samedi 17 janvier 2015

Comment Merlin fut conçu-


Les démons étaient furieux, désemparés…
Voilà que  Dieu avait un fils ; un fils qu’il avait envoyé sur la terre et qui se mettait à pardonner aux hommes leurs péchés ! Qu’allaient-ils devenir ? Qu’allait devenir l’enfer si tous les  péchés des hommes étaient pardonnés ?
« Nous n’avons qu’une chose à faire, dit le Prince des Démons, engendrer un enfant qui , devenu adulte, poussera les hommes à faire le mal… mais comment aurons-nous cet enfant ?
« J’ai, dit l’un des démons le pouvoir de m’unir aux mortelles, mais il faudrait qu’elle soit vierge ! »
Car le Diable est sot et il manque d’imagination. Ce que fait Dieu il vaut le faire aussi… L’enfer tout entier se mit à chercher la pure jeune fille qu’ils allaient pervertir.
Elle se trouvait être la fille d’un riche propriétaire. Elle était pieuse et très pure, bien entourés de sa famille.
Le diable rendit malade  le fils ; si malade qu’il en mourut et que sa mère en mourut aussi de chagrin. Très éprouvé par cette lourde perte, le pauvre homme vit périr son bétail ; les intempéries ruinèrent ses récoltes et de désespoir, il finit par se pendre.
Il restait deux filles, la cadette si pieuse et si pure et l’aînée, une étourdie aimant trop les plaisirs.
Les commères du voisinage ne voulaient que du bien à ces deux riches orphelines. L’une d’entre elle fréquentait un démon. C’est sur ses conseils qu’elle dit aux deux filles : « Quel dommage, riches et jolies comme vous êtes de ne pas mieux profiter de la vie ! Riez , dansez, voyez des hommes ! Votre corps peut vous donner tant de plaisirs ; ne voulez-vous pas les connaître ?
La plus jeune ne l’écoutait pas ; elle priait et allait tout raconter à son confesseur.
Mais l’aînée, sensible aux beaux discours de la voisine, voulait connaître ces plaisirs qu’on lui promettait.
Il faut savoir qu’en ce temps-là, l’amour hors mariage était interdit et cruellement puni. La femme convaincue de s’y être livrée n’avait qu’un seul choix : le bûcher ou le bordel. Le sœur aînée n’eut pas d’hésitation, elle choisit le bordel et y mena joyeuse vie. Elle se disait que riche comme elle était, quand viendrait le temps du repentir, il se trouverait bien un homme pour la prendre elle et tout son bien.
La plus jeune, triste et inquiète en parla à son confesseur qui lui donna ce conseil :  « Ma fille, le Diable rôde. Si tu ne veux pas être sa victime, suis bien mes conseils : ne t’endors jamais sans avoir dit tes prières ; allume un cierge qui brûlera la nuit entière et surtout, surtout, ne te mets jamais en colère ; c’est par la colère que le Diable arrive à nous perdre. »
Du temps passa, la jeune fille suivait scrupuleusement les conseils de son confesseur. Le Diable, lui, perdait patience ; la parole du Fils de Dieu progressait et son Antéchrist n’était toujours pas conçu. Il eut un jour l’idée de donner à la fille débauchée l’envie d’aller visiter sa jeune sœur. Ce qu’elle fit en compagnie de quelques garnements de sa connaissance. Troublée dans sa pieuse solitude, la cadette les reçut sans plaisir. L’aînée lui reprocha sa froideur tandis que les garçons se permettaient sur les servantes des privautés choquantes. Bientôt ils s’en prirent à la chaste pucelle qui les repoussa et voulut mettre tout le monde à la porte. La courtisane refusa ; après tout, cette maison était celle de leur père, elle y avait droit autant que sa sœur et elle avait bien l’intention d’y faire et laisser faire ce qui lui plaisait. Les paroles s’envenimèrent et bientôt les mains entrèrent dans la danse. Les garçons qui avaient usé de toutes les servantes et qui trouvaient la jeune fille trop prude, quittèrent la place non sans brocarder la piété de leur hôtesse involontaire. Elle, comprit alors que si elle était toujours pure, elle avait néanmoins péché en se mettant en colère.
Troublée, elle alla se coucher en oubliant d’allumer le cierge et la fatigue la fit s’endormir sans avoir dit ses prières.
C’est tout ce qu’attendait le démon à qui elle était promise ! Il se glissa dans son lit où il resta jusqu’au matin. Quel désespoir au réveil ! L’état du lit ne laissait aucun doute à la pauvre pucelle : elle ne l’était plus. Elle courut confier sa détresse à son confesseur qui eut bien du mal à la croire. Pourtant devant les larmes, le repentir et la terreur de la jeune fille, il eut pitié d’elle.
Après avoir promis d’observer scrupuleusement toutes les pénitences qu’il lui imposa, elle regagna son logis.
Hélas, les commères du voisinage eurent bientôt l’occasion de remarquer un embonpoint étrange chez une jeune personne de mœurs aussi austères. Elle avoua ingénument être enceinte mais sans pouvoir dire de qui. Quel scandale ! Une fille dont on admirait la piété joignait la débauche au mensonge ! Elle fut dénoncée. Elle allait tout perdre, ses biens, sa maison son honneur, sa vie même. Son confesseur lui promit de l’aider.
Bientôt on vint l’arrêter ; elle fut jugée et bien entendu personne ne voulait croire qu’elle pouvait être enceinte sans savoir quel homme l’avait mise dans cet état. Condamnée au bûcher, elle appela une fois encore son confesseur. Le saint homme obtint que l’exécution fut remise à la naissance de l’enfant, puisque en faisant mourir la mère, on ferait mourir un innocent.

La malheureuse fut conduite dans une tour et confiée à la garde de deux sage- femmes. Toutes les issues furent murées. Elle n’avait plus qu’à attendre le jour de la naissance de l’enfant qui serait aussi celui de sa mort.