Le Dît de Christine








Je suis veuve, seulette et noir vêtue,
De triste vis* simplement affublée                            * visage
En grand chagrin et l’allure affligée
Porte le deuil très amer qui me tue.

Or j’ai le droit d’être bien abattue,
Pleine de pleurs et* petit emparlée                         *  n’a pas envie de parler
Je suis veuve seulette et noir vêtue.

Puisque j’ai perdu cil qui continue
Cette douleur dont je suis affolée,
Adieu beaux jours ! Ma joie s’en est allée,
Ma fortune en dur état rabattue ;
Je suis veuve, seulette et noir vêtue.


 Qui est donc cette pauvre créature, cette veuve inconsolable, sur qui semblent fondre tous les malheurs de la terre ?
Cette femme pitoyable, seule au monde, si durement frappée qu’elle peut à peine parler, peut encore écrire !
Elle sera, elle est déjà, la première de nos « femmes de lettres ». La première dans l’histoire de la littérature française à gagner sa vie et celle de sa famille avec sa plume.
Quel est son nom ?
 Christine de Pisan : poétesse, historienne, polémiste et encore et surtout, féministe !





-AU TEMPS du SAGE ROI  CHARLES V-

Seulette suis et seulette veux être,
Seulette m’a mon doux ami laissée,
Seulette suis, sans compagnon ni maître,
Seulette suis, dolente et courroucée,
Seulette suis en langueur mésaisée,
Seulette suis plus que nulle égarée,
Seulette suis sans ami demeurée.

Seulette suis à huis ou à fenêtre,
Seulette suis en un anglet mussée,
Seulette suis pour moy de pleurs repaître,
Seulette suis, dolente ou apaisée,
Seulette suis, rien n’est qui tant me siée,
Seulette suis en ma chambre enserrée
Seulette suis sans amis demeurée.

Seulette suis partout et en tout être.
Seulette suis, où je vais ou je siée,
Seulette suis plus qu’autre rien terrestre,
Seulette suis, de chacun délaissée.
Seulette suis, durement abaissée,
Seulette suis souvent toute épleurée,
Seulette suis sans ami demeurée.

Princes, or est ma douleur commencée :
Seulette suis de tout deuil menacée,
Seulette suis plus tainte que morée,
Seulette suis sans ami demeurée.


L'oeuvre de Christine de Pisan  est malheureusement peu connue. On trouve ça et là dans les anthologies quelques-uns de ses poèmes ; « Seulette suis » est le plus souvent cité. Est-il celui qui la définit le mieux ?
Probablement ; elle était seulette et ça la rendait bien triste !
 Mais après seulette suis, elle écrit: seulette veux être. Donc, si elle est seule, c’est vraisemblablement par choix. Et ensuite : Seulette suis, sans compagnon ni maître ; aurait-elle préféré se passer de compagnon pour n’avoir point de maître ?
A la charnière du XIV° et du XV° siècle, dans les derniers et terribles remous de la Guerre de Cent Ans, ce choix montre une certaine indépendance d’esprit et surtout un grand courage, de la part d’une femme de vingt cinq ans jusque là plutôt gâtée par la vie.
Mais qui est  donc Christine de Pisan ?
Elle est née à Venise en 1364,  premier enfant d’une famille dont le père, bien entendu ,aurait préféré qu’il soit un garçon.
La  mère cependant, était  enchantée de sa petite fille.

Je fus comme fille nommée
Et bien nourrie et bien aimée
De ma mère…
Qui m’aima tant et tint si chère
Que elle-même m’allaita
Aussitôt qu’elle m’enfanta
Et doucement en mon enfance
Me tint, et par elle eus croissance.

Au XIV°siècle, dans les milieux aisés, allaiter son enfant au lieu de le confier à une nourrice, était une preuve d’amour.
Cette mère aimante et dévouée, fille d’un médecin vénitien, estimera devoir faire de Christine une jeune fille accomplie, une femme exemplaire, et dans ce but lui donnera les enseignements, non seulement moraux, mais aussi ménagers indispensables ; comme par exemple, apprendre à filer.
Christine ne l’entendait pas ainsi et ne rêvait qu’études, sciences, histoire et bien évidemment littérature.
 Plus tard, elle  regrettera d’être née dans une époque où l’on instruisait les garçons mais pas les filles. Et  dira n’avoir eu du savoir paternel que :

Des raclures et des paillettes,
Des petits deniers, des maillettes,
Tombées de la très grand richesse
Dont il avait à grand largesse.


Riche fut et de grand savoir,
Et merveilleux fut son avoir ;
De ce ont maint ouï parler…
Entre les princes bien venu
Etait aimé et cher tenu.

C’est son père que Christine  chante dans ces vers.
Il avait nom Thomas de Pisan et était astrologue au service  de la Sérénissime République de Venise. Sollicité en même temps par Louis I° de Hongrie et par Charles V, roi de France, il opta pour ce dernier.
  C’est ainsi qu’un jour de Décembre1368, elle n’avait  pas encore cinq ans , la petite italienne arrive à Paris après un long voyage à travers :

Alpes hautaines, landes sauvages, forêts
Profondes et bruyantes rivières.

Au Louvre, le roi en personne accueille la famille, somptueusement vêtue à la mode lombarde.
L'enfant, fut éblouie par le roi dont elle fit plus tard un portrait plus flatteur que réaliste. On les logea à l’hôtel royal St Pol que Charles V préférait au Louvre ; Christine y connut une enfance heureuse.
Thomas de Pisan était un personnage important ; lui et ses proches avaient leurs entrées à la cour au sein de la noblesse de France.  Quelle place tenait donc l’astrologie dans la vie des princes de  ce temps et quelle était la science de l’astrologue ? Ecoutons Christine :

La science d’astrologie est l’art de connaître les mouvements des célestiels sphères et planètes…

Bon, d’accord, l’astrologue est aussi astronome ! Et encore ?

… à l’astrologie nul ne peut parvenir si auparavant il n’est philosophe, géomètre et arithméticien.

En somme, un astrologue est un savant ; mais aussi un penseur :

Celui qui auparavant acquiert (cette science), elle le fait amoureux des beautés de là-haut ; et aussi en persévérant dans la digne étude et en continuant celle-ci, elle l’induit, à ce qu’il me semble, à l’âme, c’est à dire à la beauté de forme, et le rend semblable à Celui qui le fit. 

Nous voici bien loin des horoscopes en dernières pages des magazines ! Donc, Thomas de Pisan, astrologue de XIV° siècle, ne se bornait pas à prédire l’avenir ; il était aussi physicien, c’est à dire médecin. Et encore, conseiller du roi  en politique étrangère autant qu’interne. Les avertissements qu’il avait donnés à différents princes avaient fait sa renommée en Europe ; il avait su les prévenir :

Ou de grand paix ou de grand guerre ;
De vent ou d’eau grand ravine ;
De mortalité de famine,
Qui étaient à l’avenir.

