mercredi 29 janvier 2014

Lancelot du Lac- (1) La dame du Lac


Avec l'aide du roi Arthur et de Merlin aux mille tours, le roi Ban de Bénoïc et son frère Bohort de Gaunes avaient pu repousser leur ennemi Claudas de la Terre Déserte. Celui-ci s'était refugié à Rome où il s'était soumis à l'Empereur. Après quelques années de paix pour la Bretagne, Claudas était revenu et, secondé par l'armée romaine, il tentait à nouveau de s'approprier les terres de Ban et de Bohort.
Impuissants devant une telle force, les deux frères avaient de nouveau demandé secours à Arthur. Mais le roi, lui-même en butte aux attaques des Scots et des Saxons tardait à répondre. Ban résolut d'aller lui-même plaider sa cause à Kaamelott. Trèbe, sa belle ville était menacée, aussi emmena-t-il avec lui son épouse Helène et son fils à peine âgé de dix-huit mois. Il confia les clefs de la citadelle à son sénéchal et chevaucha enb direction de la mer. Trèbe était située dans une région de lacs et de marais où l'on peinait parfois, surtout par temps de brume, à distinguer l'eau de la terre.
Le soir venu, la troupe fit halte près d'un grand lac que l'on nommait le lac de Diane. Laissant Hélène et l'enfant sous la protection de l'escorte, Ban monta sur une colline proche pour voir une dernière fois sa citadelle aimée.
Mais à Trèbes, le sénéchal n'avait pas attendu longtemps pour trahir et livrer la citadelle. Claudas aurait voulu la garder intacte, mais ses troupes déchaînées et mal maîtrisées l'avaient mise à sac et incendiée.
Ban du haut de sa colline, vit s'élever la fumée, puis les flammes. Le choc fut tel qu'il tomba de cheval, une douleur lui broyant la poitrine. Au prix d'un effort inimaginable, il réussit à se remettre en selle pour aller annoncer la terrible nouvelle à son épouse. Mais à mi-chemin, il ressentit une souffrance telle qu'il vida les étriers et tomba à terre pour ne plus se relever.
Hélène, voyant la monture revenir sans son cavalier, déposa son bébé au pied d'un arbre et courut au secours de son époux, suivie par l'escorte. Il était Hélas trop tard. Hélène pleura longtemps tandis que les hommes tentaient de ranimer leur roi. Enfin, elle se souvint du bébé qui était resté seul et courut jusqu'à l'arbre où elle avait laissé le couffin. Elle vit alors une très belle jeune femme vêtue de blanc qui s'éloignait en tenant l'enfant dans ses bras. Hélène cria, pleura, la supplia de lui laisser son fils unique tout ce qui lui restait au monde après la mort de son roi, mais la femme ne s'arrêta pas. Elle se retourna, lui sourit étrangement et continua d'avancer, sans que la mère désespérée puisse la rattraper, en directrion du lac. La malhaureuse Hélène la vit s'enfoncer dans l'eau: les pieds, la taille, puis tout le corps avant que l'eau du lac se referme sans même une ride à la surface. Hélène perdit connaissance.

dimanche 26 janvier 2014

Holda la Chance

L'Epiphanie est passé et si quelques indigestes galettes vous guettent encore embusquées dans une morose salle polyvalente, vous pouvez au moins, peureux humains passer des nuits calmes sans redouter la fantastique et bruyante chasses des Ases menée par le char de Holda la fée des airs... Une chasse aérienne dont le vacarme, secondé par la sinistrose des journaux télévisés vous a fait craindre luttes, combats et attentats divers.
Holda pourtant n'est pas une fée malfaisante, bien au contraire. Si elle gouverne les vents tumultueux de l'hiver, sait accorder à ceux qui l'aiment, l'intelligence, un esprit vif et attire sur eux la chance.
Seulement voilà... avec l'Epiphanie Holda et sa suite sont passées. Alors, souvenez-vous l'année prochaine, dès le temps de l'Avent, quand vous entendrez s'entrechoquer les nuages au souffle du vent d'hiver, ne plongez pas craintivement sous la couette; mettez le nez à la fenêtre et souriez à Holda l'Aérienne.

