mardi 28 février 2012

-Les oreilles du roi Midas-



On pourrait imaginer que de tout cet or dont s’était lavé Midas, au moins une parcelle serait devenu plomb et aurait lesté sa cervelle. Hélas il n’en fut rien !
Un jour qu’il était à la chasse, il fut entraîné (selon le coutume bien connue des princes et rois de légendes), il fut entraîné dis-je à la suite d’un gibier en un lieu où il n’avait rien à faire : sur les pentes du mont Tmolos. Là se trouvaient des dieux assemblés pour décider entre deux musiciens, lequel était le meilleur.  Ils n’étaient pas n’importe qui : les concurrents étaient Pan et Apollon. Tmolos, le dieu de cette montagne avait été désigné pour arbitre. Pan joua de sa flûte des airs joyeux et Apollon tira de sa lyre des accords sublimes. A l’unanimité, il fut déclaré vainqueur.
C’est alors que sortant des buissons d’où il avait tout écouté, Midas vint donner un avis que personne ne lui demandait. Lui préférait la flûte à la lyre ; la musique champêtre du dieu berger à la musique céleste du divin artiste.
Apollon offensé, toisa l’impertinent : «  Pour qui te prends-tu Midas, qui ose te mêler des affaires des Dieux, qui ose critiquer leur jugement ? Toi qui te crois l’oreille si fine, je vais t’en donner, moi des oreilles ! Des oreilles semblables à cet animal ton frère, dont sans doute tu apprécies la voix mélodieuse ? »
Et Midas aussitôt, sentit de chaque côté de sa tête comme une démangeaison. Il y porta les mains… Horreur ! ses oreilles étaient couvertes de poils et d’une longueur démesurée !
Il attendit la nuit pour rentrer en son palais sans que personne ne puisse soupçonner sa disgrâce. Au réveil, il se coiffa du bonnet emblème de la Phrygie son royaume et ne le quitta plus. Ainsi le roi Midas cacha jalousement ses oreilles. Hélas, il ne pouvait empêcher ses cheveux de pousser et forcément l’esclave qui les coupait eut connaissance du secret. Si la chose s’apprenait, lui seul aurait pu l’ébruiter et la mort châtierait son indiscrétion.
Malheureux homme ! Un pareil secret ! De toutes ses forces, il était résolu à le taire, mais il craignait un incident, une étourderie, un rêve même : imaginez qu’une nuit il se mette à parler en dormant et que sa femme l’entende ? et qu’elle fasse confidence de la chose à une amie… qui ne manquerait pas de colporter une si croustillante nouvelle… C’en serait fait de lui !
Ce secret trop lourd à garder, il fallait le confier, mais à qui ? connaissait-il un être humain capable de rester muet comme la tombe ?  Mais la voilà, l’idée ! une tombe ! Il allait enterrer son secret !
Il se rendit au bord du fleuve, sur une rive déserte où seuls vivaient des roseaux. Là, il creusa un trou, un trou profond et, courbé vers les entrailles de la terre, il murmura : « Le roi Midas a des oreilles d’âne ! » Puis, bien vite, il reboucha le trou et s’en fut , soulagé.
Mais le secret s’alla nicher dans les racines des roseaux, remonta par les tiges, sortit sur les feuilles où le vent le cueillit… qui répandit par toute la terre et à travers le temps, le secret du roi Midas !

samedi 25 février 2012

Encore une affaire de coeur...