Grâce à l’action de Du Guesclin, la France est  provisoirement en paix ; aussi pendant que le roi en profite pour consacrer une part de son temps aux arts, à la culture, à l’embellissement de  Paris et de ses demeures, Christine grandit, entre Louvre et Seine, dans l’actuel quartier du Marais. Le spectacle des rues l’émerveille ; voici un funambule :

Depuis les tours de Notre-Dame de  Paris jusqu’au Palais… Par-dessus ces cordes, en l’air, sautait et faisait jeu d’apertise, si semblait qu’il volât… Et disait-on qu’en ce métier  n’avait jamais eu son pareil… »

Vers l’âge de six ans, elle a pu voir poser les premières pierres de la Bastille. De retour en l’hôtel St Pol, elle peut se promener dans l’un ou l’autre des sept jardins du roi, grappiller des fruits dans la cerisaie et à l’heure de l’étude, elle dispose des grandes bibliothèques royales.

C’est ainsi que petite fille, Christine s’habitue au  confort, au luxe, à la vie mondaine, aux fêtes et réceptions de la cour dont elle ne manque aucune. Le roi avait pour cuisinier le toujours fameux Taillevent qui servait à la table royale cygnes et paons reconstitués avec leurs plumes parsemées de perles et de pierres précieuses, leurs pattes aux ongles laqués d’or.
Elle aura vu défiler tous les grands personnages étrangers, tels que l’ambassadeur du sultan d’Egypte richement et étrangement vêtu ; l’empereur Charles IV d’Allemagne à qui le roi envoie une litière attelée de « quatre beaux mulets blancs et deux coursiers ».

Ecoutons là nous décrire la cour de France : entouré des quatre ducs, de Berry, de Bourgogne, de Bourbon et de Bar :

 …de son palais partit le roi monté sur un grand palefroi blanc aux armes de France, richement habillé ; le roi était vêtu d’un grand manteau d’écarlate fourré d’hermine ; sur sa tête avait un chapeau royal à bec très richement couvert de perles… 
 Les valets qui les menaient vêtus tout un avec en écharpe les parements de France en la manière accoutumée ; le palefrenier monté sur un grand coursier devant le roi avait son parement en écharpe de velours brodé de fleurs de lys de perles ; les trompettes du roi à trompes d’argent avec panonceaux brodés allaient devant, qui parfois sonnaient de la trompe pour faire avancer les gens. 




-DOUCE CHOSE EST que MARIAGE-

Douce chose est que mariage
Je le puis bien par moi prouver-
Pour qui a mari bon et sage
Comme Dieu me l’a fait trouver.
Loué soit celui qui sauver
Me le veuille car son soutien,
Chaque jour je l’ai éprouvé,
Et certes le doux m’aime bien.

La première nuit du mariage,
Dès ce moment, j’ai pu juger
Sa bonté,  car aucun outrage
Ne tenta qui me dut blesser.
Et avant le temps du lever
Cent fois me baisa, m’en souviens,
Sans vilenie dérober,
Et certes, le doux m’aime bien.

Il parlait cet exquis langage :
« Dieu m’a fait vers vous arriver,
Tendre amie, et pour votre usage,
Je crois, il voulut m’élever. »
Ainsi ne cessa de rêver
Toute la nuit en tel maintien,
Sans nullement en dévier,
Et certes, le doux m’aime bien.

Princes, d’amour peut m’affoler
Quand il me dit qu’il est tout mien ;
De douceur me fera crever,
Et certes, le doux m’aime bien.

En voilà au moins une que sa nuit de noces n’aura pas déçue !  Christine a juste quinze ans quand elle épouse Etienne Castel, de petite noblesse picarde, fils d’un valet de chambre du roi. L’époux a peu de fortune mais la noce est belle et la mariée charmante :

Mantel de soie blanc sans tache
La queue tournant d’une attache
Liée au col, j’eus, belle et riche,
En la poitrine noble affiche.

L’année suivante, Etienne sera nommé notaire et secrétaire du roi. Christine a devant elle quelques courtes années de bonheur avant que Fortune ne lui tourne le dos.
Thomas de Pisan, astrologue et médecin, eut le grand tort de ne pas prévoir la mort prématurée de Charles V ; la faible santé du roi aurait pourtant dû lui mettre la puce à l’oreille. Agé de 42 ans, après vingt-cinq ans d’un règne difficile, il passait pour un vieillard.
Divers maux, probablement d’origine tuberculeuse et que Thomas soignait avec les remèdes dont il avait connaissance, le tourmentaient depuis fort longtemps. La mort de son royal patient entraîna la disgrâce du physicien- astrologue ; qui  le suivit dans la tombe en 1385.
Etienne Castel, en revanche, conserva son emploi auprès du nouveau roi.

Il a aujourd’hui un mois,
Que mon ami s’en alla.
Mon cœur demeure morne et coi.
Il a aujourd’hui un mois.
« A Dieu, me dit, je m’en vais. »
Ne puis à moi ne parla.
Il a aujourd’hui un mois.

Le 29 Octobre 1389, Etienne Castel quitte Christine pour suivre le roi à Beauvais ; elle ne le reverra plus, puisque le 9 Novembre, une maladie infectieuse l’emporte :

Me le tollit en fleur de jeunesse, comme à l’âge de trente-quatre ans, et moi de vingt-cinq ; depuis dix ans qu’il exerçait son office de notaire royal, il était en sa fleur apte et apprêtée et sur le point tant en science comme en sage et prudent gouvernement de monter en haut degré…

Etienne hélas, ne montera nulle part si ce n’est en paradis ; en revanche, la pauvre Christine descendra beaucoup ! La voici désormais seule au monde et sur elle va reposer le sort de sa famille. A sa charge demeurent bien entendu ses trois enfants, une fille de neuf ans, son fils Jean âgé de sept ans et un autre petit garçon de cinq ans ; mais il lui faut nourrir aussi outre sa mère, ses deux frères cadets, Aginholf et Paolo, plus une nièce pauvre recueillie par son père en des temps meilleurs.

N’oubliant ma foi et bonne amour promise à lui, je délibérai en sain propos de jamais autre
n’avoir.

Hé oui ! Fidélité à son amour ou souci d’indépendance, Christine ne se remariera pas. Choix aventureux car elle est presque sans ressources ; aussi c’est avec chagrin qu’elle devra laisser
 ses frères repartir en Italie où il leur reste quelques biens hérités de leur père. Elle sait qu’elle ne les reverra probablement jamais et s’en plaint à Dieu ; la voici désormais :

Le patron de la nef demeurée en la mer orage.




-MUTATION de FORTUNE-



Elle va en essuyer des tempêtes, Christine,  seule à la barre, guettée par tout ce que son entourage compte de pirates, de requins et de naufrageurs !
Etienne étant au service du roi, le trésor lui devait donc, en principe, ce que nous appellerions des salaires. La jeune veuve aura bien du mal à les récupérer et encore les percevra-t-elle non comme le règlement d’une dette royale, mais comme une gratification ; injustice  qu’elle souligne en vers :

Ainsi souvent, quand poursuivis
On les a longtemps, et suivis,
On n’a rien fait ; c’est à refaire…
Ce sais-je, je l’ai éprouvé :
Parler en puis de fait prouvé
Car longtemps les ai poursuivis
Et en maintes places suivis
Avec bon mandement royal
Non de don, mais dette loyale,
Moi étant en perplexité et en grande nécessité.

