lundi 30 septembre 2013

Le Partriole



Le neuvièm’ mois de l’année,
Que donnerais-je à ma mie ?
Neuf bœufs avec leurs cornes,
Huit moutons blancs,
Sept chiens courants,
Six lièvr’aux champs,
Cinq lapins grattant la terre,
Trois rats des bois,
Deux tourterelles,
Un partriole
Qui va, qui vient, qui vole,
Un partriole
Qui vole dans ce bois.

samedi 28 septembre 2013

Oui, au fait...

 

Au nom de quelle raison étroitement cartésienne faudrait-il nier la présence autour de nous d'entités intermédiaires assurant le relais entre l'homme, la nature et le divin?


Edouard BRASEY

vendredi 27 septembre 2013

Belle

Nous nous promenions sur la plage de Trouville...
            Tout à coup, un nez très froid se glisse dans ma manche, et ce nez n'est pas celui d'un serpent ni même d'une anguille de mer.
            "Que voulez-vous, belle étrangère?" demandons-nous à l'aimable personne qui cherche à s'insinuer dans notre confiance.
            C'est une jeune chienne; à première vue, nous lui donnons un an; elle est de taille moyenne, blanche, tachée de noir, avec de beaux yeux doux, dont un semble poché, parce que son bandeau noir descend beaucoup plus bas que l'autre; sa robe, très soyeuse, recouvre des formes agréables...
            "Que veux-tu, ma petite?" lui dit-on avec une familiarité qui ne semble pas lui déplaire.
Ce qu'elle veut? manger, tout simplement.
            "Elle n'appartient à personne, nous dit un flâneur du pays; et le bateau du Havre l'a laissée là, dimanche dernier.
            -Une si jolie bête.
            - Oui, on l'aura oubliée, sans doute."
Pas de collier: une espèce de corde malpropre..;
-" Allons, mademoiselle, venez chez le boulanger, qu'on vous offre à déjeuner."
            A déjeuner, oui, et à dîner sans doute pour hier et avant-hier, et les jours précédents, car les petits pains d'un sou disparaissent avec une telle rapidité qu'on lui donne une livre de gros pain pour en finir. La livre de gros pain disparait aussi.
            "Pauvre bête! elle a bien fait de venir à nous! et maintenant, un bon coup d'eau claire à la fontaine..."
            - Nous reprenons notre promenade, et cette jolie personne nous suit...
            "Elle est jolie, cette bête! dit l'un de nous.
            '- Elle a l'air très doux..."
Nous fîmes quelques pas: l'aimable jeune personne nous suivait toujours. Un vieux pêcheur nous suivait aussi, la pipe aux dents.
            "Emmenez-la donc, dit-il: ça sera une bonne oeuvre.
 - Allons, c'est dit! Viens, ma belle, tu nous appartiens..."
            -C'est ainsi que nous rentrâmes à Trouville. on conduisit notre pupille à l'écurie; elle dîna, nous aussi; et le lendemain, nous prîmes le chemin de fer - elle dans le fourgon, - pour rentrer au logis...
            - "Comment la nommer? dîmes-nous au moment d'arriver.
            - Elle est jolie, on la nommera Belle.


Henry Gréville

jeudi 26 septembre 2013

Les Nouveeaux Contes de Fées de la Comtesse de Ségur

(5)Ourson-

 Bien qu’évoquant la Belle et la Bête, bien que truffé de merveilleux, cette dernière histoire qui commence d’ailleurs comme les Mémoires d’un âne, n’est déjà plus un conte. L’auteur puise carrément dans sa vie et ses souvenirs et l’on voit le roman pointer sous le conte dont elle oublie la rigueur. Les dialogues et les descriptions de lieux et de personnes sont sommaires dans les contes où seule compte l’action. On pourrait dire qu’Ourson est le premier roman de la Comtesse de Ségur et que la romancière est née de la conteuse grâce à son talent de dialoguiste et son sens aigu de l’observation.
L’écriture se libère, l’humour apparaît avec les dialogues et reflètant celui de la conteuse.
Agnella la fermière, vit seule avec Passerose sa servante. Tous les mardis, elle va vendre au marché de la ville voisine qui pourrait aussi bien être celui de Laigle, les produits de sa ferme ; et si l’âne ne se nomme pas Cadichon, il l’évoque bel et bien.