-Un cœur de chêne-

On lui disait le chêne-pommier ; sa silhouette était plus d’un pommier que d’un chêne. Un bien grand pommier quand même, au tronc court et puissant, dont les branches en ombelles s’arrondissaient dans la clairière qu’il ombrageait, entouré d’autres chênes, de haute futaie, ceux-là. Ses glands à profusion nourrissaient une colonie d’écureuils dont les cabrioles l’amusaient. L’un deux surtout, vif et joyeux qui n’oubliait jamais de le remercier pour les nombreux glands dont il remplissait son rond petit bedon, était son favori. Il aimait à le voir faire mille acrobaties de branche en branche et puis filer, vif comme un rai de lumière, pour se montrer, toujours plus haut entre les feuilles. Ces deux-là s’aimaient.
Le chêne avait à son flanc une marque en forme de coeur qui intriguait beaucoup l’écureuil. On aurait dit une boutonnière dont le bouton serait parti. Un jour, l’écureuil curieux osa poser au chêne la question : d’où lui venait cette marque ? L’arbre se contenta de remuer ses feuilles sans répondre,  De temps en temps l’écureuil, de plus en plus intrigué, revenait à la charge et entre deux cabrioles posait la question si bien que l’arbre, amusé,  attendri, finit par lui dire : « Cette marque, ce coeur que tu vois là est la porte qui mène à mon trésor, mais… chut !!! ne le répète à personne, personne ne doit le savoir.
Alors ce fut une autre chanson : le curieux voulait savoir ce qu’était un trésor. Il n’avait jamais entendu parler d’une telle chose ! Et chaque jour il questionnait le chêne en lui demandant de décrire son trésor. Tant et si bien qu’un jour le chêne lui dit : « Viens voir ! et il ouvrit grand son coeur pour que l’écureuil puisse entrer. Jamais le petit rouquin n’avait vu telle splendeur : il y avait là, au cœur de l’arbre, des perles, des diamants, des joyaux de toutes formes et de toutes couleurs. L’écureuil était sans voix, incapable de la moindre cabriole… médusé !
« Sers-toi, lui dit le chêne, prends ce que tu veux ! » Tout ému l’écureuil  choisit un simple collier d’or pour l’offrir à sa compagne.
-C’est tout ? dit l’arbre, tu ne veux rien de plus !
-Oh, mais c’est déjà beaucoup ! Merci, merci ! ma douce amie va être si heureuse !
Et l’écureuil quitta le cœur de l’arbre qui resta entr’ouvert.
Il  offrit le collier à sa compagne, la jolie Marguerite qui,  toute heureuse s’empressa de s’en parer et d’aller s’admirer dans les flaques d’eau du chemin. En se voyant si belle en ce rustique miroir, elle n’eut de cesse d’aller se montrer à toute la forêt.
Le rat gris, en la voyant si bien parée lui demanda d’où venait ce bijou : « C’est le chêne pommier qui l’a donné à mon chéri, dit la bavarde qui ajouta : le chêne a dans son cœur un trésor merveilleux, et il en aurait donné bien plus si mon bel écureuil l’avait voulu. »
Aussitôt, l’envie, la cupidité, portées par leurs ailes noires  étendirent leur ombre sur le rat gris. « Pourquoi ces écureuils auraient-ils des bijoux et pas lui ? Le chêne a dans son cœur un trésor… il me le faut ! » Il grimpa le long du tronc et par le coeur resté entr’ouvert, il s’infiltra jusqu’à l'âme de l’arbre  et commença à piller le trésor. Il en prit tant et tant que ses crocs et ses griffes blessèrent le pauvre chêne jusqu’à la sève. Meurtri , déçu, le chêne se contracta et le coeur commença à se referme. Le rat n’eût que le temps de se faufiler dehors sans pouvoir rien emporter ;
Depuis, le chêne pommier a refermé son coeur et n’a plus jamais laissé personne approcher son trésor ; il protège bien  son âme. Combien de joyeux écureuils  devront-ils cabrioler devant lui avant qu’il oublie les griffes du rat gris ???

vendredi 24 février 2012

Pour Eric ... (et les autres)

