mais pour le reste, je ne vous demanderai aucun compte de votre temps. »
Il marqua une pause ; une pensée lui fit froncer les sourcils. Angélique qui avait presque retrouvé le sourire se rembrunit. Il la regarda attentivement et continua avec douceur :
« Il est vrai que nous devrons avoir un héritier… Mais en fait, rien ne presse… Le moment venu vous serez, je l’espère, habituée à moi. Et je vous assure , Madame, ajouta-t-il en riant, d’autres s’en accommodent  fort bien. »
Sur ces mots, il quitta la table après lui avoir galamment baisé la main.
Angélique resta un long moment songeuse. Son destin ne lui apparaissait plus aussi tragique qu’elle l’avait redouté ; et même, la perspective de liberté offerte par cet époux libéral, l’enchantait. Restait cet héritier qu’on lui réclamerait un jour ou l’autre… Elle avait du temps pour y songer. Aussi retourna-t-elle à ses appartements le cœur plus léger.
Louis des Authieux savait vivre, Angélique n’était pas sotte, aucun souci matériel ne troublait le couple. La jeune femme, à défaut d’amour, éprouva bientôt de l’affection pour ce mari qui se conduisait en grand frère, l’emmenait dans la monde, à la cour, et ne lui refusait rien. Elle eut des soupirants, peut-être des amants, mais aucune passion. Louis avait gardé ses relations, ses maîtresses, et ils étaient devenus grands amis quand un musicien entra dans leur vie…. »

Une sorte de hurlement rauque interrompit le récit ; Marlon sursauta ; la voisine rit :
-« C’est la pendule ! dans cette maison le loup hurle à minuit. »-
Elle avait une passion de gamine pour les gadgets et les bruits incongrus de l’horloge reçue en cadeau pour un abonnement à un quelconque magazine surprenait souvent les visiteurs mais remplissait d’admiration leurs enfants.
 -«Minuit !Je suis désolé s’excusa Marlon tout confus, je vous empêche d’aller dormir. » -
Il se levait à contre-coeur .
« Jamais de la vie ! il est l’heure au contraire de raconter des histoires. »
 La voisine remua la braise, remit quelques bûches et se rassit délaissant son tricot. L’épagneule qui jusque-là ronflait paisiblement enfouie sous un amas de coussins, dérangée par le remue-ménage, s’ébroua et voyant sa maîtresse inoccupée, grimpa sur ses genoux.
« Bon, où en étions-nous reprit la conteuse en berçant la petite chienne »
« Vous parliez d’un musicien… »
« Ah oui ! Louis l’avait gagné au jeu.
- !!! ??
-Ca vous choque ?Ne faites pas ces yeux-là ; à cette époque un musicien était un domestique comme un autre et l’on pouvait perdre au jeu ses domestiques comme ses maîtresses ou ses chevaux ! »
« Tout de même ! Un valet n’est pas une marchandise … un esclave ! »
« Vous avez raison, mais je n’y peux rien ! les choses se sont passées de cette façon. Bref, le musicien venait de Naples…Encore enfant, sa famille l’avait en quelque sorte vendu à un de ces découvreurs qui parcouraient l’Italie à la recherche de voix. Le curé de son village l’avait signalé comme étant le soprano le plus pur qu’il ait entendu jusqu’alors…. Ne tiquez pas, Marlon; le garçon échappait ainsi à la plus noire misère. Donc il fut élevé dans un de ces conservatoires de Naples, mais sa voix ne tint pas ses promesses. Alors, il apprit à jouer de plusieurs instruments, à conduire un orchestre, à enseigner la musique, à composer aussi. Il était doué ; ses maîtres lui trouvaient du talent, et quand il en eut l’âge, on lui proposa des engagements. Il lui fallait désormais gagner sa vie ; il était bien de sa personne, avait d’excellentes manières, il était aussi bon danseur . Un diplomate italien le prit à son service et l’emmena partout avec lui. C’est ainsi qu’il arriva à Paris,  dans les bagages de son maître et que Louis des Authieux le gagna aux dés ou au piquet. »
« Il aurait pu refuser ! »
« Bien sur ! mais que pouvait-il faire, seul, en France, parlant à peine la langue, sans ressources ; car s’il avait regimbé, son maître aurait refusé de lui payer ses gages. Croyez-moi, il n’avait pas vraiment le choix. Et puis sur l’instant, l’aventure le tentait : il ne laissait rien ni personne en Italie qu’il put vraiment regretter et il avait cru comprendre en écoutant tant bien que mal les autres domestiques que la vie dans la maison du comte était assez agréable.
Louis, dès qu’il eut Rinaldo à son service se prit pour un artiste et se mêla de composer. De fait, il donnait quelques vagues indications et croyait de bonne foi qu’il avait inventé ce que le jeune Italien écrivait sur la portée. Le musicien s’en amusait ; il ne s’agissait que d’airs de danse et de chansons. Il savait qu’un jour, il accoucherait de  l’œuvre qu’il portait en lui et de celle-là, ne se laisserait pas déposséder. »
« Quel nom avez-vous dit ? Je l’ai mal retenu. »
« Rinaldo !  C’était un pseudonyme. Il avait voulu tout oublier de cette famille qui l’avait sinon vendu, du moins poussé à partir contre un peu d’argent ; alors il prit un nom de chevalier de roman. Louis, curieux de tout ne consacrait qu’une part de son temps à la musique et Rinaldo dut aussi donner à Angélique des leçons de chant. Elle avait un filet de voix aigrelet, pas bien juste et Rinaldo avait beau essayer de lui transmettre le savoir des maîtres Napolitains, il n’obtenait que de piètres résultats. Mais elle était charmante, lui avait vingt-cinq ans, des yeux bleus foncés sous des boucles noires romanesques et son, maître toujours par monts et par vaux ne fréquentait guère son domicile. Il avait quand même remarqué que sa femme et son musicien passaient beaucoup de temps ensemble et qu’ils s’entendaient remarquablement. Mais d’une part il n’était pas jaloux et d’autre part tout français  de son monde et de son temps savait fort bien qu’un musicien venant d’un conservatoire de Naples était eunuque. Il n’avait jamais abordé un sujet sur lequel il entendait se montrer discret, car si en Italie l’engouement pour ces garçons frisait la passion, en France en revanche, on ne les appréciait guère ; ils étaient souvent l’objet de plaisanteries de plus ou moins bon goût que Louis souhaitait épargner à Rinaldo. De plus, cette complicité qui détournait son épouse de ses nombreux soupirants servait ses projets. Son père, appuyée de son homme d’affaires le pressait d’assurer sa descendance et il trouvait difficile de leur expliquer qu’il attendait que sa femme éprouvât pour lui un commencement d’attrait avant de consommer son mariage. Donc il voyait d’un œil amusé et complaisant  la cour discrète et empressée que Rinaldo faisait à la comtesse ; il se disait à part lui :  « Ces Italiens sont extraordinaires ! Même castrés, il ne peuvent s’empêcher de chercher à séduire. Celui-là tenterait la conquête d’une chaise si on l’enjuponnait »
Angélique savait aussi ce qu’on disait des chanteurs napolitains, et si son musicien personnel avait perdu sa voix, ce malheur ne le rendait que plus séduisant. Certaine de l’innocence obligatoire de leur relation, elle se laissait aller totalement à l’attirance qu’elle éprouvait pour le jeune homme.
Un jour, une de ses amies revenant d’un assez long séjour en Italie et remarquant le flirt incessant du maître et de l’élève, lui demanda en confidence confirmation de ce que lui avaient révélé des italiennes à propos des agréments nombreux et sans risques des castrats. Angélique rougit, s’étonna, et puis n’est-ce pas… on était entre femmes, posa des questions plus précises. L’amie après avoir bien ri de sa naïveté,  lui apprit qu’eunuque ne signifie pas impuissant, bien au contraire et lui raconta les passions suscitées par les grands sopranistes italiens. Angélique entrevit d’intéressantes perspectives…
 Rinaldo n’était pas celui que l’on croyait ; il avait de justesse échappé au couteau ; une mauvaise fièvre accompagnée de ce que l’on prît pour une laryngite retarda l’opération. Le chirurgien, craignant des complications avait préféré attendre le complet rétablissement du garçon. Cependant, quand la fièvre tomba, la voix de Rinaldo chuta aussi de quelques tons ; la fièvre était réelle mais l’altération de la voix était un effet de la mue. Cette puberté précoce, il venait juste d’avoir douze ans, préserva son intégrité. Hasard dont Rinaldo ne cessa jamais de se féliciter. Comme tout Italien qui se respecte, il aimait passionnément les femmes ; toutes les femmes ! Un jour, il le savait, il en aimerait une seule à la folie, mais ce jour n’était pas encore venu et il n’était pas pressé. Il avait compris l’erreur de son maître le concernant mais comme on ne lui avait rien demandé, il n’avait rien dit. Il avait des amours nombreuses et discrètes ; toujours vêtu de noir, on le prenait souvent pour un abbé.
Il trouvait son élève charmante mais restait prudent ; il ne tenait pas à perdre une place où il trouvait tant de satisfactions. Angélique de son côté, du jour où elle reçut les confidences de son amie, abandonna toute réserve. Elle avait dispersé son innocence au hasard des alcôves et des boudoirs sans en retirer grande satisfaction. Une nuit que Louis était en voyage, elle fit de Rinaldo son amant et connut un plaisir fulgurant qu’elle prit pour de l’amour. Elle s’étonna un peu de trouver chez le jeune homme plus de vigueur qu’elle n’en attendait sachant ce qu’elle croyait savoir. Elle mit cela sur le compte de la passion nouvelle et puis, le temps passant, elle ne se posa plus de questions.
Louis pour sa part, n’en posait à personne et surtout pas à lui-même. La situation lui convenait ;  Angélique allait moins dans le monde et il était temps d’entreprendre de la séduire pour obtenir cet héritier dont il avait besoin. En attendant, son engouement pour son maître de chant jetait un voile sur ses propres fredaines, ce qui l’arrangeait bien.
Tout aurait été pour le mieux si le comte, invétéré coureur de jupons, n’avait été aussi un bretteur redoutable. Par un triste petit matin blême, il tua en duel un mari jaloux qui l’avait provoqué.
Les duels étaient interdits. .Le frère aîné de Richelieu, alors que celui-ci n’était encore qu’évêque de Luçon, perdit la vie dans un duel. Devenu cardinal et premier ministre de Louis XIII, désormais tout puissant, Armand du Plessis n’eût de cesse d’obtenir du roi un édit interdisant les duels ; tout contrevenant risquait sa tête.
Les témoins risquaient autant que les combattants, mais il aurait suffi d’une indiscrétion, d’une parole imprudente… Il fallait se faire oublier, quitter Paris au plus vite. Et le destin parfois, peut transformer un malheur en opportunité. Le père de Louis eut l’élégance de perdre la vie dans la même semaine et le mit dans l’obligation de regagner sa terre sans éveiller aucun soupçon.

La plus marrie fut Angélique ; elle ne pouvait se dispenser d’accompagner son époux. Adieu les soirées, les toilettes et la joyeuse compagnie des salons parisiens. Elle redoutait la solitude de la campagne et plus encore la société qu’elle y rencontrerait. Après avoir convenablement tempêté, elle dut se résoudre à faire ses malles. Rinaldo s’efforçait de la consoler. Il adorait cette jeune précieuse, frivole, égocentrique mais si élégante, si gracieuse et si ardente au déduit. Il multipliait réconforts et promesses :
« Calmez-vous, Angélica mia, nous ne nous quittons pas …et puis , il y a parait-il au manoir  un théâtre à l’italienne. Je composerai pour vous et nous monterons un spectacle. Vous verrez, nous allons bien nous amuser. »
Angélique comprenant surtout que Louis serait plus souvent près d’elle, n’était qu’à- demi convaincue. Elle redoutait et à juste raison, que son mari ne mette à profit cet exil forcé pour lui réclamer l’héritier qu’elle lui devait. Car si elle avait fini par éprouver pour son époux une amitié presque tendre, elle redoutait d’avoir à se livrer avec lui aux jeux qu’elle aimait tant pratiquer avec Rinaldo. Elle eut de violentes migraines que l’on calma au moyen d’opium.
Des Authieux était parti en avant accompagné de quelques domestiques, afin de tout préparer pour l’arrivée de sa femme. Il avait peu séjourné dans le domaine depuis son enfance et redoutait l’incurie de serviteurs que son père vieillissant laissait agir à leur guise. Ils étaient grassement payés mais peu surveillés et le régisseur en qui il avait une certaine confiance puisqu’il était son frère de lait, lui semblait parfois s’occuper plus de ses propres affaires que de la propriété. Bref, il voulait la paix chez lui et aussi, que son épouse, déjà contrariée par cet exil ne trouve pas davantage de motifs de récriminations en arrivant dans cette demeure qu’elle ne connaissait pas.
Septembre commençait quand tout le monde fut installé. Louis avait retrouvé avec plaisir, son ami d’enfance, Pierre le fils de sa nourrice, de quelques années plus âgé que lui et qu’il avait dans son enfance, considéré comme un grand frère. Il avait avec lui parcouru la campagne et découvert les secrets des champs, des bois et des rivières. Depuis, il ne l’avait plus revu et leurs rapports s’étaient réduits, récemment à quelques rares courriers concernant la gestion du domaine que le vieux monsieur ne comprenait plus bien. Louis parfois, trouvant ses intérêts négligés avait été assez froid. Les retrouvailles avaient balayé le peu de ressentiment qui pouvait subsister entre eux. Un examen approfondi des comptes, exigé par Pierre, démontra que sa gestion n’était pas si mauvaise. Les dépenses de Louis à Paris, en revanche, auraient pu altérer le patrimoine si le régisseur n’avait érigé la parcimonie au rang des beaux-arts. Prenant conscience de cette réalité, le comte se mit à envisager d’oublier les salons et la vie mondaine et de ne pas retourner à Paris ; son père s’en était bien trouvé et lui-même aimait son manoir, son parc qui avait embelli avec les années. Tout bien pesé la vie à la campagne lui conviendrait fort bien. Il entreprit avec Pierre une visite en détail du domaine dont ils dépassèrent bientôt les limites, heureux de chevaucher ensemble dans la nature. La chasse allait bientôt commencer ; le comte renoua avec ses voisins. Et tout particulièrement d’anciens compagnons de brigandages enfantins qui, devenus adultes continuaient à animer le pays et alimenter les conversations.
 Blévy était alors un bourg important et c’est là que vivaient les cinq frères de la famille Bonnet de Pronsac.
 Comme on disait d’eux familièrement « les cinq Bonnet », ils finirent par être plus connus sous le nom des Messieurs de Saint-Bonnet. De ces gentilshommes, deux étaient religieux et les trois autres redoutables bretteurs. Leur réputation de fines lames faisait venir à eux de plus de vingt lieues à la ronde, des adversaires, attirés par le discutable honneur de pouvoir un jour triompher de l’un d’entre eux.
Peu soucieux du respect de l’édit royal, ils étaient néanmoins prudents ; aussi pour ces divertissements, les Saint-Bonnet choisissaient-ils un endroit discret nommé la Bonde, près de la fontaine de Riolet, au-dessus de Baronval, un hameau peu éloigné de Blévy. Ils emmenaient avec eux un maçon du bourg nommé Foucault, qui était aussi violoneux. C’est donc en musique que ces messieurs s’escrimaient, car avant tout ces affrontements étaient un jeu puisqu’il s’agissait de duels « au premier sang ». Le premier blessé s’avouait vaincu et demandait grâce. Après avoir pansé l’égratignure, on s’en retournait au manoir « à tourelles » pour boire et finir joyeusement la fête. Les trois frères étaient toujours vainqueurs et comme ils étaient des hôtes généreux, personne ne songeait à contester leur suprématie. Louis bien souvent était témoin de ces escarmouches qui l’amusaient beaucoup.
Il arriva qu’un gentilhomme dont on n’a pas retenu le nom, d’humeur moins accommodante, refusât la règle ordinaire et exigeât de poursuivre le combat « à outrance », espérant pour sa gloriole mettre au bout de son épée l’un ou l’autre des Saint-Bonnet.
Mal lui en pris : celui des frères qu’il eût en face de lui, l’embrocha bel et bien. Le blessé fût chargé comme un sac en travers d’un cheval et conduit au manoir dans le but de lui prodiguer des soins. L’aîné des frères, qui le soutenait, le voyant sur le point de trépasser, tentait de le retenir en vie en lui cornant aux oreilles :
-« Ah ! dis-donc ! Jésus, Maria ! Bougre… ne va pas mourir comme un chien !
Sans tenir compte de cet avis, l’imprudent duelliste rendit le dernier soupir avant qu’on ait pu faire venir le curé.
Ce dernier, était comme tout le village terrorisé par les redoutables seigneurs ; il n’osa pas demander comment une mort subite avait fait une plaie aussi profonde. Il donna sa bénédiction au malheureux, qui fut enseveli en terre chrétienne, assurant aux trois frères une impunité qui leur permit de continuer leurs exploits.