Un jour, Agnella  donne un coup de pied à un crapaud qui voulait manger ses cerises.
Furieux, le crapaud qui n'est autre que la fée Rageuse, la maudit et la condamne à avoir un fils couvert de poils. Mais la fée Drôlette sous la forme d'une alouette atténue la malédiction en accordant  au garçon la possibilité de changer de peau avec qui l'aimera assez pour consentir au sacrifice.
Trois mois plus tard, Agnella accouche d'un bébé poilu que l'on baptise Ourson. Ourson grandit mais ne s'éloigne guère de la ferme car son apparence effraye le voisinage.
A l'âge de huit ans l'enfant trouve dans les bois une petite fille abandonnée. D’abord craintive, elle adopte vite le "petit ours" et lui dit se nommer Violette. Le langage que Sophie prête à Violette enfant est vraiment celui d’une petite fille. Elle fera mieux encore plus tard,  avec Marguerite.
La fée Drôlette révèle à Agnella que Violette est sa nièce, que le roi Féroce veut tuer; elle charge Agnella de l'élever et lui confie une cassette qu'elle doit cacher soigneusement. La petite Violette a bien de la chance: elle a trouvé un Nounours qui parle et qui prend soin d’elle comme un grand frère. De plus, peu satisfaite de sa mère naturelle, elle est ravie d’en changer et de se faire adopter par Agnella, la mère d’Ourson. Cette situation se retrouvera souvent dans l’œuvre de Sophie de Ségur. Elle-même avait adopté un de ses neveux,  mal aimé du reste de la famille.
Un jour, Agnella révèle à son fils qu'il peut changer de peau avec Violette. Ourson refuse. Rosalie dan le conte précédent, rêvait du prince charmant, rêve banal; en revanche, celui de Violette, est chargé de sens prémonitoire: un crapaud, symbole masculin, entraîne  Violette dans l’eau, symbole féminin et Ourson n’est plus là pour lui tenir la main. Il semblerait que ce rêve, contrairement à d’autres rencontrés au fil de ses romans, qui ne sont là que pour illustrer une moralité, que ce rêve ait vraiment fait partie des cauchemars de l’auteur, qui redoutait l’eau et la noyade. On se demande aussi pourquoi le crapaud en principe symbole sexuel masculin, représente curieusement un personnage féminin: la fée Rageuse.
Les années passent; Violette,a dix ans et Ourson, qui en a quinze, se charge de l’instruction de Violette, lui apprend à lire, à écrire et à compter.
Et voilà que le rêve devient réalité : le crapaud fée Rageuse tente de noyer Violette; Ourson se jette à l'eau et la sauve. Empoisonné par la bave du crapaud, que Sophie décrit assez comme un moderne désherbant, le garçon tombe malade; il va mourir.  Violette le  veille. La fée Drôlette intervient  et  lui propose de racheter la vie de son compagnon au prix d'un terrible sacrifice qui lui sera demandé plus tard. Violette accepte et Ourson guérit. Tout le monde s’embrasse et pleure, mais Sophie  tempère l’émotion par de l’humour: « Passerose pleurait aussi pour tenir compagnie à Agnella ». Les deux enfants s'aiment de plus en plus.
Un jour, Ourson part couper du bois dans la forêt. Violette, en lui portant son déjeuner, est attaquée par un sanglier furieux qui fait claquer l’une contre l’autre ses défenses  .
Pour lui échapper, elle grimpe en haut d'un arbre; elle appelle au secours, mais en vain. C'est le soir, en rentrant, qu'Ourson entend les cris de son amie. Armé de sa hache, il attaque le sanglier mais la bête le charge et sans l'intervention de Drôlette, il serait piétiné. Ce sanglier, étant envoyé par Rageuse, est donc maléfique, c’est l’animus de la mauvaise mère, son agressivité déchaînée.
Les deux enfants passent la nuit dans les bois. Quand le jour se lève, ils retrouvent le chemin de la ferme.
Trois ans se passent. La ferme d'Agnella est ravagée par le second incendie de l’œuvre de la comtesse de Ségur. Ourson, intrépide, met tout le monde hors de danger. Passerose a pensé à sauver nourriture et vêtements, mais Agnella a oublié la cassette. Ourson retourne dans le brasier pour la récupérer ; c'est alors que la toiture s'écroule sur le jeune homme que l'on croit mort. Deux jours plus tard, en aidant à déblayer les décombres, Violette découvre l'entrée d'un puits et entend la voix d'Ourson, sauvé encore une fois par la fée Drôlette; on descend une échelle pour l'aider à sortir.
Ils n'ont plus rien; Ourson part chercher du travail. Mais à la ferme, comme au château, comme à la forge son apparence effraye ou rebute, il est repoussé de partout. Ourson veut se faire employer à la forge d’Aube dont le patron, pourvoyeur de travail et néanmoins détesté pour son intransigeance, annonce l’industriel Féreor dans La Fortune de Gaspar.  La comtesse ultramontaine n’a lu ni Marx ni Engels et pourtant… elle n’aime pas les patrons!
Violette à qui la fée Rageuse a révélé la nature du sacrifice qu'elle doit faire, accepte de changer de peau avec Ourson. La fée Drôlette apparaît. Ourson la supplie de refuser le sacrifice de Violette; Violette insiste; la fée opère la métamorphose. Rageuse triomphe, Drôlette se fâche ; elle sait comment rendre à Violette sa beauté. Les deux fées se battent, char aux crapauds contre char aux alouettes.
La reine des fées soutient Drôlette, exit Rageuse.
La fée envoie Ourson désormais nommé prince Merveilleux chercher au fond  du puits la cassette qu'on y avait oublié; elle contient une huile parfumée qui va faire tomber les poils de Violette et lui rendre sa beauté.
La fée Drôlette assiste aux noces de Violette et d'Ourson- Merveilleux...
Les affaires des rois et des reines s’arrangent comme Sophie aurait souhaité arranger les siennes.
Elle est la reine Aimée, mais qui est le génie Bienveillant qui l’enlève un beau jour « comme dans un tourbillon » et qui lui accorde l’ubiquité dont elle pense tant avoir besoin?
Ourson à la fin du conte a perdu ses poils, pour épouser Violette; car il est peu recommandé aux petites filles, modèles ou pas, d’introduire leur Ourson dans le lit conjugal. Sophie pour sa part, y avait apporté trop de slave rigueur, si l’on songe à sa literie de papier journal ou à son encombrante bouillotte en caoutchouc, auxquels elle ne pût renoncer ni son mari s’y accoutumer.


mercredi 25 septembre 2013

Les Nouveaux Contes de Fées de la Comtesse de Ségur

(4)La Petite Souris Grise-


Ce conte moral n’est pas sans évoquer  Perrault et Barbe-Bleue puisque il y est question  de transgression.
Rosalie vit seule avec son père dans un domaine où tout arrive comme par magie. Elle est heureuse, mais au fond du parc, une mystérieuse maisonnette, toujours fermée, l'intrigue beaucoup. Son père en porte la clef autour du cou et refuse de l’y laisser  entrer. Ce lieu interdit et cette clef  font penser à Barbe-Bleue. D’ailleurs, comme l’épouse de ce dernier, et comme aussi Sophie de Ségur, Rosalie a un vilain défaut: elle est curieuse et est de plus en plus obsédée par la maison interdite.
Un jour son père s'absente en laissant la clef dans sa chambre. Rosalie s'en empare, court au fond du parc. Soudain, elle hésite mais une voix l'appelle au secours. Elle ouvre la porte et délivre pour son malheur, la fée Détestable changée en souris grise.
Quand son père rentre, Rosalie dénoncée par des auxiliaires magiques : balais qui flambe, eau qui se transforme en lait, ne peut lui cacher sa désobéissance. Ce dernier qui n'est autre que le génie Prudent lui raconte son histoire et comment pour avoir oublié d'inviter Détestable à ses noces celle-ci est devenue son ennemie. Par vengeance, elle a doté Rosalie de cette curiosité qui doit faire son malheur si, avant ses quinze ans, elle n'a pas su y résister trois fois.
La mauvaise fée, résurgence insistante de l’histoire de Fédor Rostopchine, le père de l’auteur, incendie la maison de Prudent,  nous offrant ainsi le premier de nombreux incendies qui jalonnent l’œuvre de la comtesse de Ségur. Toujours sous l'apparence d'une souris, elle entraîne Rosalie dans une forêt. Epuisée, la jeune fille  s'endort. Le prince Gracieux, qui chassait par là, la découvre, et l'emporte dans son palais.
 La jeune fille partage avec Sophie, outre la curiosité,un solide appétit car à son réveil : « Rosalie mangea comme une personne qui n’a pas dîné la veille… »
Gracieux lui fait visiter son domaine; dans les serres, Rosalie remarque un arbuste dissimulé sous une bâche. C'est son cadeau de noces qu'elle n'aura le droit de voir qu'à ses quinze ans révolus et après son union avec Gracieux,  puisque par chance, il se trouve que la Reine des Fées les avait depuis toujours destinés l’un à l’autre.
Et voilà la curieuse qui ne pense plus à rien d'autre qu'à cet arbuste qu'on lui cache et bien entendu, finit par soulever la bâche. Aussitôt le palais s'écroule et Gracieux sort, ensanglanté, des décombres. La souris grise danse de joie et veut entraîner Rosalie qui refuse de bouger. Elle a faim, elle a soif. A la nuit tombée, une vieille femme lui confie une cassette avec défense de regarder ce qu'elle contient. En dépit des mauvais conseils de la souris grise, Rosalie résiste. Minuit sonne et aussi l'heure de sa naissance. Elle a quinze ans et en dépit des efforts de Détestable qui l’y pousse, surmonte sa curiosité n'ouvre pas la cassette.
Enfin, les enchantements et le jour se lèvent : le palais est intact; Gracieux et Prudent y accueillent Rosalie.
Détestable, disparaît, condamnée à rester souris pour toujours et toutes les fées sont conviées aux noces de Rosalie et Prudent. Espérons qu’ils n’en ont oublié aucune !