Le Poil de l’Ours-

C’était un homme qui revenait de guerre ; un homme au cœur ruiné, ravagé, dévasté, semblable à ces pays où il avait aidé à semer les pleurs et la désolation.
Et sa femme était là qui lui ouvrait ses bras, pleurant de bonheur ; elle, déchirée par son départ, vidée par son absence, qui avait tremblé aux nouvelles des combats, qui avait si fort espéré son retour, dont le cœur s’était fendu alors qu’un à un les hommes rentraient au pays mais pas le sien.
Enfin il était là, qui la regardait le front bas, l’œil farouche. Il la regardait sa jolie femme si pleine de joie et de santé ; dans cette maison qu’elle avait su garder au prix de lourds efforts, mais elle l’avait gardée, chaude, fleurie, accueillante. Et lui, n’avait d’images que  murs explosés, ruine fumantes et femmes culbutées qui sanglotaient leur honte.
Et il y avait cet enfant aussi, qu’il n’avait jamais vu, dont il n’avait jamais rien su, cet enfant dont avant son départ, il n’était pas question. D’où sortait-il cet enfant qui pourtant lui ressemblait tellement ; qui ressemblait au petit garçon qu’il avait été ?
Alors des bras qui l’attendaient, il se détourna, ignora le baiser offert des lèvres qui s’offraient à lui. Il vit les pleurs qui embrumaient deux beaux yeux déçus, et rageur, ne sachant où fuir ce bonheur retrouvé, il alla se terrer dans la paille de l’écurie.
La femme lui apporta des couvertures, de la soupe chaude, du pain frais. A coup de pieds à coups de poings, tout fut rejeté. Des jours passèrent ; la femme et l’enfant, terrorisés, n’osaient plus l’approcher. Il subsistait d’un peu d’eau et de pain sec qu’il dérobait aux chevaux. Il devenait de plus en plus maigre et gris, les cheveux et la barbe emmêlés, les ongles comme des griffes. Il était couvert de vermine et ses cauchemars déchiraient les nuits de longs hurlements.
Un jour la femme, désespérée, ne sachant plus que faire, confia l’enfant à une voisine et s’en alla par- delà la forêt consulter la femme qui savait les secrets de la terre et des étoiles. Elle lui raconta tout ; il lui fallait un remède pour guérir son époux. La femme au sourire de bonté, rassembla  des herbes et des graines, mit une bûche au foyer et s’arrêta :
-« Il me manque, dit-elle, l’ingrédient essentiel ; sauras-tu me le rapporter ?
-Oui, oh, oui ! quel est-il ?
-Il me faut le poil d’argent qui est au centre de l’étoile d’or qui garnit le poitrail du grand ours des montagnes.
-Le poil de… ? Mais comment… ?
- Je ne sais pas ! C’est à toi d’y arriver ; veux-tu guérir ton époux ? »
Oh, oui, elle le voulait ! Sans attendre, elle se mit en route et tout au long du chemin, elle garnissait un grand sac de présents pour l’ours : des noix, des noisettes, des fruits, et jamais elle n’oubliait de chanter pour l’arbre qui les lui offrait, le chant de la gratitude. Dans la rivière, elle prit des poissons et elle chanta pour la rivière ; elle chanta aussi pour les poissons qui avaient donné leur vie pour elle. Dans le creux d’un arbre, elle trouva du miel et chanta pour les abeilles.
Enfin, elle arriva près de la caverne ; l’ours était là, dressé, immense, aux crocs d’ivoire puissants, aux longues griffes semblables à des poignards. Elle était terrifiée et se cacha dans les fourrés. Elle attendit la nuit et tandis que l’ours dormait, elle déposa à l’entrée de la caverne une partie de ses offrandes. Au matin, en les découvrant, l’ours grogna de plaisir.
Elle en fit autant le lendemain et les jours suivants, chaque fois approchant et se montrant un peu plus. L’ours l’observait. Un matin elle entonna le chant de la prière et fit ainsi plusieurs matins de suite. Un matin, tremblante, elle fut proche de l’ours à le toucher.
Et l’ours lui dit de sa grosse voix qui la fit frémir : Ne crains rien, femme, depuis des jours tu m’offres des présents, tu chantes pour moi ; que puis-je te donner en retour ?
Il était là, dressé, la dominant de toute sa hauteur et dans la fourrure brune, sur le poitrail, brillait l’étoile d’or et tout au milieu scintillait le poil d’argent.
Alors d’une voix ferme, elle lui dit que pour guérir son époux, il le lui fallait, ce poil d’argent. L’ours se mit à rire : « C’est tout ? tu peux le prendre, il repoussera ! Mais tu dois venir l’arracher toi-même. »
Alors, les jambes faibles, elle approcha l’énorme bête ; elle leva une main encore hésitante, se saisit du poil, tira un coup sec. L’ours gémit un peu… mais elle tenait ce poil précieux qu’elle emballa dans son mouchoir. Alors elle chanta pour l’ours le chant de la gratitude et doucement, à reculons, elle s’éloigna. Au détour du chemin, elle prit ses jambes à son cou et d’une seule traite arriva chez la femme qui connait les secrets de la terre et des étoiles. Elle ouvrit son mouchoir et lui tendit le poil.
La femme l’examina et dit : « oui, c’est bien lui, le poil d’argent ! » et en riant, elle le jeta dans le feu !
Une gerbe d’étincelles illumina la pièce et la jeune femme décontenancée au bord des larmes balbutia : « Mais… mais.. vous l’avez brûlé… mais alors…
Et la sage se mit à rire : « Tu en fais un tête ! Ce n’est pas le poil qui importe, mais le mal que tu t’es donné pour l’obtenir. Fais avec ton époux comme tu as fait pour l’ours et tu verras qu’avec le temps, il guérira. »