samedi 25 janvier 2014

Un vrai malheur de la vraie Sophie

Sur la lande bretonne des loups chantent la pleine lune. Dans la chambre haute d’un manoir, une vieille dame les écoute. Elle ne peut pas dormir ; un vieux cœur fatigué l’étouffe ; l’empêche de bouger, de marcher, de vivre… D’ailleurs, elle ne vivra plus longtemps ; bientôt elle sera libre… Libre comme les loups.
Ceux là sont peu nombreux ; un couple et quelques jeunes. Du train où on les chasse, il n’y en aura bientôt plus
Elle ne craint pas les loups ; elle n’aime pas les chasseurs.
L’hiver, les loups affamés hurlaient par centaines dans les forêts de son pays natal ; on les voyait galoper sur les plaines glacées. Il fallait aux voyageurs une solide escorte pour leur échapper. Parfois même, devait-on leur livrer un cheval.
C’est ce qu’on racontait , ce qu’elle a raconté .
Mais jamais son père le gouverneur n’aurait sacrifié un seul des cent chevaux de son haras. Quand il voyageait, avec ou sans sa famille, plusieurs dizaines de cavaliers armés accompagnaient son traîneau et ceux de sa suite. C’était toujours escorté de cette véritable armée que se déplaçait le général-comte R… gouverneur de la capitale et sa famille . Des loups n’auraient jamais osé menacer un tel équipage. 
Les loups sont craintifs ; les bergers le savent bien et elle aussi. Dans son premier roman une des petites filles modèles le dit: « les loups sont poltrons » Il suffit de claquer les sabots l’un contre l’autre pour les faire déguerpir ; et puis, ils ont peur des chiens. 
Ce sont les lévriers de sa mère qui ont fait fuir ceux qui …. Mais à vrai dire ce n’étaient pas des loups. Les loups qui emportent la petite fille c’est dans le roman… La vraie histoire, elle s’en souvient : elle avait quatre ans. Sa mère lui avait dit qu’elle était assez grande désormais pour l’accompagner dans ses promenades en forêt.
« Mais prend bien garde, avait-elle ajouté, tu sais que je marche vite ; ne traîne pas en arrière, ne rentre pas dans le sous-bois, reste bien sur le chemin près de moi et des chiens. »
Et c’est vrai qu’elle marchait vite, la mère de Sophie ; la petite trottinait derrière faisant quatre enjambées pour une de sa mère. Sa mère si belle, si élégante, si sévère. Et l’écart se creusait ; les chiens joyeux bondissaient d’avant en arrière. Et la petite voyait la silhouette maternelle de plus en plus loin sur le chemin ; un bouffée de désespoir lui monta au cœur : elle en eut la certitude, sa mère l’avait emmenée en forêt pour la perdre. Pas parce qu’elle ne pouvait plus la nourrir comme Hansel et Gretel ou le Petit Poucet ; ses parents étaient riches. Mais parce qu’elle ne voulait plus d’elle. Elle en avait assez de la punir sans jamais l’améliorer.
« Taisez-vous bavarde ! On ne comprend rien à vos histoires ! » Elle aimait tant raconter des histoires !
« Vilaine menteuse ! Qu’avez-vous encore inventé ? » Elle ne croyait pas mentir ; elle arrangeait juste un peu la réalité pour la rendre plus belle.
« Montrez-moi vos mains, vilaine gourmande, petite voleuse ! ». Mais les bonbons, les fruits confits , les gâteaux qui sont là sur les tables, quand on a faim, c’est tentant ! 
« Voulez-vous bien rester un peu tranquille, ne courez pas, ne grimpez pas partout ! Comportez –vous comme une petite fille sage ». Mais les garçons, eux ont le droit de courir, de grimper aux arbres et elle peut le faire aussi bien qu’eux !
« Calmez-vous mademoiselle le coléreuse et filez dans votre chambre ». Comment ne pas se mettre en colère parfois, quand on vous reproche chaque geste que vous faites ?
Et pourtant, elle voudrait tant devenir telle que sa mère la souhaite !
C’est trop tard désormais, elle va rester dans la forêt ; devenir la proie d’une sorcière, ou d’un ogre qui l’engraissera avant de la manger. Le chagrin lui pique les yeux ; devra-t-elle sacrifier les deux gimblettes qu’elle a dans sa poche ? les émietter pour retrouver son chemin. Inutile ; les oiseaux mangeraient les miettes ; il vaut mieux les garder pour plus tard, quand elle aura faim. Elle a d’ailleurs un petit peu faim déjà. Elle trotte pour rattraper sa mère, mais à travers ses larmes elle voit le long du bois des points rouges et cette odeur, fruitée, sucrée, pas de doute ce sont des fraises ! elle adore les fraises… 
Ne pas rester en arrière, ne pas s’écarter du chemin… oh, juste une ou deux fraises et d’ailleurs elle sait que sa mère se rend chez son fermier ; elle n’aura qu’à courir. Elle s’accroupit… un ou deux fraises… Mais il y en a plein… elle suit les fraises dans le sous-bois…
Un autre enfant a vu aussi les fraises… Un enfant de sa taille mais qui n’a que quelques mois…
Qu’il est joli ce nourrisson poilu, tout brun, tout velouté, un gros jouet et Sophie veut le toucher, le caresser, mais elle lui fait peur. Le bébé crie et sa mère se précipite. Elle est là dressée devant la petite fille, griffes en avant gueule ouverte sur des dents énormes. Sophie accroupie le contemple médusée. Elle a peur un peu, mais ne panique pas ; elle a entendu les chasseurs raconter : devant un ours, on ne doit pas bouger.
L’ourse gronde, une galopade effrénée casse des branches mortes, les chiens aboient, mettent en fuite la mère et l’ourson. 
Et l’autre mère surgit alors ; elle s’empare de sa fille, la gifle à toute volée et dans le même mouvement la serre farouchement contre elle. De cette étreinte, Sophie devra se souvenir toujours, car elle ne recevra guère d’autre manifestation d’amour .