Angélique les détestait ; ils étaient tout ce que les mondains parisiens repoussaient. Bagarreurs, bruyants, buveurs, trousseurs de filles, ne lisant aucun roman, faisant fi du « bel esprit » et plus encore de poésie. Ils n’écrivaient que de l’indispensable, alors des vers ! pensez !!! Leurs épouses n’avaient pour conversation que leurs enfants, leur maison, leurs domestiques ; on parlait potager, récoltes, confitures, on échangeait des recettes de cuisine quand pire encore on ne comparait pas la gravité de diverses incommodités féminines. Bref, Angélique n’avait rien à leur dire et ces dames la considéraient comme un étrange animal exotique égaré dans ce paysage austère. Elle subissait sa relégation  en se demandant combien de temps elle allait durer. Elle détestait la campagne où elle avait été élevée et qu’elle avait été trop heureuse de quitter pour entrer au couvent. Ensuite, le riche mariage qu’elle avait fait ne pouvait lui laisser supposer qu’elle devrait y retourner. Hélas, elle s’y trouvait bel et bien et s’y déplaisait de toutes ses forces. Elle n’osait pas sortir de crainte de gâter ses jolis souliers de satin et n’envisageait pas de chausser quoi que ce soit de plus rustique. De la sorte, elle ne profitait pas  de la somptueuse fin d’été que la campagne offrait cette année- là.. Dans le parc et dans les jardins, le soleil brillait mais Angélique restait confinée à l’intérieur où elle trouvait les salles et les chambres sombres et humides ; elle y grelottait tout en y faisant entretenir nuit et jour des feux d’enfer. Elle eut de nouveau des migraines ; elle n’avait plus d’opium. Un apothicaire consulté, ne lui en donna que peu, il se doutait des dangers de cette médecine, il en avait déjà constaté certains effets. Il lui conseilla de sortir, de prendre l’air, d’accompagner Louis à cheval.. Mais Angélique refusa de monter une jument pourtant très douce que Pierre avait choisie pour elle ; elle avait , décida-t-elle, peur des chevaux. Ainsi, quasiment recluse, elle négligea même de diriger la maisonnée, laissant ce soin à Mariette, l’épouse de Pierre, que cependant elle tracassait par tous les moyens en son pouvoir. D’ailleurs, elle asticotait tout le monde, y compris une jeune femme de chambre amenée de Paris et qu’elle avait jusqu’alors trouvée parfaite.
Rinaldo aussi devait subir ses humeurs. Elle décréta que chanter et faire de la musique étaient les seules occupations capables de la distraire. Lui vint alors une idée , une idée géniale qui lui fit quelque temps retrouver le sourire : son amant allait composer pour elle rien moins qu’un opéra. Un opéra dont elle allait écrire le livret et bien entendu, elle en serait l’héroïne. Pas une bergerie, ciel non ! mais une belle histoire de princesse captive et de chevaliers aventureux. Peu inspiré, et se demandant qui diable tiendrait les autres parties, Rinaldo se drapa dans la fonction pour laquelle il était engagé et lui conseilla de d’abord travailler sa voix. Mais de voix hélas, Angélique n’en avait pas, non plus que d’oreille, ce dont Rinaldo s’était aperçu  déjà, mais dans un temps où elle ne prétendait pratiquer le chant  que comme un exercice indispensable pour une femme de sa condition, sans pour autant se prendre pour une artiste. L’attrait, elle l’avait éprouvé pour le bel italien et les exercices vocaux s’étaient bientôt transformés en travaux pratiques d’une autre sorte. Le musicien, quelle erreur, croyait cette fois encore pouvoir détourner son attention par les mêmes moyens, mais elle lui mesurait ses faveurs avec parcimonie, ne les lui accordant que contre une heure de vocalises qui étaient un supplice pour l’oreille exigeante du maestro. Elle le malmenait ni plus ni moins que le reste de la maisonnée. Il est bien connu que rien ne vaut une femme acariâtre pour fatiguer le plus dévoué des amants.
Pour mettre un comble aux déplaisirs de la malheureuse Angélique, elle réalisa soudain que son mari lui faisait une cour assidue. Il tentait avec une grande patience et peu de succès de l’intéresser à diverses choses ; il lui ramenait de ses randonnées de menus cadeaux, fleurs, paniers de fruits, de champignons, une portée de chatons, un petit chien et même un jour, un âne et sa carriole. Elle regardait tout d’un œil morne, remerciant poliment mais sans chaleur. Louis qui maintenant,  tenait à son héritier, n’avait pas l’intention de se laisser décourager. Il fit venir de la ville voisine des bijoux, des étoffes, des dentelles que la comtesse toisa  non sans  mépris. Tous cela n’est-ce pas, ne venait pas de ses fournisseurs habituels, ceux chez qui se servait le meilleur monde, ces nippes étaient peut-être bonnes pour les dames Saint-Bonnet, mais imaginez… on peut toujours rêver, qu’une de ses relations parisiennes s’aventure dans les parages… de quoi aurait-elle l’air ?
En attendant, dans les châteaux voisins, on chassait, on dinait, on dansait aussi parfois. On invitait ce charmant couple si « parisien », et ces invitations, il fallait les rendre. Louis  acceptait de bon cœur, invitait à bras ouverts, pensait ainsi distraire Angélique autant que Rinaldo qu’il emmenait partout. Et qu’on lui réclamait ; cet aimable jeune homme savait comme personne animer une soirée. Hélas, seul Paris aurait pu satisfaire la jeune femme qui de plus en plus se laissait aller à des migraines qui parfois n’étaient pas diplomatiques. Heureusement pour Louis,  il y avait Pierre, la chasse et… la campagne offre de charmantes opportunités quand on sait l’explorer.
Rinaldo, mis à part les caprices de son élève qui commençaient à le fatiguer, se plaisait bien aux Authieux .Il aimait la vieille demeure renaissance, surplombée de sa tour moyenâgeuse et flanquée d’un gracieux bâtiment assez récent dans lequel on avait installé la salle à l’italienne qui l’avait fait rêver. Il y passait des heures, celles que lui laissait son élève quand elle s’ occupait  à arranger des toilettes afin de leur donner un tour qu’elle pensait campagnard. Là, assis dans la salle ou déambulant sur la scène et dans les coulisses, il méditait sur une œuvre… un opéra peut-être …son futur opéra. Pas celui que lui réclamait Angélique, non, le sien, celui qui ferait de lui un grand musicien. En attendant, faute de livret,  il jetait sur la portée les premières notes d’un oratorio dont les airs lui trottaient dans la tête depuis son arrivée. Il apprenait aussi à monter à cheval et se montrait plutôt doué. Il espérait bientôt pouvoir sortir seul et parcourir les environs pour chercher à qui appartenait « la voix » ; une voix de soprano qu’il avait entendue à la messe, le premier dimanche après leur arrivée et sur laquelle il ne pouvait mettre un visage, la tribune où se trouvaient les choristes étant placée en arrière et bien au-dessus de sa tête.

Une toux légère interrompit la conteuse ; Marlon qui l’écoutait en silence, s’ébroua. Le feu n’était plus qu’une ligne de braises ; il regarda sa montre.
« Bon sang, il est presque deux heures !… Vraiment, je suis navré… »
Il aurait bien voulu connaître la suite de l’histoire ; savoir si elle avait un rapport avec ce qui le troublait. Mais en dépit des protestations de la voisine, il prit congé. Elle voulait le raccompagner en voiture car la nuit était fraîche et la côte un peu rude, mais il avait besoin de marcher. Il s’éloigna sous une lune étincelante qui annonçait les premières gelées. Derrière lui, une à une, les lumières de la maison de la conteuse s’éteignaient.AUTOMNE-2


Son ombre s’allongeant devant lui, Marlon remontait aux Authieux. Il avait quitté la route pour prendre le raccourci : un raidillon pierreux, creusé en son milieu par les eaux de pluie qui dévalaient la colline et sur lequel il se tordait les pieds à chaque silex. Il préférait ce chemin à la route parce qu’il serpentait entre les jardins. Il aspirait avec délice les senteurs mouillées de la nuit d’automne. La côte il est vrai était rude et Marlon s’essoufflait un peu. Il apprenait chaque jour que le sport en salle prépare mal aux efforts quotidiens que demande la vie à la campagne. Cependant il était heureux de se fatiguer, escomptant un sommeil profond qui lui épargnerait les phénomènes nocturnes de ces dernières semaines dont il ne savait trop s’ils étaient réels ou imaginaires mais qui en tout cas le jetaient dans la plus grande confusion.

Il songeait à Rinaldo ; ainsi la vieille demeure avait abrité jadis un musicien qui comme lui vivait d’airs de commande en méditant l’œuvre qui lui vaudrait une vraie carrière. Coïncidence ? Qui donc était cet italien ? Qu’était-il devenu ? il lui faudrait retourner voir la voisine au plus tôt.
Marlon avait acheté le manoir récemment ; il venait de traverser une sorte de déprime ; il ne savait plus trop qui il était ni ce qu’il valait, sa personnalité lui semblait s’éparpiller à tous les vents et il avait besoin de se rassembler. Cette gentilhommière, perchée sur une des rares buttes du Thymerais lui avait paru l’endroit idéal pour un tête à tête avec lui-même, à l’issue duquel il espérait se retrouver et savoir de quoi il était capable.
Il était compositeur et vivait bien de sa profession. S’il n’était pas très connu du grand public les gens de son métier en revanche l’appréciaient. Il était de ceux dont tout le monde fredonne les airs, mais dont personne ne peut citer le nom. Il avait comme beaucoup commencé sa carrière dans les cabarets de Montmartre et de la Rive Gauche. Sa guitare sur le dos, des pinces à vélo retenant le pantalon de smoking, il traversait Paris la nuit, pédalant du Sacré-Cœur à la Montagne Sainte Geneviève pour honorer ses engagements en rêvant au jour où ses cachets lui permettraient de s’offrir un solex. Il mettait en musique des poèmes d’auteurs connus ; puis il fit des vers à son usage personnel et connut un certain succès. Il utilisa une partie de l’argent gagné avec son premier disque à produire d’autres chanteurs ; il eut la main heureuse. Ses poulains ne prenaient pas la tête des hits-parades mais la bonne chanson française a toujours eu assez d’amateurs pour faire vivre honnêtement ceux qui la servent.
Ceux qui travaillent quand les autres dorment finissent la nuit quelque part. ; les gens du spectacle élisent quelques endroits où ils se retrouvent quand le public est rentré chez lui.
Dans ces lieux, mi bistrots mi restaurants, il rencontrait d’autres talents venant parfois d’autres horizons. C’est là qu’il fit la connaissance de Travel qui allait devenir le cinéaste que l’on sait. Marlon composa les musiques de ses premiers courts-métrages ; tout le monde travaillait gratuitement pour tout le monde et quand Travel obtint une Palme d’Or, comme réalisateur, le film fut aussi distingué pour la musique. Marlon devint le musicien attitré de Travel mais le nom du metteur en scène prit une telle ampleur médiatique qu’il occulta celui de ses collaborateurs. Pas auprès des professionnels ; ceux qui travaillaient avec Travel devenaient des spécialistes recherchés. Marlon ne manqua jamais ni de travail ni d’argent. Il continuait de produire ses copains des cabarets ce qui relevait bien souvent de l’apostolat. De temps à autre, l’envie lui prenait d’écrire une chanson ; des succès faciles vite oubliés… de lui !.

Au fil des années, la satisfaction de gagner confortablement sa vie en faisant le métier qu’il aimait s’émoussa ; il se sentait devenir une ombre ; la musique qu’on lui demandait le laissait sur sa faim. De ses années de conservatoire il lui était resté des exigences dont on n’avait que faire dans son milieu. Il fallait « plaire au public » ; il fallait que « ça se vende ». Pour obtenir ces résultats, les ordinateurs consultés donnaient des recettes que les compositeurs étaient priés d’appliquer ou d’aller se faire voir. Marlon docile, faisait ce qu’on lui demandait, empochait ses droits d’auteur et les dépensaient allégrement pour entretenir sa réputation de gentil garçon bourré de talent et le cœur sur la main. S’il ne perdait jamais le sourire, il était de plus en plus mal dans sa peau. Souvent dans son sommeil, une voix lui parvenait ; elle chantait des airs qui lui semblaient familiers. Au réveil, il était incapable de les transcrire ni même de les jouer. C’est alors que sortit une cassette, une « compil » de ses plus grands succès sous le titre : « Les Meilleures musiques des films de Travel ». Il se sentit dépossédé, inutile, vidé de sa substance. Il se mit à détester Travel qui était pourtant son meilleur ami depuis de longues années et qui n’avait pas cherché à lui faire tort. D’ailleurs il ne voulait plus voir personne.
C’est à ce moment qu’il rencontra les Authieux ; la maison était perchée sur une butte qui dominait le hameau où vivait la voisine conteuse. Ce fut un coup de foudre ; au printemps il emménagea. Au début, il allait à Paris régulièrement deux fois par semaine, puis il espaça les aller-retour, et fin août, il vivait en permanence dans le Thymerais.
Il faut faire trente kilomètres à partir de Chartres, en s’orientant au nord, vers Verneuil et la Normandie, pour rencontrer cette minuscule région. Ce qui ne laisse pas de surprendre le voyageur qui ignore généralement l’existence de ce bailliage établi par Henri IV en 1589, dont le siège se trouve à Châteauneuf et dont les contours dessinent à peu près la forme d’une pomme de terre.
Le Thymerais n’est plus l’Ile de France et pas encore la Normandie ; il est moins plat que la Beauce et pas tout à fait aussi vallonné que le Perche.
Il comprend, outre Châteauneuf et Thimert, Maillebois, Brezolles, Senonches, Belhomert, la Loupe, La Ferté-Vidame et entre Senonches et Maillebois , Louvilliers les Perche. Sa limite avec le Perche se situe à la lisière sud des bois de la Ferté et de Senonches. Le Thymerais comme le Perche relevait de l’intendance d’Alençon.
On rencontre dans cette région un grand nombre de fermes fortifiées telles le Plessis à Pontgouin, la Grand’Maison au Favril ou le Romphay à Digny pour n’en citer que quelques- unes. Cette architecture particulière s’est développée au cours de la guerre de cent ans, les bâtiments ayant une vocation défensive, protectrice et nourricière des populations. Les Authieux, depuis la Renaissance étaient devenus une demeure plus riante, mais les anciennes douves conservées et sur certains bâtiments, des traces d’échauguettes prouvaient assez sa parenté avec ces vieilles forteresses.

Après avoir liquidé son appartement parisien et gardé juste une chambre de bonne , Marlon avait transporté tous ses meubles, ses instruments de musique, sa sono, et tout était installé au manoir. Il était certain d’y trouver le calme et la concentration indispensables pour composer la musique dont il avait envie ; il pensait à un oratorio. Son entourage parisien leva les bras au ciel ; on parla de suicide professionnel. Marlon s’en moquait ; il serait heureux aux Authieux et il le fut. Enfin, autant qu’il pouvait l’être.
D’abord il y avait cet oratorio qu’il portait en lui mais dont il ne pouvait accoucher et puis il y avait Soline. De cette fille, il n’avait pas parlé la voisine ; pas encore. D’ailleurs, qu’aurait-il pu en dire ? Il ne savait presque rien d’elle, même pas son nom de famille et il s’était passé entre eux si peu de choses. Une aventure épisodique comme il en avait tant connu. S’il en avait parlé c’est ce qui serait ressorti des faits énoncés, alors qu’il en gardait une impression d’une force étonnante.