mercredi 22 février 2012

Nuage d'Avril

Les jours s’allongent et le soleil qui revient me donne l’envie de vous raconter l’histoire de la petite souris qui entendait une musique que les autres n’entendaient pas, mais… vous la connaissez sans doute ? Pourtant, je l’aime tellement cette histoire, et puis, peut-être, certains d’entre vous ne la connaissent pas ? ou l’ont oubliée ?
Allez… je me lance ; la dernière fois que je l’ai entendue raconter, la petite souris s’appelait Nuage d’Avril, mais… appelez-là comme vous voulez quand vous la raconterez à votre tour.
Donc, Nuage d’Avril, du Pays des Souris, entendait une musique qui la ravissait et toujours elle disait aux autres souris : «  Vous entendez ? vous entendez la musique ? »
Et les autres souris qui n’entendaient rien du tout, haussaient leurs épaules de souris et continuaient à vaquer à leurs occupations de souris. Mais Nuage d’Avril insistait et dès qu’elle avait le dos tourné, les vieilles souris disaient : « La pauvre ! elle a des acouphènes ! »
Les jeunes souriceaux rigolaient : « Elle entend des voix, Nuage d’avril ! Dommage qu’il n’y ait pas la guerre… elle délivrerait le pays ! »
Nuage d’Avril le savait mais elle s’en moquait bien ; elle vivait avec sa musique. Et puis un jour, il lui prit l’envie de savoir d’où elle venait, cette musique. Sans rien emporter, elle prit la direction de l’ouest ; il lui semblait que les sons venaient de l’endroit où se couchait le soleil.
Elle trottait menu dans les herbes, contournait cailloux et taupinières et toujours la musique se rapprochait, devenant plus distincte et plus mélodieuse. Enfin, la souris se trouva devant une touffe d’herbes plus haute et plus dense que les autres ; une herbe qui portait des fleurs jaunes, et là… juste derrière, la musique toute proche s’écoulait, cristalline. Elle se faufila entre les grosses tiges de fleurs jaunes, entre les feuilles vertes et coupantes… devant elle, un ruisseau bondissait sur de grosses pierres grises… Oh ! mes amis, mes amours ! un vrai concert  que cette eau fraîche : la petite souris aurait voulu avoir les oreilles de ses copains lapins pour écouter mieux ; ses moustaches frémissaient, sa petite queue serpentait un cadence… que c’était beau… elle aurait voulu danser, s’envoler…
Au milieu du ruisseau, posée sur un gros galet, se prélassait une grenouille ; elle tourna la tête vers Nuage d’Avril et fit : « Côwââ ! »
« Oh, rien du tout , répondit la souris, j’écoutais la musique et je me disais que vous avez bien de la chance de vivre au milieu de tant de beauté. »
-Rien ne t’empêche d’en faire autant, viens me rejoindre.
-Mais… c’est que… je ne sais pas nager !
-Pas besoin de nager, tu n’as qu’à sauter.
-Sauter ? je ne sais pas non plus ;
-Pas difficile, dit en riant la grenouille : tu recules, tu prends ton élan, tu cours et quand tu es sur le bord, une bonne détente de tes pattes arrières, et hop ! tu es à mes côtés !
Nuage d’Avril recula, pris son élan, s’accroupit, détendit ses pattes arrières, prit son envol vers la grenouille et…. Ploufff !!! se retrouva dans le ruisseau…
Quelle tasse !! battant des pattes avant, ramant des pattes arrières, toussant, crachant, la pauvre souris parvint à aborder l’autre rive.
-« Ah, ben dis donc ! grenouille ! en voilà un  conseil ? Je t’avais dit pourtant que je ne savais pas nager… C’est que j’ai failli me noyer, moi !
-Pas grave, répondit en riant la grenouille. Tu ne t’es pas noyée, tu vois bien. Ce n’est pas ton destin !
- Pas mon destin, pas mon destin… et quel est , selon toi mon destin ? »
La grenouille observa la souris, ferma ses gros yeux d’un air pensif… « Ton destin, dit-elle lentement, ton destin à toi est d’aller là-haut, dans ces taches blanches que tu vois sur le soleil.
- Dans les taches blanches du… Mais tu rigoles ? C’est bien trop loin, bien trop haut !
-Oh, mais, tu fais comme tu veux ! Tu es libre… Vas- y , n’y va pas, c’est ton choix. Mais je te le dis, ton destin est là-haut, dans les taches blanches du soleil… mais tu peux aussi bien rentrer chez toi et vivre avec les tiens… qui n’entendent pas la même musique que toi !
Le soleil avait réchauffé Nuage d’Avril, séché chacun de ses poils ; elle remua pensivement ses oreilles et ses moustaches : «  OK, Grenouille ! Tu as sans doute raison… si mon destin est là-bas, je vais y aller ! »
Et trotte menu, trotte petit, la souris prit la direction du soleil. Ce n’était plus désormais le chemin herbeux qui menait au ruisseau ; c’était une plaine aride et caillouteuse, sillonnée d’ornières et de ravines gravées par d’anciennes pluies, torride le jour et glaciale la nuit. Nombres de périls guettaient la fragile petite bête : prédateurs du ciel comme du sol, gourmands et affamés étaient prêts à la croquer. Il lui fallait se cacher , aussi progressait-elle lentement, de plus en plus péniblement et puis, un mauvais jour, tant le soleil que la bise eurent raison de ses forces ; elle tomba inanimée en travers du chemin. Elle aurait fini là son voyage, si une vieille souris établie dans les parages, n’était sortie de chez elle en quête de provisions. Elle ranima l’inconsciente et , tirant, poussant, la ramena dans sa demeure.