jeudi 23 janvier 2014

La Vie

"Qu'est-ce que la vie? C'est l'éclat d'une luciole dans la nuit. C'est le souffle d'un bison en hiver. C'est la petite ombre qui court dans l'herbe et se perd au couchant."
Crowfoot

mercredi 22 janvier 2014

Le Verseau



Le 20 du mois, Janvier devient Pluviôse et entre dans le signe du Verseau. Il y trouvera, légèreté, souplesse, intelligence active. Ses pierres sont l’ambre, symbole de sa chance et l’améthyste à l’éclat froid et mystique.
Le Verseau, c’est le souffle de la liberté ; l’indépendance, l’innovation, le progrès, l’utopie. Il sait remettre en cause et de façon radicale son existence.
Ce grand vent peut enflammer le Bélier juvénile ; mais que ce dernier prenne garde à ne pas provoquer le grand souffle de tempête qui pourrait aussi bien  l’éteindre que  provoquer l’incendie destructeur.
Le Verseau entretiendra la chaude flamme du foyer du Lion, en cas de besoin rafraîchira sa canicule et ravivera les braises mourantes du Sagittaire
Après avoir été représenté par une jeune fille versant l’eau de ses amphores, le Verseau est désormais figuré par un jeune homme … Ganymède.

lundi 20 janvier 2014

Civilisation

Le dieu de la mer du sud s'appelle Shu (Ephémère),le dieu de la mer du nord s'appelle Hu (Fugitif), le dieu du centre s'appelle Hun Dun (Chaos). Ephémère et Fugitif se rencontrent souvent dans le domaine du Chaos qui les accueille fort bien. Ephémère et Fugitif cherchent à le remercier de sa gentillesse et ils se disent: "Les hommes ont tous sept orifices (deux yeux, deux oreilles,une bouche et deux narines) pour voir, écouter, manger et respirer. Celui-là n'en a pas, on peut essayer de lui en percer." Ils lui percent un orifice par jour et, au bout de sept jours, Chaos est mort. (Zhuangzi, ch 7).

Dans Wang Dongliang - Les signes et les mutations, p.24

lundi 13 janvier 2014

Phèdre




PHEDRE - 
Ah! douleur non encore éprouvée!
Tout ce que j'ai souffert, mes craintes, mes transports,
La fureur de mes feux, l'horreur de mes remords,
Et d'un cruel refus l'insupportable injure
N'étaient qu'un faible essai des tourments que j'endure.
Ils s'aiment! Par quels charmes ont-ils trompé mes yeux?
Comment se sont-ils vus? Depuis quand? En quels lieux?
Les a-t-on vu souvent se parler, se chercher?
Dans le fond des forêts allaient-ils se cacher?
Tu le savais! Pourquoi me laissais-tu séduire?
De leur furtive ardeur ne pouvais-tu m'instruire?
Hélas! ils se voyaient avec pleine licence;
Le ciel de leur soupirs approuvait l'innocence.
Ils suivaient sans remords leur penchant amoureux,
Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux.
Et moi, triste rebut de la nature entière,
Je me cachais au jour, je fuyais la lumière.
La mort est le seul dieu que j'osais implorer.
J'attendais le moment où j'allais expirer.
Me nourrissant de fiel, de larmes abreuvée,
Dans mon malheur encore de trop près observée,
Je n'osais dans mes pleurs me noyer à loisir:
Je goûtais en secret ce funeste plaisir
Et, sous un front serein déguisant mes alarmes,
Il fallait bien souvent me priver de mes larmes.

