mercredi 16 mars 2016

Le Tigre-



Le tigre court et s'agite sur les sierras, à travers les rochers et les précipices et même dans les eaux des rivières. On le dit le roi des autres animaux. Il est avisé,prudent et, comme les chats, il a soin de sa personne. Il évite de se donner de la peine; il répugne à boire trouble et puant et il se tient en grande estime. Il est bas de taille et gros de corps; sa queue est longue, ses pattes larges, son cou épais. Il a la tête grosse, les oreilles petites, le museau fourni, charnu, plat, rembruni, et le nez grassouillet. Sa face est élargie et ses yeux reluisent comme braise. Ses canines sont longues et épaisses; ses incisives séparées, petites et pointues; ses mollaires grosses en haut; sa bouche grande; ses griffes longues et effilées. Il a des griffes aux quatre pattes. Son poitrail est blanchâtre; son poil d'abord lisse prend des taches avec la croissance, tandis que croissent aussi ses griffes et ses dents. Il gronde et mord; ses crocs déchirent. IL grogne et rugit d'un son cuivré. Le tigre blanc passe pour être le chef de tous les autres; sa blancheur est très grande. Il y en a qui sont blanchâtres avec des taches brunes, et il en existe une espèce de couleur rougeâtre, tachetée de noir.
C'est le propre du tigre de se nourrir de quadrupèdes, comme cerfs, lapins et autres semblables. Il est délicat et peu ami de la fatigue. Il se soigne beaucoup et se baigne. Il voit pendant la nuit les bêtes qui sont l'objet de ses chasses. Sa vue porte très loin.Quoique l'obscurité règne et qu'il y ait de la brume, il aperçoit les plus petits objets. Il ne fuit point à l'aspect du chasseur armé de l'arc et de la flèche. Il s'assoit en le regardant, sans prendre le soin de s'abriter avec n'importe quoi, et il se met à grogner. Il prend cette attitude pour inspirer la crainte au chasseur et lui faire perdre contenance avec son grognement saccadé. Mais celui-ci tire sur lui sans tarder. Le tigre prend avec sa griffe la première flèche qui est en roseau et la brise sous sa dent. Il commence à rugir et il reçoit de même une seconde flèche. Les chasseurs étaient convaincus qu'ils ne devaient pas lui lancer plus de quatre traits. Tel était le préjugé dont ils s'étaient fait une habitude. Si les quatre flèches ne réussissaient pas à le tuer, le chasseur se tenait pour vaincu.Le tigre alors s'étend de son long, se secoue et se lèche. Cela fait, il se replie et s'élance comme en volant sur le chasseur et, la distance fût-elle de dix ou quinze brasses, il ne fait jamais qu'un seul saut, hérissant son poil comme un chat devant le chien. Il tue aussitôt sa victime et la mange. En voyant que le tigre accueille la première flèche et la met en morceaux, les bons chasseurs prennent une feuille de chêne et l'appliquent sur la seconde flèche. Ils tirent. la feuille fait du bruit comme le vol de la sauterelle. Elle tombe à moitié chemin ou aux pieds du tigre qui s'en amuse. Mais la flèche suit son parcours; elle arrive à son but et traverse le fauve qui fait un bond en l'air, retombe à la même place, se rassoit comme auparavant et meurt assis, les yeux ouverts, de telle sorte qu'on le dirait vivant encore, bien qu'il soit déjà mort...

F. Bernardino de SAHAGUN Histoire générale des choses de la Nouvelle-Espagne.

1 commentaire:

manouche a dit…

Aussi triste que "la mort du loup"....