mercredi 17 septembre 2014

Pique-la-lune


Un seigneur des environs se demandait s’il arriverait un  jour à marier sa fille. La demoiselle était fière ; l’époux dont elle rêvait aurait dû avoir tant de qualités que le père se demandait si l’oiseau rare existait sur cette terre.
Ce seigneur était riche, la jeune fille était belle et les prétendants défilaient au château. Toujours ils étaient éconduits. L’un était trop grand, l’autre trop petit ; celui-ci était blond, celui- là était brun ; un trop gros, un trop maigre et de plus la demoiselle qui avait de l’esprit, était moqueuse et affublait les refoulés de surnoms ridicules.
Il vint un jour vers elle un garçon dont le menton pointu se projetait fièrement en avant. La jeune fille se mit à rire derrière son missel en murmurant quelques mots à une de ses compagnes. Elle avait donné au nouvel arrivant le sobriquet de Pique-la-lune.
Le jeune homme l’entendit et le père  aussi. Voyant l’éconduit prendre la direction de la porte, le seigneur se mit en colère et fit sans réfléchir, le vœu d’accorder la donzelle au prochain garçon qui se présenterait, fut-il le dernier des gueux.
Le lendemain, un pauvre violoneux se présente au château et demande la main de la demoiselle. Le père navré, fut bien obligé de la lui accorder et la demoiselle navrée plus encore,  obligée de le suivre.
Un violoneux qui pour gagner son pain, va de ferme en château, cours les routes été comme hiver, ne possède bien sur ni palais ni servantes. Pourtant sa chaumière est charmante, son jardin plein de fruits et de fleurs ; une vache lui donne du lait, quelques poules, des œufs.
La nouvelle épousée regarde tout d’un œil effaré et le soir quand son mari lui demande une soupe, elle reste interdite. Elle n’a jamais fait la cuisine, elle ne sait pas tenir un balais, ni jardiner, ni traire la vache, ni faire la lessive, ni tresser des paniers, ni filer la laine. Rien, elle ne sait rien de la façon dont une épouse doit tenir son ménage.
« Alors, lui dit son mari, je vais m’occuper de la maison, et toi pendant ce temps, tu iras à la ville. Demain c’est  jeudi, jour de marché à Brezolles. Charge sur la charrette les pots qui sont dans le cellier et va les vendre. Il nous faut cet argent, puisque je ne peux plus vivre de mon violon. »
La demoiselle, vêtue en paysanne, poussa péniblement sa charrette chargée de poteries, s’installa dans un coin de la halle, sa capeline de paille rabattue sur le visage de crainte que des dames ou des seigneurs amis de son père ne la reconnaissent. Elle était aussi piètre vendeuse que mauvaise ménagère. La journée finissait sans qu’elle ait vendu grand’chose quand survint un cavalier qui pour avoir abusé de rhum-orange, ne maîtrisait plus sa monture. Le cheval,  énervé par la foule, se mit à botter en tous sens, démolit l’étal de la malheureuse demoiselle et cassa tous le pots.
Obligée de rentrer au logis la charrette vide et sans beaucoup de sous en poche, elle pleurait amèrement.
-« Ah, lui dit son époux, vous savez faire marcher votre langue et vous moquer des gens ! Mais quand il s’agit de vous rendre utile, il n’y a plus personne ! Vous n’êtes qu’une bonne à rien et il n’y a pas de place ici pour une bonne à rien !
Le lendemain au lever du jour, le violoneux était prêt à partir, un sac sur le dos, son instrument sous le bras.
«  Je vais, lui dit-il , à la cour du roi ; Il donne un bal pour le mariage de son fils et je dois faire danser . Vous pendant ce temps, travaillerez aux cuisines. »
La pauvre demoiselle , pendant que le château était en liesse, que dames et seigneurs paradaient et dansaient, entretenait le feu, tournait la broche, épluchait les légumes et comble de disgrâce, quand elle fut bien en sueur, bien tachée, bien dépeignée, on lui mit un tablier propre et on l’envoya porter les plats dans la salle du festin. Morte de honte à l’idée qu’on put la reconnaître, elle s’empressa de regagner les cuisines.
Quand vint l’heure du bal, elle se cacha derrière une porte pour regarder les gens danser tout en pleurant et regrettant le temps où l’on donnait des fêtes en son honneur.  Tristement elle mordait dans une croûte de pain et regardait le fils du roi danser avec les nobles dames invitées. Elle en avait tant refusé, de riches seigneurs, elle en avait tant moqués. Comme elle les regrettait ! Même ce dernier qu’elle avait surnommé Pique-la-lune à cause de son menton en galoche et qui au fond n’était pas si vilain garçon….
C’est alors qu’elle vit venir vers elle le prince, un beau jeune homme à la barbe blonde qui s’inclinant, l’invita à danser. Morte de honte et pensant qu’il se moquait d’elle, elle laissa tomber son croûton et prit la fuite en direction des communs où elle devait attendre le misérable violoneux qu’elle avait pour époux.
Le bal était fini, plus de musique, tous les lampions, tous les flambeaux étaient éteints.
Seule la lune éclairait, le banc de pierre où attendait la jeune femme. Elle vit sortir de l’ombre son époux,
Elle se leva pour le suivre. Lui, posa sur le banc son violon et laissa tomber houppelande qui le recouvrait.
Un rayon de lune éclaira la barbe blonde du prince.
-« Reconnaissez-vous Pique-la-lune ? J’étais le violoneux et aussi le cavalier ivre. Vous m’avez vexé ma mie et je vous en ai voulu. Maintenant, vous avez assez payé et j’aime que ma femme ait de l’esprit à la condition qu’elle ne l’exerce pas contre moi.
La jeune femme se jeta dans ses bras et comme ils étaient déjà mariés, il ne leur restait plus qu’à être heureux, à avoir de beaux enfants et à beaucoup se divertir aux dépens de leurs courtisans.




2 commentaires:

manouche a dit…

Oh! Que je suis contente de retrouver ce Pique la Lune de mon enfance !

croukougnouche a dit…

il me semble que je connaissais ce conte sous un autre nom 'le roi Corbin"
super!
je l'ai copié pour pouvoir le raconter à mes petits fils!