mardi 24 septembre 2013

Les Nouveaux Contes de Fées de la Comtesse de Ségur

(3)L’  histoire de la princesse Rosette-

Influencée par Perrault, Sophie fait de Rosette une proche parente de Cendrillon à laquelle comme nombre de petites filles mal aimées elle a dû s’identifier.
Comme Cendrillon, la jolie princesse Rosette a deux vilaines soeurs qui la détestent. Le roi et le reine, ses parents, qui ne l'aiment pas beaucoup non plus, l'envoient vivre dans une ferme à la campagne. Rosette y vit heureuse et ne regrette ni son père ni sa mère qui l’ont abandonnée. On reconnaît Fédor Rostopchine offrant à sa fille les Nouettes, et  retournant  en Russie pour ne jamais revenir.
Comme Bonne-Biche avait instruit Blondine, Rosette est instruite par sa marraine, la fée Puissante qui, en plus de savoir de base, lui enseigne les langues étrangères. L’exigence de savoir pour les filles de Sophie avance à petits pas
Quand ses soeurs ont dix-huit ans, le roi donne de grandes fêtes. Il ne peut éviter d'y faire venir Rosette mais ne lui donne pas d'argent pour ses toilettes. A la cour, on loge Rosette dans une mansarde sous les toits. Elle n'a dans son coffre que des loques dont elle tente de tirer le meilleur parti. Heureusement,  la fée Puissante veille et change les haillons en robes de brocart et en bijoux. Ici, Sophie commence à parler d’elle : l’abandon par les parents, l’humiliation d’être mal vêtue. Rosette est comme elle polyglotte mais elle n’est en revanche dotée d’aucun indéracinable accent qui lui vaille d’être traitée de « mongole ». La fée Puissante dans son rôle d’éducatrice, se substituant à la mère, annonce les personnages de Primrose dans Après la Pluie… et de Mme de Monclar dans Quel amour d’enfant.
Voici Rosette devenue si belle que ses parents ne la reconnaissent pas et que ses soeurs en crèvent de dépit. Repoussée par sa famille, elle fait la conquête des autres invités et tout particulièrement celle du jeune roi Charmant. La première promenade de Rosette et de son amoureux évoque les fiançailles de Sophie avec Eugène de Ségur qui se sont connus dans des bals de la haute société.
Pendant que Rosette s'endort et fait de beaux rêves, se tient un conseil de famille visant à la dépouiller de ses parures et à la renvoyer pour toujours dans sa ferme. Sophie, pince sans rire, prête aux méchantes sœurs « la consolante pensée que Rosette pouvait être tuée. » La fée Puissante se fâche.
Le lendemain, on doit monter à cheval; les haillons du coffre se changent en une élégante tenue d'amazone. La fée et Charmant empêchent Rosette de monter le cheval vicieux qu'on lui avait réservé. Le soir, au bal, Rosette porte une robe et des bijoux encore plus beaux que ceux de la veille. Charmant la demande en mariage; elle demande conseil à la fée qui lui dit d'accepter.
Pour clôturer les fêtes, une course de chars est prévue. Le roi, la reine et les deux soeurs ont tout arrangé pour que Rosette soit accidentée, voire même tuée.
Plus belle que jamais, Rosette accorde sa main à Charmant. Au moment où elle doit monter dans son char, le jeune roi l'en empêche et lui en offre un autre. Après une course digne du film Ben-Hur dont pourtant Sophie ne pouvait avoir connaissance  (mais Sophie est très en avance sur son temps : dans ce conte, elle invente la montre qui ne se remonte pas et la robe musicale qui elle, n’existe pas encore).Rosette et Charmant prennent la fuite, poursuivis par le roi  furieux et toute son armée.
Ils arrivent enfin dans le domaine de Charmant où tout est prêt pour le mariage: particulièrement une "robe de gaze d'or brillante, brodée de plusieurs guirlandes de fleurs et d’oiseaux en pierreries de toutes les couleurs"  qui n’est pas sans évoquer celles que Nathalie,  la fille aînée de Sophie portait dans ses fonctions de dame d’honneur de l’impératrice Eugénie
Les amoureux se marient; les deux soeurs doivent épouser des "palefreniers brutaux qui ont pour mission de les battre et de les maltraiter..."
Le roi et la reine, quant à eux sont "métamorphosés en bêtes de somme..." aux ordres «  de maîtres méchants et exigeants", annonçant Cadichon, l’âne qui pense.






lundi 23 septembre 2013

Les Nouveaux Contes de Fées de la Comtesse de Ségur

(2)Le Bon Petit Henri-


Il s’agit comme dans le conte de Blondine d’une quête initiatique. Celle d’un garçon cette fois.
Pour guérir sa mère, affligée comme Sophie de Ségur d’intolérables maux de gorge, le petit Henri doit aller cueillir l'Herbe de Vie qui pousse au sommet d'une haute montagne
Sur sa route, plus longue qu'il n'avait imaginé, il délivre un corbeau d’un piège. Un peu plus loin, il sauve un coq poursuivi par un renard. Puis il empêche un serpent de dévorer une grenouille. Ces animaux, dont il comprend le langage, vont le remercier en lui apportant une aide dont il aura grand besoin car cette quête n’ira pas sans épreuves qui sont autant de rites de passage de l’enfance à l’âge adulte. Contrairement à Hercule ou Sisyphe, qui durent s’acquitter de tâches héroïques impossibles à réaliser pour un simple humain, et plus encore pour un enfant, ici ces tâches seront formatrices car de dimensions humaines puisqu’elles seront en rapport avec les activités nécessaires à la survie des hommes. Ainsi le petit Henri apprendra à faire du pain en commençant par moissonner le blé,  à faire du vin en commençant par la vendange,  à chasser et cuisiner sa chasse, à pêcher et cuisiner sa pêche.
 Il sera assisté par d’autres êtres magiques, tels le vieillard de la montagne, le géant, le loup, le chat ; d’autres, le renard, le serpent,  seront maléfiques et compliqueront son aventure.
On lui confiera aussi des talismans, illustrant la persistance de la pensée magique enfantine : la tabatière pleine de lutins travailleurs, le bâton à chevaucher pour se déplacer, le chardon qui exauce les vœux matériels et la griffe de chat guérisseuse.
Le coq est le premier à manifester sa gratitude en  prenant le héros sur son dos pour lui faire traverser une large rivière.
Henri continue son chemin mais plus il marche, moins il avance. Un petit vieillard lui impose de faire du pain en commençant par la moisson. Henri y passe un temps fou; arrivé au bout de la tâche, pour le remercier, le vieillard lui offre une tabatière.
Henri reprend sa route et cette fois, chaque pas le rapproche de son but. Mais un mur infranchissable se dresse devant lui. Il appartient à un géant qui le laissera passer à condition qu'il fasse pour lui la vendange et aussi le vin. Henri s'acquitte de l'épreuve et pour salaire, reçoit du géant un chardon. Le géant siffle, le mur s'écroule, Henri peut passer.
Il approche du sommet de la montagne: cette fois c'est un précipice qui lui barre le passage. Un loup terrifiant lui impose de chasser tout le gibier de son domaine et d'en faire des pâtés. Henri ne sait pas chasser; c'est alors que le corbeau qu'il avait délivré lui vient en aide. Quand tout est terminé, le loup donne à Henri un bâton et l'invite à monter sur son dos. D'un bond prodigieux, il franchit le précipice.
Henri approche enfin du jardin où pousse la plante magique, mais manque de tomber dans un fossé plein d'eau. Un énorme chat veut le mettre en pièces, puis consent à l'aider à condition qu'il pêche pour lui tous les poissons du fossé, qu'il les sale et les mette en conserve. Henri ne sait pas pêcher; c'est alors la grenouille qui vient à la rescousse. Quand tout est fini, le chat lui donne une de ses griffes et c'est agrippé à sa queue qu'Henri franchit le fossé.
Il a ainsi appris la patience, l’effort et l’habileté dans tous les savoir-faire nécessaires à la vie.
Tous ces animaux, tous ces êtres magiques, tous ces talismans sont des émanations de la fée Bienveillante, qui protège Henri et qui lui a conseillé d'aller chercher l'Herbe de Vie.
Arrivé enfin dans le jardin, il ne sait quelle plante choisir. Il se souvient alors que la fée lui a dit d'appeler le docteur qui y jardine. Ce personnage est si petit qu'il disparaît sous les plantes. Il donne l'Herbe à Henri en lui recommandant de ne pas la lâcher sous peine de la voir disparaître à jamais.
Comment faire? Il songe à tous les obstacles qu'il a trouvés sur sa route... Mais il a désormais le bâton, qu'il chevauche pour rentrer chez lui.
Il a grandi, sa mère est guérie et la fée Bienveillante l'autorise à se servir des présents des génies de la montagne.
La tabatière est habitée d'êtres minuscules qui travaillent pour lui; le chardon procure à la mère des vêtements et du linge; quant à la griffe de chat, elle leur assure pour toujours santé et bonheur.
Ce conte est fortement inspiré des contes de Grimm dans lesquels le héros est souvent aidé par des animaux . Henri monte sur leur dos, s’accroche à leur queue. On y trouve aussi un peu de sorcellerie, donc de pensée magique : le chat qui s’arrache une griffe , et quelques réminiscences des contes russes. Sous l’apparence très douce du petit garçon qui veut guérir sa maman, on trouve dans ce conte bien des traces de croyances primitives.
Un souvenir également de l’oiseau de feu, très proche de l’oiseau d’or de Grimm.
Sophie, volontiers herboriste, qui cultivait des simples dans son jardin des Nouettes,  aurait certainement aimé connaître cette Herbe de Vie et la faire descendre de la montagne inaccessible, pour l’acclimater dans ses parterres.