Comme la plupart des hommes et le changement de nos jours n’est pas radical, Etienne ne tenait pas son épouse au courant de ses affaires :

Comme je ne fus au trépassement de mon mari qui n’était accompagné que de ses serviteurs et de personnes étrangères, je ne pus savoir précisément l’état de sa chevance.

Christine se trouve là confrontée à un usage bourgeois qui n’existe ni chez les paysans ni dans l’aristocratie :

La coutume commune des hommes mariés de ne dire et déclarer leurs affaires entièrement à leur femme.

Rude changement pour une jeune femme jusque là insouciante ; courageusement, elle va faire face et ce ne sera pas facile :

Lors me sourdirent angoisses de toutes parts ; et, comme c’est la pâture des veuves, plaids et procès m’environnèrent de tous côtés.

Tant il est vrai qu’une femme seule est une proie rêvée pour les aigrefins :

Ceux qui me devaient m’assaillirent pour que je n’aille rien leur demander… Tel qui me demandait le témoignage du papier des sommes prêtées par mon mari… tel frauduleux qui parlait de sa dette comme payée (menteur qui fut confus et plus n’osa parler ni soutenir son mensonge) tout empêchement me fut mis sur l’héritage que mon mari avait acheté ; et comme il fut mis en la main du roi il me fallait en payer la rente sans en jouir             

Puisqu’on refuse de lui payer ce qu’on lui doit et qu’on veut l’obliger à payer ce qu’elle ne doit pas, elle entame procès sur procès sans parvenir à se faire rendre justice.
Etienne lui a quand même laissé un peu d’argent qu’elle place, mais l’homme d’affaire à qui elle confie la somme prétend qu’on la lui a volée. Elle consulte des avocats qui la poussent vers un nouveau procès ; qu’elle perd faute de témoins et parce qu’elle est moins rusée que la partie adverse 

Je vis le temps qu’à quatre cours dans Paris, j’étais en plaids et procès défenderesse.

Tous ces procès coûtent cher ; l’argent sort et ne rentre pas. Christine qui n’a connu que la vie de cour, insouciante, élégante, passe désormais son temps dans d’autres sortes de cours, ses vêtements sont usés défraîchis :

Dieu ! Quand il me souvient comment tant de fois j’ai musé dans ce palais en hiver, mourant de froid, épiant ceux de mon conseil pour leur rappeler et solliciter la besogne.

Elle a tout à fait conscience que juges et avocats se moquent d’elle. Elle dit qu’ils sont  remplis de vin et de graisse  et ce qu’elle nomme leurs rigolages la font, l’expression est  jolie,  suer des yeux.  Elle finit par tomber malade :

Au lit malade, couchée
Tremblant d’une fièvre aiguë…
J’ai les yeux troubles et voix mue
Car jà me défaut le cœur.

Criblée de dettes, elle vend en 1392, les biens dont elle a hérité de son père :

Ainsi ne cessa la fortune de sucer mon pauvre avoir.

Elle se désole plus pour les siens aux besoins desquels elle craint de ne pouvoir subvenir, que pour elle-même. Et puis elle connaît assez le monde et la cour pour savoir qu’il ne fait pas bon inspirer la pitié ; aussi veut-elle à tout prix sauvegarder les apparences. Les efforts qu’elle fait pour préserver un certain train de vie lui causent bien des insomnies, car elle aura beau faire, elle n’évitera pas les saisies. Elle souffrira plus de la honte que de la perte de ses biens. Pourtant elle tenait à ses meubles, à ses tableaux, à ses bijoux ; on lui prend même les précieux manuscrits hébraïques offerts à son père par Charles V. Il ne lui reste de la maison qu’elle avait arrangée avec amour, que des murs nus.
Il ne lui manquait que les ragots et les médisances ; ils ne lui feront pas défaut ! On dit à présent que si elle a choisi de vivre seule, ce n’est ni par fidélité à son défunt mari, ni par volonté d’indépendance, mais pour mener une vie dissolue. Elle est atterrée, puis passé le premier choc, elle choisira la voie de l’intelligence : sourire et mépriser. Pourtant il lui arrive d’éprouver des moments de découragement :

Et que ce soit long travail et ennuyeux je m’en rapporte à ceux qui éprouvé l’ont ; et plus déplaisant que jamais en ce temps-ci… Et moi, femme faible de corps et naturellement craintive, me fallut faire de nécessité vertu… ; me convenait trotter après eux selon le style, puis en leurs cours ou salles muser avec ma boite et mes mandements, la plupart du temps sans y rien faire, pour avoir enfin des réponses qui me donnaient espérances, mais longue était l’attente. 




-CENT BALLADES-

De triste cœur,  chanter joyeusement
Et rire en deuil, c’est chose forte à faire.
De son penser, montrer tout le contraire,
Tirer doux ris de dolent sentiment.

Ainsi me faut faire communément,
Et me convient, pour celer mon affaire,
De triste cœur, chanter joyeusement.

Car en mon cœur porte couvertement
Le deuil qui soit qui plus me peut déplaire ;
Ainsi me faut, pour les gens faire taire,
Rire en pleurant et très amèrement,
De triste cœur, chanter joyeusement.


L’année de la mort d’Etienne, Christine avait pris part à un concours de poésie ; une de ses ballades y avait été appréciée. Grande admiratrice de Guillaume de Machaut et d’Eustache Deschamps, son contemporain, elle voit là un dérivatif à sa peine. Neuf ans plus tard, sans négliger le cours de ses différents procès, elle aura trouvé le temps d’écrire cent ballades ; la plupart mélancoliques.  Si , plus tard, elle a fait de son veuvage son fond de commerce, il ne faut pas pour autant la prendre pour une de ces gémissantes confites en pleurs et en regrets. Cet état de misère et de chagrin lui déplaît et elle veut sincèrement retrouver sinon un compagnon mais au moins la joie de vivre ; c’est la raison pour laquelle son œuvre comporte aussi bon  nombre de poèmes amoureux et gaisCar Christine est une virtuose de la plume ; elle sait aborder tous les genres. Si elle excelle dans les ballades, elle compose aussi des rondeaux dont la forme est plus alerte, même si le sujet est le plus souvent la séparation :

Il me semble qu’il a cent ans
Que mon ami de moi partit
Il aura quinze jours partant :
Il me semble qu’il a cent ans.
Ainsi m’a ennuyé le temps
Car, depuis lorsqu’il départit,
Il me semble qu’il a cent ans.

Les lais et virelais sont les fleurons de la poésie médiévale ; là encore, Christine ne démérite pas :

Et si en contrée lointaine
Votre noblesse vous mène
Et la prouesse hautaine
Qui vos nobles cœurs demaine,
Ce me sera moult grand peine,
Mais je prendrai réconfort
En ce que je suis certaine
Comme dame souveraine
M’aimez de tout votre effort.

