mercredi 3 août 2016

Fin du monde




U
ne explosion avait ébranlé la maison. ;merles et tourterelles abandonnèrent le pillage du cerisier et se réfugièrent dans les thuyas ; la chatte disparut sous le canapé…
Et puis plus rien… Les hirondelles sillonnaient à nouveau le ciel bleu, les merles sifflaient leur amour des cerises, le soleil brillait, une brise tiède faisait trembler les feuilles, le lilas, les iris embaumaient ; il ne s’était donc rien passé.
Elle était désolée d’avoir à quitter son jardin par un aussi bel après-midi ; il allait faire chaud en voiture, mais elle avait des livres à rendre à la bibliothèque et aussi des courses à faire au centre commercial. Depuis huit jours elle repoussait la corvée : « J’irai dès qu’il pleuvra ! ». Mais il ne pleuvait pas et la date de retour des livres était largement dépassée. Elle se mit en route…
Des paquets plein les mains, elle errait sur le parking se demandant comme toujours où diable elle avait pu garer sa voiture ; toutes les allées se ressemblaient…
Une nouvelle explosion retentit, le sol s’ouvrit devant elle : le paysage soudain sens dessus-dessous vacillait, les pancartes, les panneaux, les voitures s’envolaient ; un caddy plein, sans conducteur la heurta ; sa tête cogna sur le sol.
Des douleurs lancinantes la réveillèrent ; des douleurs partout ; dans la tête, dans les membres, il y avait du sang sur ses vêtements. Elle ferma un œil, compta ses doigts, recommença l’opération : elle y voyait. Elle remua les pieds, les mains, réussit avec effort à se lever, fit quelques pas puis se laissa retomber sur le sol. Elle n’était plus que plaies et bosses mais elle n’avait rien de cassé. Elle eut un vertige et s’évanouit un bref instant.
Elle rouvrit les yeux dans un paysage couleur de cendres ; tout était gris : plus de ciel, plus de soleil, un chaos indescriptible de ferraille et de béton. Et de la poussière… partout de la poussière. Il ne faisait ni jour ni nuit, ni chaud ni froid ; il faisait gris ; le silence était impressionnant ; plus rien n’était vivant à perte de vue. Des membres, des morceaux de corps humains dépassaient des carcasses de voitures, s’incrustaient dans les blocs de ciment désarticulés.. Seule, elle était seule avec des cadavres, dans un désert de cendres et de ferraille.
Son cœur se serra : qu’étaient devenus sa maison, sa famille, ses animaux , son jardin… comment les retrouver et dans quel état ?
Elle se laissa tomber sur un tas de gravats, les coudes sur les genoux, le front dans les mains. Elle avait mal ; à l’âme plus encore qu’aux membres. Elle aurait voulu pleurer, elle ne pouvait pas ; les pensées tournoyaient dans sa tête comme il y a peu le monde avait tournoyé dans l’air.
Ils l’avaient eue la terre ! Et la civilisation avec ! Et ça n’avait pas pris un siècle : le millénaire à peine entamé, tout avait sauté, explosé, implosé et finalement sombré. Des avis de danger, aucun état n’avait voulu tenir compte ; aucun des plus riches n’avait voulu restreindre son bien-être ou ce qu’il croyait tel. Car ces gens étaient de plus en plus faibles, malades, veules. Les plus pauvres, de plus en plus misérables, affamés, devenaient enragés. Avec des pierres et des bâtons, ils tenaient tête aux canons ; ils avaient pour eux l’immense force du désespoir.
Les incidents climatiques, on ne voulut pas y penser ; chacun dans son jardin n’en ressentit que de faibles effets.
Et puis une guerre de religion entre deux états minuscules embrasa la planète. Chacun des belligérants trouva des partisans et de pays en pays, le guerre civile fit rage. Tous n’étaient pas hélas, armés uniquement de pierres et de bâtons. Les armes les plus terrifiantes ne se trouvant pas forcément aux mains des meilleurs ou des plus intelligents.