dimanche 22 septembre 2013

Les "Nouveaux Contes de Fées" de la Comtesse de Ségur

(1)Histoire de Blondine, Bonne Biche et Beau Minon-  

Blondine est une lointaine cousine de Blanche Neige avec qui elle partage une exception: son prénom la décrit; car dans les contes en général, on ne détaille guère le physique des héroïnes. On sait vaguement, qu’elles sont blondes et qu’elles ont les yeux bleus; elles sont douces et gentilles; les brunes sont plus souvent les méchantes (sauf Blanche-Neige!) . Ce sont les illustrateurs plutôt que les textes qui nous en donnent  une image.
Comme Blanche Neige, Blondine a perdu sa mère : la princesse Doucette. Son père, le roi Bénin,  se remarie avec la fille du roi Turbulent : la princesse Fourbette.  Turbulent semble si pressé de se débarrasser de sa progéniture qu’on on ne s’étonne pas du vice et de la méchanceté que laisse présager le prénom de la belle-mère.
 Plus tard, Sophie montrera plus de subtilité en gratifiant  ses personnages de noms qui annoncent leur caractère: ainsi Féréor l’industriel, Monsieur Tappefort le maître d’école ou bien encore le docteur Tudoux.
Bénin pour sa part, est un père assez clairvoyant puisqu’il ne laisse jamais Blondine seule avec sa belle mère. Sophie le décrit ainsi plus perspicace que son propre père dont les absences la mettaient à la merci de sa terrible mère.
La marâtre Fourbette déteste sa belle-fille et promet au jeune page Gourmandinet un coffre plein de bonbons pour qu'il laisse entrer Blondine dans la dangereuse Forêt des Lilas qui borde le château. Sa trahison ne profitera guère au jeune garçon qui mourra.
Trahie par la gourmandise de son page, Blondine, s' engage dans la forêt, s’y perd, appelle, marche longtemps jusqu’à ce qu’épuisée, elle s'endorme au pied d'un arbre. Que va-t-elle trouver dans ces bois inquiétants?
Principalement elle-même, au bout d’une quête initiatique, puisque cette forêt représente sa propre  féminité dont Blondine doit prendre conscience et qu’il lui faut apprivoiser: elle entre enfant dans la forêt et en sortira femme.
A son réveil elle trouve un chat blanc qui lui apporte son petit déjeuner et la conduit à travers cette forêt –semblable à celle de la Belle au Bois Dormant- dont les buissons s’écartent pour la laisser passer et se referment derrière elle. Ils arrivent au domaine enchanté de Bonne-Biche et Beau Minon dont les servantes sont des gazelles. Bonne-Biche accorde l'hospitalité à l’enfant Blondine qui  dormira sept ans, pour se réveiller adolescente et instruite. De l’instruction classique d’une jeune fille sous le Second Empire: piano, harpe, chant, dessin, peinture , écriture, lecture. Pour l’instant, Sophie ne réclame rien de plus ; au fil de son œuvre, elle deviendra plus exigeante.  Presque à chaque roman, le programme scolaire de l’Héroïne s’enrichira  de matières supplémentaires. Vers la fin, elles apprendront l’algèbre,  l’histoire et le latin qu’on n’enseignait qu’aux garçons. Elle-même, en revanche avait reçu le même enseignement que ses frères. Sa mère était redoutable, mais c’était une bonne pédagogue
Des souvenirs de la vie de l’auteur alimentent ce conte.  Dans le château où Blondine est recluse et où il faut bien dire qu’elle s’ennuie un peu, un oiseau vient la visiter. Ce n’est pas un prince sous forme d’oiseau bleu, c’est un perroquet tentateur - volatile que Sophie détestait autant que sa mère les aimait.  Aussi le range-t-elle avec les animaux maléfiques.
Blondine au seuil de sa vie d’adulte éprouve une soudaine nostalgie de son enfance ; elle souhaite  retrouver son père ;  le  perroquet se propose de l'y aider et la pousse à s'enfuir pour aller cueillir une Rose magique.
Mais la régression lui est interdite ; le cours naturel de la vie lui impose d’avancer.. Au lieu de retourner vers son père,  elle doit aller vers son époux.  La Rose et le Perroquet sont donc des enchanteurs, les pires ennemis de Bonne Biche et Beau Minon.  Blondine tombe dans leur piège et les délivre en même temps du sort qui les privait de leurs pouvoirs.
            Bordant le château de Bonne Biche, se trouve une seconde forêt, pleine de ronces et d’épines - symbole de la mère archaïque négative- où se perd Blondine, désespérée d’avoir, croit-elle, causé la perte de ses amis.
Une grenouille, un crapaud et un corbeau vont l'aider à survivre jusqu’à ce qu’intervienne la mère archaïque positive sous forme d une tortue qui la prendra sur son dos pour la faire sortir de cette forêt. Mais le voyage sera long ; elle ne devra ni parler, processus initiatique fréquent, ni se retourner puisqu’ elle ne doit plus régresser. Il lui faut accepter l’irréversibilité du temps. On se doute que Blondine irait plus vite à pied, donc cette obligation de lenteur, de silence et de discrétion  se veut bénéfique pour la jeune fille qui livrée à l’impulsivité de son propre désir, irait trop vite. Souvenons nous qu’Orphée à perdu son Eurydice pour n’avoir pas su se contenir. C’est un voyage à sens unique dans le temps, une spirale qui, d’épreuve en épreuve,  mène à un terme lointain. Elle doit  en effet, au sortir de la forêt, traverser encore une plaine aride avant d'arriver à un autre château, celui de son prince.
Une dernière et terrible épreuve  l'y attend: elle trouve dans une armoire, les dépouilles de Bonne-Biche et Beau Minon. Elle s'évanouit.
Elle revient à elle dans les bras de la fée Bienveillante Cette fois tous les habitants ont forme humaine : c'est la fin des enchantements et de l’enfance de Blondine. La fée n'est autre que Bonne-Biche et Beau-Minon est devenu le prince Parfait.
Sur un char tiré par des Cygnes, tout le monde part pour la cour du roi Bénin, qui épousera la fée Bienveillante tandis que Blondine s'unira au Prince Parfait
Si, pour la comtesse de Ségur, le conte est prétexte à raconter de façon subreptice sa propre histoire, elle sait puiser dans son imagination de nouvelles images tels les chars traînés par des autruches, des cygnes, des crapauds ou des alouettes.
Quand aux animaux doués de paroles, on devine que selon l’usage, ils sont des humains métamorphosés
. Beau Minon, le prince destiné à Blondine se présente sous l’apparence du chat qui est un symbole féminin . L’homme prend cette apparence pour apprivoiser la petite fille; c’est pourquoi devenue femme, elle devra le dépouiller de sa peau de chat pour s’unir au  prince qu’elle recouvre.
. Mais tout finira bien et Blondine pourra enfin réaliser le rêve de certaines : épouser son chat qui pour les convenances prendra cette fois l’allure d’un prince charmant!