La vieille solitaire prit soin de la malade et bientôt, Nuage d’avril retrouva assez de forces pour poursuivre sa quête. « Mais pourquoi, lui dit la souris raisonnable, pourquoi t’exposer encore ? Tu as failli mourir ! N’es-tu pas bien ici ? La maison est confortable, nous avons de quoi manger, nous nous aimons bien… Reste avec moi.
-Je voudrais bien ! Je t’aime beaucoup, mais mon destin n’est pas ici.
-Pas ici ? Mais où est-il alors ce destin qui a failli causer ta perte ? »
Nuage d’Avril montra le couchant : « Il est là-bas, mon destin ! Tu vois ces taches blanches dans le soleil ? C’est là que je dois aller.
- Oh ! soupira la vieille souris…  les taches blanches ! Moi aussi, j’ai voulu y aller… il y a bien longtemps… mais j’ai du renoncer. Non, crois-moi, c’est trop dangereux, trop difficile, reste avec moi.
-Je reviendrai ! Dès que j’aurai atteint les taches blanche, je reviendrai !
La vieille souris poussa un soupir ; elle savait bien que jamais elle ne reverrait Nuage d’Avril. Elle garnit sa musette et la laissa partir.
La petite souris reprit la route, une route toujours aussi périlleuse… interminable. Puis un jour… impossible d’aller plus loin : une masse noire, énorme, laineuse, barrait le chemin ; il fallait la contourner. Alors, trotte petit, trotte menu, se prenant les pattes dans les longs poils feutrés, petite souris contourna , jusqu’à se trouver devant une chose noire, gluante, soufflant comme une forge, une autre chose rouge et  tout aussi gluante sortait de la chose noire et au-dessus, un œil énorme, chassieux à demi caché par une paupière aux longs cils, la regardait. « Ciel ! se dit nuage d’Avril, cette chose énorme est vivante ! … mais, mais c’est… un bison, un bison couché ! Hé, ho ! bison ! ça va ?
-Hé non, ça ne va pas ! tu vois bien !
-Qu’est-ce qui’il t’arrive ?
-Oh, rien de grave ! Je vais mourir !
-Mourir ? Oh, non ! Voyons ! Je peux t’aider…
-Non tu ne peux pas ! Personne ne pourrait…
-Mais pourquoi ?
-Parce que pour m’aider… il faudrait…
-Il faudrait quoi ?
-Il faudrait que tu me donnes un œil !
-Un œil ?
-Oui, un des deux qui sont là, sur ta tête.
-Ah ! dis donc ! Un œil !!!
-Oh mais je ne demande rien ! simplement, tu vois, tu ne peux pas m’aider !
-Mais c’est que … j’ai encore du chemin à faire…
-Allez, va ! Laisse-moi mourir et poursuis ta route.
Alors Nuage d’Avril se mit à penser qu’être borgne était moins grave que d’être mort et à peine cette pensée lui était-elle venue, que sans même lui donner le temps de réfléchir, un de ses yeux était aller se loger seul dans la tête du bison. Qui aussitôt, se remit sur ses pattes, souffla, s’ébroua, et baissant la tête remercia la petite bête encore ahurie.
« Tu avais une longue route à parcourir, disais-tu ? Puisque tu m’as sauvé la vie, il est juste que je t’aide à mon tour. Grimpe sur mon dos et dis-moi où tu veux aller. »
Nuage d’Avril lui montra l’ouest où se dessinait de hautes montagnes et tout au-dessus, le soleil avec ses taches blanches. Et le bison galopa jusqu’au pied des montagnes. Arrivé là, il fit descendre sa petite amie : « Je suis un animal des plaines ; la montagne n’est pas faite pour moi et je ne peux aller plus loin. 
-Merci, bison, merci… tu m’as déjà bien avancé. Adieu et porte-toi bien !
Le bison repartit au galop et la souris commença l’ascension. Oh ! comme c’était dur ! Les pierres roulaient sous ses pattes et bien souvent après avoir grimpé tout un jour elle glissait et dévalait toute la pente. Des serpents, des vautours  la guettaient. Les nuits étaient froides et les jours trop chauds. Mais elle progressait quand, sur une sorte de terrasse, une masse poilue lui barra le passage. Elle en fit le tour… cette fois, c’était un loup ; un loup moribond qui lui aussi avait besoin d’un œil.
Un œil ? Elle n’en avait plus qu’un et elle était loin d’être arrivée ! Mais comme elle commençait à se demander s’il valait mieux être aveugle que mort, l’œil qui lui restait, sans lui demander son avis, alla se loger dans la tête du loup. Qui se redressa, s’ébroua et pour remercier celle qui venait de le sauver lui proposa de grimper sur son dos : il allait la conduire jusqu’au sommet de la montagne.
Arrivé là, le loup dit : « Nous y sommes ! Le soleil est là, juste en face, mais je ne sais pas comment l’atteindre. »
-Il faudrait sauter, dit Nuage d’Avril » et elle expliqua au loup ce que lui avait dit la grenouille. Le loup prit son élan, sauta, et…. se mit à hurler : « Petite Souris, je tombe, je tombe… le soleil est trop loin ! »
Alors Nuage d’Avril étendit ses pattes avant et se sentit portée dans les airs, ses pattes étendues la portaient et… elle ouvrit un œil, puis l’autre… tout autour d’elle volaient de grands aigles blancs et regardant à droite et à gauche, elle vit que ses pattes étaient devenues des ailes et qu’elle-même volait avec les aigles ses frères….
Alors , ce n’est pas dit dans l’histoire telle qu’elle m’a été racontée, mais je ne peux pas croire que ce nouvel aigle ait laissé tomber le loup ami de la petite souris ; je suis certaine qu’il l’a pris dans ses serres et déposé dans la montagne…