Soline était entrée dans sa vie par la porte d’un pub enfumé, un de ces endroits où l’on finit la nuit entre hommes devant une bière ou un whisky et où l’on rencontre peu de femmes. Elle était entrée avec une amie et s’était frayé un chemin au milieu des types agglutinés devant le comptoir, pour gagner une banquette dans un coin de la salle. Elle avait traversé le pub sous le regard et les commentaires de la meute à la fois satisfaite et dérangée de voir son territoire infiltré par l’autre sexe. Marlon et ses copains avaient au passage offert aux deux filles un verre et de la compagnie. Soline avait refusé, souriante et royale. Elles avaient commandé des hots-dogs et des bières et semblaient si indifférentes aux remous qu’elles provoquaient que Marlon avait hésité un long moment avant de repartir à l’abordage.
Avant qu’une heure se soit écoulée, il était assis à la table des deux filles et ses trois copains naviguaient entre eux et le comptoir pour savoir sur laquelle il jetterait son dévolu ; sans doute tireraient-ils l’autre à la courte-paille. Soline avait la préférence de Marlon mais elle semblait si indifférente en dépit de son amabilité qu’en bon tacticien il employa les grands moyens et entama une conversation empressée avec la copine. Le plan réussit à merveille ; la copine, qui était mariée, manifesta au bout d’un moment l’envie de rentrer et proposa à Soline de la raccompagner ; à leur grand étonnement à toutes deux, Soline s’entendit énoncer qu’elle voulait rester un moment encore.
« Mais, dit la copine, es-tu certaine de trouver un taxi ? »
Avant que Soline ait pu répondre, Marlon dit qu’il se chargerait d’elle.. La copine sortit non sans se retourner d’un air vaguement inquiet ; de toute évidence le comportement de son amie, ce soir ne lui était pas familier. Les trois copains s’étaient éclipsés, le pub se vidait peu à peu, l’atmosphère devenait moins bruyante, plus intime. Soline et Marlon échangeaient des idées d’ordre général, parlant peu d’eux-mêmes. Les grands thèmes étaient bien sur l’amour, la liberté, la dépendance entre hommes et femmes etc … et quand ils se retrouvèrent dehors et qu’arrivé devant sa voiture Marlon proposa un verre chez lui, car justement il était garé devant sa porte, Soline en refusant, se serait trouvée en contradiction flagrante avec les propos qu’elle avait tenu tout au long de la soirée. Elle eut quelques instants d’hésitation puis se dit hypocritement que prendre un verre n’est pas passer la nuit ; elle accepta. Elle avait une bonne raison de croire à sa force morale ; elle portait ce soir-là, une petite culotte en soie et dentelle gris perle qui avait été une merveille mais sur laquelle sa chatte avait exercé ses griffes et ses dents. Soline n’avait pu se résoudre à jeter l’ex merveille et l’avait raccommodée tant bien que mal. En allant « se repoudrer », elle avait constaté l’inanité de ses efforts et n’avait pu s’empêcher de penser : « Heureusement que personne ne doit voir ça ! De quoi j’aurais l’air ! » Elle croyait donc fermement que cet accroc à sa petite culotte serait le rempart de sa vertu. Illusion ! un amant en bonne santé, la première fois, pense à une petite culotte pas pour l’admirer mais pour la faire tomber au plus vite. La lingerie sophistiquée ne devient utile que beaucoup plus tard, pour ranimer un moral défaillant . Celui de Marlon ne l’était pas.
Il fut une époque heureuse et pas si lointaine, qui dura environ une vingtaine d’années et durant laquelle, oubliée la crainte de Dieu, du Diable et du Qu’en Dira-t-On, à l’abri grâce aux contraceptifs d’une grossesse intempestive, et pas encore venue la hantise des MST et autre virus plus ou moins mortels, on pouvait consommer l’amour au gré de ses envies, comme une friandise. Soline et Marlon, sans s’en rendre compte étaient assez sages pour bien user de cette liberté.
Soline s’éveilla vers huit heures, un peu étonnée de la présence d’un homme à ses côtés ; elle mit quelques instants à réaliser où elle se trouvait. Puis elle vit l’heure et gicla hors d’un lit qui n’était pas le sien,ramassa ses vêtements éparpillés dans la chambre et se précipita dans la salle de bains. Elle était furieuse contre elle-même ; furieuse de s’être laissée prendre à ce qu’elle appelait le « baratin » de Marlon et de s’y être laissée prendre à cause de son propre raisonnement, qui plus est. Furieuse aussi de risquer d’arriver en retard à une séance de travail pour avoir découché, et furieuse bien plus encore d’y avoir pris du plaisir.
Elle allait filer au plus vite, sans réveiller Marlon . Il lui plaisait trop ce garçon ! Elle aurait bien fait un bout de chemin avec lui, mais elle ne le croyait pas du genre à garder une liaison sérieuse. Et puis son comportement à elle, se laisser entraîner de cette façon, coucher avec un type rencontré dans un bar, que pouvait-il penser d’elle ? Vite, filer avant de pouvoir échanger le moindre mot. Il était gentil, il lui dirait le classique « à bientôt on s’appelle » et ne lui demanderait même pas son adresse. Elle n’avait aucune envie de ce genre de simagrées ; elle préférait disparaître. Marlon, encore endormi, étendit une main ; il n’y avait plus personne auprès de lui ; il ouvrit un œil juste au moment où Soline sortait de la salle de bains, entortillée dans une serviette
« Qu’est-ce que tu fais ? Tu pars déjà. Prends au moins un café… »
- Merci, non, je n’ai pas le temps ; je dois être à dix heures à l’autre bout de Paris et je dois passer chez moi avant. »
C’était vrai ; Soline avait une chatte que la vie sédentaire rendait acariâtre. Elle se sentait assez coupable de l’avoir laissée seule toute une nuit, aussi voulait-elle rentrer chez elle et la nourrir au plus vite. Et puis aussi, elle voulait se changer, prendre un bain pour effacer au maximum le souvenir de cette nuit dont elle n’était pas fière.
« Mais après ton rendez-vous, insista Marlon, qu’est-ce que tu fais ? On pourrait déjeuner ? »
-Tiens, tiens…déjeuner ? mais non pensa Soline, je veux filer et oublier… et pourquoi ?
-Déjeuner ?… Je ne sais pas quand j’aurai fini… C’est une séance d’enregistrement et … »
-Musicienne ? »
-Non, enfin.. oui, choriste ! »
-Ah ?… C’est à quel studio ? »
Il lui avait dit travailler dans la chanson ou un truc comme ça, se souvint-elle. En dépit de ses bonnes et récentes résolutions, Soline donna l’adresse. Il lui dit qu’il passerait vers quatorze heures pour voir où elle en était, puis la laissa filer.
Il était heureux et détendu comme il ne l’avait pas été depuis plusieurs semaines. Cette fille lui plaisait, il voulait la revoir, il aimait sa façon de voir la vie, son absence de préjugés et puis elle était musicienne comme lui. Et quelle nuit !
Il n’avait pas beaucoup dormi mais il avait réussi pendant deux ou trois heures à trouver le sommeil à ses côtés. D’ordinaire, la présence dans son lit d’un autre corps que le sien le rendait insomniaque ; c’est la raison pour laquelle il ramenait rarement une fille chez lui. Il préférait aller chez sa compagne d’un soir et se sauver dès que la décence le lui permettait. Ce comportement en avait blessé plus d’une et expliquait le manque de durée de ses liaisons.
Pour une fois c’était différent, il avait dormi comme un bébé et le corps de Soline contre le sien, le rythme de sa respiration l’avaient bercé ; il ne voulait pas la perdre de vue.
Marlon connaissait tout le monde au studio ; Soline s’en aperçut en le retrouvant dans le hall, la séance d’enregistrement terminée. Elle se demandait quelle importance il pouvait bien avoir. Eut-elle connu de lui plus que son prénom, aurait-elle fait le rapprochement avec les films de Travel? C’est peu probable.
Elle était de ces artistes lyriques ,toujours fauchées, toujours courant le contrat, mais fières de leur état. Elle serait un jour, elle n’en doutait pas, une grande cantatrice, mais en attendant, elle devait vivre et payer ses leçons de chant. Alors elle vendait sa voix, pour doubler une vedette de l’écran, vanter les mérites d’un yaourt ou d’une lessive. Vexée d’avoir à accepter ces compromissions, elle affectait d’ignorer la variété ou toute autre musique dite facile. Ce qui incluait bien entendu les compositions de Marlon.

Il finit par lui décliner son pedigree quand ils furent attablés dans un salon de thé de la rue de Rivoli. Le décor second empire avait de quoi séduire Soline, mais la présence de gens branchés l’indisposa. Sa mise bohème et pour dire le vrai assez fatiguée dénotait dans cet endroit élégant ; elle était trop fine pour ne pas le percevoir. Marlon d’autorité commanda pour eux les spécialités de la maison : un chocolat mousseux à souhait et un gâteau à la crème de marrons qui à lui seul injuriait toute la diététique. Soline, à jeun depuis la veille au soir n’eut pas le courage de refuser et de se faire servir un menu plus conforme à son ordinaire frugal. Grossir était sa hantise ; d’ailleurs elle n’était pas mince. De longues jambes lui donnaient une silhouette agréable mais elle devait se surveiller en permanence pour ne pas devenir une diva dondon et rester crédible le jour où on lui proposerait de chanter Violetta. Marlon qui avait eu son comptant de starlettes et de mannequins avait apprécié les rondeurs plus humaines de sa nouvelle rencontre. Il omit de le lui dire. Dommage… Soline aurait peut-être éprouvé moins de remords en se régalant et moins éprouvé ensuite le besoin de se punir pour ce nouveau plaisir illicite. Depuis la nuit dernière elle les accumulait.
Au lieu de cela, Marlon commença à se raconter, à s’épancher ; à vrai dire il en avait besoin.. Soline écoutait et au fil de la conversation, lui dévoilait un peu d’elle-même. Quand il comprit quel genre de chanteuse elle était, il eut un grand espoir et crut pouvoir lui confier ses rêves comme ses frustrations. Mais elle ne vit en lui que le garçon qui obtenait tout sans efforts, à la vie facile et dont le désir d’un art plus difficile n’était qu’un vague alibi .
Elle entrevoyait pourtant ce que Marlon pouvait et désirait lui apporter : un appui, ses relations ; avant même de l’avoir écoutée, il voulait composer pour elle. Il était amoureux. Soline aussi, mais à l’inverse de Marlon qui voulait tout lui donner et lui ouvrait son cœur et ses bras, elle était affolée. Elle trouvait l’offrande trop belle pour être vraie. Elle avait peur ; peur du bonheur, peur du plaisir et cette rencontre,  la chance offerte, l’effrayait. Au lieu de répondre à la spontanéité de Marlon, elle chercha le piège, s’irrita, devint agressive, accusa Marlon de n’être pas un musicien mais un vendeur de soupe. Lequel Marlon trouvait que si elle en rajoutait un peu, elle n’avait pas entièrement tort ; il mettait son agressivité sur le compte de la fatigue. Il était bien placé pour savoir qu’elle manquait de sommeil. Lui avait pu dormir toute la matinée tandis qu’elle travaillait ; elle ne s’était pas privée de le lui faire remarquer. A la fin d’une sortie particulièrement grinçante, elle lui demanda de l’excuser, elle devait s’éclipser quelques instants. Marlon attendit un long moment avant de s’apercevoir qu’elle avait filé, le plantant là, lui et ses projets d’avenir. Il ne savait d’elle qu’un prénom, il ne connaissait pas son adresse. Il se renseigna au studio où elle avait enregistré mais on n’y connaissait aucune Soline. Sans doute avait-elle un pseudonyme et puis elle n’était qu’une choriste parmi d’autres…. Il retourna dans le bar où il l’avait rencontrée, mais en vain ; contrairement à lui, elle n’était pas une habituée du lieu et le barman ne se souvenait que vaguement d’elle et de son amie.
Cette dérobade ajouta encore aux doutes de Marlon. Il n’était plus certain de rien, ni de sa musique, ni de sa personnalité ; et voilà que maintenant sa séduction laissait aussi à désirer. Qu’avait-il pu lui faire ? Leur nuit lui avait semblé d’une harmonie parfaite ; et d’ailleurs, dans le cas contraire, pourquoi aurait-elle accepté de le retrouver pour ce déjeuner du le lendemain ? Elle aurait pu filer sans rien dire, dès le réveil, il aurait alors supposé qu’elle n’était pas libre ; c’était une bonne raison pour ne plus le revoir. Mais leur conversation lui avait laissé entendre le contraire. Alors…. Comment aurait-il pu se douter que c’est parce qu’il lui convenait en tous points que Soline avait pris peur et préféré la fuite au risque du bonheur.
Marlon s’efforça de l’oublier, y parvint un moment ; son déménagement et l’organisation de sa nouvelle vie l’accaparèrent suffisamment. La voisine qui l’aidait beaucoup en lui indiquant les commerçants et artisans indispensables, en lui montrant comment embellir son jardin, comblait un peu sa solitude. Solitude dont il ne se plaignait pas tant il ressentait le besoin de calme. Une fois installé, le souvenir de Soline revint peu à peu ; elle lui manquait. Il se trouvait stupide de languir pour une fille avec qui il n’avait passé qu’une seule nuit. La voisine recevait parfois des amies, célibataires ou divorcées, souvent jolies. Marlon ne leur était pas indifférent, mais il ne parvenait à leur trouver aucun attrait.
Il dormait mal et la nuit, l’image de Soline s’imposait à sa mémoire. Il était certain d’avoir avec elle, manqué quelque chose d’important. Il cherchait quelle faute il avait commise pour la faire fuir et envisageait de quelle manière il pourrait la retrouver ; sans parvenir à trouver une solution. Il se dit qu’il devrait en parler à la voisine ; elle était souvent de bon conseil. Mais elle lui raconta l’histoire de Rinaldo et il en oublia pour un soir la disparue.AUTOMNE III


Cette après- midi là, la voisine était au manoir . Il s’agissait de jardinage ; frustrée de n’avoir pas dans son petit espace, assez de place pour planter tout ce qui la tentait, elle avait convaincu Marlon, magazines et photos à l’appui de faire chez lui ce qu’elle ne pouvait pas faire chez elle . L’austérité des Authieux se trouverait bien d’être égayée de larges plates-bandes fleuries, comme celles d’une série policière anglaise, dont les intrigues compliquées lui échappaient la plupart du temps, mais qu’elle n’aurait manqué pour rien au monde, tant les paysages, les costumes et certaines voitures correspondaient à ses goûts.
Marlon se fichait un peu du décor extérieur de sa maison ; il y avait déjà tant à faire à l’intérieur pour y passer un hiver confortable. Mais ce jour-là, dans la tiédeur d’une belle journée d’automne, on oubliait presque que le soleil allait disparaître derrière les toits en poivrières et le nouveau châtelain découvrait les joies du jardin. Ce fut sa voisine qui la première frissonna. Un frisson qui fit sortir Marlon du monde paisible dédié aux oignons de tulipes pour le rendre à des préoccupations étranges ; étranges comme certains rêves qu’il avait fait récemment et encore…il aurait bien aimé être certain qu’il s’agissait de rêves. Il avait bien besoin d’en parler mais il ne savait trop comment aborder la question. Il y a des choses bien difficiles à raconter quand on veut garder la considération de personnes qu’au fond, on connait peu.
.Un détour par l’histoire des anciens occupants du lieu s’imposait ;
« Si vous m’offrez une tasse de thé, je vous raconte la suite. » dit-elle en se relevant. Marlon avait froid aux pieds et ses mains commençaient à s’engourdir ; il n’était pas fâché de devoir rentrer.
Il servit le thé demandé dans la bibliothèque, qui était pour le moment le seul endroit un peu confortable du manoir ; il comptait d’ailleurs y prendre ses quartiers d’hiver en attendant que d’autres salles deviennent habitables et avait installé là tout son matériel, plus un étroit canapé. La grande pièce, entièrement lambrissée, n’avait pas de cheminée, mais en revanche un gros poêle en faïence y dispensait une chaleur régulière. La conteuse s’installa sur une méridienne et reprit son histoire là où elle l’avait laissée.

