jeudi 22 août 2013

Le poil de l'ours



C’était un homme qui revenait de guerre ; un homme au cœur ruiné, ravagé, dévasté, semblable à ces pays où il avait aidé à semer les pleurs et la désolation.
Et sa femme était là qui lui ouvrait ses bras, pleurant de bonheur ; elle, déchirée par son départ, vidée par son absence, qui avait tremblé aux nouvelles des combats, qui avait si fort espéré son retour, dont le cœur s’était fendu alors qu’un à un les hommes rentraient au pays mais pas le sien.
Enfin il était là, qui la regardait le front bas, l’œil farouche. Il la regardait sa jolie femme si pleine de joie et de santé ; dans cette maison qu’elle avait su garder au prix de lourds efforts, mais elle l’avait gardée, chaude, fleurie, accueillante. Et lui, n’avait d’images que  murs explosés, ruine fumantes et femmes culbutées qui sanglotaient leur honte.
Et il y avait cet enfant aussi, qu’il n’avait jamais vu, dont il n’avait jamais rien su, cet enfant dont avant son départ, il n’était pas question. D’où sortait-il cet enfant qui pourtant lui ressemblait tellement ; qui ressemblait au petit garçon qu’il avait été ?
Alors des bras qui l’attendaient, il se détourna, ignora le baiser offert des lèvres qui s’offraient à lui. Il vit les pleurs qui embrumaient deux beaux yeux déçus, et rageur, ne sachant où fuir ce bonheur retrouvé, il alla se terrer dans la paille de l’écurie.
La femme lui apporta des couvertures, de la soupe chaude, du pain frais. A coup de pieds à coups de poings, tout fut rejeté. Des jours passèrent ; la femme et l’enfant, terrorisés, n’osaient plus l’approcher. Il subsistait d’un peu d’eau et de pain sec qu’il dérobait aux chevaux. Il devenait de plus en plus maigre et gris, les cheveux et la barbe emmêlés, les ongles comme des griffes. Il était couvert de vermine et ses cauchemars déchiraient les nuits de longs hurlements.
Un jour la femme, désespérée, ne sachant plus que faire, confia l’enfant à une voisine et s’en alla par- delà la forêt consulter la femme qui savait les secrets de la terre et des étoiles. Elle lui raconta tout ; il lui fallait un remède pour guérir son époux. La femme au sourire de bonté, rassembla  des herbes et des graines, mit une bûche au foyer et s’arrêta :
-« Il me manque, dit-elle, l’ingrédient essentiel ; sauras-tu me le rapporter ?
-Oui, oh, oui ! quel est-il ?
-Il me faut le poil d’argent qui est au centre de l’étoile d’or qui garnit le poitrail du grand ours des montagnes.
-Le poil de… ? Mais comment… ?
- Je ne sais pas ! C’est à toi d’y arriver ; veux-tu guérir ton époux ? »
Oh, oui, elle le voulait ! Sans attendre, elle se mit en route et tout au long du chemin, elle garnissait un grand sac de présents pour l’ours : des noix, des noisettes, des fruits, et jamais elle n’oubliait de chanter pour l’arbre qui les lui offrait, le chant de la gratitude. Dans la rivière, elle prit des poissons et elle chanta pour la rivière ; elle chanta aussi pour les poissons qui avaient donné leur vie pour elle. Dans le creux d’un arbre, elle trouva du miel et chanta pour les abeilles.
Enfin, elle arriva près de la caverne ; l’ours était là, dressé, immense, aux crocs d’ivoire puissants, aux longues griffes semblables à des poignards. Elle était terrifiée et se cacha dans les fourrés. Elle attendit la nuit et tandis que l’ours dormait, elle déposa à l’entrée de la caverne une partie de ses offrandes. Au matin, en les découvrant, l’ours grogna de plaisir.
Elle en fit autant le lendemain et les jours suivants, chaque fois approchant et se montrant un peu plus. L’ours l’observait. Un matin elle entonna le chant de la prière et fit ainsi plusieurs matins de suite. Un matin, tremblante, elle fut proche de l’ours à le toucher.
Et l’ours lui dit de sa grosse voix qui la fit frémir : Ne crains rien, femme, depuis des jours tu m’offres des présents, tu chantes pour moi ; que puis-je te donner en retour ?
Il était là, dressé, la dominant de toute sa hauteur et dans la fourrure brune, sur le poitrail, brillait l’étoile d’or et tout au milieu scintillait le poil d’argent.
Alors d’une voix ferme, elle lui dit que pour guérir son époux, il le lui fallait, ce poil d’argent. L’ours se mit à rire : « C’est tout ? tu peux le prendre, il repoussera ! Mais tu dois venir l’arracher toi-même. »
Alors, les jambes faibles, elle approcha l’énorme bête ; elle leva une main encore hésitante, se saisit du poil, tira un coup sec. L’ours gémit un peu… mais elle tenait ce poil précieux qu’elle emballa dans son mouchoir. Alors elle chanta pour l’ours le chant de la gratitude et doucement, à reculons, elle s’éloigna. Au détour du chemin, elle prit ses jambes à son cou et d’une seule traite arriva chez la femme qui connait les secrets de la terre et des étoiles. Elle ouvrit son mouchoir et lui tendit le poil.
La femme l’examina et dit : « oui, c’est bien lui, le poil d’argent ! » et en riant, elle le jeta dans le feu !
Une gerbe d’étincelles illumina la pièce et la jeune femme décontenancée au bord des larmes balbutia : « Mais… mais.. vous l’avez brûlé… mais alors…


Et la sage se mit à rire : « Tu en fais un tête ! Ce n’est pas le poil qui importe, mais le mal que tu t’es donné pour l’obtenir. Fais avec ton époux comme tu as fait pour l’ours et tu verras qu’avec le temps, il guérira. »

1 commentaire:

Marité a dit…

Je ne le connaissais pas ce conte.. J'ai ramassé du poil de bison dès le début du séjour et j'ai l'impression qu'il a oeuvré pour nous protéger cet été :-)))
GROS BECS Pomme, merci pour ton enthousiasme...