mercredi 10 juillet 2013

Ulysse et Calypso



On rencontrait en ce temps-là, de moins en moins de monstres.
Au fond des forêts, surgissait parfois d’un buisson, quelque faune ; dans les montagnes de Thrace galopaient les derniers centaures et dans une île proche, on avait vu des cyclopes. Mais plus de géants à cent bras, plus de chiens à plusieurs têtes, ni harpies, ni dragons, ni gorgones. Cependant les dieux permettaient encore aux immortels, de faire avec les hommes un bout de chemin.
Calypso avait reçu pour royaume, une île de Méditerranée : Ogygie, l’île de l’oubli, le nombril de la mer. Elle y vivait dans une grotte recouverte de vigne ; quatre fontaines arrosaient un jardin où poussaient violettes, iris et ombelles : angélique et persil et fenouil et ciguë. Plantes belles et utiles, parfois dangereuses, dont la magicienne et ses nymphes  fabriquaient des onguents, des potions, des remèdes ; tamaris, orangers, citronniers, amandiers, figuiers de barbarie ombrageaient la prairie et nous donnaient leurs fruits. Plus loin, masquant la mer et les falaises, aulnes, cyprès et peupliers noirs limitaient l’horizon.
Une nuit, la tempête a fait rage ; le vent tordait les oliviers, des vagues géantes fracassaient les falaises. Au matin, le calme revenu avec le soleil ;Calypso est sortie accompagnée de ses suivantes. Sur la grève et les rochers, la mer avait rejeté les débris d’un navire et des corps disloqués. Elle leur a fait donner une sépulture ; l’un deux respirait encore. Elles l’ont porté jusqu’à la grotte…..

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Neptune une fois encore a brisé mon navire, noyé mes compagnons. Moi-même sur cette grève, comment vais-je survivre ? Je suis si fatigué….
Je voudrais tant revoir Ithaque et Pénélope et mon fils Télémaque… Mais je n’ai plus de forces… Il faut mourir ici, Neptune m’a vaincu….
Je fais un rêve étrange…. On dirait une grotte… La couche où je repose est garnie de fourrures… Un foyer, là, tout près, chauffe, éclaire et embaume ; on fait brûler des herbes et du cèdre et du thym… Des jeunes filles autour chantent tout en filant et là-bas, la plus belle tisse à gestes gracieux, une navette d’or dans sa main aux doigts fins. On dirait Pénélope ou bien encore Circé… je n’ose ouvrir les yeux… si je remue je crains de faire cesser le rêve…

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« Madame… il a bougé ! Le naufragé s’éveille ! »
Calypso et ses nymphes approchent de la couche ; les paupières d’Ulysse tressaillent, sa poitrine se soulève ; il respire.
Le cœur de Calypso s’agite et ses pensées la troublent…. Des naufragés, pourtant, elle en a vu beaucoup. Les abords de son île sont souvent dangereux pour les navigateurs. Chaque fois qu’elle le peut, sans se faire voir, elle les aide à reprendre la mer. Calypso est bonne ; elle pourrait faire de même avec celui-ci ; il n’est pas encore tout à fait conscient, mais il a repris des forces. Elle a encore le temps de disparaître, de masquer sa demeure. Les vents ses amis, pousseront sur la plage les débris du navire, il construira un radeau et reprendra la mer.
Calypso contemple l’homme qui s’éveille mais ne disparaît pas ; bientôt il est trop tard.
Ulysse ouvre les yeux : ce n’était pas un rêve. La femme près de lui, ce n’est pas Pénélope ; elle est beaucoup plus grande. Elle marche vers lui : elle n’est pas mortelle :
-« Bienvenue, étranger ! »

Les yeux au fond des yeux, ils se sont regardés. Calypso aime Ulysse ; il va tout oublier : Ithaque et Pénélope, le jeune Télémaque et les colères des dieux.
Sept ans ils vont s’aimer…
Sur la verte Ogygie, nul dieu ne vient jamais ; aucun navigateur ne peut voir ses rivages : c’est l’île de l’oubli. Athéna seule, à qui rien n’échappe, sait où trouver Ulysse.

Ithaque n’a plus de roi et nombreux sont les princes qui convoitent l’épouse et les biens d’Ulysse. Voilà plus de dix ans que la guerre est finie ; tous les rois de la Grèce sont revenus chez eux. Pénélope reste seule, Télémaque est bien jeune. Les prétendants avides pressent la reine de choisir l’un d’entre eux. Athéna va l’aider, Athéna la fileuse inspire à Pénélope une supercherie. Elle montre aux prétendants une tapisserie : si Ulysse n’est pas de retour quand le dernier point sera posé à son ouvrage, alors elle choisira un autre époux. Chaque jour, la reine tisse sans relâche, mais au cœur de la nuit, elle défait son ouvrage. Les prétendants surveillent Pénélope qui ne peut pas tout défaire. Lentement, très lentement, la tapisserie avance ; si lentement que les prétendants s’impatientent. Pénélope craint d’être découverte.
Athéna voyant Pénélope harcelée, va trouver Jupiter : Calypso doit libérer Ulysse. Athéna est sage ; le roi des dieux l’écoute et c’est son messager, le diligent Hermès qui va porter son ordre.  Ogygie est bien loin et pour aller plus vite, c’est comme un goéland qu’il va fendre les airs.

Sur la verte Ogygie, rêvant près du rivage, Ulysse est pris de nostalgie. Il contemple la mer et songe à sa patrie ; la mémoire lui revient.
Il aime Calypso, mais il lui faut partir… il songe à son enfant ; son épouse lui manque… Ithaque et Pénélope…. le jeune Télémaque, un enfant au berceau, est depuis tout ce temps devenu presque un homme. Il veut rentrer chez lui.
Mais Calypso refuse ; elle aussi a deux fils qui ont besoin d’un père. Et Ulysse argumente :il est mortel, d’une manière ou d’une autre, un jour elle va le perdre.
-«  Demeure à Ogygie et tu vivras toujours, offre la magicienne.»
La vie dans l’île est douce et Calypso aimante. Retourner sur la mer, affronter Poséidon, Ulysse hésiterait si tombant des nuages un grand oiseau nacré ne venait se poser aux abords de la grotte. Un oiseau qui grandit, se dépouille de ses plumes, il reconnaît Hermès.
-« Calypso ! Calypso ! que lui promets-tu là ? N’écoute pas, Ulysse ! Si tu restes en cette île, tu seras oublié des hommes et du monde ; si tu rentres à Ithaque, certes un jour tu mourras, mais ton nom et tes exploits seront chantés par les poètes pendant des siècles et des siècles. Athéna te protèges et c’est sur sa demande que le grand Zeus m’envoie. Fais ton choix voyageur : l’oubli chez Calypso, ou la gloire en Ithaque. »
Ulysse est un sage ; il a choisi la vie, la vie d’un mortel qui vaut mieux que l’oubli. Calypso est en pleurs. Elle sait les charmes qui pourraient garder près d’elle l’aventurier qu’elle aime, mais quand Zeus a parlé, il faut lui obéir.
Et c’est inconsolable, qu’elle fournit à Ulysse le bois nécessaire à la construction d'un radeau et des vivres. Il leur reste cinq jours ; cinq jours encore ils vont s’aimer, se dire adieu et puis Eole envoie un vent d'est favorable. Il est temps d’embarquer, d’aller revoir Ithaque…

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