« Rinaldo était devenu un cavalier honorable et dans ses moments libres, battait la campagne à la recherche de « La Voix », qu’il espérait entendre au détour d’un chemin ou au sortir d’un buisson. Louis, plus pragmatique, s’était renseigné auprès du curé ; il avait désormais l’intention de consommer son mariage sans tarder et pour plaire à Angélique qui voulait chanter l’opéra, il avait pris les choses en main. De plus, il ne lui déplaisait pas d’être la maître d’œuvre d’un spectacle qu’il montrerait à ses voisins au cours d’une fête qu’il pensait leur donner au prochain été. Il avait entendu chanter sa femme et immédiatement compris que même destiné à distraire le voisinage, le spectacle ne pouvait repose sur son seul talent. Alors il auditionnait servantes, filles de ferme, aubergistes ou jolies marchandes au gré de ses déplacements. Auditions qui lui procuraient certains intermèdes assez plaisants. Lui aussi à l’église, avait entendu cette voix qui faisait rêver Rinaldo et lui avait demandé de la trouver. En voyant la façon de s’y prendre de son musicien, il l’avait plaisanté :
« Vous êtes un poète, mon cher ; elle ne va pas tomber du ciel votre chanteuse ! Questionnez le curé. Vous parlez suffisamment le français maintenant ! »
Pour d’obscures raisons, Rinaldo ne l’écoutait pas. Il préférait attendre un miracle. Alors un dimanche, au sortir de la messe, Louis planta Rinaldo devant le curé et posa la question. Sans hésiter le curé répondit :
« C’est Lise, la fille de votre intendant, Monsieur . Aucune autre des jeunes filles ne possède une voix qu’on puisse remarquer. »
« Lise ?… Lisette, bien sur ! Mais c’est une petite fille ! »
« Pas tant, Monsieur, pas tant , elle vient d’avoir seize ans… »
« Seize ans… Comme le temps passe ! »
Le lendemain, relevant avec Pierre les traces d’un chevreuil qui, ayant commis bon nombre de dégâts dans les cultures, il estimait suffisamment engraissé pour figurer à sa table, il lui demanda d’envoyer sa fille au château. Pierre ne manifesta aucun enthousiasme.
« Elle est trop jeune, Monsieur »
Le ton respectueux mais ferme, assorti de l’oubli du prénom que Pierre utilisait familièrement d’habitude quand ils étaient seuls, indiquaient la contrariété de l’intendant et son intention de ne pas céder à son maître . « Et puis, continua-t-il, Mariette a besoin d’elle à la maison. Madame lui demande beaucoup de son temps. »
Louis connaissait bien son frère de lait, il allait devoir l’amadouer.
« Je sais, mon vieux Pierre, ma femme est difficile ces derniers temps ; elle s’ennuie à la campagne. La compagnie de Lisette la divertirait. »
« C’est impossible Monsieur, en plus de la maison, Lise étudie avec Monsieur le Curé et… »
« Ah, mais elle est parfaite ta fille ! Jolie, bonne ménagère et cultivée par -dessus le marché… il va falloir s’occuper d’elle… »
« Ce n’est pas nécessaire, Monsieur, je vous remercie. »
Le ton de Pierre était aussi sec que possible sans tomber dans l’incorrection. Il arrêta son cheval et descendit sous le prétexte d’examiner un piège , mais en réalité pour interrompre la conversation. Il connaissait trop bien son frère de lait pour ne pas s’alarmer de l’intérêt que celui-ci portait à sa fille. Il savait ce que cette attention pouvait signifier. Le droit de cuissage existait encore et il avait depuis leur adolescence accompagné Louis dans tant et tant de galantes aventures… Les barrières sociales dans ces occurrences tombaient dans un sens ou un autre, mais lui voulait pour sa fille un mariage honorable avec un garçon grandement pourvu en terres et en biens, et pas une liaison avec un amant titré qui un jour de changement d’humeur, la laisserait déflorée ou pire, nantie d’un bâtard et d’un bijou comme cadeau d’adieu… sans compter des goûts et des idées au-dessus de sa condition ! Non, non, Lise n’avait rien à faire au château.
Louis attendait, toujours à cheval. Il avait pris par la bride la monture de Pierre et maintenait avec adresse les deux chevaux immobiles. Son intendant était braqué et il allait avoir du mal à le faire changer d’idée. Il lui répugnait d’user de son autorité, ce qu’il était en droit de faire ; mais la fréquentation des salons et des libertins lui avaient donné des idées avancées pour son temps et de plus, il aimait son frère de lait. Il emploierait donc la diplomatie.
« Je n’ai pas besoin d’elle pour le service de Madame, à proprement parler, Pierre. Mais elle a une si jolie voix et tu sais que Rinaldo compose un opéra que ma femme veut chanter. Seulement la voix d’Angélique est un peu… fragile ; il pense à un autre rôle… pour Lisette. »
Pour une fois Louis omettait de revendiquer sa part de création et mettait en avant son musicien trouvant intérêt à se faire oublier.
« Chanter ?… un opéra ?… Monsieur n’y pense pas ! Lise n’a rien à faire sur une scène ! »
Pierre, cette fois, était outré. Faire de sa fille une saltimbanque ! Décidément, Paris et les Précieux avaient perverti son frère de lait.
« Ecoute, Pierre, tu m’agaces ! D’abord, pourquoi me donner du Monsieur ? J’ai un prénom dont tu sais user en général… je n’ai pas cherché à te blesser, je n’ai aucune mauvaise intention envers ta fille. Il s’agit d’un divertissement pour nous, entre nous… et peut-être quelques voisins. Mariette et toi y assisterez ; et d’ailleurs, Angélique aussi sera sur scène : Si j’autorise mon épouse à chanter dans mon théâtre, ta fille peut bien y paraître aussi. »
« Sans doute Monsieur… Monsieur Louis, sans doute… Mais… il faut que j’en parle à Mariette. »« C’est çà Pierre, demande à ta femme ce qu’elle en pense ! et à Lisette aussi… Après tout, c’est elle que cela concerne. »
Les deux hommes repartirent au trot ; Pierre satisfait d’avoir trouvé un biais pour ne pas céder sans fâcher son frère de lait qu’il aimait, mais dont il ne perdait jamais de vue qu’il était son seigneur et maître. Louis quand à lui, persuadé d’avoir entamé la résistance de son intendant et de parvenir bientôt à ses fins.
Rinaldo ce même soir, s’endormit en rêvant à Lise. Il superposait à cette voix sans défaut, différents corps, différents visages, sans parvenir à donner une identité à son rêve. Des airs flottaient dans sa tête, qu’il ne voulait pas noter persuadé qu’il était de les retrouver intacts à son réveil.
Ce qui par exception arriva ! avant même de s’habiller, Rinaldo se mit à écrire fébrilement. Comme les notes lui venaient avec facilité quand il songeait à la voix !… Il éprouvait désormais un besoin urgent de savoir qui elle était. Son cœur battait , il se sentait plein de joie et d’énergie créatrice. Il avait l’étrange sensation d’être… d’être quoi ?
« Ma parole, s’étonna-t-il, on dirait que je suis amoureux ! »
Il ne pouvait autrement identifier ces sensations nouvelles, car s’il avait été souvent épris à des degrés divers, il n’avait jamais réellement aimé d’amour. Angélique avait été la plus sérieuse de ses passions et d’ailleurs, ce qu’il avait éprouvé pour elle ressemblait assez à ce qu’il ressentait ce matin- là, Mais en tellement moins intense
« Mon Dieu se dit-il, je pense à Angélique au passé ; c’est vrai que je ne l’ai pas aimée comme j’aime… j’aime qui au fait ? Bon sang, je suis amoureux et je ne sais même pas de qui ! Il ne faudrait pas qu’elle s’en aperçoive… »
Et la pensée de la jeune femme, de ses caprices, de ses sautes d’humeur, et de sa voix aigrelette par- dessus tout, doucha son enthousiasme.
Comme il voulait garder son euphorie, qu’il était encore très tôt et qu’Angélique peu matinale, paressait encore au lit, il fila aux écuries, fit seller son cheval et partit à travers la campagne à la recherche de sa muse. Il espérait toujours la trouver par hasard au détour d’un chemin, mais néanmoins renseigné depuis la veille par le curé il aida un peu le sort en se dirigeant vers la ferme de Pierre. Mariette était sortie pour prendre son service au manoir, et l’intendant ce jour-là, accompagnait Louis à Laigle où ils devaient traiter différentes affaires et acheter un nouvel attelage.
Lise était donc seule à la maison et nous ne pouvons pas affirmer que Rinaldo l’ignorait, pas plus que nous n’oserions soutenir, bien que lui-même en fut persuadé, que le hasard seul avait conduit ses pas. Le musicien attacha son cheval à une barrière, bien avant l’entrée de la ferme et s’approcha à pied. La jeune fille venait de faire le tour du poulailler et du potager pour y prélever ce dont la famille avait besoin pour les jours à venir. Elle avait essuyé les œufs, nettoyé les légumes, puis porté les épluchures sur le fumier et ce faisant, mis le pied jusqu’au mollet dans la rigole à purin. Rinaldo approchant l’entendit se servir de cette voix si pure pour pester énergiquement ce qui le scandalisa un peu. Il ne voyait que le dos de Lise et pensa un instant s’être fourvoyé. Elle, contemplait navrée le volant de son jupon maculé et se déchaussant pour évacuer le liquide tiède et malodorant, elle vit que son bas ne valait guère mieux que ses dessous. Elle clopina, un sabot à la main jusqu’à une auge de pierre dont elle actionna la pompe pour se nettoyer. Pour ce faire, elle retira ses bas et remonta ses cottes bien au-dessus du genou.
« Peste, se dit Rinaldo, la jambe vaut autant que la voix ! »
Lise en rinçant soigneusement ses dentelles, offrait au musicien un spectacle si émouvant qu’il oublia ses doutes ; des arpèges dansaient dans sa tête. Cependant, pour rien au monde, il n’aurait cessé de contempler la jeune fille pour prendre son carnet et noter la mélodie qu’elle lui inspirait. Distraction bien inhabituelle chez Rinaldo pour qui toute émotion devait finir emprisonnée derrière les lignes d’une portée. Finalement, Lise retira son autre bas, s’en servit pour essuyer sa jambe mouillée et s’assit sur l’auge de pierre pour se sécher, les jupes relevées, le visage levé vers le ciel, face au soleil et à Rinaldo qu’elle n’avait pas encore remarqué. Le côté face de Lise valait son côté pile et l’italien, définitivement affolé, fit involontairement de son pied, rouler un silex. Le bruit fit sursauter la jeune fille qui, se redressant, l’aperçut. Elle eut un cri de surprise, se releva d’un bond et enfilant ses sabots, s’avança furieuse vers l’indiscret, lui demandant sans aménité ce qu’il faisait là et ce qu’il voulait.
« Eh bien , se dit-il, le séraphin a du caractère ! »
Arrivés là on pourrait croire que l’aventure est mal engagée ?… Pas du tout ! Rinaldo, œil de velours et langue dorée, sut trouver les mots propres à amadouer Lise et à lui faire trouver naturelle sa présence à la ferme en l’absence de ses parents. Et d’ailleurs, qui aurait pu prévoir qu’elle mettrait le pied dans la rigole à purin, qu’elle devrait quitter ses bas, les sécher, et trouver bien agréable le soleil inattendu de Novembre sur ses jambes nues ? Pas Rinaldo en tout cas qui selon ses explications se trouvait là tout à fait par hasard . Son cheval, voyez-vous, s’était mis à boiter ; il avait un caillou dans le sabot, et lui Rinaldo n’avait sur lui, quelle malchance, ni cure-pied, ni canif et il était venu voir si l’on pourrait lui prêter… Mais bien sur on pouvait…et même, on allait l’aider, tenir le pied du cheval et ensuite, il faudrait la raccompagner jusqu’à sa porte, la remercier, s’excuser encore, discrètement bien entendu pour que Lise n’ait pas à rougir de l’inconvenante tenue dans laquelle il l’avait surprise.
Rinaldo avait le pied à l’étrier, Lise allait rentrer ; aucun des deux n’avait envie de voir l’autre s’en aller. Rinaldo remit pied à terre : si ce n’était pas abuser…pouvait-il faire boire son cheval avant de repartir ?
« Mais bien sûr… Et vous-même ?… Il fait chaud, n’est-ce pas ce matin. »
Et de fil en aiguille, chacun se racontant, avant midi, Rinaldo avait obtenu de la fille ce que Louis n’avait pu arracher au père.

« Et comment s’y prit-elle pour obtenir le consentement de ses parents ? Car elle l’obtint, je présume ? »
Il faisait sombre à présent dans la bibliothèque ; le vitres étaient devenues violettes comme la nuit qui finissait de tomber. Seules, les flammes qui dansaient derrière la vitre du poêle, allongeaient une lueur orangée et mouvante sur le parquet. Marlon en posant sa question, soulevait le couvercle de la théière : elle était vide. Il se leva pour prendre la bouilloire qui vagissait , au chaud sur la plaque de fonte ;
« Pas pour moi, Marlon, merci. Je ne sais pas quelle heure il est, mais je voudrais rentrer avant qu’il fasse tout à fait nuit. Quant à Lise, vous savez, elle était fille unique, très gâtée, et comme elle avait l’habitude d’obtenir à peu près tout ce qu’elle désirait et très envie de revoir Rinaldo, elle sut trouver les arguments propres à convaincre son père.
Mariette consultée et désireuse de voir sa maîtresse occupée ailleurs que dans sa sphère d’activités, ne s’était pas opposée au projet et avait fini par persuader son époux que Lise aurait à faire plus souvent à Rinaldo qu’à Louis. Celui-ci n’avait pas menti ; le spectacle était bien un innocent divertissement destiné à la famille et aux procheBientôt Pierre put égalementbientôt constater que pour une fois, le châtelain prenait grand soin de son épouse au lieu d’examiner soigneusement tout nouveau jupon passant à sa portée. D’ailleurs Lisette, comme il continuait à la nommer, aurait pu être sa fille et qui sait si… Pierre arrêta là des réflexions qui l’entraînaient trop loin.
Il fut aussi rassuré par l’affection réciproque qui unissait sa fille et le musicien ; les deux jeunes gens ne se quittaient guère… Car, Rinaldo, personne ne s’en méfiait : il était aux yeux de tous, un musicien italien, castré comme le sont la plupart d’entre eux… Pour la bonne marche du spectacle, l’entente entre la chanteuse et le compositeur semblait à tous une excellente chose. A tous ? Peut-être pas à Angélique !

Et sur ces derniers mots, Estournelle se leva pour partir.
« Pourquoi ne pas rester dîner puisque Ysolan ne rentre pas ? »
,Ysolan, l’époux discret de la voisine était ce soir- là, dans un phare foutté par l’océan où il aimait faire retraite en compagnie de son violon. Estournelle qui aimait avoir du monde autour d’elle, ce que détestait Ysolan, ne souffrait pas de ces absences, bien au contraire et ne se demandait jamais si le violon était bien la seule compagnie de son époux. Elle mettait à profit cette liberté imprévue pour escamoter cuisine et vaisselle, regarder la télé jusqu’à des heures indues, bref, s’offrir une vraie soirée de célibataire en compagnie de sa chienne et de ses chats. L’invitation de Marlon lui sucrait son programme, mais d’autre part, un dîner improvisé était une chose qui n’aurait pu se produire dans les jours où Ysolan était à la maison. Ses chats pour une fois, attendraient son retour et on trouverait certainement pour Toufette une friandise qui lui ferait prendre patience. D’ailleurs, la chienne, pourvu qu’elle soit avec Estournelle, savait se passer d’une soupe ; à l’inverse des chats ! Parce qu’un chat qui veut manger est encore plus casse-pied, plus pot-de-colle qu’une paire de vendeurs de bibles ambulants. Sa chatte préférée pouvait passer des heures entières, immobile, à guetter une souris ou une mésange, mais venue l’heure où il lui fallait son petit-suisse, elle ne pouvait même pas attendre qu’Estournelle en jette l’emballage. Mais les chats, y compris la princesse favorite, étaient à la maison, alors elle accepta l’invitation ; une dînette fut improvisée près du poêle.
Qui des deux invita les fantômes à leur table ? On pourrait soupçonner Estournelle dont c’était les sujets favoris, mais d’un autre côté, Marlon était préoccupé par ce qui se passait la nuit dans la maison ; il n’était pas fâché de pouvoir en parler à quelqu’un capable de l’écouter sans mettre en doute le bon fonctionnement de son cerveau.
« Où était-il, Estournelle, ce théâtre dont je ne retrouve aucune trace ? »
« Dans l’aile qui a été incendiée et qui était en face des écuries ; on y accédait par la tour… »
Marlon hocha la tête et dit, pensif :
« Ah, voilà… il s’interrompit, songeur, puis reprit :
« Mais vous, Estournelle , comment avez-vous eu connaissance de toute cette histoire : qui vous a dit où se trouvait le théâtre et ce qui s’est passé au manoir ? »
« Le propriétaire qui vous a précédé et qui contrairement aux autres a vécu ici plusieurs années. C’était, quand je l’ai rencontré, (je venais juste d’emménager au village) un très vieux monsieur ; il est mort maintenant… »
« Et lui, qui l’avait renseigné ? »
« Il avait découvert des papiers… ici, dans cette pièce. Quelque part au milieu de ces rayonnages, il y a m’a-t-il dit un coffre dissimulé. Il en avait trouvé le mécanisme par hasard. Ce coffre renferme d’après lui, les papiers racontant l’histoire de Rinaldo, des plans de la maison telle qu’elle était avant l’incendie et aussi parait-il, des partitions… »
« Des partitions ? mais alors… »
« Alors quoi ? Vous semblez troublé Marlon !»s voisins… Si le compositeur avait en tête d’autres projets, nul encore ne s’en doutait.


Estournelle pensait que s’il est normal de vouloir connaître l’histoire de sa maison, Marlon mettait dans cette recherche une sorte de fièvre ; il semblait…. il semblait… oui… vouloir trouver la réponse à des questions. Démangée de curiosité, elle n’osait cependant pas l’interroger davantage. Une flaque de silence s’étala entre eux, troublée par les seuls ronflements de Toufette. Marlon se mordait le pouce, avalait ses lèvres, semblait sur le point de faire une confidence, puis se retenait ; enfin il prit une grande inspiration, regarda intensément son amie et se lança :
« Estournelle, je vous dirais bien ce qui m’arrive, mais d’une part vous ne me croirez pas et d’autre part vous allez me prendre pour un malade mental. »
-Pas forcément… dites toujours.
- C’est que je ne sais pas trop par où commencer. »
A ce moment précis, Marlon aurait bien voulu être fumeur ; allumer une cigarette lui aurait donné une contenance, le temps pour lui de réfléchir à la manière dont il allait ordonner son récit. Il tourna d’abord autour du pot, se perdant dans des détails domestiques ; Estournelle attendait patiemment.
« Comme vous le savez, je dois refaire en priorité la plomberie et le chauffage, alors en attendant, je vis pratiquement entre cette pièce, l’antichambre qui me sert de cuisine et une salle d’eau qui est au bout du couloir ; je dors sur ce canapé, là-bas, près de mon matériel. Une nuit, peu de temps après mon arrivée, j’ai été réveillé par des grattements que j’ai situés au milieu des livres ; le les ai tout naturellement attribués à ces jolis loirs qui souvent me tiennent compagnie le soir. Je me souvenais très nettement avoir rêvé que j’entendais quelqu’un marcher. Les grattements persistaient et comme je tiens à mes bouquins, j’ai allumé, je me suis levé ; le bruit a cessé sans que j’arrive à vraiment le localiser. Alors je me suis recouché et c’est bien éveillé cette fois, que de nouveau, j’ai entendu des pas et des grignotements. Je n’y ai pas accordé une importance exagérée. Les loirs, des souris, un hibou dans le grenier pouvaient être les responsables de ce remue-ménage et de toute façon ces vieilles demeures font toujours des bruits étranges. Le lendemain souvenez-vous, je vous ai demandé de me trouver un chat… »
- C’est à cause de ces bruits qu’on prétend la maison hantée ; pour le chat, attendez le printemps : vous en aurez un de la première portée de ma jeune chatte, ce sont les meilleurs. »
-J’attendrai… d’autant plus que j’aime bien mes loirs, quant aux souris… il y a des souris sans aucun doute, mais elles ne sont pas responsables de ce qui s’est passé ensuite.
- Et quoi donc ?
- C’était au mois d’Août, la nuit qui a suivi le gros orage ; j’avais débranché le compteur électrique. J’ai ici des appareils un peu sophistiqués qui se seraient mal trouvés d’une coupure de courant brutale. Donc je me suis couché dans le noir, rideaux tirés. J’ai de nouveau entendu des pas dans mon sommeil, puis les souris m’ont réveillé. La pièce était tout à fait noire, je n’y voyais absolument rien ; j’étais parfaitement conscient quand de nouveau, j’ai entendu les pas. Ce n’était pas un rêve, quelqu’un marchait dans la pièce. J’ai pensé à un rodeur, et je n’ai pas bougé. Vous comprenez, je ne suis pas armé, il n’y a pas d’argent ici et je ne tenais pas à prendre un mauvais coup pour défendre mes papiers ou mon matériel, qui est assuré. Les pas se sont dirigés vers le fond de la pièce ; je n’osais plus respirer. J’ai vite compris qu’on n’en voulait à rien de ce qui m’appartenait. Je m’habituais un peu à l’obscurité, pourtant je distinguais mal mon visiteur, ou peut-être ma visiteuse, car il me semblait que la silhouette portait une jupe ou sorte de redingote. Le.. la… personne manipulait probablement des livres, puis j’ai entendu très nettement un déclic, un bruit de papiers remués et une porte refermée doucement., puis les pas se sont éloignés. Je me suis levé sans prendre le temps de m’habiller ; aucun livre n’avait bougé ; je suis sorti pour voir où allait mon visiteur nocturne.