OENONE 
Quel fruit recevront-ils de ces vaines amours?
Ils ne se verront plus.

PHEDRE - 
                                            Ils s'aimeront toujours .



Jean RACINE

dimanche 12 janvier 2014

A propos d'Oedipe

Si Oedipe, au lieu de courir après les chevaux de Polybos, s'était tenu tranquille, ça n'aurait pas fait l'affaire du docteur Freud, puisqu'il n'aurait probablement pas tué Laïos ni épousé Jocaste. En fait, c'est l'histoire d'un type qu'on a rendu boiteux et qui ensuite, n'y voit tellement pas qu'il finit par se crever les yeux.
Oedipe est le jouet des dieux, des Parques, du destin. Le seul moment où il agit et triomphe, c'est l’affrontement avec la Sphynxe; mais cette victoire le mène à Thèbes, à l'inceste et pour finir à la ruine de sa famille et de son pays, comme l'avait annoncé l'oracle..
L'enseignement de cette légende, serait qu'on peut être boiteux, c'est à dire avoir une destinée difficile, mais qu'il faut savoir ouvrir les yeux et  prendre l'oracle non pour une prédiction mais pour un avertissement et agir alors avec discernement.
Ceci posé, à aucun moment de l'histoire Oedipe ne rencontre le « donateur » qui pourrait le guider.
La légende d’Œdipe nous est parvenue portée par la littérature et la tragédie et sans doute modifiée par les auteurs si anciens soient-ils. La question est : les contes sont-ils capables de nous faire retrouver la source de l'histoire?
Une autre question se pose: et si l'analyse de Freud était faussée justement parce qu'i l est parti d'un mythe littéraire et pas d'un mythe "racine"? Déjà, l'histoire des chevaux n'existe pas dans toutes les versions.
Etrange histoire que celle de celui dont le nom signifie « Pieds enflés »

A sa naissance, l'oracle avait prédit qu'Oedipe tuerait son père, épouserait sa mère et bien évidemment causerait la ruine de son pays. Aussi avait-il été décidé d'"exposer" l'enfant, c'est à dire après lui avoir lié les pieds, pour être assuré qu'il ne puisse bouger  il est abandonné dans un lieu désert où il sera normalement bouffé par des bêtes sauvages, s'il ne meurt  pas tout seul.
Bien évidemment, un berger recueille l'enfant et le fait adopter par le roi de Corinthe qui l'élève dans l'ignorance de ses origines.
A l'âge adulte, Œdipe poursuivant des chevaux, sur un chemin étroit rencontre l'équipage d'un homme important. Ni l'un ni l'autre ne veulent céder le passage ils se battent, et Oedipe tue l'homme dont il ignore qu'il est son père et roi de Thèbes.
La suite de l'histoire.... bien sûr  sa victoire sur la Sphynxe , son entrée triomphale à Thèbes où il épouse la reine veuve réalisant ainsi la prédiction de l’oracle.
Mais pourquoi Oedipe accepte-t-il d'épouser une reine qui a l'âge d'être sa mère? ... (et d'ailleurs, elle l'est).
1/ parce que devenir roi de Thèbes est un avenir tentant...
2/ il peut arriver que refuser un honneur soit perçu comme une injure d'où danger mortel pour celui qui refuse.
3/ on mariait les filles jeunes; la différence d'âge pouvait n'être que d'une quinzaine d'années. Si Oedipe a moins de vingt ans, Jocaste n'a guère plus de 35, aussi est-il vraisemblable qu'ils aient eu quatre enfants... indispensables à l'écriture d'autres tragédies: Antigone... la ThébaÏde...
Que nous dit le conte ?
Le seul conte merveilleux qui parle d'inceste (à ma connaissance) , est Peau d'Âne, mais les genres sont inversés et Peau d'Âne ne tue personne; sauf l'âne aux crottins d'or dont elle demande la peau.
Si l'on en croit AA et TH, Peau d'Âne fait partie du même groupe que Cendrillon. Dans Cendrillon, les souris deviennent chevaux qui redeviennent souris aux douze coups de minuit.
La pantoufle de Cendrillon est un anneau dans Peau d'Âne.
Pas de cheval dans Peau d'Âne, mais l'âne est un équidé.
Et puis, si je me souviens bien, dans Lévi-Strauss, certains mythes Bororo assimilables à Cendrillon comportent un inceste; et là, c'est le jeune garçon qui a une relation sinon avec sa mère, du moins avec l'épouse de son père... ce qui nous ramène à Oedipe...
Ca se tient semble-t-il...

