jeudi 16 mai 2013

L'innocent aux mains pleines



Comme chacun sait, tous les jeudis à Brezolles, c’est jour de marché.
Au temps du comte Albert, il en était déjà ainsi. En ce temps là - c’était il y a longtemps, du temps où l’on menait les bêtes à pied- un paysan qui avait vendu sa vache rentrait chez lui. Passant le long de la Meuvette, il entendit les grenouilles : « Croûhuit, croûhuit, croûhuit !! »
Chantaient les grenouilles.
-Oh, les sottes bêtes ! leur lança le bonhomme ; c’est pas huit écus que j’ai vendu ma vache, c’est sept ! Sept, pas huit !
Mais les grenouilles continuaient : « Croûhuit, croûhuit, croûhuit !!! »
- Ah ! vous ne me croyez pas ? Eh bien, regardez  !
Et il tira de sa poche sept pièces d’argent :
-Tiens !  1, 2, 3, 4, 5,6 et 7
Et les grenouilles reprenaient : « Croûhuit, croûhuit, croûhuit…. »
- Oh, mais… c’est qu’elles sont têtues ! Allez ! Comptez donc vous- mêmes…
Et furieux, il lança les sept pièces d’argent dans la Meuvette.
Il s’assit sur la berge, attendant que les grenouilles aient fini de compter. Il attendit comme çà jusqu’à la nuit tombée et sentant la fraîcheur et l’humidité monter dans ses braies, il finit par perdre patience et se mit à insulter les grenouilles : «  Bande d’idiotes, il vous en faut du temps pour compter jusqu’à sept ! Vous pensez tout d’même pas que j’vas rester là toute la nuit en attendant que vous ayez fini ? Y’a la mère qui m’attend et la soupe qui refroidit !
Ah vous en faites bien du bruit pour des bestioles aussi benettes…
Et furieux, il rentra chez lui tandis que dans son dos le chant des grenouilles, s’éloignait dans  la nuit  : « Croûhuit, croûhuit, croûhuit….
Un an passa… il avait acheté une autre vache. Pensant se dédommager des sept écus que les grenouilles ne lui avaient pas rendus, il abattit la vache ; la viande lui rapporterait plus que l’animal sur pied.
Il emballa soigneusement les quartiers dans des torchons qu’il mit dans des paniers et les paniers sur une charrette et le voilà sur le chemin. Juste avant d’arriver à Brezolles, une meute de chiens dirigée par un molosse au nez fripé et aux joues pendantes, se mit à aboyer  et courir autour de la charrette : « Mwaôuh, Mwaôuh, Mwaôuh !!!
-Oui, oui, je te comprends : pour moi, pour moi ?? Eh bien tu peux courir mon vieux ! Elle est pas pour Twaôuh, twaôuh , ma viande !
Mais le gros chien insistait,  reniflant les paniers tant et si bien que le bonhomme tomba le nez dans la poussière. La charrette versa et les paniers suivirent ; le gros chien et sa bande crochèrent dans les torchons et disparurent derrière les haies d’aubépine..
-Pas grave, dit le bonhomme s’adressant au molosse. Tu voulais ma viande ? Eh bien tu l’as ! De toute façon, je connais ton maître ; va lui demander des sous et reviens me payer dans trois jour à la maison.
Les trois jours écoulés, notre innocent se leva tout joyeux, comptant bien toucher ses sous dans la journée…. Il attendit, jusqu’au soir et encore le lendemain, puis le jour suivant, d’un pas martial il se rendit chez le maître du molosse et lui réclama son argent.
-Ton argent ? Quel argent ?
-Mais celui que me doit ton chien !
L’autre se mit à rire :
-Mon chien ?... mon chien te doit de l’argent ? Et que t’as-t-il donc acheté mon chien ?
- Mais, toute la viande de la vache que j’ai tuée et que j’allais vendre au marché !
- Ah ! c’est donc ça qu’il a tant dormi et qu’il n’avait pas faim ! Ben, mon pauv’ vieux, que veux-tu ! Je ne suis pas responsable des dettes de mon chien !
Le pauvre innocent s’en retourna tout penaud.
Sa femme qui commençait à trouver pénible la perte de deux vaches en un an, l’envoya demander justice au comte Albert, alors seigneur de Brezolles.
Il fut reçu en audience et put raconter son histoire : comment les grenouilles ne lui avaient pas rendu ses écus ; comment le chien avait pris sa viande et comment son maître  n’avait pas voulu rembourser sa dette.
La fille du comte Albert, qui brodait mélancoliquement dans un angle de fenêtre, se mit soudain à rire, mais à rire ! à s’en étouffer ! Le comte, la comtesse, les valets, les nourrices, les gardes, les chasseurs tous ceux qui se trouvaient dans la salle s’émerveillent et s’empressent autour de la jeune fille. Pensez ! Elle n’avait jamais ri de sa vie et le comte l’avait promise à celui qui obtiendrait d’elle au moins un sourire.
- Je ne peux obliger les grenouilles, dit le comte, à te rendre tes écus, pas plus que je ne peux forcer le maître du chien à te payer le prix de ta viande, mais je t’offre ma fille pour épouse et à ma mort, c’est toi qui sera seigneur de Brezolles.