lundi 20 février 2012

Pour Agnès (et les autres...)


ORION

On dit d’Orion lorsqu’il apparaît dans le ciel d’octobre,  qu’il fait venir la pluie ;  on l’a pour  cette raison surnommé le « Faiseur de Pluie »…
Il y avait dans les temps anciens,  un apiculteur du nom d’Hyriée. Il n’avait pas voulu d’enfant, mais devenu vieux et impotent, il se mit à regretter de n’avoir pas de descendance.
Deux pèlerins lui demandèrent un jour l’hospitalité. Hyriée qui était pauvre les reçut de son mieux en leur offrant du miel de ses ruches. Zeus et Hermès, -on les aura reconnus sous leurs habits de voyageurs- pour le remercier lui accordèrent un vœu.
-« Hélas, dit l’apiculteur, mon vœu le plus cher est irréalisable : je suis trop vieux pour avoir un enfant et de plus, ma femme est morte. »
Les dieux lui dirent alors de sacrifier un taureau, de faire une outre de sa peau, de l’emplir d’eau et d’enterrer le tout dans la tombe de son épouse. Hyriée fit bien exactement ce que ses visiteurs avaient prescrit et neuf mois plus tard, un bel enfant sortit de terre ; il le nomma Orion.
L’enfant grandit, devint un beau jeune homme et le plus habile des tous les chasseurs.
Il fit un jour la rencontre de Méropée,  fille du roi de Chios.  Il en tomba aussitôt éperdument amoureux et demanda sa main au roi son père. Oenopion répondit qu’il la donnerait pour épouse à celui qui débarrasserait le royaume des monstres et des bêtes fauves qui ravageaient  les villes et les campagnes.
Orion se mit  en chasse. Il venait chaque soir, déposer aux pieds de sa belle les dépouilles de ses victimes. Le temps passant,  le gibier se faisait de plus en plus rare ; un jour le chasseur estima que le moment était venu de réclamer sa récompense. Le roi refusa prétendant que des lions, des loups et des ours restaient encore cachés dans les montagnes. Orion trouva quelques fauves épuisés, réchappés du carnage, il en ramena les peaux à la cour ,mais toujours Oenopion  en voulait davantage. En réalité, il n’avait aucune intention de laisser Orion épouser sa fille dont, monstre lui-même, il était amoureux et qu’il voulait garder pour lui.
Oenopion, était fils de Dionysos, et viticulteur ; il produisait un vin excellent dans les vapeurs duquel le malheureux Orion, avait tendance à chercher l’oubli de ses amours contrariées.
Ce vin digne des Dieux lui réchauffait le cœur. Il arriva qu’un soir, où plus triste encore que les autres soirs, il but à proportion de son chagrin.  Ivre de peine et de désir, il força la porte de la chambre de Méropée . Voilà le beau chasseur, au pied du lit de sa belle. La jeune fille, affolée, premièrement se refuse en personne bien élevée, mais Orion est le plus bel homme de son temps. Elle l’aime ;  lui ne manque pas d’arguments puissant et convaincants, aussi sans plus de cérémonies, il consomme ce mariage qu’on lui avait refusé.
Dès l’aube, Oenopion alerté,  fou de rage, invoque le dieu son père et lui demande vengeance.
Dionysos alors, envoie vers Orion ses satyres, qui le font boire tant et tant qu’il s’endort lourdement. Profitant de ce sommeil, le roi lui fait crever les yeux avant de l’abandonner sur un rivage désert.
Seul un vieil homme vivait là, qui savait la médecine. Il soigna Orion de son mieux. Comme il était aussi oracle, il  conseilla au chasseur  pour retrouver la vue, de se tourner du côté où Hélios le soleil sort des flots de l’Océan et d’avancer vers lui sans jamais le quitter des yeux. Puis il le guida jusqu’à une barque où il le fit monter, disant :
-« Ecoute, le son de ce marteau qui frappe au loin une invisible enclume, rame dans cette  direction. Guide-toi sur le bruit de la forge et tu ne perdras pas ta route. »
Orion prit la mer ; il rama longtemps. Les coups de marteau étaient de plus en plus distincts, de plus en plus énormes, assourdissants. C’est dans un fracas d’enfer qu’il aborda dans l’île de Lemnos où étaient les forges d’Héphaïstos, qu’actionnaient les  Cyclopes. La démarche incertaine, les mains en avant, il approchait de la demeure  du Maître du Feu, quand il toucha un corps. Cédalion, un jeune apprenti, se trouvait là .Orion, qui avait perdu la vue mais pas sa force, se saisit du jeune homme et le jucha sur ses épaules, lui enjoignant de le guider. Bouleversé autant de crainte que de pitié, Cédalion accepta : il conduirait Orion sur terre et sur les mers. Et c’est ainsi  qu’à la fin d’une nuit, les deux compagnons,  parvinrent à l’Océan.
 La jeune Eos, l’aurore, venait de se lever toute rose encore de sommeil finissant. A peine découvre-t-elle le bel aveugle qu’elle s’en éprend et supplie Hélios son frère de lui rendre la vue. Orion ouvre les yeux sur l’innocente émue qui l’entraîne àDélos où ils abriteront leurs amours.
Mais si Orion se console de son amour perdu dans les bras de l’Aurore, il ne peut hélas oublier le traître Oenopion ; il veut se venger. Alors il passe ses nuits avec Eos, mais le jour, il retourne à Chios et  cherche le roi qui reste introuvable, bien caché dans une chambre souterraine que lui avait aménagé Hephaïstos.
C’était au temps où le roi Minos régnait sur la Crête. Il était l’aïeul d’Oenopion et pensant qu’il aurait pu chez lui trouver refuge,  Orion s’embarque pour la Crête. Artémis chassant par là observe ce jeune homme qui traque sans relâche un gibier dont elle ignore la nature. La solitaire, séduite se montre à lui, l’interroge et pour le préserver des risques qu’il encoure en poursuivant le fils de Dyonisos, la chasseresse le persuade d’oublier sa vengeance et de venir avec elle courir d’autre gibier.
Orion l’inconstant, oublie Eos et  Méropée pour mettre ses pas dans ceux d’Artémis.
Apollon qui sait tout voit Eos en pleurs et lui reproche la faiblesse qui l’a jetée dans les bras de l’indidèle. Eos abandonnée en rougit tant que si vous regardez le matin vers l’est vous pourrez constater combien grande fut sa confusion. Le dieu se mit alors à craindre pour la vertu de sa chaste sœur à qui Orion vantard comme sont tous les chasseurs, et prenant Chios pour la terre entière, racontait comment il avait débarrassé l’univers de tous ses monstres. Un discours bien propre à séduire la farouche Artémis. Apollon s’en fut confier son souci à Gaïa, la Terre Mère qui envoya sur Orion un monstrueux scorpion.
Orion s’en défendit avec ses flèches, puis son épée et comme il n’en venait pas à bout, dans sa détresse il se souvint d’Eos et  plongea dans les flots pour aller chercher refuge auprès d’elle..
En le voyant nager, Apollon fit venir Artémis au  rivage :
-« Regarde, lui dit-il, cette tête qui émerge des vagues ;  c’est celle de ton serviteur Candaon, il a séduit Opis ta prêtresse. Si tu veux le punir en t’amusant, faisons un concours à celui de nous deux qui le premier l’atteindra d’une flèche.
Apollon ne mentait pas, en Beotie, Orion se nommait aussi Candaon, ce qu’Artémis ne savait pas.
Ignorant qu’elle visait son compagnon, elle ajusta soigneusement son tir, lâcha sa flèche et s’élança dans les vagues pour ramener sa victime. C’était hélas, la dépouille de son ami. En larmes, elle implora Asclépios son neveu, fils d’Apollon et comme lui guérisseur de lui rendre la vie. Mais il était trop tard, son âme déjà avait atteint les champs d’asphodèles.
Artémis éplorée, envoya son image dans les étoiles ; elle y envoya aussi le scorpion.
Depuis Orion et le scorpion se poursuivent éternellement dans le ciel d’automne.