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samedi 11 janvier 2014

Jean le Fidèle (d'après Grimm)

 Un roi, près de mourir, fit venir à lui son plus ancien, son plus dévoué conseiller.  « Jean, mon fidèle Jean, lui dit-il, je vais bientôt vous quitter ; mon fils est encore bien jeune. Promets-moi de rester près de lui ; enseigne-lui tout ce qu’il doit savoir pour gouverner sagement sa vie et son royaume. ».  Jean qui n’était plus très jeune promit cependant de mettre toutes ses forces et toute sa sagesse au service du jeune prince. Le roi ajouta : « Veille surtout mon fidèle Jean, à ce qu’il n’entre jamais dans la chambre haute de la tour du nord. »
Le fidèle Jean promit et le roi s’endormit en paix. Le jeune prince, qui aimait beaucoup son père en conçut un grand chagrin ; il pleura des larmes amères. Quand il estima que le temps du deuil était passé, Jean se fit annoncer chez le nouveau roi et lui dit qu’il était temps pour lui de s’initier aux affaires du royaume. Il lui montra tous les registres, lui présenta les ministres et lui fit visiter le château du fin fond des oubliettes jusqu’au plus haut des tours ; il lui ouvrit les coffres et le jeune roi dénombra ses trésors.
Jean eut à  s’absenter quelques jours ; le roi continua de visiter son domaine. Il passait dans les salles et les galeries, admirait les tapisseries, les meubles précieux, montait dans les tourelles. Il finit par se retrouver en haut de la tour du nord, devant une porte fermée à clef. Clef qui resta introuvable. Il attendit le retour de son fidèle conseiller et lui demanda où était la clef de la chambre haute de la tour du nord. Jean pâlit :
-« J’ai promis au roi votre père que vous n’y entreriez jamais ; de grands malheurs sont à craindre pour vous comme pour le royaume si vous pénétrez dans cette pièce. – Un grand malheur est certain si je n’y entre pas ; car vois-tu, fidèle Jean, je vais me coucher devant cette porte et ne mangerai ni ne boirai tant que tu ne me laissera pas entrer. »
Le fidèle Jean soupira . Dans cette chambre, était enfermé le portrait de la princesse du Castel d’Or. Le roi son père, pour lui trouver un époux, avait comme il était d’usage, envoyé son portrait dans tous les royaumes voisins. Seulement, on n’avait jamais vu revenir les princes qui étaient partis demander sa main. Le vieux roi, pour préserver son fils, avait donc enfermé le portrait dans cette chambre où personne n’allait jamais.
Jean bien contrarié, prit la clef qu’il gardait à son cou, ouvrit la porte et entra le premier espérant masquer le portrait d’une tenture qui se trouvait là. Peine perdue ! Le tableau se trouvait placé de telle sorte qu’on le voyait dès qu’on entrait dans la pièce, et il était peint de si merveilleuse façon qu’on croyait voir la princesse sourire et respirer, comme si elle se tenait là, vivante. Le prince, entré sur ses talons, vit le portrait, son regard rencontra celui de la princesse et il tomba sur le plancher, évanoui. « Le malheur est arrivé. Qu’allons-nous devenir, à présent ? », se dit le fidèle Jean avec angoisse. Enfin le roi ouvrit les yeux. Ses premières paroles furent pour demander qui était cette ravissante princesse, et quand le fidèle serviteur eut répondu à sa question, il dit : « Si toutes les feuilles de tous les arbres étaient des langues parlant nuit et jour, elles ne sauraient assez dire à quel point je l’aime. Ma vie dépend d’elle et je pars immédiatement à sa recherche. Toi, qui es mon fidèle Jean, tu m’accompagneras. » Le fidèle serviteur essaya de raisonner son maître, mais ce fut bien inutile. Il comprit qu’il fallait lui céder et, après avoir longuement réfléchi, il mit au point un projet qui devait lui permettre d’accéder auprès de l’inaccessible princesse. « Tout ce qui entoure le roi et sa fille est en or, dit-il enfin à son maître, et elle n’aime que ce qui est en or. Dans votre trésor il y a cinq tonnes de ce métal précieux, mettez les à la disposition de vos orfèvres afin qu’ils les transforment en objets de toutes sortes, qu’ils les décorent d’oiseaux et de bêtes sauvages ; je sais que cela lui plaira. Dès que tout sera prêt, nous embarquerons et tenterons notre chance. » 