Alors, en ce jour de printemps, le monde avait croulé sous les effets conjugués de la guerre et de la pollution.
Négligeant ses douleurs, elle se leva ; elle avait besoin d’agir. Ne sachant où aller, elle marcha droit devant elle . Un énorme faille l’empêcha d’aller plus loin ; elle fit demi-tour. Elle marcha ainsi pendant des heures sans savoir si elle tournait en rond ou si elle avançait.
Epuisée, elle avait du mal à lever les pieds et finit par trébucher ; elle s’écroula sur des coussins et sombra dans un sommeil traversé de cauchemars qui à tout prendre, n’étaient pas pires que ce qu’elle était en train de vivre.
La lumière d’une torche en plein dans les yeux, la fit se redresser : un petit bonhomme, la casquette, visière à l’envers, vissée au ras des yeux l’examinait. Elle fit un geste vers lui, mais le gamin se sauva. Il n’avait guère plus de douze ans et devait être encore affolé par ce qu’il venait de vivre ; il se cachait. Grâce au rond de lumière de la torche, elle put le suivre de loin dans ce qui était les rayons bouleversés du centre commercial. Le gosse remplissait un sac en plastique. Elle avait faim et chercha elle aussi de quoi se nourrir ; elle perdit la trace du gamin.
Il y avait donc des survivants ! Soulagée, elle retrouva le chemin du canapé sur lequel elle avait dormi, mangea un peu et commença d’établir un campement de fortune en attendant des secours. L’air circulait suffisamment ; il valait mieux ne pas bouger, des chiens sauraient bien la retrouver.
L’attente dans la pénombre devint interminable ; le silence était oppressant. Rien à faire, rien à écouter, rien à lire. Elle tenta des respirations profondes pour calmer les battements désordonnés de son cœur, mais elle n’arrivait pas à se concentrer. Enfin, au loin, elle vit de nouveau luire une torche ; des pas approchaient : c’était de nouveau le gamin qui trottait dans un pantalon trop large et déchiré de partout. Il ne l’avait pas vue ; elle le laissa passer et discrètement le suivit.
Il faisait son marché avec beaucoup de bon sens, délaissant les produits frais, le rayon des surgelés pour choisir les biscuits, les conserves et les sucreries bien entendu. Encore une fois elle le perdit et eut beaucoup de mal à regagner son campement. Elle grignota des petits beurres et pour trouver un sommeil qui la fuyait, se raconta des histoires. Des histoires qu’elle avait toujours projeté d’écrire mais dont elle ignorait la fin avant laquelle elle ne manquait jamais de s’endormir ; ce qui arriva.
Sans jour ni nuit, on évalue mal le temps qui passe ; combien de fois avait-elle vu passer le gamin à la lampe torche ? Aucun bruit, aucun mouvement n’annonçait l’arrivée de sauveteurs ; une odeur affreuse, insidieuse commençait à se répandre. Plusieurs jours s’étaient donc écoulés ; les morts se décomposaient, la nourriture pourrissait. Il ne fallait pas rester là ; les douleurs s’étaient calmées, ses membres étaient de nouveau agiles, il était temps de chercher une issue et d’emmener le gamin avec elle ; justement le halo de la torche venait vers elle. Elle lui fit signe, mais de nouveau il disparut dans les rayons chamboulés.
-« Il faudra bien que je trouve d’où il vient et que je le sorte de là ! »-
Lentement, elle avança, tâchant de ne pas regarder ce qu’elle touchait ni dans quoi elle mettait les pieds. Elle finit par arriver dans un endroit où il y avait encore des morts, mais plus de pourriture. Elle avait quitté les rayons d’alimentation et devait se trouver à l’ameublement ; dans une sorte de niche formée de lits et de canapés entassés, elle découvrit, tapie comme un animal, une petite fille d’une dizaine d’années. Les mains sur les oreilles, la bouche ouverte sur un cri muet, la gamine la repoussait de toute sa volonté. Elle reçut un coup sur la tête.