jeudi 19 septembre 2013

L' Etoile

Un jeune chasseur était amoureux d’une étoile.
Toutes les nuits, il sortait de la grande hutte des célibataires pour contempler le ciel où brillait son étoile. Il aurait tant voulu l’avoir près de lui, pour lui seul. Mais comment capturer une étoile ?
Le garçon avait pour seule fortune, un flacon transparent qu’il avait trouvé près de la rivière. Il n’avait jamais su au juste à quoi pouvait servir cet objet mais il l’aimait beaucoup et le trouvait très beau. Il l’aurait volontiers donné comme demeure à son étoile.
Une nuit, il a rêvé. Un  rêve si intense qu’il s’est réveillé ; près de lui se trouvait une jeune fille aux yeux brillants, si brillants qu’aucun doute n’était permis : elle était son étoile. Ils se sont aimés tant et tant qu’au matin, elle n’eut pas envie regagner le ciel et accepta d’habiter le flacon.
Ils sont restés longtemps heureux. Toute la journée, l’étoile était dans le flacon et il pouvait la contempler à loisir ; toutes les nuits, elle le rejoignait sous ses peaux d’ours et de castor et ils s’aimaient, oh comme ils s’aimaient !
Mais les journées sont longues pour une étoile enfermée dans un flacon, même sous l’apparence d’une minuscule jeune fille. Elle finit par s’ennuyer terriblement, par regretter le ciel et sa famille d’étoiles.
Ses yeux, la nuit, brillaient toujours mais le jeune homme  y voyait  à présent le regard farouche d’un chat sauvage. Il en fut très malheureux.
Un soir, en sortant du flacon, l’étoile lui fit ses adieux. Tout en larmes, il la vit prendre une baguette, toucher un arbre qui se mit à grandir, à grandir jusqu’à toucher le ciel. Il l’a suivie quand elle s’est élancé dans les branches.  Elle s’est retournée pour le lui interdire, mais il n’a rien voulu  entendre. Légère, elle montait bien plus vite que lui. Il la perdit de vue mais n’en continua pas moins à grimper, grimper. Soudain, il entendit des tambours de fête, un grand feu illuminait une clairière. Mais ceux qui dansaient n’étaient pas des guerriers ni des chasseurs, mais de squelettes en habit de cérémonie. Terrifié, il manqua une branche,  glissa, glissa,  dégringola et finit par s’écraser sur le sol dans une douleur immense,  son cœur et son corps  brisés. Il se traîna jusqu’à la hutte pour trouver refuge sous ses peaux de castor où il se blottit dans le parfum de son amour perdu. Il resta couché là  bien des jours et bien des nuits.
L’homme médecine a chanté tous ses chants, a essayé tous ses remèdes, il l’a baigné, fait transpirer. Aucune purification n’a pu le rendre à la nature. Sa tête et son cœur le faisaient souffrir chaque jour un peu plus.
Une nuit, l’étoile visita son rêve. A son réveil, elle était encore là. Ni son cœur ni sa tête n’étaient plus douloureux.  Il l’a suivie jusqu’à l’arbre qui de nouveau s’est mis à grandir, grandir  jusqu’à toucher le  ciel. Quand elle est montée dans les branches, elle ne lui a pas défendu de le suivre. A sa suite il a grimpé, grimpé. Il a entendu les tambours de fête et ceux qui dansaient, dansaient pour leurs noces n’étaient plus des squelettes : c’étaient des femmes et des guerriers faits de lumière.
En bas, les jeunes chasseurs sont sortis de la hutte des célibataires. Avec eux, les autres chasseurs, les femmes et les guerriers, toute la tribu  s’est groupée autour de l’arbre avec les tambours de fête. L’homme médecine a trouvé un chant et tous ont dansé pour les noces du jeune chasseur et de l’étoile.





mercredi 18 septembre 2013

Bellissima Bélisama

Accompagnée de Bélénos, la lumineuse Bélisama  règne sur les forgerons, la métallurgie, les druides, les bardes, les poètes et n'oublie pas pour autant d'attiser la bûche qui somnole dans votre foyer.
Maternelle comme Brigit la mère,  fille,soeur, épouse de Dagda, Lug, Diancecht, Mac oc ou Ogmé, les dieux des Tuatha Dé Danann.
Elle est parfois comparée à Athéna.

mardi 17 septembre 2013

Qui sont les dragons?