Tout fut fait comme Jean l’avait proposé. Les orfèvres travaillèrent nuit et jour, ciselèrent des merveilles par centaines, un navire fut équipé, le fidèle Jean et le roi revêtirent des costumes de marchands, afin de n’être pas reconnus, puis les voiles furent hissées et le navire cingla vers le large, en direction du lointain point sur l’horizon où s’élevait le Castel d’Or. Quand ils abordèrent cette île lointaine, le fidèle Jean recommanda au roi de rester à bord : « Prudence, sire, souvenez-vous qu’un danger guette les prétendants de la princesse ; laissez-moi faire. »
 Il descendit à terre, emportant de précieuses coupes d’or, escalada une falaise et arriva près d’une rivière. Là, une jeune servante puisait de l’eau dans deux seaux d’or et, quand elle vit paraître cet étranger, elle lui demanda ce qu’il désirait. « Je suis un marchand », lui répondit Jean, laissant entrevoir le contenu des ballots qu’il avait apportés. « Oh ! s’écria la servante, si la fille du roi voyait ces merveilles, elle vous les achèterait certainement », et entraînant le faux marchand, elle le conduisit au château dont de hauts remparts et d’innombrables gardiens défendaient l’accès. Quand la princesse eut aperçu les coupes d’or, elle les prit une à une, les admira et dit : « Je vous les achète. » Mais le fidèle Jean répondit : « Je ne suis que le serviteur d’un riche marchand. Ce que je vous montre ici n’est rien en comparaison de ce qu’il transporte à bord de son navire. – Alors qu’il apporte ici toute sa cargaison, ordonna la princesse. « Cela demanderait des jours et des jours, répondit Jean, et votre palais, si grand qu’il soit, ne l’est pas assez pour contenir tant de merveilles. » Ces mots ne firent qu’exciter davantage la convoitise de la princesse qui demanda à Jean de la conduire jusqu’au bateau.
C’était tout ce qu’il demandait.
Le roi, quand il vit paraître la princesse, la trouva plus belle encore que son portrait. Il la fit descendre dans la calle de son navire où sur des brocarts tissés d’or, il avait disposé des coffres débordant de bijoux, de coupes, de figurines et de chandeliers. Tout était de l’or le plus pur, et les fines ciselures brillaient dans l’ombre.
Pendant que la princesse était absorbée dans la contemplation des merveilles que le roi lui montrait, Jean était remonté sur le pont. Il fit lever l’ancre. Plusieurs heures s’écoulèrent avant que la princesse eut achevé de tout admirer. Quand elle remonta sur le pont, la nuit était venue, elle vit les voiles gonflées,sentit le vent du large dans ses cheveux ; l’île du Castel d’Or n’était plus qu’un fil à peine visible à l’horizon. Elle se mit en colère :  «Vous n’êtes pas des marchands ! Vous êtes de pirates ; vous m’avez prise au piège ! Où m’emmenez-vous ? »
Le jeune roi lui prit la main : « Rassurez-vous princesse ; je ne suis pas un marchand. Je suis roi, mon père était roi, je suis donc votre égal. Il est vrai que j’ai agi par ruse, mais vous savez bien qu’aucun de vos prétendants n’a pu quitter l’île du Castel d’Or. Je vous aime depuis que j’ai vu votre portrait et je vous veux pour épouse. Si vous refusez, je vous ramènerai chez votre père, puis je saborderai mon navire, car je ne peux vivre sans vous. »
Devant tant de passion ; le cœur de la fière princesse s’adoucit ; elle regarda mieux celui qu’elle prenait pour un marchand et comme il avait bonne tournure, elle accepta de le suivre et de devenir sa femme.
