mercredi 19 novembre 2014

Les canards mandarins et le samouraï

Il y a de cela bien longtemps, sur les bords du lac Mimidoro, que l'on appelle aujourd'hui Mizoro, au nord-est de Kyöto, un couple de canards mandarins vivait en paix. Il fallait voir, à la belle saison d'été, le mâle bondir sur l'eau, prendre son envol, ses moustaches oranges, son bec rouge sombre, et ses magnifiques ailes frisées. Madame et les enfants vêtus d'un modeste gris, même l'aîné qui portait encore la robe juvénile, ne le quittaient pas des yeux. Le soir, les canetons rassasiés et endormis, Monsieur,  d'un tendre coup de bec sur la joue blanche et gracieuse, disait bonsoir à son épouse et, dans le trou d'arbre qui leur servait de maison, toute la famille glissait au pays des rêves.

L'année qui suivit, aux premiers jours du printemps, un jeune samouraï vint installer sa cabane au bord de l'étang. Sa femme attendait leur premier enfant. Ils étaient pauvres. Le samouraï avait dû acheter son équipement: les culottes bouffantes, les cuissardes, les manchettes métalliques et la cuirasse à quatre pans. Sa femme lui avait confectionné le "bandeau de résolution", sa mère avant économisé longtemps pour lui offrir les deux épées traditionnelles, la longue et la courte. Mais il ne possédait pas encore le masque effrayant destiné à terroriser l'ennemi. Il attendait qu'un noble seigneur le prenne à son service. Cette nuit-là, sa femme le réveilla et lui dit:
"Mon tendre époux, je sais que nous sommes pauvres, et je ne voudrais pas vous importuner, mais je sens depuis quelque temps une envie irrésistible de manger de la viande, et j'ai peur que votre fils n'en pâtisse."
Le jeune samouraï ne dit mot. Il prit son arc et sortit dans la nuit. Il se posta au bord de l'étang à l'affût de quelque proie. Par hasard, le canard mandarin faisait une promenade nocturne. A l'éveil du printemps, le nid est encore vide, et il songeait au rude travail de l'été qui l'attendait, quand il faudrait nourrir toute la maisonnée. Le samouraï aperçut ses ailes frisées qui scintillaient sous la lune. Il tira une flèche et le tua. Il l'emporta dans un sac et, arrivé chez lui, il le fixa sur une perche devant la cabane. Puis il regagna sa couche et s'endormit.
Un bruit insolite le tira du sommeil. Une sorte de "tap, tap!", comme un bruit d'ailes. "Le canard n'est que blessé, songea-t-il, il se débat au bout de la perche où je l'ai attaché." Il prit un couteau et sortit. Le canard mandarin suspendu par les pattes était bien mort.. Mais sa femelle était venue, et elle battait des ailes au-dessus de lui. Le samouraï fit étinceler la lame de son couteau et le brandit. La cane mandarine ne bougea pas, ne quitta pas la place. Alors il alluma un feu pour les rôtir tous les deux mâle et femelle. La cane continuait à battre des ailes, indifférente à son sort, pleurant son époux mort. Le samouraï fut alors saisi d'un sentiment inconnu. Il alla réveiller sa femme, lui montra le spectacle de cet amour conjugal et son épouse pleura.
"Je ne mangerai de cette viande pour rien au monde", dit-elle.

Les anciennes chroniques disent que le samouraï coupa son chignon d'homme de guerre, et se fit moine. Il mena une vie exemplaire, protégeant les animaux, se souciant du moindre insecte, et son nom depuis est vénéré. Ainsi a-t-il été rapporté des choses du passé.

Conte Zen par Henri BRUNEL

1 commentaire:

manouche a dit…

Nous sommes en plein dans la propagande des végétalistes qui ont tout à fait raison ....