dimanche 16 novembre 2014

Les quatre souhaits de saint Martin


Il y eut un paysan en Normandie dont il n’est que juste que je vous dise un fabliau merveilleux et charmant. Il avait comme ami quotidien saint Martin, qu’il invoquait tous les jours pour les travaux qu’il faisait. Il ne fut jamais ni joyeux ni chagrin qu’il ne nommât saint Martin. Un matin le paysan allait labourer comme toujours. Ne voulant pas oublier saint Martin, il dit :
-Saint Martin, or avancez.
Et saint Martin se présente.
-Vilain, fit-il, tu m’aimes bien.
Jamais tu ne commences rien
Sans me nommer en premier.
Je te rends cette fidélité.
Laisse ta herse et ton tourment
Et retourne-toi allègrement.
Je te dis en vérité
Quatre souhaits je vais donner.
Tu les auras, sache-le bien
Mais garde-toi de souhaits vains.
Nul ne peut t’être rendu.
Une fois faits, ils sont perdus.
Le paysan fit une révérence, lui tourna le dos et s’en va gaiement chez lui. Maintenant il sera bien sermonné. Sa femme, qui porte la culotte, lui dit :
- Mal jour à toi, mon paysan !
Dès que se couvre un peu le temps
Tu laisses ton travail pour rien ?
Les vêpres sont encore loin.
Est-ce pour mieux les joues t’engraisser ?
Tu crains tant avoir à planter ?
Vous êtes volontiers en chômage.
Avoir des bêtes, c’est trop dommage
Quand vous ne les faites travailler.
Jamais vous n’aimiez labourer.
Tout à l’heure vous êtes parti.
Votre jour est vite fini.
- Ne t’inquiètes pas, tais-toi ma sœur.
Car maintenant c’est le bonheur.
Or sont fondus tous nos soucis
Et notre travail, je le prédis.
Car saint Martin je rencontrai
Et il me donna quatre souhaits ;
Je n’en ai encore fait emploi
Avant d’en parler avec toi.
Les quatre souhaits maintenant,
Terre, richesse, or et argent !Quand elle l’entendit, elle l’embrassa et vite adoucit ses paroles ;
-Sire, dit-elle, dis-tu donc vrai ?
-Oui, bien, je te le prouverai.
-Aïe, fait-elle, très doux ami,
J’ai en vous tout mon cœur mis
De vous servir, de vous aimer,
Vous devez me le compenser.
Je vous demande, s’il vous plaît
Que vous me donniez un souhait.
Vous garderez les autres trois
Et aurez bien agi vers moi.
-Ma belle sœur, veux-tu te taire !
Je ne ferai de cette manière.
Car les femmes ont de folles pensées.
Si vous me demandiez trois fusées
De chanvre, de laine, ou même de lin…
Je me souviens de saint Martin
Qui me dit de bien songer
Et de telles choses souhaiter
Dont nous pourrions avoir besoin.
Et sachez que je crains bien
Même un seul vous accorder,
Car vous pourriez souhaiter
Que soit aggravé notre cas.
Vos goûts, je ne les connais pas.
Si vous dites que je devienne jument,
Ane, ours, chèvre ou autant,
Je le serai et sur-le-champ.
Pour cette raison je n’y consens.
-Sire, je promets par mes deux mains
Que resterez toujours vilain.
Vous n’aurez par moi d’autre forme.
Je vous aime mieux que tout homme.
-Je vous l’accorde, belle sœur, dit-il.
Pour Dieu, souhaitez chose utile
Dont vous et moi auront profit.
-Je demande au nom de Di,
Que vous soyez de vits chargé,
Qu’il ne vous reste de l’œil au pied
Ni visage ni bras ni côté
Qui ne soit de vits planté.
Et qu’ils ne tombent mous ni pendouillent,
Mais qu’ils aient à chacun leur couille.
Que toujours soient les vits tendus,
Que vous sembliez l’homme cornu.

Quand elle eut fini de souhaiter, les vits commencèrent à lui pousser. Ils lui saillirent du nez, et par la bouche et de tous les côtés.

Des cons devant,
Des cons derrière,
Cons comme un gant,
Cons de travers,
Des cons tordus,
Cons vieux, cons droits,
Et cons velus,
Et cons étroits,
Et cons profonds
Et cons rasés
Cons d’en amont
Jusques aux pieds.
Alors, le vilain fut tout léger.
- Sire, dit-elle, qu’as-tu fait ?
Pourquoi me donner tel souhait ?
Le brave homme dit :
- Je te dirai
Qu’aurais-je fait, moi, d’un seul con,
Quand de tant de vits j’ai eu don ?
Belle sœur, ne vous inquiétez pas,
Jamais ne vous arrivera
De passer dans une ville ou rue
Où vous ne serez pas connue.
- Sire, dit-elle, ne jouons plus.
Nous avons deux souhaits perdus.
Que me disparaissent les cons
Et vous les vits, et puis laissons.
Il nous reste encore un vœu,
Ainsi serons-nous riches, par Dieu.
Puis le vilain ce souhait fit :
Qu’elle n’ait con et lui n’ait vit.
Ainsi fut-elle très perplexe
Quand elle ne trouva point son sexe.
Aussi le brave homme quand il vit
Qu’il ne trouva non plus son vit.
Elle fut de nouveau en colère.
- Maintenant, dit-elle, il faut faire
Le seul souhait qui restait bon :
Que vous ayez vit et moi con.
Puis nous serons comme nous étions
Sans rien perdre, mais rien n’aurons.
Donc, le prudhomme resouhaita, qui ne perdit rien ni rien gagna.
Car son vit lui est revenu mais ses quatre souhaits il a perdu.
Par ce fabliau vous pouvez voir
Que celui n’a guère savoir
Qui mieux croit sa femme que lui.
Il lui en vient honte et ennui.


1 commentaire:

manouche a dit…

Fallait mettre le carré blanc ce matin, coquine !