Se faisant tout à tour amant et amante, Christine la solitaire chantera toutes les passions ; voici la séparation qui l’a tant éprouvée :

Hélas, m’amour, vous convient-il partir
Et éloigner de moi qui tant vous aime ?

L’espoir, qu’elle a perdu :

L’espoir que j’ai de revoir ma dame
Prochainement me fait joyeux chanter
A haute voix, au vert bois, sous la rame
Où par déduit j’ai appris à hanter.

La jalousie ; l’a-t-elle connue, elle qui n’eut qu’un amour ?

Ou peut-être qu’il aime autre belle
Que je ne suis…

L’attente :

Jamais à moi plus ne s’attende
Celui à qui plus ne m’attends,
Puisque vers moi ne viens ni mande
Attendu l’ai deux ans par temps ;
Plus ne m’en veux donner mal temps…

La rupture :

N’en parlez plus, je ne veux point aimer ;
Sire, pour dieu, veuillez vous en retraire !

Les reproches :

Trop me déçut Amour par votre chère
Qui démontrait, mon cœur bien le retient,
Que vous m’aimiez de vraie amour entière.

Le dépit :

Soient donc tous les vrais amants maudits !

La veuve inconsolable, irréprochable, la femme d’un seul homme connaît si bien les arcanes du jeu amoureux qu’on ne peut s’empêcher de se poser des questions :les médisances qui l’avaient tant , selon son propre terme « émerveillée », auraient-elles une part de fondement ?
Souhaitons- lui de ne pas s’être contentée du rôle qu’elle s’est attribuée, de spectatrice, de narratrice et parfois conseillère. Une femme aigrie par trop de solitude aurait-elle pu écrire ce délicieux billet destiné à une autre ?

Ce jour de l’an que l’on doit étrenner
Très chère Dame, entièrement vous donne
Mon cœur, mon corps tant que je puis finer
Si vous envoie ce petit diamant ;
Prenez en gré le don de votre amant.

La poésie est à la mode au temps de Christine ; dans le beau monde, à la cour du roi et des princes, c’est en vers qu’on s’écrit. Seulement, la naissance ne fait pas le talent et Christine, ce talent, elle le possède ; elle sait tout faire en poésie. Aussi voit-elle là un moyen de remonter la pente : elle va mettre sa plume au service de moins doué, mais plus riche qu’elle !
Pour commencer, ces ballades dans lesquelles elle affiche souvent une légèreté, une gaieté qu’elle est loin de ressentir, elle va en faire un recueil et les publier.
Ce sont des poésies légères, certaines un peu lestes ; Christine plaisante, flirte, affiche une bonne humeur qui est loin d’être encore véritable. Car c’est pour d’autres qu’elle chante l’amour et les plaisirs ; le cœur brisé, spoliée, abusée, sa vie est dure et elle doit y faire face en feignant la gaieté pour ne pas perdre les quelques relations qui lui restent. Parfois, il lui arrive d’en avoir assez :

Car d’autre rien nulle je n’ai envie
Hors de mourir, de plus vivre n’ai cure
Puisqu ’ai perdu ma douce nourriture.

Comme elle a charge d’âme, elle surmontera la tentation du suicide.
Pourquoi, puisque de toute évidence elle en a l’occasion, ne se remarie-t-elle pas ? Ce serait la solution la plus simple à tous ses problèmes !
Parce qu’elle le dit, l’écrit et le répète elle n’a aimé et n’aimera que son défunt mari , dont cinq ans après sa mort elle n’a pas fait le deuil :

Il a cinq ans que je t’ai regretté …

Passent deux ans :

Il a sept ans que le perdis…

Bientôt dix ans sont révolus :

Comment ferais-je mes dits
Beaux ou bons ou gracieux
Quand des ans a près de dix
Que mon cœur ne fut joyeux…

Elle a maintenant 35 ans ; elle n’a pas remplacé et ne remplacera pas le cher Etienne. Cet amour d’adolescente, elle en fait à l’âge adulte, l’amour idéal des romans de chevalerie qui étaient alors à la mode. Tant il est vrai qu’il est plus facile de vivre ce parfait amour avec un mort idéalisé, qu’avec un vivant dont on peut chaque jour constater les failles. Et Etienne en avait au moins une : il a laissé sa veuve dans les plus grands embarras Donc Christine sait de source sûre qu’il vaut mieux ne compter que sur elle-même et sur son talent ; grâce auquel elle va démontrer qu’en tous temps, on peut être seule et survivre. D’ailleurs, en Mars 1398, voici qu’arrive un début de consécration ; la reine Isabeau lui achète une « bergerie ». Qu’est-ce qu’une bergerie ? L’ intelligentsia des villes , en ce siècle comme en d’autres, rêve sans la connaître de la vie simple des champs ; Christine suit cette mode pour plaire à ses relations et aussi parce qu’elle aussi fait partie de cette intelligentsia et elle en partage les goûts. Quand le quotidien est gris à la ville, il ne peut être que riant et fleuri aux champs. C’est dans le « dit de la Pastoure »écrit  en 1403, que notre fleur des villes va dépeindre une campagne où elle n’a guère mis les pieds et les travaux des champs auxquels elle n’a pas plus participé qu’une Mme de Sévigné qui quelques siècles plus tard écrira que : « faner est la plus jolie chose du monde », sans avoir jamais tenu un râteau. Voici donc une « bergerie » :

Il n’est si joli métier
Que de mener en pâture
Ses agneaux sur la verdure
Jamais je n’en changerai.

Qui verrait ces bergerettes
Et ces plaisants pastoureaux
S’entr’aimer par amourettes,
Tresser des fleurs en chapeaux,

Il dirait qu’il n’est sentier
Ni voye qui soit si pure,
Jamais d’autre n’aurait cure
Mais s’en voudrait contenter ;
Il n’est si joli métier.

Ces pastours sur leur musette
Au gazouillis des oiseaux,
Vous disent des bergerettes
Et de beaux motets nouveaux ;

Ils aiment de cœur entier ;
Au son de leur turelure,
Dansent tant que l’été dure,
Autre ébat n’ont le penser.
Il n’est si joli métier.

Pour cette parisienne, intellectuelle, il faut bien le dire, un peu snob, toute campagnarde est une bergère ; qui peut même, pourquoi pas, nous sommes en poésie, aimer un chevalier. Finalement, par un tardif souci de vraisemblance, la bergère se demandera :

D’où me vient telle aventure ?

Un autre genre qui plait à la cour, ce sont les fêtes galantes, pendant lesquelles les chevaliers font assaut de poésie qu’ils ne composent pas forcément. Ils y gagnent des couronnes de pervenches, que leur  remettent les dames. C’est qu’il règne une grande émulation intellectuelle dans ces cours dont Christine n’est pas le seul poète ; la poésie fait l’objet de jeux de société dont les ravissants jeux à vendre. La règle en est simple : un joueur propose un premier vers, à la suite duquel les participants doivent composer un quatrain ou un sizain :

Je vous vends le songe amoureux
Qui fait joyeux ou douloureux
Etre, celui qui l’a songé.
-Ma Dame, le songe que j’ai
Fait à nuit, ferez être voir
Si je puis votre amour avoir.

