vendredi 12 avril 2013

La Mariage de Gauvain (fin)


Tristes noces… ni les bijoux, ni la robe de velours dont on avait revêtu la mariée ne purent empêcher l’époux de pâlir et de trembler en lui prenant la main. C’est en boitant qu’elle l’accompagna jusqu’à l’autel.
Nul ne fit honneur au festin qui suivit la cérémonie ; les âmes étaient lourdes et les gorges serrées ; nul non plus n’eut le cœur à la danse quand les ménestrels se mirent à jouer. Gauvain  s’était levé ; tout souriant, il s’inclina devant sa nouvelle épouse et lui offrit son bras. Réglant son pas sur un air plus lent qu’il avait demandé, il ouvrit le bal avec elle. Arthur et Guenièvre vinrent les rejoindre suivis des chevaliers et de leurs compagnes. Perdue dans la foule, la boiteuse épouse de Gauvain ne se remarquait plus.
Quand minuit sonna, le Roi et la Reine donnèrent congé à l’assistance pour mener les nouveaux mariés jusqu’au lit nuptial. Guenièvre embrassa la mariée et Arthur serra son neveu dans ses bras en lui souhaitant tristement une  bonne nuit. Les herbes et les feuiilages dont on avait jonché le sol de la pièce embaumaient ; de souples et douces fourrures garnissaient le lit ; un feu crépitait dans la cheminée. Gauvain épuisé, se laissa tomber sur un fauteuil. Comment allait-il pouvoir se comporter avec cette épouse ? que commandait le code de la chevalerie dans ce cas et que pouvait la chevalerie face à certaines réalités ?
Comment honorer en époux une telle compagne ce soir et jusqu’à la fin de ses jours ? Son honneur, son courage, sa loyauté, sa valeur ne pouvaient rien contre l’absence de désir pour la repoussante personne qui l’attendait sous les fourrures du grand lit. Il avait entendu non sans apréhension, derrière lui, le bruissement des étoffes qui une à une tombaient à terre… et la douce voix du monstre qui l’appelait.
« Ne venez- vous pas vous coucher, sire mon époux ?
Avec un frisson d’angoisse, il tourna la tête… et pour voir la femme la plus belle qu’il ait jamais rêvée : ses cheveux blonds tombaient jusqu’à ses reins à la cambrure parfaite ; son corps était droit et souple, ses jambes longues et galbées ; sa peau était de satin et son visage plus doux, plus gracieux que celui des madones des églises. Elle se blottit contre lui et passant les bras autour de son cou, elle l’embrassa doucement sur la joue.
« C’est bien moi votre épouse, loyal Gauvain : la laide dame que vous avez menée à l’autel, c’est moi. En m’acceptant, vous avez levé la moitié du sort qui m’avait emprisonnée dans ce corps hideux. Pourtant, je ne suis qu’à demi délivrée ; je dois maintenant pendant une moitié du jour reprendre ma précédente apparence… à moins que vous ne puissiez répondre à une question…
-Mon aimée…je vous en prie ! Quelle question ?
-La voici : que préférez-vous ? M’avoir à vous seul, belle toutes les nuits et passer vos jours à la cour accompagnée d’un laideron, ou au contraire, m’avoir belle le jour et repoussante la nuit ?
Elle regardait intensément Gauvain ; perplexe devant ce choix étrange, lui ne savait que répondre. Et comme c’était sa nuit de noces :
« Viens, lui dit-il, en l’entraînant vers le lit, viens comme tu es maintenant !
La belle se rembrunit et s’écarta de lui :
« Vous ne pensez donc qu’à vous Messire ? Je serai belle la nuit pour votre plaisir et tous le jour je devrai endurer moqueries et quolibets à moins de vivre solitaire en cachée en quelque recoin. C’est donc ainsi que vous m’aimez ?
-Oh, pardon ! s’écria Gauvain en lui baisant la main. Oui, je suis égoïste ; sois belle autant que tu veux mon amour et cache dans la nuit de cette chambre ta part de laideur.
Elle retira vivement sa main :
« Ainsi vous m’aimez si peu que mon apparence vous soit indifférente ? Un laideron peut donc satisfaire votre cœur et vos sens. Avez-vous pensé à ma honte quand je devrai me montrer nue devant vous ?
Gauvain venait de comprendre que quel que soit son choix, il ne serait pas le bon. Désemparé, il haussa les épaules et soupira :
« Je suis incapable de décider, ma mie. Faites votre choix et je m’en accommoderai !
A ces mots, toute heureuse, la jeune femme se jeta dans ses bras :
« La voilà, la bonne réponse. Vous m’avez donné ce que toute femme désire : la liberté de choisir sa vie et son apparence. Le sort est levé, messire et je suis à vous belle le jour et la nuit , pour toujours ;

Le lendemain, Arthur et sa cour voyant les heures passer sans que paraissent les nouveaux mariés, s’inquiétaient de savoir comment Gauvain avait surmonté la terrible épreuve. C’est à midi largement passé que l’assemblée vit paraître, un peu fatigués mais radieux, un jeune couple éclatant de bonheur.
Arthur avait sauvé son royaume ; Gauvain avait délivré son épouse d’un sort horrible. Il ne restait plus à Keu le Sénéchal qu’à organiser la plus grande fête qu’eût connu le château de Kaerleon.



Aucun commentaire:

Amis conteuses et conteurs, vous allez sans doute me dire que j'enfonce une porte ouverte, mais bon, pour moi c'était nouveau. J...