Dans le corridor on y voyait un peu mieux ; la lune s’était levée et la fenêtre de l’escalier donnait un peu de lumière. J’ai cru avoir la berlue : la personne qui sortait de cette bibliothèque était costumée. C’était un homme à peu près de ma taille, vêtu comme on l’était au temps de la Fronde. J’ai suivi mon visiteur ; son trajet me faisait perdre tous mes repères. En fait je ne reconnaissais rien. La maison est grande et je l’habitais depuis peu, je ne trouvais pas surprenant de m’y perdre, tout en me demandant si j’allais retrouver retrouver sans encombre le chemin de mon lit. Plus surprenant, par les fenêtres que je rencontrais, il me semblait distinguer un bâtiment éclairé. Comme à ma connaissance, il n’y a aucune construction à cet endroit et que, hormis mon visiteur, j’étais le seul occupant du manoir, j’ai mis ces visions sur le compte de l’orage : il ne pleuvait plus mais on entendait toujours rouler le tonnerre ; des éclairs lointains pouvaient parfaitement illuminer le paysage de façon inhabituelle et me faire prendre les arbres du parc pour un bâtiment. Bon… vous savez ce que c’est…. On veut toujours trouver une explication logique, rationnelle. Pendant que je regardais au dehors, j’avais perdu de vue l’homme que je suivais ; je n’entendais plus que le bruit de ses pas et aussi…. c’était étrange…. une musique… on aurait dit des chants. Ces voix m’attiraient et j’avançais dans cette direction. Soudain je me suis retrouvé dans l’escalier de la tour. Elle n’a plus de toit comme vous savez  ; au-dessus de moi, le ciel devenait bleu pâle ; je n’entendais plus ni les pas ni les chants et je grelottais. J’étais tout nu dans les courants d’air avec juste des espadrilles aux pieds. Le lieu, bien que peu confortable m’était familier ; la sensation d’être perdu s’estompait et j’ai cru avoir rêvé. Je me demandais avec angoisse si je n’étais pas devenu somnambule et je regagnais rapidement la bibliothèque. Je me recouchai mais ne parvins pas à me rendormir. J’étais trop troublé par ce qui venait de m’arriver et aussi je voulais retrouver l’air  que j’avais entendu avant de me réveiller dans la tour.
Les nuits suivantes, rien ne s’est produit. Je me suis dit que l’orage m’avait troublé, que j’avais fait un cauchemar  et que je m’étais retrouvé dans la tour en cherchant la salle de bains. Enfin, bref, j’ai fait en sorte de ne plus y penser. Et puis il y a eu ce dîner après lequel vous avez parlé de fantômes et commencé à me raconter l’histoire de Rinaldo. Comme par hasard, quelques nuits plus tard, les bruits ont recommencé. 
- Est-ce que vous avez noté dans quelle phase de la lune se produisent ces bruits ? 
- Ma foi, non… Vous pensez que ces bruits ont un rapport avec la lune ? il y a une explication alors ? 
-Pas forcément, mais ce serait intéressant de le savoir. 
- Vous, vous avez une idée. 
-Vague, Marlon, très vague…. Finissez votre histoire, je finirai la mienne, et ensuite nous verrons si nous pouvons tirer des conclusions. 
-Donc, c’était début septembre ; le même scénario recommence. Cette fois j’ai pris la peine de m’habiller. Le visiteur, comme la fois précédente, cherche dans les rayonnages, s’éloigne, je le suis jusqu’à la tour. Je fais bien attention de ne pas me laisser semer en route. Il ouvre alors une porte que je n’avais pas encore vue et que, je vous le jure Estournelle, je n’ai pas revue depuis. Comme la première fois, j’entends des chants dans le lointain. Je suis toujours mon guide tout au long de couloirs inconnus ; je ne sais plus du tout où je suis. Il semblerait que je n’aie jamais visité cette partie de la maison. La musique se rapproche au fur et à mesure que nous avançons ; les chants deviennent distincts. L’homme ou plus exactement la silhouette qui me précède pousse alors une porte et je me trouve… oui, je me trouve dans les coulisses d’un théâtre miniature. Devant moi la scène, et sur cette scène face à la salle, donc me tournant le dos, deux femmes ; elles chantent en duo un air qui me semble familier mais que je ne peux ni identifier ni attribuer à aucun compositeur connu. Mon guide, lui, a disparu ; il s’est en quelque sorte fondu dans les décors et les accessoires.


La musique m’émeut au plus haut point, pourtant je ressens un malaise. Malaise que je finis par identifier ; si la voix d’une des deux femmes est superbe, aérienne et profonde à la fois, l’autre  en revanche chante abominablement mal. Elle s’essouffle dans les aigus où elle ne peut suivre sa partenaire, déraille sur les notes graves ; c’est une chanteuse qui a appris, qui s’évertue mais qui n’a pas de voix. Elle me fait penser à cette américaine , vous savez : cette femme … Florence quelque chose
-Oui, oui… celle dont le mari louait Carnegie Hall juste pour lui faire plaisir ?
- Oui, c’est çà ; la malheureuse en est morte dans une vocalise… enfin bref , une des deux chante aussi  mal, mais l’autre.. ah ! l’autre !!!  J’écoute de toutes mes oreilles, fasciné. C’est alors que les deux femmes se tournent et se rapprochent de moi. Sous les satins et les dentelles (car leur costume indique la même époque que celui de mon guide), au lieu de visages, je vois deux masques carbonisés dont seuls les yeux, de la place où je me trouve semblent encore intacts. Non Estournelle , je n’ai jamais vu de cadavres brûlés mais c’est ainsi que j’ai identifié cette vision de cauchemar.
Les spectres, chantant toujours, avançaient vers moi ; je distinguais maintenant, avec plus de netteté, leurs orbites pleins de larmes d’une étrange consistance, c’était à la fois liquide et brûlant, une sorte de lave sanguinolente qui roulait des paupières jusque sur les joues craquelées et boursouflées. J’étais pétrifié d’horreur, incapable de faire un mouvement ; mes deux pieds étaient de béton et mes genoux en semoule. Mais quand le fantôme à la voix de fausset m’approcha au point de me toucher, qu’il étendit vers moi une main aux ongles carbonisés, à la peau racornie et sanglante, ma frayeur fut telle que je retrouvai un reste d’énergie pour m’enfuir. Je courais à travers les décors ; curieusement je ne bousculais ni ne renversais rien ; je passais littéralement au travers des objets. Je ne me souviens pas avoir ouvert la porte. Je me retrouvai dans la tour dont je dévalai les escaliers sans songer à prendre la direction de mes appartements. Les marches vermoulues se sont brisées sous mes pas et c’est sur le dos, les reins douloureux que j’ai atterri à la porte qui donne sur la cour et je me suis sauvé dans la nuit.
Le lendemain, c’est le froid qui m’a réveillé dans les anciennes cuisines du rez-de-chaussée, me demandant si j’avais vraiment vécu cette horreur ou si c’était un cauchemar. Dans ce cas, j’étais atteint de somnambulisme, les douleurs et les nombreuses ecchymoses dont je souffrais en étaient la preuve. Ni l’une ni l’autre perspective ne me souriaient vraiment. L’esprit  embrouillé je suis remonté me coucher et j’ai dormi jusqu’à midi.
A mon réveil, un peu remis de mes émotions, la curiosité m’a poussé à retourner dans la tour ; j’espérais y trouver une réponse cohérente aux questions que je me posais. Mais si j’ai bien vu les marches brisées, en revanche il n’y avait aucune trace de porte ; puis après avoir fait le tour de la maison, je dus me rendre à l’évidence, il n’existe aucun bâtiment, même caché dans la broussaille, même en ruine, de ce côté. Aussi vous comprendrez , Estournelle, pourquoi j’étais troublé quand pour la première fois vous avez parlé du théâtre.
« Il y a de quoi je dois dire, Mais avez-vous fait ce rêve avant ou après le début de mon récit ? »
« Avant, j’en suis certain ! »
« Et depuis ? »
« Depuis, rien d’aussi net. J’entends parfois les pas dans la nuit, mais je dois avouer que je n’ai pas eu le courage de suivre à nouveau le fantôme… Voilà que je vous en parle comme s’il existait !… pourtant je ne sais toujours pas si oui ou non il s’agit d’un cauchemar. Dans ce cas et si vraiment je suis somnambule, je devrai envisager de me faire soigner et si je ne l’ai pas déjà fait… c’est à cause de la musique. »
« La musique ? »
« Oui, ces chants que j’ai entendus… Les airs me poursuivent, je les ai sans cesse dans la tête… Il faut que j’écrive cette musique, je sens qu’il le faut  Peut-être est-ce une aide que le ciel m’envoie pour m’aider à composer. »



A son grand désespoir, Angélique comprit bientôt qu’elle allait devoir passer l’hiver à la campagne ; les rares nouvelles de Paris semblaient alarmantes ; la capitale était à feu et à sang . On  disait même que le jeune roi et la régente avaient dû fuir. Il n’était donc pas question d’y retourner. Adieu salons et mondanités !  Pour tout arranger son mari multipliait les occasions de rapprochement tandis que  Rinaldo se montrait chaque jour un peu plus distant. Le froid et l’humidité se greffant là-dessus, elle trouvait son existence insupportable et par ricochet se rendait odieuse à tous. Ses migraines reprirent mais l’apothicaire du bourg était chiche en opium. Louis qui en avait connu de plus capricieuses et qui avait un objectif, supportait sans broncher les sautes d’humeur de son épouse.
De son côté, Rinaldo s’isolait dans la musique et n’en sortait qu’aux heures des répétitions pour contempler Lise et l’écouter. La jeune fille toute à sa passion naissante pour le musicien ne prêtait guère attention à l’hostilité larvée de la chatelaine. L’Angélique parisienne, naguère joyeuse, entourée d’amies, avait ressenti une jalousie féroce envers Lise ; cette voix que la nature lui avait refusée et qui lui volait son amant, elle ne pouvait la supporter. Et bien que résolue à ignorer les attentions de son mari, elle s’irritait de le voir lui aussi, tourner autour de la jeune fille.
Pierre qui n’avait que faire de musique et d’opéra, ne venait au manoir qu’une ou deux fois par semaine ; il s’enfermait avec Louis dans le bureau et ils vérifiaient ensemble la bonne marche du domaine. Il ne voyait rien des amours de sa fille. Elle restait pour lui une enfant dont l’éducation était dévolue à son épouse.  Quand à celle-ci, les caprices de d’Angélique et la sauvegarde de la vertu de l’innocente, qui ne se méfiait nullement de Louis, suffisaient  à lui donner des cauchemars. Ces préoccupations l’empêchaient de voir la romance qui naissait entre Lise et le jeune italien. Les répétitions ne leur suffisaient plus ; ils se retrouvaient dès qu’ils avaient un moment de libre, de préférence la nuit. Angélique qui, désormais devait à son grand désespoir partager les appartements de son mari ne voyait plus que rarement Rinaldo ; Lise de son côté attendait que ses parents recrus de fatigue s’endorment du sommeil du juste pour se vêtir chaudement et rejoindre son soupirant dans une grange attenante aux écuries qui leur offrait l’abri et la chaleur des balles de foin . Ils parlèrent d’abord de musique, puis d’eux-même ; un jour, ils se prirent la main, échangèrent des baisers et l’on devine que bientôt ils n’en restèrent pas là. Ils furent amants bien avant Noël ….
C’est une étrange soirée qui suivit cette année-là la messe de minuit. Un souper était servi au manoir, auquel étaient conviés le curé, Pierre et sa famille. Le curé voulait être gai ; il avait baptisé Pierre, Louis et Mariette, il les avait vu grandir, il savait sur eux tant de choses…
Angélique boudait, comme d’habitude et plus encore que d’habitude . L’œuvre de Rinaldo prenait de l’ampleur, elle devenait un opéra pour lequel on avait besoin d’artistes et Louis, s’il avait troussé tout ce qui portait jupon alentour, n’avait trouvé aucune chanteuse. Comme calamité, sa femme suffisait aussi à la fin de l’automne  avait-il décidé d’aller recruter à Paris. Angélique avait commencé ses préparatifs. C’est alors qu’une neige précoce était survenue, rendant les routes impraticables. Elle se doutait aussi qu’après la neige et le verglas il y aurait la boue et les ornières .Puis les rumeurs de fronde étaient arrivées ; le départ pour Paris était remis au printemps… une éternité !
Autour de la grande table, Louis faisait face à son épouse ; il avait à sa droite Mariette et Lise à sa gauche. Il aurait eu bien du mal à dire laquelle des trois avait sa préférence. Ses affaires avec Angélique n’avançaient pas beaucoup ; elle était toujours entichée de son musicien. Mais celui-ci n’avait d’yeux que pour Lise c’était évident. Dans peu de temps elle aurait besoin de réconfort et lui Louis, serait là… Il se serait bien occupé aussi de Lise, mais elle ne le voyait même pas, seul Rinaldo occupait ses pensées et puis Mariette l’avait à l’œil… Qu’elle était belle Mariette ! aussi belle que Lise dont elle semblait la sœur aînée. C’était aussi la raison pour laquelle la jeune fille lui plaisait tant… On aurait cru Mariette, il y a … il y a … il y a si longtemps !
Elle était la plus jolie des petites filles des alentours… Louis , Pierre et Mariette : un trio d’inséparables garnements, courant les bois, pataugeant dans les ruisseaux. Adolescents, ils couraient les bals et les fêtes de village…
Comme il l’aimait Mariette alors, comme il était jaloux de Pierre…Heureusement c’est lui qu’elle avait choisi. Ils se retrouvaient dans les bois, dans les greniers à foin, ils se baignaient nus dans l’étang ; ils s’étaient jurés de ne jamais se quitter, mais ils avaient des parents. Des parents de conditions différentes, mais d’accord pour séparer les amoureux. On envoya Louis à Paris et Mariette au couvent, le comte d’alors, le père de Louis, pensant réparer les torts de son fils en donnant une éducation à la jeune fille.
Désespérés, les deux tourtereaux s’écrivirent longtemps mais on veillait sur eux et les lettres  jamais n’arrivèrent à destination. Louis tenta d’oublier son chagrin dans tous les bras qui se tendaient vers lui. Quand il revint aux Authieux, à la mort de son père,  Mariette avait épousé Pierre.
Il avait bien fallu !  Pierre n’avait pas posé de questions. Il aimait trop Mariette et voulait croire qu’il était bien le père de Lise.
Quelques années et bien des maîtresses plus tard, Louis avait épousé Angélique… Il n’avait plus aimé personne…
La table était ovale ; la lumière des bougies dorait les lambris et les visages ; un feu ronflait dans la cheminée du petit salon où Mariette avait décidé de mettre le couvert de préférence à la grande salle à manger, trop solennelle à son gré pour ce dîner intime où maîtres et serviteurs étaient réunis.
Angélique, face à Louis était l’épouse, mais Mariette était bel et bien la maîtresse de maison ; étrange situation pour celle qui avait bien failli réunir les deux titres… étrange et difficile…
Quand elle avait su que Louis revenait aux Authieux, elle avait été troublée ; il l’avait abandonnée, trahie, oubliée et Pierre avait été pour elle le réconfort , le moyen de continuer à vivre. Elle craignait des retrouvailles qui la feraient basculer. Mais la froideur, l’indifférence du chatelain pour qui elle n’était plus que la femme de son intendant, pas une servante mais guère plus, lui avaient dicté sa nouvelle attitude ; pas un mot pas un geste autres que ceux nécessaires à ses fonctions. D’ailleurs elle ne retrouvait pas en ce trousseur de jupons, en cet homme gourmand de femmes, celui qu’elle avait aimé. Le hasard l’avait finalement bien servie en la mettant dans les bras de Pierre… et ces regards, que Louis jetait sur Lise… Non, elle n’était pas jalouse ! Mais sa fille ne devait pas souffrir ce qu’elle avait souffert et de plus, cette union était interdite. Il lui faudrait bientôt sortir de sa réserve et en parler à Louis…

Lise et Rinaldo se dévoraient des yeux et en oubliaient ce qu’il y avait dans leurs assiettes ; les autres convives auraient fini par le remarquer si un domestique n’était venu parler à Pierre qui se leva pour parler à Louis.


-« C’est Noël, que diable ! dit le maître de maison, on ne va pas laisser ces gens sur le chemin ! Allons les chercher et nous finirons la veillée avec eux… C’est l’usage, il me semble de garder un part du repas pour l’Hôte de Noël… »
Un chariot versé dans le fossé, une roue cassée ; quatre forts chevaux broutant l’herbe maigre du talus ; dans un carrosse dételé, trois femmes d’âges variés, grelottantes de froid, et autour de ce triste équipage, trois hommes désemparés devant la catastrophe, aux hardes bousculées par le vent de décembre. Voilà sous quelle forme se présentait  ce soir- là, l’Hôte de Noël aux alentours des Authieux. L’équipe envoyée du château eut tôt fait de rapatrier les naufragés à la lueur des torches ; les voitures furent laissées où elles étaient jusqu’au lendemain ; il ne pouvait de toutes façons plus rien leur arriver de pire. Les chevaux bouchonnés ne boudèrent pas les stalles sèches et les mangeoires garnies de foin et d’orge ; dans la salle à manger, on fit de la place à table pour les nouveaux arrivants…
Un peu fripés, les nouveaux arrivants, et mal réchauffés. Leurs chambres n’étaient pas faites et ils durent se présenter à table tels qu’on les avait sortis du fossé.
Des baladins ! Voilà ce que pensèrent tous les convives… mais comme l’expression aurait été différente si chacun l’avait exprimée à voix haute !
Des baladins ! se serait récrié le curé avec toute l’indignation du saint homme auprès de qui l’on place des excommuniés.
Des baladins … aurait murmuré Angélique avec un certain mépris qu’un peu de curiosité aurait bientôt remplacé ; après tout, les baladins venaient de Paris…
Des baladins, se serait étonnée Lise qui n’en avait jamais vu…
Des baladins aurait pensé Mariette inquiète pour le linge et l’argenterie ; on ne sait pas d’où viennent et de quoi sont capables ces gens-là
Des baladins réfléchissait Pierre songeant à les loger d’une façon convenant à leur état.
Des baladins se réjouissait Louis… et aussi… des baladines, ma foi, et son œil devenait coquin.
Des baladins, méditait Rinaldo et surtout ce grand, là qui se tait … Etrange personnage ! immense adolescent fripé, aux membres trop longs, au visage imberbe à peine visible entre un col remonté et un amas d’écharpes.  Une légère bouffissure dénonçait l’obésité qui l’aurait guetté, n’eut été l’état de famine auquel il était réduit. Il  semblait être le souffre-douleur de la troupe et de toute la soirée, on n’entendit pas le son de sa voix. De ces grands- là , il en avait vu beaucoup, naguère en Italie, au conservatoire. Qu’était-il venu faire en France où l’on n’aimait pas beaucoup ses pareils ?
Réchauffés, nourris réconfortés, les baladins n’hésitèrent pas à satisfaire les curiosités de leurs hôtes ; ils avaient quitté Paris depuis peu et savaient les derniers potins des salons : Le Grand Cyrus venait de paraître ; Georges de Scudéry l’avait signé, mais tout le monde savait que c’était Madeleine, sa sœur qui l’avait rédigé. Et puis, ces Scudéry avaient pris le parti,( c’était clair à la lecture du roman), de la duchesse de Longueville et des frondeurs. Paris s’était encore une fois trouvé sens dessus dessous ; la Grande Mademoiselle avait fait tirer les canons de la Bastille contre les troupes du Roi, son cousin. Enfin, la Régence était finie ; le roi était majeur désormais et imaginez : le roi avait dansé le ballet de Cassandre. Il a dit-on la jambe fort belle et danse à merveille. Tout comme son père, savez-vous ? Le roi défunt dansait aussi… et composait ; il était capable de composer et mettre en scène un mélodrame. Oui, le fils autant que le père est musicien… mais… imaginez : il a pris un maître de guitare … un maître de guitare ?? Mais oui : Bernard Jourdan de la Salle !!! La guitare ? Mais… ce n’est pas un instrument noble, la guitare ! Un roi devrait... jouer du luth, enfin ! C’est l’influence italienne, certainement… enfin… il est parti le Cardinal… et patati et patata et bla,bla, bla…