Je vous vends la fleur d’Ancolie.
-Je suis en grand mélancolie,
Ami, que ne m’ayez changée ;
Car vous m’avez trop étrangée
Dites-m’en le vrai, sans ruser,
Sans plus me faire en vain muser.

Ces joutes ont lieu souvent à l’hôtel d’Orléans, en présence du duc et de son épouse, Valentine Visconti, les parents du poète Charles d’Orléans.
Mais la vie n’est pas un roman courtois et les temps ont bien changé ; nul chevalier ne vient plus au secours des veuves dépouillées.



-Ce que nous dit la Rose-


Cent ballades, ce n’est pas rien ! Christine est toujours en procès, mais elle a retrouvé énergie et santé. Puisqu’il lui faut vivre et faire vivre sa famille, elle va faire des ses écrits qui plaisent tant son gagne-pain et tirer parti de sa solitude et de son savoir qu’elle estime cependant insuffisant :

Aussi, considérant le monde tout plein de lacs périlleux et qu’il n’est qu’un seul bien qui est la voie de la vérité, je me tournai au chemin où ma propre nature m’incline, c’est à savoir l’amour de l’étude.

Christine, même en plein désarroi a su garder des relations ; en particulier avec le « garde de la librairie » du roi qui va lui donner accès au millier de volumes que comporte la bibliothèque du défunt Charles V. Et c’est avec une joie de vivre retrouvée que, nous confie Christine :

Adonc je clos mes portes et vous happai ces beaux livres et volumes.

 Elle connaît ses limites,  alors elle va se tourner vers l’histoire et la poésie, deux matières qu’elle aime et qu’elle connaît bien. Modeste au départ, son ambition grandira au fil de la plume. Elle se met au travail et nous livre sa profession de foi d’écrivain :

Donc je me pris à forger chose jolies, au commencement plus légères ; et tout ainsi comme l’ouvrier qui de plus en plus en son œuvre devient habile comme plus il la fréquente, toujours étudiant diverses matières, mon sens de plus en plus s’imbibait de choses étranges, amendant mon style en plus grande subtilité et plus haute matière.

Dans ces cours lettrées où fréquente Christine, on parle beaucoup littérature. Et que commente-t-on ? Entre autres, Ovide et son Art d’Aimer, le Roman de la Rose, des fabliaux ; bien des écrits sont l’œuvre d’hommes d’Eglise, principaux détenteurs du savoir et peu indulgents envers les filles d’Eve la Pécheresse. Les femmes y sont souvent malmenées.

Or, sont ainsi les femmes diffamées
Par moulte gens et à grand tort blâmées
Tant par bouche que par plusieurs écrits ;
Oui, qu’il soit vrai ou non, tel est le cri !
Mais si les femmes eussent les livres faits,
Je sais de vrai qu’autrement fût du fait !

Ne prétend-on pas, que si le Christ apparût d’abord à des femmes, c’est que les sachant bavardes, il était certain que tout le monde serait au courant.
Christine sourcille et s’empare de sa plume qu’elle va mettre au service de ses congénères.
 En 1399, elle commence sa carrière par l’Epître au Dieu d’Amour ; son discours y est modéré, sans acrimonie, sans  remise en question de l’autorité du chef de famille. Simplement, elle souligne que, si l’homme dénigre la femme, il dénigre alors sa mère, sa fille, sa sœur, son épouse ou son amante et en conséquence, lui-même ; elle conseille de se rapporter aux Saintes Ecritures qui jamais ne vilipendent les femmes. Il faut reconnaître les mérites de ces femmes soucieuses de paix et d’harmonie :

Laissons donc dire messieurs les Prêcheurs,
J’affirme, moi, qu’elles n’ont pas le cœur
Enclin à ça ni à cruauté faire
Car nature de femme est débonnaire,
Dévote, aimable, de paix soucieuse
La guerre craint, simple ou religieuse…

Christine à raison ; les hommes ne valent pas mieux que les femmes, au contraire ! Car, qui après tout aime la guerre, le meurtre et le pillage ? Qui en décide ? Pas les femmes !
Mais de nos jours, ça commence à changer : nous avons eu Mme Thatcher…
Bien qu’annonçant le futur combat de Christine, l’ Epître au Dieu d’Amour est principalement destiné à la raffinée et galante cour de France ; c’est là que se trouve sa clientèle. Et c’est à cette même cour que s’adresse le plus léger « Livre des trois Jugements Amoureux ». L’héroïne s’est donnée à un amant volage :


Oyez amants,
Dura trois mois, même encore moins de temps,
La foi promise par un inconstant.
De cette amour conterai à l’instant
Ce qu’il advint.

La dame s’accroche à son amant qui fuit ; elle lui écrit, le relance :

Hélas ! ami, notre amour que devient ?
Je meurs de deuil certes quand me revient
Que si tôt fault. Mais par moi ce n’advient.
Lors qui vous meut ?

Que répond l’amant ? Rien qui ne nous surprenne :

Puis, à la fin promettait et jurait
Qu’il la verrait
A l’avenir souvent… Quand il pourrait,
Mais que pourtant son honneur garderait ;
Que jamais, jamais autre n’aimerait.
Ce assurait
Le déloyal qui en tous points mentait…

La pauvre amante mettra trois ans et de nombreuses strophes à se consoler :

Mais il n’est rien au monde qui ne fine,
Tout malade cherche sa médecine.
Lors la dame commença ma racine
A extirper
De cet amour qui était un danger
Et lui ôtait repos, boire et manger.
Elle n’envoya plus de messager…

Voilà bien le genre d’œuvre qu’on aime à la cour et Christine aime à plaire, c’est son gagne-pain. Mais n’oublions pas que c’est le monde dans lequel Christine a grandi et dont son veuvage a failli l’exclure. Elle tient à s’y maintenir, d’autant plus qu’elle a des enfants dont elle doit assurer l’avenir et pour cela , elle a besoin de relations.
Sa fille par exemple, est entrée au couvent des dominicaines de St Louis de Poissy, dont la prieure est Marie de Bourbon, belle-sœur de Charles V ; la jeune et jolie nonne y sera la compagne de Marie de Poissy , fille de Charles VI.
Dans le « Dit de Poissy », Christine raconte la visite qu’elle fit à sa fille, un beau jour d’avril 1400 :

Nous partîmes de Paris, notre voie
Chevauchâmes et moult joyeuse estoie ;
L’étaient tous ceux qu’avec moi je menoie
Et toute celles
Qui nous suivaient, gentilles demoiselles,
Douces, plaisantes, gracieuses, belles…