Les dragons sont des êtres fabuleux, composites et complets puisqu'ils appartiennent aux quatre éléments. Ils vivent dans des grottes et comme tels font partie de la Terre; ils nagent comme des poissons;et sont familiers de l'Eau; ils ont des ailes et parcourent les Airs comme font les oiseaux et enfin leur terrible gueule crache le Feu de l'Enfer. 
On craint chez nous les dragons dangereux et maléfiques qui semblent crées par le Diable, alors qu'en Extrême-Orient, ils sont divinités fécondes et créatrices? Dans l'un ou l'autre cas, leur taille gigantesque, leur puissance, leur ruse, leur maîtrise des éléments, surtout du feu qui réchauffe mais aussi brûle et dessèche, impose sinon la crainte, du moins le respect.
En Occident, la fonction principale du dragon est celle de gardien de trésor. Issus du monde souterrain, ils n'ont aucun mal à trouver les grottes où sont cachées des richesses. Souvent cupides et avares, ils n'ont pas leur pareil pour débusquer cet or qui les attire. Egalement paresseux et indolents, il n'est pas rare qu'ils se couchent à l'entrée de la grotte ou sur le coffre au trésor et s'endorment pour ne s'éveiller qu'à l'approche du héros en quête de fortune. Ils tentent alors de le foudroyer en crachant le feu par une de leurs innombrables gueules car ils ont souvent plusieurs têtes qui repoussent au fur et à mesure qu'elles sont coupées. Le héros doit alors pour venir à bout du monstre, faire preuve d'une sagacité supérieure à la ruse de son adversaire. A moins qu'il ne soit aidé par un ou plusieurs de ces auxiliaires plus ou moins humains qui abondent dans les contes. 
Notons au passage que la célèbre Vouivre, bien qu'elle vive dans un lac, n'est pas une sirène mais bel et bien un dragon. Et même si elle ne possède qu'une seule tête, malheur à l'outrecuidant qui tenterait de lui ravir l'escarboucle qu'elle porte au front!
Le dragon enfin, semblable à certains humains, s'intéresse de bien trop près au vierges et aux princesses qu'ils gardent prisonnières jusqu'à ce qu'un héros tueur de dragon vienne les délivrer. Ainsi de Persée qui sauva Andromède ou de Saint Georges qui libéra Alcyone.

dimanche 15 septembre 2013

Le jardin du temps - JG Ballard , traduction Elisabeth Gille

Vers le soir, à l’heure où l’ombre gigantesque de la villa palladienne emplissait la terrasse, le comte Axel quitta sa bibliothèque, descendit le vaste escalier rococo et s’alla promener parmi les fleurs du temps. Très droit dans son veston de velours noir, l’or de son épingle à cravate brillant sous sa barbe à la George V, une main gantée de blanc serrant avec raideur le pommeau de sa canne, il contemplait sans émotion les exquises fleurs de cristal tandis que résonnaient et vibraient à travers les pétales translucides les notes d’un rondo de Mozart que sa femme jouait sur sa harpe dans la salle de musique.
De la terrasse, le jardin s’étageait en pente douce jusqu’au lac miniature qu’enjambait un pont blanc, jusqu’au pavillon gracile qui s’élevait sur l’autre rive, à deux cent mètres environ. Axel s’aventurait rarement aussi loin que ce lac, car les fleurs du temps poussaient pour la plupart dans un petit bosquet, juste au-dessous de la terrasse à l’abri de la haute muraille qui encerclait la propriété. De la terrasse, il apercevait, par-dessus le mur, la plaine qui déroulait ses ondulations jusqu’à l’horizon où elle s’élevait légèrement avant de basculer en pente abrupte et de disparaître à la vue. La campagne entourait la maison de tous côtés ; aride et grise, elle faisait ressortir la solitude et la magnificence dorée de la villa. Ici, dans le jardin, l’air paraissait plus vif, le soleil plus chaud, alors que dans la plaine tout paraissait toujours terne et lointain.
Comme il en avait coutume chaque soir avant d’entreprendre sa promenade, le comte Axel dirigea son regard vers l’endroit où les dernières ondulations de la plaine se confondaient avec l’horizon ; le soleil pâlissant l’éclairait à la façon d’une scène de théâtre. Sans cesser d’écouter les notes grêles du rondo de Mozart que dispensaient les mains gracieuses de sa femme, il vit que les premières colonnes d’une immense armée se déplaçaient lentement dans le lointain. Ces longues files semblaient progresser en bon ordre, mais, en y regardant de plus près, on s’apercevait, comme dans un paysage de Goya aux détails obscurcis, que l’armée se composait d’une foule nombreuse, confuse, hommes et femmes mêlés, additionnée de quelques soldats vêtus d’uniformes en loques, qui déferlait sur la plaine en vastes cohortes désorganisées. Certains peinaient sous de lourds fardeaux suspendus à leur cou par des cordes grossières, d’autres traînaient péniblement de pesantes charrettes de bois, agrippant de leurs mains maladroites les rayons des roues, d’autres encore marchaient seuls, mais tous allaient au même pas, le soleil éphémère illuminant leurs dos courbés.
Cette foule qui s’avançait était presque trop éloignée pour être visible, mais sous le regard même d’Axel, qui l’observait sans y prendre apparemment beaucoup d’intérêt, elle avança, devint perceptible : l’avant-garde d’une immense horde apparut, se détachant sur l’horizon. Enfin, au moment où s’éteignaient les dernières lueurs du jour, où les colonnes avancées atteignaient la crête du premier repli de terrain en dessous de l’horizon, Axel quitta la terrasse et descendit parmi les fleurs du temps.
Ces fleurs mesuraient près de deux mètres ; leurs tiges élancées, semblables à des baguettes de verre, portaient une douzaine de feuilles jadis transparentes, à présent givrées par leurs veines fossilisées. A l’extrémité de chaque tige s’épanouissait une fleur du temps, de la taille d’un gobelet, aux pétales extérieurs opaques refermés sur le cœur de cristal. Leur éclat adamantin miroitait sur mille facettes, le cristal semblait drainer l’air de sa lumière et de son mouvement. Les fleurs se balançaient légèrement dans la brume du soir, elles luisaient comme des épieux couronnés de flammes.
Beaucoup de tiges ne portaient plus de fleurs, et le comte Axel les examina toutes soigneusement, cherchant d’autres bourgeons avec, de temps en temps, une lueur d’espoir au fond des yeux. Enfin il choisit une grande fleur sur la tige la plus proche du mur, ôta ses gants, et, de ses doigts robustes, la brisa.
Tandis qu’il reprenait le chemin de la terrasse, la fleur qu’il tenait à la main jetait mille feux et se décomposait peu à peu, car la rupture avait libéré la lumière prise au piège dans le calice. Le cristal se dissolvait graduellement, seuls les pétales extérieurs restaient intacts, et l’air autour d’Axel devenait vif et brillant, chargé de rayons obliques qui s’évasaient dans le soleil blêmissant. D’étranges décalages transformaient provisoirement le soir, altéraient subtilement ses dimensions de temps et d’espace. Le portique obscurci de la maison, lavé de la patine des siècles, se dessinait avec une curieuse blancheur spectrale comme une chose qu’on se rappelle brusquement dans un rêve.
Levant la tête, Axel jeta un coup d’œil par-dessus le mur. Seule la ligne d’horizon était encore éclairée par le soleil, et la foule, qui quelques instants plus tôt couvrait presque un quart de la plaine, avait reculé jusque là, brusquement rejetée par une inversion de la marche du temps, et paraissait à présent stationnaire.
Dans la main d’Axel, la fleur s’était contractée, réduite à la taille d’un dé de verre, les pétales se resserraient autour du cœur qui se dissolvait. Une dernière étincelle clignota, puis s’éteignit, et Axel sentit la fleur fondre entre ses doigts comme une goutte de rosée glacée.
Le crépuscule encerclait la maison, balayait la plaine d’ombres allongées, l’horizon se confondait avec le ciel. La harpe s’était tue et les fleurs du temps, ne vibrant plus sous l’averse de notes légères, semblaient dans leur immobilité une forêt embaumée.
Pendant quelques instants, Axel les regarda, comptant les fleurs qui restaient, puis il alla accueillir sa femme qui traversait la terrasse dans sa longue robe de brocart bruissant sur les dalles :
« Quelle belle soirée, Axel. » Elle parlait avec conviction, comme si elle eut remercié personnellement son mari de cette ombre étirée qui recouvrait la pelouse et de ce crépuscule brillant. Elle avait un visage intelligent et serein, des cheveux argentés, ramassés en chignon sur la nuque et retenus par ne agrafe en pierreries. Le décolleté de sa robe révélait un cou élancé, un menton superbe. Axel lui dédia un regard empreint de tendresse et de fierté. Il lui offrit son bras et ils redescendirent ensemble dans le jardin.
« Cette journée est une des plus longues de l’été, dit-il, et il ajouta : J’ai cueilli une fleur parfaite, ma chérie, un joyau. Avec un peu de chance, elle devrait durer plusieurs jours. » Une ombre passa sur son front ; involontairement il jeta un coup d’œil vers le mur. « J’ai l’impression à présent qu’à chaque fois ils approchent. »
Sa femme lui adressa un sourire encourageant et resserra son étreinte sur son bras.
Ils savaient tous les deux que le jardin du temps se mourait.
Trois jours plus tard (délai qui correspondait à ses calculs mais non à son espoir secret) le comte Axel cueillit une autre fleur dans le jardin du temps.
En regardant par-dessus le mur, il s’était aperçu que l’armée recouvrait à présent toute une moitié de la plaine ; elle formait d’un bout à l’autre de l’horizon une ligne ininterrompue. Un moment, il avait cru entendre des bruits de voix fragmentaires portés par l’air vide, un murmure confus ponctué de gémissements et de cris, mais il s’était rapidement persuadé que tout cela n’existait que dans son imagination. Heureusement, sa femme pinçait à ce moment là les cordes de sa harpe et les riches contrepoints d’une fugue de Bach déferlaient sur la terrasse, masquant tous les autres sons.
Entre la villa et l’horizon, la plaine se divisait en quatre renflements aux vastes ondulations dont chaque crête était clairement visible sous les rayons obliques du soleil. Axel s’était promis qu’il ne les compterait jamais, mais leur nombre était trop réduit pour passer inaperçu, d’autant qu’il délimitait nettement la progression de l’armée. Déjà l’avant-garde avait dépassé la première crête et se rapprochait de la seconde ; le plus gros de la foule se pressait derrière elle, masquant la crête et l’immense arrière-garde qui s’étirait jusqu’à l’horizon. En regardant à gauche et à droite du corps central, Axel put saisir l’amplitude apparemment sans limites de cette armée. Ce qu’il avait pris au premier abord pour la masse centrale n’était qu’une colonne avancée, pareille en tout point à d’autres tentacules qui progressaient à travers la plaine. Le véritable centre n’avait pas encore émergé, mais à en juger par le rythme de l’extension, Axel calcula qu’au moment où il finirait par atteindre la plaine il en recouvrirait chaque centimètre carré.
Il chercha des yeux des machines ou des véhicules quelconques, mais l’ensemble était toujours aussi amorphe et confus. Il n’y avait pas de bannières, pas d’étendards, pas de mascottes ou de piquiers. Tête basse, la multitude avançait, indifférente au ciel.
Soudain, à l’instant même où Axel allait se détourner, l’avant-garde apparut au sommet de la seconde crête et se déversa sur la plaine. La distance incroyable qu’elle avait couverte pendant qu’elle se trouvait hors de vue le stupéfia. Les silhouettes avaient doublé de taille et se distinguaient nettement.
A la hâte, Axel descendit dans le jardin, choisit une fleur du temps et en brisa la tige. Puis il remonta sur la terrasse en la tenant à la main.  Lorsque la lumière qu’elle contenait se fut échappée et que la fleur se fut transformée sur sa paume en une perle gelée, il regarda de nouveau dans la plaine et constata avec soulagement que l’armée avait reculé jusqu’à l’horizon.
Puis il se rendit compte que l’horizon s’était rapproché, ou plutôt que ce qu’il avait pris pour l’horizon était en fait la première crête.