-« Fichez lui la paix ; on ne fait rien de mal… Elle a peur …Fichez-lui la paix… »-
C’était le gosse à la torche ; il avait lâché la pelle avec laquelle il avait tenté de l’assommer et la martelait de ses poings fermés.
-« C’est bien ma veine, pensait-elle ! »-
Si peu soucieuse des enfants qu’elle avait négligé d’en faire, elle se retrouvait en pleine catastrophe seule au monde avec deux gamins en état de choc.
-« C’est pas bientôt fini ? »
Elle avait attrapé les poignets de l’enfant et le secouait..
« C’est pas bientôt fini, espèce de petit crétin ? Tu n’as pas compris qu’il n’y a que nous ici ? Et qu’il faut qu’on en sorte, tous les trois ? C’est ta petite sœur ? »
« Non ! Je l’ai trouvée ici ; elle ne parle pas, elle ne voulait pas manger non plus, mais j’ai trouvé du chocolat ; »
Il en tendit une plaque à la petite qui le dévora goulûment ; elle portait au cou une étoile de David en or.
« Donc, tu ne sais pas son nom ! Et toi, comment tu t’appelles ? »
« Aziz »
« Bon, mon cher Aziz, il faut sortir d’ici ; tu connais bien les rayons maintenant, alors tache de nous trouver trois sacs à dos… »
Aziz les trouva ; ils les remplirent de tous ce dont ils pensaient avoir besoin Elle en mit un sur le dos de la fillette, Aziz et elle se chargèrent des deux autres.
Le trajet fut long, pénible ; il fallait enjamber, contourner, escalader, éviter de marcher sur les morts. L’odeur était répugnante et toujours cette lumière grise qui n’indiquait ni jour ni nuit, ni dedans, ni dehors. Ils allaient le plus possible droit devant eux, rencontrant souvent l’énorme crevasse qui les empêchait de poursuivre. Un moment donné, elle crut voir des chiens, son cœur trembla d’espoir. Mais les chiens les fuyaient ; elle se souvint d’un parc animalier voisin, les fauves avaient du se sauver ; ils rôdaient. Elle prit dans chacune de ses mains les mains des deux enfants et tenta accélérer l’allure. Aziz aussi avait vu la menace :
« T’en fais pas, dit-il, protecteur, ils vont d’abord bouffer les cadavres. »
Elle frémit ; le gosse avait raison, mais la petite se mit à trembler ; elle ne parlait pas mais comprenait tout…
Ils marchaient depuis longtemps, ils étaient à bout de forces quand enfin la puanteur se dissipa. Elle ne reconnaissait toujours rien ; ils étaient forcément dans la zone industrielle et commerciale qui entourait la ville mais où ? Probablement près des bureaux qui étaient fermés à l’heure de l’explosion. Il n’y avait plus ici ni vivants, ni morts…
Enfin, elle vit un panneau qui émergeait des décombres ; elle n’en croyait pas ses yeux : B.D.P.28 ! La bibliothèque !
Elle serra contre elle les enfants et se dirigea vers ce qui avait été le hall d’entrée., la salle de réunion, les bureaux, les magasins. Tout n’était que ruines ; les rayons effondrés, les livres éparpillés en tous sens ; là aussi le chaos. Mais l’endroit était sain : pas d’odeur, pas de cadavres ; les fauves ne viendraient pas de sitôt. Ils pouvaient provisoirement s’installer. Avec l’aide d’Aziz, elle commença de déblayer. Le coin d’une feuille plastifiée dépassait d’un tas d’albums ; elle tira : les 100 cases du savoir , miraculeusement intactes et lisibles. Dérision, elle en aurait pleuré !
Aziz, ramassa la feuille qu’elle avait laissé tomber ; il la regardait attentivement :
« Dis donc, y’a tout là-dedans ! »
« Hein ? Quoi tout ? »
Elle regarda l’enfant qui souriait et comprit . Seule pour longtemps avec la charge de deux gosses choqués, au milieu d’un monde détruit, elle émit un soupir de soulagement : dans le chaos des livres écroulés sous les rayons effondrés, il y avait de quoi apprendre à survivre en attendant d’improbables secours…

1 commentaire:

manouche a dit…

Quelle histoire! Hélàs la littérature ne nourrit pas son homme, ni sa femme .