- Ah, mais non ! dit le paysan, je ne veux pas de votre fille ; j’ai déjà une femme et c’est bien assez. Et je ne veux pas non plus de votre place, j’ai assez de mal à la mienne ! Non, ce que je veux, c’est le prix de ma viande et mes sept écus.
-Puisque c’est comme ça, dit le comte Albert furieux, alors reviens dans trois jours… des écus !!! Tu en veux sept ? Je t’en ferai donner cinquante.
Le garde qui était à la porte, voyant sortir le paysan, lui dit :
-Alors ! alors ! il paraît que tu as fait rire la fille du comte ? qu’est-ce qu’il t’a donné pour cela ?
-Rien encore ; on ne m’a pas rendu mes sept écus, mais dans trois jours on va m’en donner cinquante..
-Oh ! c’est beaucoup, dit le garde. Que vas-tu faire de tout cet argent ? Tu devrais m’en donner un peu.
- Si tu veux, dit l’innocent. Va de ma part dans deux jours, demander qu’on t’en donne vingt sur mes cinquante.
Un vieil avare, usurier à ses heures qui attendait une audience, n’avait rien perdu de la conversation ; il s’approcha :
-Vous en avez de la chance, vous deux ! Mais des écus, dans ce village, vous aurez du mal à les changer : confiez-les moi , et je vous ferai la monnaie.
-D’accord, dit l’innocent ; donne-moi tout  suite pour trente de monnaie et dans trois jours, va te faire payer chez le comte Albert.
Tout content du beau marché qu’il venait de passer, le vieil avare donne au paysan quelques vieilles pièces sans valeur.
Trois jours plus tard, comme convenu, le paysan revient au château et demande audience.
-Ôtez-lui ses vêtements, dit le comte et donnez-lui  les cinquante que je lui ai promis.
-Ah, mais ils ne sont plus pour moi à présent ; j’en ai donné vingt au garde à votre porte et l’usurier m’en a changé trente ; c’est donc à lui…
A ce moment, un tumulte se fit à la porte et l’on vit entrer le garde qui, à grand bruit, réclamait ses vingt et derrière lui, l’usurier qui voulait ses trente.
Chacun reçut sa part des cinquante coups de bâton que son insolence avait valu à l’innocent.
Le comte Albert, que cette histoire avant réjoui se mit à rire et dit au paysan : « La plus perdue des journées est celle où l’on n’a pas ri et toi, tu m’as bien fait rire. Va dans mes coffres et prends tout l’argent que tu veux. »
Le bonhomme ne se le fit pas dire deux fois ; il remplit ses poches et sa besace. Toute cette monnaie était lourde à porter ; il s’arrêta sur la place, entra dans l’auberge et se mit à compter sa fortune. L’usurier l’avait suivi sans se faire remarquer et voilà qu’il entend notre innocent marmonner :
« Ah,la la ! J’ai pris ces pièces au hasard et maintenant je ne sais pas si j’ai la bonne somme ! Ah, il m’a bien roulé, le comte Albert, s’il avait été honnête, il m‘aurait donné l’argent lui-même au lieu de me laisser me servir..
Et le grigou de se dire :
-Il se plaint du comte ? Je vais le dénoncer ; il sera puni et moi, j’aurai une récompense !
Sans attendre plus, il met son projet à exécution, ce qui fâche grandement le comte Albert :
-Va me chercher ce maudit paysan qui n’est jamais content. Il va voir de quel bois je me chauffe !
L’usurier se frottait les mains en se rendant chez l’innocent :
- Vite, vite, il faut vous rendre au château, le comte Albert a deux mots à vous dire…
-Oh, mais, fait l’innocent, c’est que je suis un homme riche maintenant ! Pas question d’aller au château avec mes vieux habits… Je vais m’en faire faire des neufs…
Mais le vieil avare, pressé de toucher sa récompense ne voulait pas attendre :
-Je vais vous en prêter un d’habit ! Un bel habit même… presque neuf !
L’innocent accepta et voilà nos compères devant le comte qui reproche au paysan ses propos désobligeants.
-Comment, proteste-t-il, vous croyez ce vieux grigou ? Voyons, un homme qui vit en prêtant de l’argent ne peut dire une parole véritable ! Il serait même capable de prétendre que l’habit que  je porte est à lui !
-Mais, mais, mais… se mit à piailler l’usurier, évidemment qu’il est à moi ! Il me l’a emprunté pour être convenablement vêtu devant vous !
Le comte Albert se dit :
-Une chose est certaine : ce vieux grigou cherche à rouler quelqu’un. Ou c’est moi, ou c’est l’innocent ! Gardes ! chassez -moi ce menteur !
-Et toi, dit-il au paysan, retourne dans mes coffres et remplis encore une fois tes deux poches.
Et c’est ainsi que l’innocent rentra chez lui les mains pleines et vêtu d’un bel habit presque neuf.

1 commentaire:

manouche a dit…

...et dans l'enclos retrouva sa coquine Ninon!

Rimes à rien...

Que deviendra Arsinoë la Belle quand le sort l'enverra loin de son élément? Son avenir sera celui de la lentille qui se veut papillon...