En allant rejoindre la comtesse pour leur promenade du soir, il ne lui dit rien de tout cela, mais elle ne se laissa pas tromper par son apparente désinvolture et elle fit de son mieux pour dissiper son inquiétude.
En descendant l’escalier, elle désigna du doigt le jardin du temps. « Quelle merveille, Axel. Il reste encore tant de fleurs. »
Axel hocha la tête, souriant en lui-même de cet effort pour le rassurer. L’emploi qu’avait fait sa femme du mot « encore »révélait qu’inconsciemment elle sentait la fin proche. Des centaines de fleurs qui poussaient autrefois dans le jardin, il en restait à peine dix ou douze et encore plusieurs n’avaient-elles pas dépassé le stade de bourgeons… seules trois ou quatre étaient en plein épanouissement. Ils descendirent vers le lac. La robe de la comtesse bruissait sur la gazon frais, et Axel se demandait s’il cueillerait d’abord les fleurs les plus grosses ou s’il les garderait pour la fin. A proprement parler, mieux valait accorder aux bourgeons le plus de temps possible pour leur permettre de pousser et de s’épanouir, et cet avantage serait perdu si, comme il le désirait, il préservait les fleurs les plus grosses en prévision de l’assaut final. Il savait bien, toutefois, que sa décision n’avait guère d’importance : le jardin ne tarderait pas à mourir et les bourgeons avaient besoin, pour accumuler leurs noyaux de temps comprimé, d’un délai beaucoup plus long qu’il n’en disposait. De son existence entière, jamais il n’avait observé en eux le moindre symptôme de croissance : ils restaient toujours pareils à eux-mêmes ; quant aux fleurs épanouies, il les avait toujours vues ainsi.
Traversant le lac, Axel et sa femme allèrent contempler leur image dans l’eau noire et paisible. La pavillon les abritait d’un côté, la haute muraille du jardin de l’autre, ils apercevaient la villa dans le lointain, et le comte Axel se sentait en sûreté, la plaine avec cette multitude qui l’envahissait lui faisait l’effet d’un cauchemar dont il se fut réveillé. Il passa son bras autour de la taille lisse de sa femme et la serra affectueusement contre son épaule, pensant tout à coup qu’il ne l’avait pas étreinte depuis plusieurs années, quoique leur vie eût été éternelle et que le jour où il l’avait emmenée dans cette villa fût présent dans son esprit comme si cet événement datait de la veille.
« Axel, demanda sa femme avec une brusque gravité. Avant que le jardin ne meure… me permettrez-vous de cueillir la dernière fleur ? »
Comprenant le sens de sa requête, il inclina lentement la tête.
Les jours suivants, il cueillit une à une les fleurs qui restaient, ne laissant intact qu’un petit bourgeon qui poussait juste en dessous de la terrasse et qu’il destinait à sa femme. Il les choisit au hasard, refusant de les compter ou de les rationner, brisant deux ou trois tiges à la fois quand le besoin s’en faisait  sentir. La horde avait atteint à présent la seconde et la troisième crêtes : c’était toute une humanité en marche qui masquait l’horizon. De la terrasse, Axel distinguait clairement les lourdes cohortes qui descendaient d’un pas pesant dans le creux précédent la dernière crête, et parfois des bruits de voix lui parvenaient auxquels se mêlaient des cris de colère et des claquements de fouets. Les charrettes de bois tanguaient violemment sur leurs roues mal équilibrées en dépit des efforts de leurs conducteurs qui s’appliquaient de leur mieux à les contrôler. Pour autant qu’Axel pût s’en rendre compte, il n’y avait pas un seul membre de cette multitude qui eût une idée de la direction générale. On eut dit, plutôt, que chacun se mouvait droit devant soi, les yeux fixés sur les talons de la personne qui le précédait, et que seul cet enchaînement déterminait l’orientation de l’armée toute entière. Axel espéra vaguement que le véritable centre, loin en dessous de l’horizon, emprunterait une direction différente et que peu à peu la foule modifierait sa route, qu’elle se détournerait de la villa et refluerait loin de la plaine comme une marée descendante.
L’avant-dernier soir, quand il cueillit la fleur du temps, les premières colonnes étaient parvenues en haut de la troisième crête et déjà dévalaient l’autre flanc. En attendant la comtesse, il regarda les deux fleurs qui restaient, deux petits bourgeons qui, au soir du lendemain, leur donneraient à peine quelques minutes de répit. Les tiges de verre des fleurs mortes élançaient dans les airs leurs raides cohortes, mais le jardin était nu.
La matinée suivante, il la passa tranquillement dans sa bibliothèque, à sceller les plus précieux de ses manuscrits dans les cases aux couvercles de verre entre les galeries. Il arpenta lentement la salle des portraits, polissant soigneusement chaque tableau,  puis il mit de l’ordre sur son bureau et referma la porte derrière lui. Pendant l’après-midi, il s’activa dans les salons, aidant discrètement sa femme à nettoyer les ornements, à redresser les vase et les bustes.
Le soir venu, à l’heure où le soleil descendait derrière la maison, ils étaient las, couverts de poussière et ne s’étaient pas adressé la parole depuis le matin. Comme sa femme se dirigeait vers la salle de musique, Axel la rappela.
« Ce soir, lui dit-il d’un ton égal, nous cueillerons chacun une fleur. Une fleur pour chacun. »
Il ne jeta qu’un coup d’œil rapide par-dessus le mur. L’armée était à moins d’un kilomètre et le grondement monotone de la foule en loques, dominé par des cliquetis de métal ou des claquements de lanières, progressait vers la maison.
Très vite, Axel cueillit sa fleur, un bourgeon à peine plus gros qu’un saphir qui luisait faiblement dans sa main. Le tumulte, au-dehors, s’apaisa un instant, puis reprit.Se bouchant les oreilles, Axel contempla sa villa, compta les six colonnes du portique, regarda le disque argenté du lac qui, de l’autre côté de la pelouse, reflétait dans sa vasque les dernières lueurs du soir, mesura du regard les ombres qui se mouvaient entre les arbres élancés et s’étiraient sur l’herbe épaisse. Il s’attarda sur le pont où sa femme et lui s’étaient promenés main dans la main pendant de si nombreux étés…
« Axel ! »
A l’extérieur, le tumulte était assourdissant ; mille voix rugissaient à vingt ou trente mètres à peine. Une pierre vola au-dessus du mur et atterrit parmi les fleurs du temps, brisant des tiges fragiles. La comtesse courut vers son mari, alors même qu’un vague humaine déferlait contre la muraille. Une lourde tuile tourbillonna dans les airs au-dessus de leurs têtes et alla s’acraser sur une fenêtre de la serre.
« Axel ! » Il l’enlaça, redressant sa cravate de soie que son geste avait dérangée.
« Vite, ma chère, la dernière fleur ! » Il  lui fit descendre les marches et traverser le jardin. Saisissant la tige entre ses doigts couverts de bagues, elle la brisa et abrita le bourgeon dans ses mains en coupe.
Le tumulte s’apaisa légèrement et Axel reprit son sang-froid. A la vive lumière émise par la fleur, il vit les yeux effrayés de sa femme. « Tenez-la aussi longtemps que vous le pourrez, ma chérie, jusqu’à ce que le dernier grain se meure. »
Ils se tenaient côte à côte sur la terrasse, la comtesse serrait le joyau agonisant et dans l’air qui se refermait sur eux le vacarme renaissait. La foule martelait les lourdes grilles de fer et sous cette attaque massive la villa toute entière tremblait            .
Quand la dernière lueur se fut éteinte, la comtesse éleva les paumes vers le ciel comme pour libérer un oiseau invisible, puis dans un dernier sursaut de courage, prit les mains de son époux et lui adressa un sourire aussi éclatant que le fleur évanouie.
« Oh ! Axel ! » cria-t-elle.
Comme une épée, l’obscurité fondit sur eux.