dimanche 19 février 2012

Wichikapache

Un jour je fis le voeu
que les écureuils aient tous leur queue
pointée vers le nord.
Je les ai fait pointer vers le nord, simplement en faisant un voeu!
On aurait dit qu'un vent soufflait du nord
et essayait d'emporter ces queues d'écureuil 
avec lui.
Je marchais le long d'un chemin
et je vis des écureuils dans les arbres et sur le sol.
Tous avec la queue pointée vers le nord.

"C'est tellement étrange
que tu puisses faire ça à nous"
dit un écureuil.

"Je me suis perdu une fois, dis-je, et je ne pouvais plus
trouver le nord.
Si ça m'arrive encore, je n'aurai qu'à suivre vos queues."

Alors les écureuils appelèrent quelqu'un 
à l'aide. Un putois!
Je n'étais pas très content.

Je me tenais juste au nord
de ce putois tout près de lui.
Il me dit "Laisse donc leurs queues tranquilles
je te montrerai où 
est le nord."

Alors il pointa sa queue au nord
Vers moi!

Je fis un voeu pour remettre la queue des écureuils
comme elles étaient avant.

Le putois avait toujours sa queue
pointée vers moi.
J'essayai de m'enfuir, mais c'était trop tard.

Awgh! je m'enfuis vers le sud
en criant "Il m'a aspergé!"

Pendant plusieurs jours tout le monde sut
par le nez
où était le sud
à cause de moi.

Howard A. Norman - L'os à voeux


samedi 18 février 2012

Comment l'esprit vient aux filles

Il est un jeu divertissant sur tous,
Jeu dont l'ardeur souvent se renouvelle;
Ce qui m'en plaît, c'est que tant de cervelle
N'y fait besoin et n'y sert de deux clous.

Or, devinez comment ce jeu s'appelle.
Vous y jouez, comme aussi faisons-nous;
Il divertit et la laide et la belle;
Soit jour, soit nuit, à toute heure il est doux,
Car on y voit assez clair sans chandelle.
Or, devinez comment ce jeu s'appelle.

Le beau du jeu n'est connu de l'époux;
C'est chez l'amant que ce plaisir excelle,
De regardants, pour y juger des coups,
Il n'en faut point; jamais on n'y querelle.
Or, devinez comment ce jeu s'appelle.