Lise, silencieuse écoutait de toutes ses oreilles tandis qu’Angélique, enfin à son affaire, dans la conversation mondaine retrouvait une partie du charme que la campagne lui avait fait perdre. Pierre tout à fait largué dès lors qu’on ne parlait plus chasses, forêts ou cultures se leva pour raccompagner le curé qui en avait bien assez entendu. Mariette aurait bien aimé rester mais par solidarité envers son époux, elle prit congé sous couleur d’aller vérifier que tout était prêt dans les chambres pour les hôtes imprévus.
On eut besoin de plusieurs jours pour remettre en état l’équipage des baladins.  Il fallut faire monter un charron aux Authieux ; on eut aussi besoin de matériel. Le mauvais temps ralentissait le travail ; tantôt il pleuvait et les routes étaient glissantes, puis il gelait et les voitures auraient patiné, bref, on ne pouvait guère sortir. Personne ne songea à s’en plaindre ; les habitants du château avaient de la visite distrayante et les baladins étaient mieux aux Authieux  que sur  les routes. On apprit  à se connaître.. ;
Qui pourrait dire les hasards et les passions qui avaient conduit une poignée de baladins sur les routes boueuses du Thymerais en hiver ? Quel Dieu malin les avait renversés un soir de Noël dans les fossés du château des Authieux ?
Estournelle n’en savait rien…
Le vieux monsieur qui avait précédé Marlon et qui lui avait raconté une partie de l’histoire était mort sans lui en révéler la fin. Si ses héritiers ne l’avaient pas trouvé, le coffret renfermant le journal de Louis et divers autres documents était resté dans sa cachette quelque part dans la bibliothèque. Il appartenait désormais au compositeur de le retrouver…

Le compositeur, au village, on le nommait l’Artiste, le Parisien, ou encore pour les plus sympathisants, le Monsieur du Château. C’est dire qu’il ne faisait pas partie et n’était pas près de devenir membre à part entière de la population indigène. A ce titre, on avait pour lui peu d’égards. On le soupçonnait riche et l’avancement des travaux commandés par lui était inversement proportionnel au montant des factures qu’il avait l’ingénuité de régler sans délai et parfois même avant l’achèvement du chantier.
Il ne pouvait toujours pas loger convenablement chez lui ; les revenants non plus. Dérangés sans doute par ce remue-ménage, ils avaient dû se réfugier dans les caves ou les greniers. Marlon, quand il passait une nuit aux Authieux, ne les entendait plus. Le reste du château étant encore moins habitable que la partie en travaux, il lui arrivait souvent de dormir chez Estournelle qui lui avait prêté une chambre où abriter son matériel et sa personne.
Ysolan présent ou non, ils passaient de longues soirées à épiloguer sur l’histoire des Authieux et le destin de ses hôtes du temps passé.
Noël arriva.
Période problématique… La famille d’Estournelle,  les Sanzoiseaux, se voulant originale à tout prix, par défi, ne fêtait jamais Noël ni les anniversaires, ni aucune fête officielle ; moyennant quoi, on ne fêtait jamais rien. Aussi avait-elle pris l’habitude de recevoir ce soir-là ceux qu’elle nommait ses chiens errants, solitaires de toutes provenances.
Ysolan avait perdu sa mère quelques années auparavant, le reste de sa famille vivait à l’étranger ; Marlon, enfant de la DASS,avait grandi trimballé de foyer d’accueil en foyer d’accueil dont il ne gardait  pas que de bons souvenirs et ses amis parisiens n’avaient aucune envie de venir s’embourber dans le Thymerais en hiver
Cette année-là, Estournelle jeta son dévolu sur Travel qui arriva flanqué de sa copine du moment, elle-même escortée d’une copine destinée à Marlon et d’une poignée de comédiens et techniciens avec lesquels il travaillait à ce moment-là. Elle savait recevoir et Ysolan, une fois décidé à sortir de sa réserve pouvait se montrer un hôte agréable ; il avait quand il en usait, un humour assez subtil.
Ce fut un joyeux Noël avec dinde, sapin, feu de bois et nombreux desserts. Les parisiens fatigués et les campagnards habitués à se coucher tôt ne purent veiller longtemps.



Travel et Marlon, qui s’étaient perdus de vue,  avaient été surpris de se retrouver chez Estournelle. Surpris et pas mécontents au fond ; le hasard leur permettait de se retrouver simplement, sans explications,  sans justifications. Ils ne s’étaient rien fait, rien dit, aucun  mot regrettables, juste deux lignes qui s’écartent et que le hasard rapproche.
 Par une étrange coïncidence, il se trouvait qu’Estournelle et Marlon, sans s’être jamais rencontrés ni avoir entendu parler l’un de l’autre, étaient tous deux amis de Travel. Tous deux s’étaient rêvés chanteurs et s’étaient  connus grattant la guitare et courant le cachet sans grand succès. Il leur était même arrivé, certains jours de dèche de faire la manche ensemble devant les cinémas. Leurs destins s’étaient séparés quand, après une famine prolongée, Estournelle avait accepté un petit emploi dans une maison de disques où progressivement elle avait démontré un talent pour le marketing et la communication qui dépassait de beaucoup ses capacités musicales. Avec sagesse, elle avait renoncé à la bohème et était devenue en quelques années une bonne attachée de presse. Dans la foulée, elle épousa Ysolan, un marin. Femme de marin était la situation idéale pour Estournelle éprise de liberté.
 En contournant la quarantaine, elle perdit son job, son ménage battait de l’aile. Tout ne peut pas aller bien tout le temps ; elle coupa les amarres et partit vivre à la campagne dans une maison qu’Ysolan avait achetée peu de temps avant leur mariage. Lui avait quitté la marine et trouvé une retraite dans un  phare désaffecté, et là dans la seule compagnie de vent et des tempêtes, il apprit à jouer du violon.
Estournelle entra en dépression ; elle eut des insomnies. Un jour, lassée des diverses médications qui l’enchaînaient à son toubib, elle décida d’occuper ses nuits. Elle lut et comme on ne peut lire des nuits entières sans réveiller son conjoint les jours où il dort là, elle prit l’habitude en éteignant la lumière de se raconter des histoires. Certaines l’intéressaient, mais il arrivait qu’elle en perdît le fil. C’est pour s’en souvenir qu’elle prit l’habitude de les écrire.
Elle s’occupa enfin de ce qu’elle aimait vraiment : ses animaux, son jardin, ses amis ; sa vie privée ne s’en trouva pas plus mal, bien au contraire. Ysolan semblait heureux de trouver une maison ouverte et chaleureuse quand il rentrait de l’autre bout du monde et connaissant le plaisir que sa femme ressentait en racontant des histoires, il l’encourageait à écrire un roman. Ce roman était pour Estournelle l’alibi qui lui évitait de se déclarer femme au foyer. En réalité, elle écrivait bien sûr, de temps en temps, mais il y avait toujours une plantation urgente, une nouvelle recette de confiture  à expérimenter qui l’empêchaient de « se concentrer ». Il y avait aussi ses amis, plus nombreux en été et parmi eux,  Travel, devenu réalisateur. Il venait souvent dans la maison de son     amie, il s’y sentait bien et rentrait à Paris un peu moins oppressé.
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Par le plus grand des hasards et l’efficacité des marchands de bien, Marlon avait au début de l’automne,  acheté les Authieux et fait la connaissance d’Estournelle. Il avait liquidé son appartement parisien, gardant juste une chambre de bonne. Tous ses meubles, ses instruments de musique, sa sono, tout était installé au manoir. Il était certain d’y trouver le calme et la concentration dont il avait besoin pour enfin composer une musique bien à lui. Son entourage parisien leva les bras au ciel ; on parla de suicide professionnel. Marlon s’en moquait ; il serait heureux aux Authieux et il le fut. Enfin, autant qu’il pouvait l’être.
D’abord il y avait cette oeuvre qu’il portait en lui mais dont il ne pouvait accoucher et puis il y avait Soline. De cette fille, il n’avait pas parlé à sa voisine ; pas encore. D’ailleurs, qu’aurait-il pu en dire ? Il ne savait presque rien d’elle, même pas son nom de famille et il s’était passé entre eux si peu de choses. Une aventure d’une nuit comme il en avait tant connu. S’il en avait parlé c’est ce qui serait ressorti des faits énoncés, alors qu’il en gardait une impression d’une force étonnante.
Ce fut un joyeux Noël avec dinde, sapin, feu de bois et nombreux desserts. Les parisiens fatigués et les campagnards habitués à se coucher tôt ne purent veiller longtemps.
La neige tomba toute la nuit et c’est dans un décor de carte postale que se montra le jour suivant. Le soleil brillait sur les arbres givrés ; tous avaient une envie enfantine de laisser les traces de leurs pas sur la neige intacte des sentiers. Ils montèrent au château réveiller Marlon qui pour leur laisser la place avait dû non sans appréhension rentrer dormir dans son chantier en compagnie des revenants qui, ayant décidé de fêter Noël entre eux, ne se manifestèrent pas.
Le parc redevenu forêt les invitait à la promenade. Toufette, la chienne aimée d’Estournelle, sautait et hurlait de joie , galopait en tous sens et finit par filer dans le sous-bois derrière un chevreuil qui avait traversé l’allée. Estournelle inquiète, s’égosillait à la rappeler. On n’entendit plus rien pendant quelques minutes, puis des hurlements de détresse firent blêmir sa maîtresse.
-« Si elle crie, c’est qu’elle est vivante ! » la rassura Ysolan impavide comme à l’ordinaire. Furieuse, elle l’assassina du regard avant de courir vers les fourrés d’où provenaient les abois désespérés de la fugitive.
Traverser un roncier enneigé, vieux de plusieurs années ne fut pas une mince affaire. Mais rien n’arrête la mère affolée d’un chien en danger, Griffée, trempée, Estournelle finit par localiser sa chienne au fond d’une large fosse, profonde de quelques mètres et dont les bords de pierre très droits rendaient le sauvetage difficile. Un épais matelas de feuilles mortes avait amorti la chute et Toufette sautait comme un cabri, grognait comme un porc, en essayant de sortir de là. « Une échelle !glapissait  Estournelle.. ou une corde… Ah mon Dieu ! Ah là là … du calme ma chérie… Elle va se tuer… du calme… »
« Du calme toi-même ! intervint Ysolan, elle n’a rien ta chienne ! On va la sortir de là.  Laisse-nous réfléchir. »
« Il faut sonder le fond pour savoir s’il est solide et descendre, dit un des garçons qui était cascadeur, si je peux descendre je vous passe la chienne et vous m’aiderez à remonter. »
« Il vaudrait mieux aller chercher une corde dit Marlon, joignant le geste à la parole »
Mais le cascadeur, armé d’une longue branche, avait évalué la solidité du fond et avait déjà sauté.
Toufette dans son affolement avait gratté les feuilles mortes et la terre ; le garçon poussa un cri  angoissé.
« Elle est blessée, sanglota Estournelle ! »
« Non, non, mais il y a une main ! »
« Une main ? »
« Des os, je veux dire, un squelette de main !!! oh, et même il y a tout le reste, dit le garçon qui avait continué le travail de la chienne ; »
« Pour le coup, dit Marlon, je vais chercher une échelle ! »
« Non, intervint Ysolan, ne touchez à rien, il faut prévenir les gendarmes ! »
Trop tard ! On entendit un cri perçant : une des filles à force de se pencher pour voir le squelette était tombée dans la fosse. Toufette voyant de la compagnie s’était calmée et sur le dos, pattes en l’air cherchait des caresses. Estournelle en revanche sanglotait à s’étouffer suppliant qu’on lui rende sa chienne. L’identité du squelette pour l’instant, elle n’en avait rien à faire.
Le reste de la troupe au contraire s’agitait avec passion….Ysolan, redevenu pour la circonstance capitaine de navire, calme et résolu, remit la troupe en ordre. Estournelle, sa chienne sous le bras, fut envoyée à la maison avec mission de préparer du thé pour tout le monde ; les filles devaient la suivre. Marlon, lui et les « hommes » iraient à la gendarmerie.

Le détachement, au retour, trouva les filles penchées sur une carte d’état-major étalée sur la table ; on y voyait nettement les contours du parc des Authieux et le long du mur d’enceinte, un endroit nommé le « Saut du Loup » Ysolan qui de tous savait le mieux lire une carte identifia l’endroit : « Eh bien, le voilà, le fossé ! sans doute un ancien piège à loups. Et ce sont probablement les restes d’un maraudeur que nous avons trouvés. Parions qu’une disparition va être élucidée. Les gendarmes vont nous expliquer çà. ».
Autour du thé, qui se prolongea en dîner  pour les visiteurs qui avaient à reprendre la route, les questions se pressaient. Un cadavre retrouvé dans la propriété de Marlon, quelle aventure ! Comme il était dommage de rentrer à Paris sans savoir qui était ce squelette. Et c’est ainsi, un propos après l’autre, qu’une fois de plus, Estournelle eut à raconter l’histoire, du moins ce qu’elle en savait, puisque après la relation cette veillée de Noël bousculée par l’arrivée des saltimbanques, le vieux monsieur s’était éclipsé sans lui dire où se trouvait le journal de Louis des Authieux. C’était, avait-il dit,  un manuscrit rédigé en français de ce temps, qu’il fallait traduire page après page. Chaque soir, le vieil homme remettait les feuillets où il les avait trouvés et comme chacun se croit éternel, comme on n’imagine jamais les changements qui surviennent, jour après jour, Estournelle avait écouté son histoire sans jamais songer qu’elle pourrait s’interrompre. Et comment deviner qu’un jour, la porte et avec elle les secrets de la demeure lui serait ouverte ?
Travel était songeur… :  « Quelle histoire !! quel film on pourrait en faire, si on connaissait la fin… ! » finit-il par annoncer
- Qu’est-ce qui nous empêche d’en faire une, de fin ? dit un des garçons. Il était écrivain ; il pouvait  en proposer plusieurs. Chacun alors y alla de son idée ; les heures passant, on avait abandonné le thé et les brioches pour de solides pâtés et des andouilles locales, arrosées d’un champagne rosé qu’affectionnait la maîtresse de maison. La créativité de tous s’en trouvait stimulée et quand le lion de la pendule rugit qu’il était minuit, un film était né dont on ne savait pas la fin.
-« C’est une musique pour toi, Marlon ! Eh.. ho… Marlon ! tu rêves ?
Oui, il rêvait dans le brouhaha et les éclats de voix et de rires, il s’était absenté, envolé… vers Soline oubliée et soudain si présente.
Une voix, un parfum, une main de femme sur son épaule ; il se redressa… ce n’était pas Soline, juste l’agréable jeune personne invitée pas Travel pour être sa cavalière de Noël et qu’il avait à peine regardée…
« Musique… disait le cinéaste… musique pour toi…
Encore une musique de film…Marlon allait refuser, mais… ce film-là… pourquoi pas au fond ?
La maréchaussée se montra le lendemain aux Authieux, peu avant à la tombée de la nuit. Un redoux avait fait fondre la neige et une pluie fine avait détrempé les sentiers. Le roncier piétiné la veille laissait voir la fosse béante avec au fond le squelette à demi-masqué par les feuilles mortes. C’était sinistre. On rassembla les ossements dans un sac et dans un autre, des débris de cuir, des boucles et divers objets de métal terni qui furent portés jusqu’à la fourgonnette des gendarmes. Marlon resta seul avec ses fantômes et ses pensées. Pour ne pas penser à Soline, il monta dans la bibliothèque ; les livres couvraient les murs, du sol au plafond ; de vieilles éditions au cuir terni, des magazines anciens, des best-sellers oubliés ; certains prix littéraires portaient encore leurs bandeaux. Il allait falloir ranger tout ça, si on voulait avoir la moindre chance de trouver la cachette des fameux cahiers. Le vieux monsieur
avait été bien trop soigneux ; pourquoi diable les avoir remis en place ? où les chercher à présent ?
Il commença par sortir des volumes un par un d’un rayon ; il y avait là de quoi occuper tout l’hiver. Vers le milieu de la nuit, aucun esprit ne s’étant manifesté, Marlon osa aller se coucher et fit bien. Il dormit jusqu’au jour levé.
Au cours des semaines suivantes, Estournelle qui détestait faire des courses, se rendit presque chaque jour au chef-lieu de canton ; dans cette grande surface dont elle ne savait jamais le nom puisqu’il changeait au gré des rachats des groupes dirigeants et aussi, chose plus rare, au marché. Le marché pour elle, c’était la corvée totale : ce qu’on y trouvait n’était guère meilleur qu’au super-marché ; en plus, on y avait froid aux pieds et les paniers étaient lourds à porter. Seulement, elle passait régulièrement devant la gendarmerie. Elle avait questionné la maréchaussée dans les jours qui avaient suivi la découverte du squelette inconnu ; mais il lui avait été répondu qu’on la renseignerait le moment venu et il lui semblait bien long à venir, le moment. Aussi espérait-elle rencontrer au bourg un gendarme hors service avec qui elle pourrait bavarder et éteindre un peu cette curiosité qui la consumait. Mais c’est en vain qu’elle crottait ses bottes et qu’elle charriait des panerées de légumes.
Elle passait les courts après-midi d’hiver avec Marlon ; ils avaient entrepris d’explorer la bibliothèque rayon par rayon. Elle y gagnait en bonne tenue ; les formations d’Estournelle pour une fois servaient à quelque chose, elle nettoyait, brossait, défroissait, recollait. Jouait du chiffon et du pinceau ; les relents de crottes de souris et de poussière s’effaçaient sous le parfum de cire d’abeille. Mais ils avaient beau palper les boiseries, sonder les moindre recoins, aucune trace de cachette, aucune moulure ne dissimulait de mécanisme secret. Ils étaient loin d’avoir tout exploré ; de semaines, des mois de recherches se profilaient, et encore… ces papiers étaient-ils toujours là ? Et si le vieil homme les avait emportés ? Il avait des enfants, mais où ? et portaient-ils le même nom que lui ? Allez savoir..
C’est par le quotidien local qu’ils apprirent les résultats de l’enquête de gendarmerie : les restes trouvés dans la fosse dataient de plusieurs siècles. Il y avait une boucle de ceinture en argent, des éperons et une bague en or gravée d’un R.
On apprenait par la même occasion que la fosse était un ancien piège à loups. Le nom de Saut du Loup lui était resté. L’imagination des deux compères se mit à bouillir… Plusieurs siècles…des éperons, donc un cavalier et le R sur la bague… Etaient-ce les restes de Rinaldo ? et que lui était-il arrivé ? Mais où sont, bon sang, ces foutus papiers ?
Travel et son équipe s’activaient de leur côté ; on échangeait des projets, mais la fin de l’histoire n’était jamais satisfaisante et puis Marlon n’était guère inspiré…
Pendant ce temps, le printemps qui n’avait rien à faire des émois des uns et des autres, le printemps pour qui notre époque et le temps de la Fronde étaient tout un, le printemps dégelait, le printemps giboulait, envoyait un jour le soleil, le lendemain des brumes, fleurissait les pruniers, promettait hirondelles et coucou qui tardaient à se manifester.
Estournelle regardait éclore les feuilles et les fleurs, redoutant la gelée tardive qui ne laisserait aux arbres que des branches mortes. On avait beau se moquer d’elle et lui affirmer que de mémoire d’homme, les feuilles avaient toujours repoussé, chaque fin d’hiver renouvelait ses craintes. «  Tant que la lune rousse n’est pas passée, disait-elle, tout peut arriver.. ». En attendant, armée d’une serfouette, elle partait sus aux divers envahisseurs de plates-bandes ; il n’y a pas de mauvaises herbes, affirmait-elle, juste des plantes qui poussent où on n’en a pas besoin. 
Les jours de pluie, elle reprenait l’exploration de la bibliothèque. Marlon, quand il allait à Paris, lui laissait ses clefs tout en la chargeant de surveiller un peu les artisans sur lesquels elle n’avait guère plus d’influence que lui.  La pièce était située dans une tour d’angle qui donnait sur la partie boisée du parc. Une banquette installée sous une fenêtre formait un observatoire idéal pour épier,  écureuils, oiseaux et, plus au loin, à l’orée des bois, les chevreuils.
Ysolan, pris d’un urgent besoin de voir la mer, avait emporté sa guitare et son violon et s’en était allé dans son phare… ou ailleurs… peu importait au fond ; il lui parlait si peu. Sa présence ou son absence ne changeait pas grand-chose à sa vie et somme toute, c’était un beau printemps.