Le navire retournait à son port dans le calme et la joie. Hors, un jour qu’il jouait de la flûte sur le pont, le fidèle Jean vit voler trois corbeaux. Ils croassaient et Jean, qui savait le langage des oiseaux les écouta. Le premier dit : « Notre roi croit avoir conquis la princesse du Castel d’Or.- Il n’est pas au bout de ses peines, dit le second ! » Et le troisième renchérit : « Bien des épreuves l’attendent ! » Le premier corbeau reprit : « Dès qu’il touchera le port, il verra bondir vers lui un cheval couleur de feu ; il voudra l’enfourcher, mais s’il le fait, le cheval l’emportera dans les airs et jamais plus il ne verra celle qu’il aime. – Il y a pourtant, dit le second corbeau, un moyen d’éviter ce malheur.- Oui, dit le troisième ; il y a dans les étuis de la selle un pistolet ; le roi doit le prendre et abattre la bête, s’il veut être sauvé. Mais qui peut le savoir ? Et si quelqu’un le savait et le répétait, il serait aussitôt changé en pierre depuis les pieds jusqu’aux genoux. » Le premier corbeau reprit alors la parole : « Ce n’est pas tout, même si le roi triomphe de cette épreuve, il n’aura pas pour autant conquis son épouse : quand la princesse entrera au palais, elle y trouvera une robe de mariée si belle qu’elle voudra aussitôt la porter; cette robe est imprégnée d’un poison qui la fera périr dans d’atroces souffrances. – Pourrais-t-on la sauver ? interrogea le deuxième. – Il n’est qu’un moyen : mettre des gants de cuir et jeter la robe avant que la princesse l’aie touchée. Mais qui fera cela ? Personne ne le sait, personne ne peut le deviner et quiconque en parlerait, serait changé en pierre des genoux jusqu’au cœur. »
Le fidèle Jean écoutait en silence ; le troisième corbeau ajouta :  « Je sais encore une autre chose : si le roi échappe au cheval de feu, si la reine évite la robe empoisonnée, ils n’éviteront pas l’épreuve du bal. C’est là que la jeune reine perdra connaissance ; pour la sauver, il faudrait prendre trois gouttes de sang à son poignet droit et les jeter au loin ; mais elle mourra car si quelqu’un le savait, si quelqu’un le répétait, il serait aussitôt changé en pierre des pieds jusqu’à la tête. »
Les trois corbeaux s’envolèrent, laissant Jean bien abattu puisqu’il ne pouvait sauver les jeunes mariés sans se retrouver pétrifié. Quand le bateau accosta, tout se passa comme l’avaient dit les corbeaux. Le cheval à la robe de feu galopait sur la plage et le roi le trouva si beau qu’il voulut aussitôt le monter. Jean n’eut que le temps de sauter aux naseaux de la bête, de prendre le pistolet dans les fontes et de l’abattre. L’entourage du roi jalousait Jean pour la confiance que lui faisait le roi. Ce fut un tollé !:  « Quelle pitié de voir un si bel animal abattu ! Pourquoi priver les écuries royales d’un si bel ornement ? »
Le roi bien que surpris fit cesser la rumeur : « Jean est mon fidèle serviteur ; tout ce qu’il fait est bien fait ! » Les jaloux, déçus, durent se taire. Mais un cortège se formait ; des cris de joie, des acclamations accompagnèrent le roi et la princesse jusqu’au château. Et là, bien en vue, dans la première salle, la robe magnifique, tissée d’or et d’argent, brodée de perles et de pierreries , rutilait. Le roi allait la prendre pour l’offrir à sa fiancée quand le fidèle Jean, ganté de cuir, saisit la robe et la jeta dans le feu ; de hautes flammes bleues s’élevèrent tandis qu’un odeur épouvantable se répandait dans tout le château, montrant assez que la robe était maléfique. Ce qui n’empêcha pas les courtisans ennemis de Jean, de crier qu’il était devenu fou pour brûler ainsi la robe de la mariée. Et le roi dit encore : « Jean est mon fidèle serviteur ; tout ce qu’il fait est bien fait. ». Il commençait pourtant à se demander pourquoi Jean l’avait privé d’un coursier qui aurait été l’honneur de ses écuries et pourquoi il avait brûlé un robe si belle que pas un artisan du royaume n’aurait pu coudre sa pareille .
Et vint le jour du mariage ; ce fut une magnifique cérémonie, suivie d’une grande soirée où était invitée toute la cour. La mariée ouvrit le bal ; Jean ne la quittait pas des yeux ; il espérait encore que les corbeaux avaient menti, quand il la vit pâlir et s’affaisser sur le sol , blanche comme une morte. On criait, on s’affolait, on s’agitait ; Jean très calme écarta tout le monde, prit la mariée dans ses bras et l’emporta dans la chambre royale ; il l’étendit sur le lit,prit son poignard à sa ceinture, lui piqua le poignet et fit jaillir trois gouttes de sang qu’il jeta au loin. Cette fois, le roi n’eut pas besoin des courtisans pour se mettre en colère. De quoi se mêlait Jean ? Il y avait à la cour assez de médecins pour soigner la reine ! Il commençait à se méfier, le roi : Jean avait tué le cheval, brûlé la robe, que voulait-il faire à la reine ? Il ordonna qu’on le jette en prison. 