Puis elle écrira quinze volumes jusqu’en l’an 1405, plus de « petits ditiés » qui réunis feront « soixante-dix cahiers de grand volume ».
Et le succès sera immédiat ! Comme son public, dont le duc de Berry, un de ses meilleurs clients, aime les beaux livres, elle fera orner les siens de miniatures par une enlumineresse nommée Anastasie . Il ne lui suffit donc pas d’être auteur, elle sera par-dessus le marché éditeur et assumera les différents métiers de l’édition.
Pour sa promotion, elle offre un manuscrit à la reine Isabeau, à Charles d’Albret : le « Débat de Deux Amants » . Dans le même temps elle et entretient une correspondance avec Eustache Deschamps ,poète à la mode et bailli de Senlis.
Désormais écrivain reconnu, elle va signer ses œuvres non pas du nom de ce mari qu’elle aimait tant, mais de son patronyme. En effet, jusqu’au 18° siècle les femmes pouvaient
Choisir entre le nom du mari, du père ou de la mère. Or, c’était son père que Christine admirait et donc elle se présente :

Christine de Pisan, ancelle
De science, que cet an celle
Occupation tint vaillant,
Ta disciple et ta bienveillant.


La notoriété a rendu Christine à la vie mondaine : en janvier 1402, elle assiste à la fête de la Rose que donne en son hôtel le duc d’Orléans frère du roi. On y crée ce jour là, l’ordre de la Rose pour défendre les femmes malmenées par Jean de Meung dans le Roman de la Rose. Christine qui avait déjà émis quelques revendications deux ans plus tôt dans un « Epître au Dieu d’Amour », s’empare du sujet et compose un « Dit de la Rose » dont elle donnera lecture  le 14 février, jour de la Saint Valentin et fête de la duchesse d’Orléans, Valentine Visconti.

A bon Amour, je fais vœu et promesse
Et à la fleur qui est rose clamée…
Qu’a toujours mais la bonne renommée
Je garderai de Dame en toute chose.
Ni par moi femme ne sera diffamée :
Et pour cela prend l’ordre de la Rose…
Ecrit le jour Saint Valentin
Où maints amants dès le matin
Choisissent amours pour l’année :
C’est le droit de cette journée.

On fait un triomphe à l’auteur qui est nommée gardienne de l’Ordre de la Rose. Elle ne se contente pas de ces lauriers et part en guerre contre la toute puissante Université de Paris. La voilà qui prend la défense des femmes dans la « querelle sur le Roman de la Rose » ; elle se fait traiter de sotte et d’écervelée par les universitaires misogynes qui l’accusent d’argumenter sans avoir lu le roman. Un de ces clercs s’illustrera quelques années plus tard, il se nomme Pierre Cauchon ! Christine répond sans se démonter, puis lassée de ces vaines controverses, elle conclut dédaigneusement : (mentionner le risque couru au moment où commençaient les grandes chasses aux sorcières)

« Plût à Dieu que telle Rose n’eut jamais été plantée au jardin de la chrétienté ; tu dis être de ses disciples ; si tu veux en être, sois-le ; quand à moi, je renonce à telle discipline, car je tiens à d’autres que je crois être plus profitables et me semblent plus agréables ; je n’en pense plus faire autre écriture, car autant entreprendre de boire toute la Seine… »

Christine abandonne car elle sait bien qu’elle n’aura pas le dernier mot ; aurait-elle vécu jusqu’à nous qu’elle ne l’aurait pas encore !

Elle aura quand même en 1401, trouvé un appui en la personne de Jean Gerson, docteur en théologie et chancelier de l’Université de Paris qui prononcera un sermon dans lequel, au nom de la morale chrétienne, il fustigera Jean de Meung et ses partisans.
Beaucoup plus tard, en 1952, un certain Lanson, qui n’avait pas son talent, parlera d’elle en ces termes dans une histoire de la littérature française :

..Un des plus authentiques « bas-bleus » qu’il y ait dans notre littérature, la première de cette insupportable lignée de femmes auteurs…

On ne peut pas dire que les intellectuels apprécient les femmes qui pensent ! D’ailleurs, c’est au début du XV° siècle que l’intellectuel prend le pas sur le « chevalier ». Il prend ses distances avec ceux qui n’ont pas accès à l’Université, donc au savoir , c’est à dire les femmes et le peuple. La tradition va s’effacer devant la loi, et cette loi un jour, en devenant le Code Civil, effacera complètement la femme.
La question au fond, n’est pas de savoir si Christine avait tort ou raison dans cette polémique ; ce qui est insupportable, c’est le mépris dans lequel on la tient, uniquement parce qu’elle est femme.
Si elle n’a pas fait triompher ses idées, du moins aura-t-elle ouvert la voie aux autres féministes et ébranlé des préjugés.


Le Roman de la Rose fut en son temps ce que nous nommons un best-seller ; très largement diffusé, il en existe encore plus de 250 manuscrits. La première partie, long poème de 4000 vers composé vers 1245par Guillaume de Lorris, est une œuvre courtoise exemplaire. La mort du poète laissa le texte inachevé. Cinquante ans plus tard, Jean de Meung imagine de lui donner une fin. Nous avons vu récemment les résultats de ce genre d’entreprise ; ni les Hauts de Hurlevent, ni Autant en emporte le vent n’y ont gagné quoique ce soit !
La suite, longue et verbeuse du Roman de la Rose qui ne comporte pas moins de 18000 vers , sous le prétexte humaniste de célébrer les plaisirs des sens, est de fait une méchante satyre des mœurs féminines.
En 1401, l’universitaire Jean de Montreuil, prévôt de Lille et secrétaire du roi, au nom d’un humanisme inspiré de Pétrarque et d’Ovide, rédige une louange à Jean de Meung.
Christine, l’année précédente, dans l’Epître au Dieu d’Amour avait critiqué le point de vue de Jean de Meung sur les femmes ; elle va lui répondre et vertement ! Elle ne manque pas d’audace car Jean de Meung est le maître à penser d’une Université qui s’est dégagée de la tutelle de l’Eglise et qui depuis un siècle s’emploie à progressivement exclure les femmes d’un savoir qui, au temps des Francs avait été leur apanage : les homme d’alors, valeureux guerriers, se faisant gloire d’être illettrés. C’est cette même université misogyne qui avait exhumé pour les successeurs de Philippe le Bel, la douteuse loi salique qui éliminait les femmes de la succession au trône de France.
Pour fréquenter la cour, Christine n’ignore rien de la diplomatie ; elle commence par une adresse respectueuse et se présente avec modestie :

…Très cher Sire et Maître, sage en mœurs, aimant la science, fondé en clergie et expert de rhétorique…
Moi, femme ignorante d’entendement et de sentiment léger, que votre sagesse n’ait aucunement en mépris la petitesse de mes raisons, mais veuille suppléer par la considération de ma féminine faiblesse…

Ensuite elle loue, sans en penser un mot, la forme du poème pour mieux s’en prendre au fond :

Si excessivement, impétueusement et non véritablement, il accuse, blâme et diffame les femmes de plusieurs très grands vices et prétende que leurs mœurs sont pleins de toutes les perversités…
Aussi pourquoi se donner tant de peine pour les séduire :

Puisque tant sont perverses, il ne devrait recommander de les approcher aucunement : qui inconvénient redoute, le doit esquiver…

Et puis, que reproche-t-on aux femmes dont les hommes ne sont finalement responsables ?
…Si tu dis que tu en es assoté, pourquoi t’en assotes-tu ? Serait-ce elles qui vont en ton hôtel te quérir, prier ou prendre par force ?