PRINTEMPS-

Marlon était revenu comme les cloches, au matin de Pâques, porteur d’offrandes : des épices inédites extraite d’une célèbre et odorante caverne de la rue François Miron ; des thés aux parfums exotiques glanés dans diverses officines à la mode, la plupart choisis plus pour la beauté de leur boîte que pour leur saveur. Il savait son amie gourmande de ces resserres à trésors, trésors qui pourtant, restaient répandus un peu partout sur les meubles. Et puis un œuf, un gros œuf en chocolat ; pas une poule ni un lapin, qu’elle était il l’avait appris, incapable de casser et qui blanchissaient sur une étagère de la cuisine jusqu’à ce que quelqu’un de sensé provoque un accident. C’était un œuf en chocolat au lait ; Estournelle avait horreur du chocolat noir et amer dont la mode s’était instituée pour des raisons vaguement diététiques. Un œuf qui s’ouvrait pour déverser une multitude d’autres petits œufs colorés et des poissons en chocolat. Bref, un vrai œuf de Pâques qu’elle contemplait, perplexe : toute cette friture allait ralentir les bons effets du bouillon de livèche qu’elle venait d’inventer dans la louable intention de drainer les kilos stockés depuis Noël, et l’espoir aussi que cette décrue entraînerait les rhumatismes qui lui crucifiaient les poignets. Poids et douleurs, elle le savait, sont un ménage indissociable ; qui chasse l’un, chasse l’autre.
Elle remercia pourtant chaleureusement pour ce cadeau intempestif, en se jurant de ne pas excéder un œuf par jour avec le café et d’en offrir abondamment…Mais hélas, ce n’était pas le premier serment de cette sorte auquel elle se montrerait parjure.
La semaine sainte, fidèle à sa légende, s’était montrée froide et mouillée ; ensuite le soleil , flemmard, restait enfoui sous un édredon de nuages. Il avait fallu rallumer le feu et abandonner le jardin pour poursuivre la recherche des manuscrits ; ils en étaient à peine au tiers des rayonnages et s’arrêtaient souvent sur un volume ou un autre tant pour l’intérêt de la reliure que pour l’histoire racontée. Puis, comme les hôtes nocturnes de la demeure semblaient être retournés là d’où ils n’auraient jamais dû sortir, on les oubliait un peu.
Estournelle, perchée sur la banquette de la fenêtre, filmait les écureuils quand elle vit sortir du bois quatre cerfs en file indienne qui se mirent au petit galop autour du champ qui bordait la forêt.
-«  Marlon, Marlon, venez, venez vite… venez voir !Des cerfs !! vous allez les rater ! montez sur la banquette, vous verrez mieux !Dépêchez-vous !
Marlon sauta d’un bond, et… les antiques boiseries qui supportaient tout juste et péniblement Estournelle, firent entendre un long craquement d’indignation et se fendirent comme un vulgaire cageot. Ils se retrouvèrent emmêlés, coincés dans le coffrage formé par le socle de la banquette. Un peu griffés, les mailles des pulls tirées et vilipendés par Toufette exaspérée par ce jeu auquel on ne l’avait pas conviée, ils se remirent sur pied et c’est en ramassant les morceaux de bois et les coussins pour les remettre en place, qu’ils distinguèrent,  au fond de l’habitacle… des cahiers empilés. Ils s’entre regardèrent, n’osant croire à leur trouvaille.
Pourtant oui, les papiers exhumés étaient bien ceux qu’ils cherchaient ; ni l’un ni l’autre n’avaient remarqué le couvercle même pas fermé à clé, dissimulé par les coussins. Depuis des mois, ils se reposaient, prenaient le thé, assis sur l’histoire dont ils tenaient tant à connaître la suite.
C’étaient des manuscrits à l’encre pâlie, rédigés en français de l’époque. Ceux traduits, (car c’était bien d’une traduction qu’il s’agissait) par l’ancien habitant du manoir étaient classés et rassemblés, mais les autres étaient dans un ordre approximatif et de plus on y distinguait au moins deux écritures différentes. Il y avait là, le journal de Louis et peut-être bien celui d’Angélique ou de quelqu’un d’autre ; d’autres papiers aussi, des chroniques paroissiales, des livres de comptes.. Il y aurait bien du travail avant de découvrir ce qu’étaient devenus les convives du repas de Noël et leurs invités inattendus.

Après avoir mis de côté, les cahiers traduits concernant la partie de l’histoire déjà connue, ils s’étaient partagé le reste. Bientôt il devint évident que Marlon allait se charger de classer et Estournelle de traduire et d’écrire ; à chacun ses  dispositions.
La première évidence fut que les comédiens n’avaient pas repris leur chariot et qu’ils avaient passé tout au moins l’hiver aux Authieux. Si l’on en croit le journal de Louis, il avait été d’accord avec Rinaldo pour considérer que la providence leur avait envoyé cette troupe pour la bonne fin de leur spectacle ; en général, les baladins savent danser et chanter.
Le musicien avait reconnu l’étrange et long jeune homme un peu maladif, triste et frileux comme un oiseau d’hiver, emmitouflé dans des cols et des écharpes et qui ne disait jamais rien et qui, lui aussi avait aussi reconnu Rinaldo, qu’il  regardait avec méfiance. Ils avaient probablement fréquenté les mêmes écoles …. L’un comme l’autre, issus de familles misérables de Calabre ou des Pouilles,  et une enfance passée dans les conservatoires italiens appose des marques qui ne s’effacent pas.
Il s’appelait Gaëtano  et  avait horreur de son état ; de ce qu’on lui avait fait alors qu’il était trop jeune pour s ‘y opposer, aussi s’était-il mis à détester tout à la fois, le conservatoire, la musique et le chant. La voix qu’il avait gardée  était belle mais il avait juré de ne plus jamais s’en servir. Il avait une nuit trompé maîtres et surveillant et s’était enfui. Il avait erré sur les routes, exerçant cent métiers, subissant cent misères .Enfin, il avait franchi les Alpes. La langue qu’on parlait dans le sud de la France ne lui était pas difficile à comprendre : il apprit vite. Conduit par les hasards et la faim, il continua sa course vagabonde et c’est à demi- mort de froid et de misère qu’il tomba sur la route où cahotait le charriot des baladins. Les errants sont souvent solidaires et la troupe le ramassa, le soigna, le nourrit. Un comédien qui figurait le Matamore les avait quittés ; Gaëtano reconnaissant, prit sa place. Masqué, son emploi consistait surtout à recevoir nasardes et coups de pieds. Il en fit un rôle muet du plus grand comique.
 Etrange rencontre entre un castrat qui ne l’était pas et celui qui l’était bel et bien et ne voulait pas qu’on le sache. L’un comme l’autre tenait au secret sur la vérité de son état. Avait-il perdu sa voix ? Rinaldo aurait bien aimé le savoir, car s’il l’avait gardée, le spectacle allait prendre un tour nouveau et il pourrait faire taire la pauvre Angélique sans trop la blesser ; d’ailleurs, elle dansait à ravir, on allait lui tailler un rôle à sa mesure, pas tout à fait muet mais dans lequel, sa beauté, sa grâce seraient mises en valeur….
Louis consulté, approuva le projet….

Les jours passaient et les semaines, et tandis que lentement, au fil des pages traduites, la suite de l’histoire venait au grand jour, l’idée du film émise par Travel se mit à  trotter dans la tête de Marlon. Le visage de Lise, tel qu’il l’imaginait devenait , chaque jour un peu plus celui de Soline. Il éprouva un besoin urgent d’en parler. A qui, sinon à sa voisine ?
Il la trouva contemplant d’un air rêveur des tatouages, nouveaux ornements de son cou et de ses avant-bras.
Devant son air ahuri, elle l’informa :
-« Ca se lave vous savez ! La fille d’une amie vient de me les envoyer.
-« Dommage ! Voilà qui ne manquera pas de rehausser votre prestige auprès des gosses de l’école. !
-« Probablement ! Mais les parents… Ils trouvent déjà étrange  que je m’habille comme leurs filles quand j’ai l’âge d’être leur mère !
Marlon, qui ne savait comment introduire dans la conversation le sujet qui l’occupait, pour se donner une contenance, tenta de caresser la chatte blanche qui traversait la pièce d’un air digne ; elle frissonna d’horreur et se réfugia sous un fauteuil.
-«  Ah, Marlon, ne me la contrariez pas ; nous commençons seulement à nous réconcilier.
- Comment pourrait-elle vous en vouloir ? Vous lui passez tous ses caprices…
- Oui, mais depuis une semaine les contraintes de ma vie de femme ordinaire ne correspondent pas à ses attentes de chat.
-Pourtant... la maison est bien calme ces temps-ci !
-Oui, la plupart du temps, mais figurez-vous que la semaine dernière, mon amie…mais peu importe, vous ne la connaissez pas ! Donc cette amie vient me voir accompagnée de ses deux filles et d’un bouledogue, vous savez, les petits, noirs, marrants… Jasmine l’a trouvé horrible, bruyant, remuant ; elle est allée bouder sous les thuyas du voisin.
-Je ne lui donna pas tort ! ils sont hideux , ces clébards !
-Mais non… ils ont de beaux yeux…Bon, nous autres humains, avons ri, bavardé et pour finir fait des crêpes avant leur départ. Après quoi, la chipie en a profité pour disparaître  et ne rentrer qu’à cinq heures du matin. Imaginez mon désarroi !
-J’imagine bien dit en riant Marlon..
Mais c’est que le lendemain, elle a tenté de récidiver, mais comme en ce moment, il fait encore jour à six heures du soir, elle s’est fait avoir !
Et ce n’est pas tout continua Estournelle, voilà que le jeudi, un voisin vient prendre le thé et changer ses livres (J’officie aussi à domicile, comme vous savez) accompagné de son boxer. Jasmine qui siestait sous l’épicéa n’en est pas revenue:
- Horreur ! a-t-elle, ils les ont aussi en king size !!!
Marlon souriait « Oh, comme je la comprends !
-Bon, c’est votre  opinion et aussi la sienne, mais j’ai du mal à comprendre son animosité, car après tout, étant d’origine persane, elle aussi fait partie de la grande tribu des « Nez Froncés ».
-Ce n’est pas pareil, voyons !Jasmine a d’admirables yeux turquoise, elle ne ronfle pas comme un aspirateur asmathique, elle est gracieuse, d’un calme olympien..
-Je vous en prie… pas de flagornerie ; elle a en tout cas un fort mauvais caractère et donc voilà que la jeune personne a tenté de disparaître, mais une assiette de dindonneau coupé menu l’a circonvenue. Alors, dépitée, elle est montée à l’étage et a fait un pipi vengeur sur une étoffe à laquelle elle pensait que je tenais beaucoup. Feintée, la minette : ce n’était qu’un vieux dessus de table plus que trentenaire en route pour finir ses jours dans le garage.
Cependant, je suis désolée de l’avoir contrariée à ce point et depuis je fais des bassesses pour rentrer dans ses bonnes grâces…. »
            Enfoncé dans le grand fauteuil de cuir, Marlon buvait du thé, sans trop écouter le récit des scènes de ménage entre Estournelle et sa chatte. Il pensait à Soline… Comment aborder le récit de cette impalpable rencontre avec une amie si chaleureuse et si peu sentimentale ? Il l’avait entendue entretenir le moral de ses copines éplorées de manière énergique sinon discutable. Et de ses sentiments à elle, elle ne parlait jamais. Elle laissait son époux aller et venir à sa guise, semblant parfois soulagée de le savoir ailleurs. Etait-ce une attitude, un voile destiné masquer ses sentiments  réels ? une carapace durcie au fil des ans ? Elle ne parlait d’amour qu’à travers littérature ou poésie. Toute sa tendresse allait à ses chiens, ses chats ou son cheval. Les humains n’avaient droit qu’à son amitié dont elle professait qu’elle valait mieux que l’amour, puisqu’une amitié nouvelle ne chassait pas l’ancienne. Elle était une amie remarquable : chaleureuse, attentive, dévouée parfois jusqu’à l’absurde. Jamais maternelle cependant ; elle était, pensait Marlon, la grande sœur idéale.
Allait-il, à cette grande sœur, confier sa nostalgie ? Il redoutait le commentaire ironique et de bon sens qu’elle était capable de lui asséner. En avait-il vu depuis qu’il la fréquentait, des romances assassinées d’un calembour plein d’à-propos ? Médecine efficace selon les amies d’Estournelle, mais qu’il ne tenait pas à s’administrer.
Allons, décida-t-il, pas de confidences, retournons à nos vieux papiers…et après tout…
combien sommes-nous, à n’avoir d’autre vie affective que le deuil d’amours saccagées ? »

Les vieux papiers étaient poussiéreux, fragiles, l’encre en était délavée et le langage ancien. Ils étaient à traduire autant qu’à lire et dans un  certain désordre. Il fallait du temps et de la patience, mais l’histoire passionnait Estournelle et Marlon lui, espérait bien trouver des partitions. Que pouvait bien composer Rinaldo ?
Ils avaient en main une sorte de brouillon, de livret, assez décousu… des pages semblaient manquer ; il y était question de dieux, de déesses, de ballet, mais sans qu’aucune histoire ne se montrât. Des notes de Rinaldo à Louis et de Louis à Rinaldo auxquelles il manquait pour s’y retrouver les conversations de l’un à l’autre. Mais ce qu’on devinait clairement, c’est la difficulté pour les deux maîtres d’œuvre de faire accepter des rôles aux uns et aux autres.
L’affaire, reconstituée, se présentait à peu près ainsi : trois rôles principaux dont un pour Gaëtano, mais on ne savait encore s’il allait l’accepter et d’ailleurs personne jusqu'à présent n’avait entendu le son de sa voix ; un autre pour Lise qui semblait ne poser aucun problème, elle chantait bien et voulait tout ce que voulait Rinaldo. Restait Angélique qu’il fallait bien mettre en avant, tout en la laissant chanter le moins possible. Elle était gracieuse et dansait à ravir, il suffisait de mettre ces talents en avant… ce qui ne lui convenait pas du tout, selon le journal de Louis : elle multipliait colères et bouderies, fermait sa porte à son époux et ne savait où Rinaldo passait ses nuits.
Elle se mit à soupçonner Lucrèce. Lucrèce était belle et curieusement racée pour une saltimbanque. Louis n’avait pas manqué de s’en apercevoir. Après quelques semaines passées à l’abri et dans le relatif confort du manoir, ses habits nettoyés, défroissés, ses cheveux lissés, un teint devenu éclatant, la comédienne rayonnait. Elle ne paraissait liée avec aucun des autres membres de la troupe… et comme sa femme lui refusait son lit, puisque Lise n’avait d’yeux que pour le jeune chapon et que Mariette lui avait préféré son frère de lait, cette charmante Lucrèce lui semblait destinée à meubler son désert sentimental… Mais la comédienne était aimable et distante comme une vraie femme du monde, il allait falloir la séduire et il avait pour ça Louis, tout un hiver, des tonnes de savoir- faire, et de longues soirées au coin du feu. Les après dîner ne se prolongeaient guère. Rinaldo pour composer disait-il s’éclipsait dès que les convenances le lui permettaient, bientôt suivie d’Angélique qui gardait l’espoir de le rejoindre. Cet espoir déçu, elle s’enfermait de crainte d’une visite conjugale. Puis  à leur tour, les comédiens regagnaient leurs chambres tandis que Louis entamait avec Lucrèce une conversation ou le commentaire d’un ouvrage qui devait la retenir. De la littérature à la poésie, de la poésie à la philosophie et de là aux considérations personnelles et aux semi confidences… Et de fait, si Louis eut un peu de mal à la faire parler, ce qu’il en apprit lui donna pour elle un penchant auquel il ne s’attendait pas.  Cette attention véritable lui gagna ce qui fut tout d’abord de la part de la jeune femme une sincère amitié. Au cours de sa vie aventureuse, elle n’avait jamais trouvé une oreille attentive, un esprit désintéressé à qui se confier. Et le châtelain, qui espérait bien ainsi montrer à la jeune femme le chemin qui menait à son lit, n’en était pas moins un cœur généreux et sensible. Il sut écouter…
 La saltimbanque ne semblait pas déplacée à sa table, ses manières étaient parfaites, meilleures souvent que celles d’Angélique de moins en moins capable de maîtriser ses humeurs. Louis lui en fit la remarque. Elle sourit…..
« Votre maison, Monsieur, me fait penser à celle que ma mère avait à la campagne où j’ai grandi…
-Votre mère était gouvernante ?
-Non, Monsieur, j’avais une gouvernante…
-Mais alors ?
-Ne me questionnez pas Monsieur, le nom de ma mère est connu ; celui de mon père aussi… malheureusement, ils n’étaient pas mariés ensemble…