Le reine, revenue à elle intercéda pour Jean, mais en vain ; il fut condamné à être pendu. Il accepta la sentence mais demanda seulement un dernière grâce, que le roi lui accorda.
Il raconta alors la conversation des corbeaux et expliqua pourquoi il avait du agir ainsi qu’il l’avait fait. Le roi s’élança vers lui : « Comment ai-je pu douter de toi mon fidèle Jean ! Gardes ! qu’on lui rende la liberté. Pourras-tu jamais me pardonner ?. »
Jean ne répondit pas ; il était changé en statue de pierre. Le roi en conçut un affreux chagrin ; son fidèle serviteur s’était sacrifié pour sauver sa vie et celle de la reine, et lui, l’avait condamné à mort. La reine ordonna que Jean devenu statue fut mis à la place d’honneur dans la plus belle salle du château. Il y resta dix ans. Le roi et la reine, gouvernèrent sagement leur royaume, eurent trois enfants, mais ils gardaient toujours le remord d’avoir injustement traité leur plus fidèle serviteur.
Un soir, le roi assis à sa fenêtre, vit voler trois corbeaux et fut bien surpris de comprendre leur langage. Le premier dit : « Voilà dix ans que le fidèle Jean est figé immobile et sans voix. – Le roi et la reine pourraient lui rendre la parole, dit le second, mais ils ne voudront jamais. – Hélas non, reprit le troisième, car il leur faudrait pour cela, abandonner toutes leurs richesses et en faire don aux pauvres. – Mais à ce prix, Jean ne recouvrerait que la parole et la vue. – C’est que pour faire aussi battre son cœur, il leur faudrait renoncer à la couronne et au trône et cela, ils ne peuvent y consentir. – D’ailleurs de quoi lui serviraient la vue et la parole, puisqu’il qu’il ne pourrait toujours pas bouger ?-  Pour le rendre tout entier à la vie, il faudrait un sacrifice bien plus grand encore. – Accepteront-ils , pour sauver celui qui les a sauvés trois fois, de quitter le royaume et de partir avec leurs enfants, tels des mendiants, nu-pieds et la besace au dos et d’errer par les chemins ?. – Hélas, hélas, ils n’accepterons jamais, coassèrent ensemble les trois corbeaux et ils s’en furent à tire d’aile.
Le roi courut dans les appartements de la reine. Un heure plus tard, un héraut parcourait la ville, appelant tous les pauvres à se rendre au château ; on donna à chacun une part égale du trésor royal… et la statue de pierre tourna la tête, ouvrit les yeux et sa bouche put enfin prononcer les derniers mots qui s’étaient figés dans sa bouche : « J’ai tenu la promesse faite au roi votre père. »
Le monarque, heureux d’entendre à nouveau la voix de son fidèle Jean signa joyeusement son acte d’abdication. Le cœur de la statue se mit à battre et Jean dit : « Sire, ne vous dépouillez pas pour moi.- Je ne puis faire moins pour toi que tu n’as fait pour moi, répondit le roi. »
Il quitta ses habits de roi, se vêtit en mendiant et suivi de sa femme et de ses enfant, s’en fut par les chemins, nu-pieds et la besace au dos. Jean voulut le retenir mais il était cloué au sol par ses jambes de pierre. Et le roi, sans l’écouter s’en allait . Alors la force de son amour fut telle qu’elle l’emporta sur l’inertie de la matière et l’on vit Jean marchant lourdement sur ses jambes de pierre, traverser le palais, la cour, franchir la grille et se jeter aux genoux du roi pour le supplier de rester.
« Tu es mon fidèle Jean dit le roi, tout ce que tu veux, je le veux. »
Il reprit son trône et sa couronne ; le trésor resta vide et les jambes de Jean de pierre. Mais à travers le temps et à travers le monde, jamais ne se vit règne plus heureux que celui de ce roi et de son fidèle serviteur.

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Rimes à rien...

Que deviendra Arsinoë la Belle quand le sort l'enverra loin de son élément? Son avenir sera celui de la lentille qui se veut papillon...