Le ton de la conclusion est bien éloigné de celui du début :

…Qu’il me soit imputé comme folie, arrogance ou présomption d’oser, moi, femme, reprendre et contredire un auteur si subtil, quand lui, seul homme, osa entreprendre  de diffamer et blâmer sans exception tout un sexe !…

Jean de Montreuil ne prendra pas la peine de répondre directement à Christine, mais on sent bien au ton condescendant qu’il adopte en parlant d’elle, que ses propos on fait mouche :

…Particulièrement cette femme que l’on appelle Christine, qui livre désormais ses écrits au public. Encore qu’elle ne manque pas tout à fait d’esprit, pour autant qu’une femme puisse en avoir…

En 1952, un certain Lanson qui n’avait pas son talent, parlera d’elle en ces termes dans une histoire de la littérature française :

…Un des plus authentiques « bas-bleus » qu’il y ait dans notre littérature, la première de cette insupportable lignée de femmes auteurs… Le public lettré aura bien entendu connaissance de cette controverse épistolaire et Christine va trouver un appui en la personne de Jean Gerson, docteur en théologie et chancelier de l’Université de Paris. Le 25 Août 1401, il prononcera un sermon qui, au nom de la morale chrétienne, fustigera Jean de Meung et ses partisans.
Christine n’en demandait peut-être pas tant ; elle s’est élevée contre la misogynie et la crudité de langage du Roman de la Rose, mais elle a pour sa part bien souvent célébré l’amour physique et ses plaisirs . Elle qui a toujours  plaidé pour un équilibre entre plaisirs des sens et élans du cœur, va se retrouver dans les rangs des bégueules.
Comme au long de toutes ces années d’épreuves, elle a ressenti amèrement ce que la condition féminine a d’éprouvant, elle va s’inspirer des mythes antiques et de Boccace  pour écrire la « Cité des Dames » dans laquelle elle développera la légende de Sémiramis, une femme courageuse qui veut défendre son patrimoine :
«  les royaumes et terres que son mari et elle avaient, tant de leurs propres biens que conquis à l’épée. »
Sémiramis, bien entendu, c’est elle Christine, une femme pourvue des vertus qui sont réputées être l’apanage des hommes.
D’ailleurs, dans le « Livre de Mutation de Fortune », Christine se décrit ainsi :

« Fort et hardi cœur me trouvai,
Dont m’ébahis, mais j’éprouvai
Que vrai homme fut devenue. »

Et puisque les femmes n’ont plus rien à attendre des hommes, il faut donc leur apprendre à se défendre et tout d’abord les éduquer. Christine, comme de nos jours une Christiane Collange, prend sa plume et compose le « Livre des Trois Vertus », dans lequel la vertu se nomme Prudence et s’adresse autant aux nobles, aux bourgeoises qu’aux femmes de « commun état » :

«  Et pour ce que vous avez besoin d’être armées de bon sens contre ces pestilences et toutes autres qui advenir vous peuvent, il nous plaît de vous admonester de ce qui vous peut-être valable. »

Tout en faisant leur éducation, Christine va nous peindre toutes les femmes de son temps et la société dans laquelle elles évoluent ; nous rencontrerons « damoiselles et bourgeoises du pays » et aussi la Princesse. C’est que Christine qui vit à la cour, est témoin des nombreuses maladresses commises par la reine Isabeau de Bavière, qui aurait bien besoin qu’on lui explique comment se comporter avec son entourage. La princesse, c’est à dire la reine, quand elle aura des visiteurs, « les recevra joyeusement » ; si on lui offre des « chosettes », elle saura «  de peu de chose faire grand conte et grande fête ».
Mais celle qui a surtout besoin de conseils, celle qui est le plus exposée, c’est la Dame veuve ; Prudence donc, lui recommande d’être réservée, ainsi : « Esquiverez-vous d’être foulée par autrui. ». Christine parle d’expérience, elle qui a du faire face et ne pas :

« Comme simple femme s’accroupir en pleurs et en larmes, sans autre défense, comme un pauvre chien qui s’accule en un quignet ; et tous les autre lui courent sus. » !
aussi la Dame n’a qu’une chose à faire :

« Pour résister à tous les autres ennuis… qu’elle prenne cœur d’homme, c’est à dire constant, fort et sage, pour aviser et pour poursuivre ce qui lui est bon à faire. »

Car une femme seule doit savoir se défendre contre :

« très mauvaise ribaudaille, mangeurs de gens et pires que larrons »

Elle ne peut éviter de blâmer le manque de prévoyance de cet époux tant regretté :

« Nulle l’épargne de la pécune et avoir. Je ne répute pas louable et l’état de mariés, sous laquelle main doit être la cure de leur ménage, souffreteux après eux- peut-être à cause de leur prodigalité. »

Prudence enseigne aussi comment mener les domestiques par « douces paroles » plus que par « rudesse ».

L’éducation des enfants ne sera pas omise :

« Grande prudence est plus nécessaire que très grande sapience ».

Ce qu’il faut éviter c’est :

« la correction haineuse et en dépit »

Avec les adolescents, l’indulgence est recommandée :

« ne doit-on nullement juger, tant voit-on le jeune foloyer ou dévoyer en quelque voie dissolue, que jamais bien ne fera et que doit être chassé, mais dire comme il est récité des paroles de Jésus-Christ : Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. »



UNE DAME DANS LA CITE


Adieu larmes et solitude, voici Christine dans son élément ! Et voici aussi un nouvel aspect de sa personnalité : une aristocrate parisienne, une femme de cour qui sait entretenir avec les grands des rapports respectueux sans obséquiosité et surtout, une citadine qui idéalise la campagne où elle ne s’aventure que si le soleil brille :

Notre chemin était plat et couvert
De fleurettes, chacune à l’œil ouvert
Vers le soleil qui brillait découvert.
Or de l’année
On n’avait vu si pure matinée.

