vendredi 9 mars 2012

Opéra -Fantôme (3)


Marlon sursauta :
« Un théâtre ?… mais où est-il ?… je n’en ai pas vu… »
« Il n’existe plus … »
Marlon écoutait la voisine avec une sorte d’avidité ; elle fit glisser les mailles de son tricot sur une aiguille circulaire et reprit :
« Ce théâtre fut, je crois bien, le dernier aménagement notable du château, si l’on excepte les salles de bains et le chauffage central qui ont été posés après la dernière guerre…

…Toutes ces occupations laissaient au comte le temps de veiller à l’éducation de l’enfant. Il le remit à une nourrice qui avait elle-même un fils. Pierre le paysan et Louis le fils du maître grandirent en garnements inséparables ; puis un jour, arrivèrent des précepteurs avec pour mission de faire du jeune des Authieux un gentilhomme digne de ce nom. Son avenir n’était pas de polissonner avec le fils de sa nourrice.
Les années passèrent et vint le temps pour Louis, regimbant, rechignant de s’en aller à Paris où le comte avait gardé des relations qui devaient aider le jeune homme à faire son chemin dans le monde.
Louis aima Paris et Paris aima Louis qui perdit bien vite ses manières campagnardes. Les salons lui ouvrirent leurs portes et les Précieuses leurs bras. Jamais il n’oublierait sa première visite à « l’Incomparable Arthénice ». Etre reçu à l’hôtel de Rambouillet était un privilège dont le jeune provincial n’avait pas mesuré l’importance. C’était en juin et son étonnement fut grand de voir en plein Paris, une armée de faucheurs entasser du foin en meules comme il était d’usage dans son Thymerais natal ; c’était la ville à la campagne, que dévoilait largement de hautes croisées ouvertes du parquet de chêne ciré jusqu’aux  poutres polychromes du plafond.
Madame de Rambouillet, contrairement à l’usage qui voulait les pièces d’apparat à l’étage, recevait au rez-de chaussée, dans des salons en enfilade dont les portes fenêtres laissaient admirer les jardins. Rien n’était conventionnel chez la marquise et Louis habitué aux murs rouge sombre ou bruns des autres demeures fut ébloui par le bleu lumineux qui inondait de gaité toutes les salles. Il avait été présenté au marquis, un homme aimable et cultivé qui avait apprécié la réserve et la bonne éducation du jeune provincial. Son épouse souffrait beaucoup des manières de soudards de nombre de gentilshommes de la cour ; manières qui pour la plupart étaient l’héritage du bon roi Henri dont le raffinement n’était pas la vertu principale. Elle n’aimait pas non plus le clinquant italien qu’on devait Marie de Médicis et aux Italiens qui l’entouraient.
Aussi avait-elle inventé sa propre cour faite de gens du monde, intellectuels policés, amoureux des bonnes manières et du beau langage. On rencontrait chez elle, écrivains, philosophes, savants ; Corneille y venait lire ses pièces ; on discutait de l’Astrée avec son auteur, Honoré d’Urfé ; Madeleine de Scudéry qui bientôt aurait son propre salon, niait avec coquetterie avoir pris pour modèles des gens connus dans son Grand Cyrus. Raffinement du langage, recherche des mots et des expressions inspireront bientôt Molière. Cathos et Madelon sont nées dans la ruelle de Catherine de Rambouillet.
Mais c’est en hiver qu’il fallait y être vu ;  peu frileuse et même redoutant la chaleur, Madame de Rambouillet, lovée dans des peaux d’ours, faisait geler son monde dans l’alcôve de sa « chambre bleue » dont la température n’excédait pas celle du dehors. Chacun, tour à tour, s’éclipsait pour aller chercher un peu de chaleur dans les antichambres où des bûches flambaient dans les cheminées de marbre.
C’est ainsi que le jeune Louis des Authieux, « monté » à Paris pour servir le roi, ne se montra que fort peu à la cour mais très souvent dans les salons.

3 commentaires:

anne des ocreries a dit…

J'aime bien la tournure que ça prend jusque là....

almanachronique a dit…

Anne, tu vois, j'ai changé des trucs; l'époque principalement: recul de 150 ans en arrière.
Bon, n'hésite pas si ça devient trop historique (pédant) à protester...

manouche a dit…

Est ce pour cela qu'on dit "je suis bleue de froid" ?

Rimes à rien...

Que deviendra Arsinoë la Belle quand le sort l'enverra loin de son élément? Son avenir sera celui de la lentille qui se veut papillon...