Au fil des pages jaunies et fragiles, se dessinait une vie ; une vie qui ne commençait pas bien.
Lucrèce, racontait le journal de Louis, ne pouvait révéler un nom qui de toute façon n’aurait pas dû être le sien et qu’elle avait déshonoré en choisissant les tréteaux, mais était-ce bien un choix ?
Sa mère, mariée ou plutôt vendue à un homme qu’elle n’avait pu aimer s’était laissée séduire. Son amant, marié, l’avait laissée se débrouiller avec l’enfant qu’il lui avait fait et qu’elle avait réussi à attribuer à son époux légitime. Lucrèce avait quinze ans quand sa mère fut saisie d’une étrange langueur. Elle ne souffrait pas mais elle avant des vertiges, souvent elle perdait connaissance ; de semaine en semaine elle était de plus en plus fatiguée ; elle finit par ne plus sortir de sa chambre, puis de son lit. Un jour où elle se sentait un peu mieux, elle appela Lucrèce et d’une voix soudain plus claire, elle lui confia son secret… son secret et ses soupçons. Elle apprit ainsi le nom de son père véritable et que celui qu’elle considérait comme tel, probablement, n’était pas pour rien dans cette étrange maladie qui emportait sa mère. A peine fut-elle ensevelie, le statut de Lucrèce changea. L’homme qu’elle avait aimé comme un père, la fit servir à part et lui fit dire de rester dans sa chambre. Puis cette chambre, il fallut la laisser et elle s’installa à l’étage des femmes de chambre.
Un matin une femme et deux enfants firent leur apparition et s’établirent dans les appartements de sa mère et le sien. Son « père » la convoqua : cette femme était son épouse et les deux enfants, son demi-frère et sa demi-sœur. Il consentait à la garder à la condition qu’elle serait gouvernante des deux petits. Elle accepta ; que pouvait-elle faire d’autre ? Et les enfants âgés tout au plus de quatre ou cinq ans étaient charmants. La nouvelle épouse en revanche, était distante et la gouvernante n’eût pas le droit de partager la table familiale.
Le maître de maison, qu’elle ne  croisait plus qu’à l’office ou dans  les couloirs, se mit à la regarder d’étrange façon ; puis il vint assister aux leçons qu’elle donnait aux enfants ; il se penchait au-dessus des livres et des cahiers, il la frôlait, ses mains         parfois touchaient les siennes. Elle en était gênée ; elle n’aimait pas son odeur aigre et quand sa bouche approchait son visage, son souffle lui envoyait dans les narines un relent de tabac froid et de dents mal soignées. Elle s’écartait le plus qu’il lui était possible sans manquer à la politesse ; lui devenait insistant. Un soir enfin, il tenta de forcer la porte de sa chambre qu’elle avait pris soin de fermer à double tour…
Le lendemain ; il la coinça dans l’angle de la bibliothèque, prit dans une main ses deux poignets qu’il maintint derrière son dos, et de l’autre main lui caressa les seins en tentant de forcer son décolleté. La malheureuse Lucrèce, se tortillait, tentant de se dégager ; elle allait crier. Il quitta sa poitrine et lui mit une main sur la bouche.
-« Essaye, essaye seulement d’appeler au secours ! Essaye et tu vas voir… Je suis ton père après tout… Du moins tout le monde le pense. Qui croira que j’ai voulu te violer ? Hein ? Qui va croire ça ? »
La jeune fille avait les larmes aux yeux ; des larmes de rage à présent car tout sentiment d’affection avait disparu. On entendit des pas ; il dut la lâcher, mais avant de tourner les talons, il lança la dernière menace :
-« Pas de clef, ce soir, pas de verrou ! Je veux ta porte ouverte… il plissa les yeux et eut un rire sournois… Ta porte ouverte… toutes tes portes ouvertes… et pas de cris, pas de manières… car, au fond, et sa voix se fit douce, c’est ton bien que je veux… tu verras, ton bien, ton plaisir…Mais… si tu ne veux pas, si tu n’aimes pas le bien que je veux te faire, alors… tu rejoindras tes semblables… au couvent…
Les pas se rapprochaient, il fila et la laissa tremblante, de rage et de dégoût, fermement décidée à ne pas lui céder, ni à se laisser enfermer dans un couvent.
Lucrèce leva vers lui des yeux inquiets. « Je pourrais vous loger pour un temps dans un endroit que je partage avec des amis, mais…, » Et comme on se jette à l’eau, il lança : « Je suis comédien ! » Lucrèce eut un sursaut ; comédien ! un saltimbanque, un de ces êtres rejetés par l’église… elle ne pouvait vraiment pas… Vraiment pas quoi ? Ses pensées tournaient à toute vitesse ; rejetés par une Eglise qui soutenait l’homme abject qui avait voulu la violer, qui ne lui donnait d’autre alternative que de s’enfermer pour la vie parmi les nonnes ? Et l’envie lui vint de prendre sa revanche : sa famille l’avait contrainte à la rue, elle leur apporterait le déshonneur. Oui, elle allait suivre le comédien ; oui, et si on voulait d’elle, elle ferait partie de la troupe, elle monterait sur scène et sa famille en mourrait de honte !
Et voilà comment changea le destin de Lucrèce… une nouvelle vie pleine d’attraits, de difficultés aussi, mais Lucrèce ne les redoutait pas les difficultés. Elle fut bien accueillie, elle sut se rendre utile, se contenter de ce qu’on lui proposait et puis, Florimond l’aidait beaucoup.
Il y avait bien longtemps qu’il la regardait quand elle venait prier à Saint Gervais ; bien longtemps qu’il se demandait comment l’aborder et puis ce hasard ,cette chance finalement qui l’avait jetée à la rue au moment où lui pouvait l’aider. Ils auraient pu s’aimer, mais le hasard encore lui, fit qu’une étincelle allumée embrasa le théâtre ; de la charpente en bois, des décors de carton, des costumes, il ne resta rien. De Florimond non plus, on ne retrouva rien.
On rassembla de quoi monter un spectacle, on trouva un chariot, un cheval ; Lucrèce suivit la troupe au gré des routes. Ces routes dont une passait par les Authieux.
Voilà ce que contait le journal de Louis…

Estournelle éternua ; ses ongles s’effritaient, ses paupières la brûlaient, sa peau était sèche ; l’effet du vieux papier. Mais pour rien au monde, elle n’aurait abandonné l’entreprise. Quelle histoire ! que d’histoires révélées dans ces vieux cahiers !!! Elle allait en avoir des choses à raconter quand Marlon serait de retour.. Marlon qui semblait pour lors s’intéresser moins au passé de sa maison qu’à l’avenir du village.
Le compositeur, était parisien, artiste et il avait acheté le château : trois bonnes raisons pour que la commune renâcle à l’intégrer. Et puis un jour, il avait participé à une remise de prix, on l’avait vu à la télé ; mieux encore, il avait eu sa photo dans un magazine à ragots qu’on pouvait lire chez le coiffeur. Du coup, le village l’avait reconnu comme une personnalité et on le saluait aimablement.  Aux Authieux soudain, les travaux avançaient. La récente notoriété locale de Marlon motivait l’artisan flatté d’entrer dans la demeure d’un homme dont sa femme avait vu le portrait dans la presse.
L’église venait d’être restaurée ;le conseil municipal vint en délégation pour demander à la « pipeule » communale de les aider à y organiser un concert. Marlon pas rancunier, accepta. Il en oublia pour un temps Soline et les fantômes.
Il allait falloir trouver des musiciens qui acceptent de jouer contre un week-end à la campagne, puisque le budget de la commune ne prévoyait aucune dépense à motivation culturelle. Marlon décida de se rendre à Paris dans l’idée de convaincre des copains sans engagements des bienfaits du grand air. Et d’ inviter d’autres copains à venir les écouter. Les uns engageraient les autres... pour le plus grand bien de tout le monde.
Il commença par passer deux semaines à concocter différents programmes et décida d’en soumettre deux à la commission  des fêtes : un moderne et un plus classique. Il ne se doutait pas du désarroi qu’il allait provoquer ! Rassemblés autour de la longue table de la salle du conseil, les membres de la commission culture hochaient la tête, se raclaient la gorge : ils n’avaient manifestement jamais entendu parler ni des œuvres ni des compositeurs que leur proposait Marlon . « Faut voir !… » fut-il conclu.
Marlon qui ne savait pas ce que « faut voir ! » signifie dans le Thymerais, continua sur sa lancée. Le concert devait avoir lieu dans une église, de la musique religieuse lui semblait toute indiquée. Pergolèse vint se percher sur son épaule et accrocha fermement son Stabat Mater dans ses cheveux. Il pénétra de là profondément dans l’esprit du musicien, qui prit la route direction Paris où il comptait bien trouver dans les conservatoires où il avait gardé des relations, les artistes dont il avait besoin et pourquoi pas ?  la trace de Soline .
Estournelle, dans sa campagne était seule ; elle avait appris à s’en accommoder, parfois même à y trouver un certain confort. La venue de Marlon dans le voisinage avait un peu modifié ses habitudes et les soirées passées à épiloguer sur le manoir et ses fantômes commençaient  à lui manquer.
Ce matin-là, elle traînait sans conviction dans les allées d’un vide-grenier. Son intérieur ressemblait déjà tant à un grenier qu’il aurait fallu vider, qu’elle souhaitait presque ne rien trouver. Pourtant dans les caisses ici ou là, peut-être un vieux bouquin l’attendait, ou encore un numéro de cet ancien magazine qu’elle collectionnait, espérant y trouver quelque épisode manquant du « Vautour de la Sierra », le roman « d’amour et d’aventures » dont le héros était un bandit laid, vieux et cruel… Les exploits de Don Quebranta la faisaient rêver depuis qu’elle avait dix ans, quand son arrière- grand-mère lui avait offert trois années reliées de ce magazine oublié au grenier. Depuis, elle achetait à n’importe quel prix et sans discuter chaque exemplaire qu’elle pouvait dénicher.
Le butin était maigre ce matin-là, ni bouquin ni quelque autre vieux papier, juste un petit bol à peine ébréché. La voix désagréable à son ouïe de la conseillère chargée de la commission culture lui fit tendre ses deux oreilles tandis qu’elle s’effaçait derrière une armoire à glace qui se dressait , désorientée, sur une pelouse parsemée de caisses de vaisselle et de bric à brac plus ou moins utilisable. Ah ! Marlon allait comprendre la totale portée de ce « Faut voir ! » auquel il n’avait guère prêté attention ! Pourquoi aurait-on songé à le prévenir que les crédits destinés à la réhabilitation de l’église avaient été différés ? La charpente fragilisée, il était hors de question d’y organiser un concert ; on allait même pour un temps, ne plus y dire la messe.
Et ce pauvre garçon est à Paris, pensait Estournelle,  qui se démène pour rassembler des artistes, qui se donne un mal fou pour organiser un évènement, sans aucun budget… Et tel que je le connais,  continuait-elle à ruminer, il va probablement proposer d’en financer une partie ! Depuis ce dernier Noël où elle avait appris que Marlon était sans famille, elle s’était mise à éprouver pour lui une affection que ne justifiait pas de simples rapports de voisinage. Un penchant qu’elle réfrénait pour avoir compris que le musicien se passait aussi bien de mère qu’elle-même se passait d’enfant.
Son problème était que le physique de son voisin lui rappelait une silhouette oubliée et une période de sa vie qu’elle avait enfermée à double tour dans sa mémoire, luttait pour retrouver la liberté. Fallait-il donner un tour de clé supplémentaire ou au contraire libérer des souvenirs qui n’étaient pas tous pénibles ? Et comme elle préférait penser à autre chose, elle rentra chez elle, décrocha la clé des Authieux et retourna éveiller des souvenirs qui n’étaient pas les siens.
Louis avait raconté l’histoire de Lucrèce avec un intérêt que ne justifiait pas un simple passage de quelques semaines dans sa vie. Elle survenait là, entre un amour passé pour une Mariette oublieuse et une union de convenance avec cette Angélique dédaigneuse… Estournelle , impatiente, compulsait les cahiers en désordre sans trouve la suite de l’histoire. C’est au milieu d’un gros soupir de désappointement, que des pages s’éparpillèrent sur le sol. En les ramassant, elle en profita pour les classer ; reconnaissantes, elles lui offrirent une nouvelle histoire…
Celle de ce trio que formaient d’autres  comédiens: un frère, une sœur et leur mère qui paraissait être le chef de la troupe en tout cas leur mentor financier ; sans arrêt elle comptait et recomptait ses sous et en avait probablement plus qu’elle ne le laissait paraître. Elle évaluait de l’œil et parfois de la voix, elle ne pouvait s’en empêcher, tout ce qui passait à sa portée. Elle tyrannisait sa progéniture, pesant de tout son poids qui n’était pas léger, sur leurs faits et gestes et même sur leurs pensées. Le garçon s’évadait dans l’écriture et la fille, cousant, repassant, coiffant ne faisait jamais assez ni assez bien. Turlupinée sans cesse par la vieille elle tentait à longueur de journées de se surpasser  tout en se lamentant sur une nullité qu’elle tournait en dérision avec un sens de l’humour certain.  La mère était veuve du chef de cette troupe, enterré à l’écart d’un cimetière de province, mort d’ivrognerie et de froid un soir de Saint Sylvestre. Après l’avoir malmené de son vivant, elle en faisait un génie défunt tout en se gardant bien de retourner fleurir sa tombe.
Le jeune Valentin vouait une admiration éperdue à Rinaldo ; l’italien représentait tout ce qu’il aurait voulu être et qu’il aurait approché s’il s’était un peu soigné, s’il s’était redressé au lieu de marcher la tête dans les épaules, s’il avait de temps à autre lavé ou seulement peigné une tignasse dont on pouvait imaginer que des bestioles en faisaient leur domaine. Il ne cessait de gratter du papier que pour suivre son idole partout où il allait. Rinaldo s’en était tout d’abord irrité ; ses amours en étaient encore au stade où le secret renforce la passion et ce secret, il n’avait aucune envie de le partager fût-ce avec ce gentil garçon dont il était évident qu’il pouvait tout lui demander. Heureusement, Valentin craignait les chevaux ; il était facile à semer…
Mais Valentin comme tous les poètes était distrait ; toujours encombré de plumes, de cahiers et de feuillets épars, il en laissait s’envoler au fil de ses déambulations. Un cahier se glissa sous le pied de Rinaldo qui, pressé, d’aller rejoindre ses amours le glissa dans un poche où il l’oublia. Mais les histoires ont un destin qu’elles se doivent d’accomplir et celle-ci ne manqua pas de gonfler disgracieusement l’habit du beau musicien. Avant de la rendre à son auteur, Rinaldo y jeta un coup d’œil ; que pouvait bien griffonner à longueur de jours le jeune ébouriffé ?
C’était une histoire d’amour échevelée, chevaleresque et moyen-âgeuse ; un conte peuplé de dragons, de princesses captives,  de héros sans faille et sans peur, de magiciennes redoutables, de rois, d’enchanteurs…bref, une de ces histoires à rebondissements que n’aurait pas reniée Madeleine de Scudéry et qui, au fait, ferait un parfait livret pour cet opéra dont il ne connaissait encore que la musique.
Le soir, après dîner,  Valentin s’était recroquevillé sur le tabouret, proche de la cheminée et que personne ne lui contestait ; il compulsait fiévreusement des feuillets trop manipulés tout en grattant sa tignasse. Il semblait au désespoir. Alors comme dans les contes, quand le héros au bord de sa perte voit s’approcher le sauveur, il vit l’indifférent Rinaldo venir à lui, un cahier dans la main.
« C’est peut-être ce que vous cherchez ? Pardonnez-moi, mais je me suis permis d’en lire quelques pages et… c’est bien, vous savez. »
Valentin, se  mit à bafouiller passant par toutes les couleurs que peut prendre une peau d’adolescent mal nourri. Rinaldo qui avait eu son âge avant lui et ce temps n’était pas assez éloigné pour qu’il l’ait oublié posa la main sur son épaule et continua :
« Ce serait un belle histoire pour notre opéra, si vous acceptiez. »











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