Qu'importe-t-il? Sans s'arrêter au nom,
Ni badiner là-dessus davantage,
Je vais encore vous en dire une usage:
Il fait venir l'esprit et la raison.
Nous le voyons en mainte bestiole.
Avant que Lise allât en cette école,
Lise n'était qu'un misérable oison;
Coudre et filer, c'était son exercice,
Non pas le sien, mais celui de ses doigts;
Car que l'esprit eût part à cet office,
Ne le croyez: il n'était nuls emplois
Où Lise pût avoir l'âme occupée;
Lise songeait autant que sa poupée.
Cent fois le jour sa mère lui disait:
"Va-t-en chercher de l'esprit, malheureuse!"
La pauvre fille aussitôt s'en allait
Chez les voisins, affligée et honteuse,
Leur demandant où se vendait l'esprit.
On en riait; à la fin on lui dit:
"Allez trouver père Bonaventure,
Car il en a bonne provision."
Incontinent la jeune créature
S'en va le voir, non sans confusion:
Elle craignait que ce ne fut dommage
De détourner ainsi tel personnage.
"Me voudrait-il faire de tels présents,
A moi qui n'ai que quatorze ou quinze ans?
Vaux-je cela?" disait en soi la belle.
Son innocence augmentait ses appas:
Amour n'avait à son croc de pucelle
Dont il crût faire un aussi bon repas.

"Mon Révérend, dit-elle au béat homme,
Je viens vous voir; des personnes m'ont dit
Qu'en ce couvent on vendait de l'esprit;
Votre plaisir serait-il qu'à crédit
J'en pusse avoir? non pas pour grosse somme:
A gros achat mon trésor ne suffit.
Je reviendrai, s'il m'en faut davantage;
Et cependant prenez ceci pour gage."
A ce discours, je ne sais quel anneau,
Qu'elle tirait de son doigt avec peine,
Ne venant point, le père dit:"Tout beau!
Nous pourvoirons à ce qui vous amène,
Sans exiger nul salaire de vous;
Il est marchande et marchande, entre nous:
A l'une on vend ce qu'à l'autre l'on donne.
Entrez ici, suivez-moi hardiment;
Tous sont au choeur; le portier est personne
Entièrement à ma dévotion,
Et ces murs ont de la discrétion."
Elle le suit; ils vont à sa cellule.
Mon Révérend la jette sur un lit,
Veut la baiser. La pauvrette recule
Un peu la tête; et l'innocente dit:
"Quoi! c'est ainsi qu'on donne de l'esprit?
-Et vraiment oui", repart Sa Révérence;
Puis il lui met la main sur le téton.
"Encore ainsi? - Vraiment oui; comment donc?"
La belle prend le tout en patience.
Il suit sa pointe, et d'encor en encor
Toujours l'esprit s'insinue et s'avance,
Tant et si bien qu'il arrive à bon port.
Lise riait du succès de la chose.
Bonaventure à six moments de là
Donne d'esprit une seconde dose.
Ce ne fut tout, une autre succéda;
La charité du beau père était grande.
"Eh bien! dit-il, que vous semble du jeu?
-A nous venir l'esprit tarde bien peu",
Reprit la belle. Et puis elle demande:
"Mais s'il s'en va?- S'il s'en va, nous verrons;
D'autres secrets se mettent en usage.
-N'en cherchez point , dit Lise, davantage;
De celui-ci nous nous contenterons.
-Soit fait, dit-il, nous recommencerons,
Au pis aller, tant et tant qu'il suffise."
Le pis aller sembla le mieux à Lise.
Le secret même encore se répéta
Par le Pater: il aimait cette danse.
Lise lui fait une humble révérence,
Et s'en retourne en songeant à cela.Lise songer! Quoi? déjà Lise songe!
Elle fait plus: elle cherche un mensonge,
Se doutant bien qu'on lui demanderait,
Sans y manquer, d'où ce retard venait.
Deux jours après, sa compagne Nanette
S'en vient la voir: pendant leur entretien,
Lise rêvait; Nanette comprit bien,
Comme elle était clairvoyante et finette,
Que Lise alors ne rêvait pas pour rien.
Elle fait tant, tourne tant son amie,
Que celle-ci lui déclare le tout:
L'autre n'était à l'ouïr endormie.
Sans rien cacher, Lise de bout en bout,
De point en point, lui conte le mystère,
Dimensions de l'esprit du beau père,
Et les encore, enfin tout le phébé.

"Mais vous, dit-elle, apprenez-nous de grâce
Quand et par qui l'esprit vous fut donné."
Anne reprit: "Puisqu'il faut que je fasse
Un libre aveu, c'est votre frère Alain
Qui m'a donné de l'esprit un matin.
-Mon frère Alain? Alain! s'écria Lise,
Alain mon frère! Ah! je suis bien surprise:
Il n'en a point, comme en donnerait-il?
-Sotte, dit l'autre, hélas! tu n'en sais guère:
Apprends de moi que pour pareille affaire
Il n'est besoin que l'on soit si subtil.
Ne me crois-tu? sache-le de ta mère:
Elle est experte au fait dont il s'agit;
Si tu ne veux, demande au voisinage;
Sur ce point-là l'on t'auras bientôt dit:
"Vivent les sots pour donner de l'esprit!"
Lise s'en tint à ce seul témoignage,
Et ne crut pas devoir parler de rien.

Vous voyez donc que je disais fort bien
Quand je disais que ce jeu-là rend sage.

LA FONTAINE





Amis conteuses et conteurs, vous allez sans doute me dire que j'enfonce une porte ouverte, mais bon, pour moi c'était nouveau. J...