Christine va au couvent embrasser sa fille ; elle passera avec ses amis la nuit dans une hostellerie des environs et le lendemain matin entendra la messe au couvent avant de rentrer à Paris. Pour divertir ses compagnons et entretenir la conversation, Christine compose un jeu poétique où une dame et un écuyer font assaut de déboires amoureux. Un des membres du groupe, le sénéchal de Hainaut devra décider lequel a le plus souffert ; Christine lui dédie le poème ce qui signifie qu’il devra sans doute le payer. Il faut bien vivre !
Car si avant elle, d’autres femmes ont écrit, je pense entre autres à Marie de France ou à la Comtesse de Die, elle est bel et bien le premier écrivain français de sexe féminin à en vivre.
Autre originalité, elle est une intellectuelle laïque dans un temps où les femmes instruites se trouvent plutôt dans les couvents. Aussi n’abandonnera-t-elle jamais la poésie légère que lui commande la famille royale et les autres membres de la cour.
Pourtant, la voici tentée par ce qui va devenir l’essentiel de son œuvre : de longs traités à tendance moralisante et didactique. L’Epître d’Othéa à Hector, son premier texte en prose en est un exemple. Une des enluminures du manuscrit qui représente Esculape et Circé annonce la prochaine revendication féministe de Christine. La magicienne qui depuis la nuit des temps soulageait la douleur humaine est supplantée par le médecin puisque seuls les hommes ont accès à la médecine universitaire.
Ces textes didactiques, elle ne les épargnera pas à son fils Jean, à qui elle administrera en 1401, des Proverbes Moraux dont il devra tirer profit ;

Depuis 1395, les relations France-Angleterre sont à peu près sereines ; au point qu’on fiance la petite Isabelle de France, âgée de cinq ans au trentenaire Richard II d’Angleterre.
Dans le même temps, John Montague, comte de Salisbury, demande à Christine son fils aîné, Jean pour être le compagnon de son fils à lui, Thomas ; les deux garçons recevront la même éducation de chevalier. Dans la foulée, Christine verra ses poèmes traduits en Anglais. Peut-être est-ce une des raisons pour lesquelles elle est mieux connue dans les pays Anglo-Saxons qu’en France. France à laquelle, au mépris de son intérêt, elle restera toujours fidèle ;
Cette séparation  est pour Christine une nouvelle épreuve :

Si j’ai le cœur dolent je n’en puis mais,
Car mon ami s’en va-t-en Angleterre…

Hélas, l’embellie sera de courte durée ; Richard II est renversé et Salisbury assassiné. Christine ignore ce que sont devenus Thomas et Jean. Enfin, arrive un messager du nouveau roi d’Angleterre, Henri IV ; Jean est sous sa protection et il l’invite, elle, Christine, dont il aime les poèmes à venir à sa cour où elle sera largement rétribuée. Elle va devoir faire preuve de diplomatie :

Comme de ce je ne fusse en rien tentée, considérant les choses comme elles étaient, je dissimulai tant que je pusse avoir mon fils, et que j’étais bien à son commandement.

Il lui faut jouer finement ; sa fille au couvent, son plus jeune fils mort récemment, il ne lui reste plus que Jean. Qui lui sera rendu en Juillet 1404 en même temps que la petite Isabelle de France sera rendue à Charles VI ;
Il faut maintenant trouver au garçon un nouveau protecteur ; c’est au duc d’Orléans qu’elle s’adresse en prêtant ces vers à son fils :

Très noble, haut, puissant, plein de sagesse
D’Orléans duc, Louis très redoutable,
Mon redouté seigneur, en grand humblesse,
Me recommande à vous, prince notable…

Le duc fera la sourde oreille, mais son beau-père Jean Galéas Visconti, invite Christine à sa cour de Milan. Il sera assassiné avant qu’elle ait eu à se décider et Jean Castel finira par obtenir, comme son père, la charge de notaire et secrétaire du roi.

Si souvent vais au moutier,
C’est surtout pour voir la belle
Fraîche com’rose nouvelle.

D’en parler n’est nul métier
Pourquoi fait-on telle nouvelle
Si souvent vais au moutier ?

Il n’est voye ni sentier
Où j’aille sinon pour elle ;
Fol est qui fol m’en appelle
Si souvent vais au moutier.

La belle, c’est la fille de Christine, Marie, qui est religieuse au couvent de Notre-Dame de Poissy.

«  Si prions Dieu de très humble courage
Que au bon roi soit écu et défense
Contre tous maux, et de son grief malage
Lui doint santé, car j’ai ferme espérance
Que s’il avait de son mal allégeance
Notre bon roi qui est en maladie
Qu’encore serait, quoiqu’on en dit ou die,
Prince vaillant et de bonne ordonnance. »

La maladie du roi Charles VI, c’est la folie dont il eut une première crise  en Août 1392, confirmée par celle qui suivit le  Bal des Ardents en Janvier 1393. En dépit de pèlerinages au Mont St Michel, à N.D. du PUY, de la consécration à la Vierge de sa fille Marie, l’état du roi, de rémissions en rechutes ira en s’aggravant.
Un autre mal dont souffre le monde chrétien et dont nous parle notre envoyée spéciale au XIV°siècle, c’est le schisme pontifical ; jusqu’en 1417, il y aura un pape à Rome et un autre en Avignon :

« …et ce schisme
Des gens errer fait plus du dixme. »


La folie de Charles VI laisse trop souvent le gouvernement aux mains des oncles et du frère du Roi. Ces grands seigneurs, ces princes du sang sont plus soucieux des intérêts de leurs duchés respectifs que de ceux du royaume. Ils s’entredéchirent pour le pouvoir. Parallèlement ou pour cette raison, après une trêve de près de quinze ans, la guerre avec l’Angleterre reprend.
Christine, désormais célèbre, sollicitée par tous les partis y compris par les Anglais, restera fidèle au roi et à la France. Sans dédaigner la poésie qui restera toujours le mode d’expression de son cœur, elle va écrire à une cadence folle sur tous les sujets : l’histoire avec les « Faits et Bonnes Mœurs du très Sage Roi Charles V , que lui commande le duc de Bourgogne ; la politique : ce sera le « Livre du Corps de Policie » ; ses souvenirs : « Mutation de Fortune » ; et le féminisme avec la « Cité des Dames ». Elle se lamentera en vers sur les malheurs de la France ; n’hésitera pas à donner des avertissements à la reine Isabeau dont elle est chambrière.
Après l’assassinat du duc d’Orléans, frère du roi, la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons s’ajoutera à la guerre contre l’Anglais. Emeutes populaires, règlements de comptes entre puissants, la vie à Paris est devenue terrifiante . Christine va se réfugier près de sa fille au couvent de Notre-Dame de Poissy ; elle y finira ses jours.


LA DERNIERE VISION


Toi, Jehanne, à bonne heure née,
Béni soit qui te créa !
Pucelle de Dieu envoyée
En qui l’Esprit Saint rayonna
Sa grande grâce ; et qui eus et as
Toute largesse en son haut don,
Jamais quête ne refusas
Et il te donnera  assez grande récompense.


Avant sa mort, Christine aura le grand bonheur de voir se matérialiser son rêve. Elle qui avait tant pleuré la fin de la chevalerie et tant revendiqué la reconnaissance des qualités féminines, verra surgir des marches de l’Est le sauveur de la France en la personne d’une jeune fille en armure d’homme. Jeanne d’Arc, la femme-chevalier, fera lever le siège d’Orléans et sacrer Charles VII à Reims.
Radieuse, Christine terminera sa vie sans connaître le destin que réserve à la Pucelle son vieil adversaire, l’universitaire Pierre Cauchon devenu évêque de Rouen.