samedi 19 mars 2016

L'Ahuitzotl


Il y a dans ce pays un animal qui vit dans l’eau et tout à fait inconnu jusqu’à présent. On l’appelle ahuitzotl. Il est de la taille d’un jeune petit chien. Son poil est court et glissant, ses oreilles petites et pointues, le corps noir et lisse, sa queue longue et portant à son extrémité comme une main humaine. Il a des pieds et des mains semblables à ceux du singe. Cet animal vit dans des étangs profonds et si quelque personne arrive au bord de l’eau dans les profondeurs de laquelle il habite, il s’en saisit aussitôt avec la main de sa queue et l’emporte au fond de sa demeure. Il trouble l’eau et y soulève des vagues qui viennent se briser sur les bords en formant de l’écume comme s’il s’agissait d’une tempête. Un grand nombre de poissons et de grenouilles s’empressent de venir à la surface en s’y ébattant en désordre. Celui que l’animal a submergé meurt au fond de l’eau et, peu de jours après,  les vagues repoussent de leur sein son cadavre privé d’yeux, de dents et d’ongles, tout cela lui ayant été enlevé par l’ahuitzotl. Ce corps mort n’a aucune blessure, mais sa peau porte de toutes parts des traces de suçons. Personne, du reste, n’osait enlever ce cadavre. On avertissait les satrapes des idoles de sa présence. Seuls ils pouvaient s’en emparer, car on disait qu’aucun autre n’était digne de le toucher. Les deux Tlaloque, prétendait-on, avaient envoyé l’âme du noyé au paradis terrestre, et c’est pour cela qu’on l’emportait sur une litière avec la plus grande vénération pour l’enterrer dans un des oratoires qu’on appelle ayauhcalco. On ornait cette litière de plantes aquatiques et des musiciens précédaient le convoi en jouant de la flûte. Si par hasard quelque laïque se hasardait à retirer le corps de l’eau, il s’y noyait à son tour, ou ses articulations étaient atteintes de goutte. On disait que celui qui mourait ainsi succombait, ou parce qu’il était très bon et que les dieux Tlaloque désiraient l’avoir en leur compagnie au paradis terrestre, ou bien parce qu’il possédait peut-être quelque pierre précieuse, chose qui courrouçait les dieux Tlaloque, attendu qu’ils ne voulaient point que les hommes eussent en leur pouvoir ce genre de richesse. C’était pour cela qu’ils lui donnaient la mort et qu’ils l’emportaient au paradis terrestre. Les parents de ces victimes se consolaient par la pensée que les défunts se trouvaient en compagnie des dieux de ce paradis  et que par leur intercession ils seraient riches et prospères dans ce monde. Lesdits parents avaient encore le préjugé de croire que quelqu’un d’entre eux mourrait de la même mort ou frappé de la foudre, à la demande des défunts qui voulaient l’avoir auprès d’eux dans le paradis où ils étaient. Aussi évitait-on d’aller se baigner.
On disait aussi que ce petit animal avait recours à une autre ruse pour s’emparer de quelques hommes lorsqu’il s’était écoulé un long espace de temps sans qu’il en eût pris aucun. Il fallait réunir un grand nombre de poissons et de grenouilles sur un point où il se tenait lui-même. Les pêcheurs les voyant sautiller à la surface de l’eau et désirant s’en emparer y jetaient leurs filets. L’ahuitzotl se saisissait alors de l’un d’eux, le noyait et l’emportait dans sa caverne. On disait qu’il avait recours à un autre stratagème. Lorsqu’il y avait longtemps qu’il n’avait pris personne, il se portait au bord de son étang et il se mettait à pleurer comme un enfant. La personne qui prenait cela pour une réalité s’approchait de l’eau et l’ahuitzotl la saisissait avec la main de sa queue, l’emportait sous l’eau et lui donnait la mort dans sa caverne. On prétendait aussi que, si quelqu’un voyait cet animal sans en éprouver aucune crainte,  et si d’ailleurs il n’en était point attaqué, c’était la preuve qu’il mourrait bientôt. On raconte qu’une vieille qui allait chercher de l’eau s’empara d’un de ces petits animaux, le mit dans sa cruche qu’elle boucha avec son uipilli et l’emporta pour le faire voir aux dignitaires de la ville. Ceux-ci l’ayant aperçu dirent à la vieille qui s’en était emparée qu’elle avait commis un péché en le prenant, attendu que c’est un sujet et ami des dieux Tlaloque. Ils lui ordonnèrent de le rapporter à l’endroit où elle l’avait pris.

F. Bernardino de SAHAGUNHistoire générale des choses de la Nouvelle-Espagne.



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