Jurant et suant, les dernières colonnes de la horde atteignirent les vestiges de la muraille qui encerclait le domaine dévasté, hissèrent leurs charrettes par-dessus et les traînèrent le long des sillons de boue séchée qui avaient été jadis une allée soigneusement ratissée. La ruine, tout ce qui restait d’une villa spacieuse, interrompit à peine leur flot incessant. Le lac était vide, encombré d’arbres pourrissants, enjambé par un pont rouillé. Les mauvaises herbes infestaient la pelouse devenue prairie, recouvraient les sentiers et les dalles de pierre sculptée.
La majeure partie de la terrasse s’était écroulée, et la horde coupa droit à travers le jardin, négligeant la villa en ruine, mais un ou deux hommes plus curieux que les autres allèrent fouiller dans les décombres. Les portes pourries ne tenaient plus à leurs gonds, les planchers s’étaient effondrés. Dans la salle de musique, quelques clefs gisant encore dans la poussière, attestaient la présence d’une ancienne harpe transformée en petit bois pour le feu. Sur les étagères de la bibliothèque, il ne restait plus un seul livre, les portraits avaient été lacérés et des cadres dorés jonchaient le sol.
A mesure que les envahisseurs arrivaient plus nombreux, ils escaladaient la muraille en plusieurs points sur toute sa longueur. Jouant des coudes, plusieurs trébuchèrent dans le lac asséché, se hissèrent sur la terrasse, traversèrent aveuglément la maison en direction des portes ouvertes de la façade nord.
Un seul endroit soutint sans faiblir l’assaut de la vague infinie. Juste en dessous de la terrasse, entre ce qui restait du balcon et de la muraille, poussait un épais buisson d’épineux haut de deux mètres. Les feuillages hérissés de piquants formaient une masse impénétrable, et les soudards la contournaient soigneusement, à cause surtout de la belladone entrelacée aux branches. La plupart d’entre eux étaient trop occupés à se frayer un chemin parmi les dalles retournées pour regarder, au centre du buisson, les deux statues de pierre qui, côte à côte, contemplaient le domaine du haut de leur monticule. La plus grande représentait un homme barbu, en col dur, une canne sous le bras ; la plus petite, une femme en longue robe aux plis amples dont le calme et fin visage avait résisté aux intempéries. Elle serrait légèrement dans sa main gauche une rose unique aux pétales si délicats qu’ils en étaient presque transparents.
La soleil qui se couchait derrière la maison émit un rayon oblique ; perçant à travers une corniche effondrée, il alla frapper les pétales de la rose et se réfléchit sur les statues, tandis que l’espace d’un instant, sa lueur fugace prêtait à la pierre grise l’aspect d’une chair vivante évanouie de longue date.