mardi 24 janvier 2012

L'Île de la Félicité (8)

En effet, Adolphe étant un jour auprès de la princesse, il s'avisa de lui demander combien il y avait qu'il jouissait du plaisir de la voir?
"Les moments passent si vite où vous êtes, continua-t-il, que je n'ai fait aucune attention au temps om je suis arrivé. - Je vous le dirai, répondit-elle, quand vous m'aurez avoué combien vous pensez qu'il peut y avoir. " Il se mit à rêver et lui dit :" Si je consulte mon coeur et la satisfaction que je goûte, je n'aurai pas lieu de croire que j'aie encore passé huit jours ici; mais, ma chère princesse, selon certaines choses que je rappelle à mon souvenir, il y a près de trois mois. - Adolphe, lui dit-elle, d'un air plus sérieux, il y a trois cents ans." Ah! si elle eût compris ce que ces paroles devaient lui coûter, elle ne les aurait jamais prononcées. " Trois cents ans! s'écria le prince; en quel état est donc le monde? Qui le gouverne à présent? Qu'y fait-on? Quand j'y retournerai, qui me reconnaîtra et qui pourrai-je reconnaître? Mes Etats sont sans doute tombés en d'autres mains que celles de mes proches; je n'oserai plus me flatter qu'il m'en reste aucun. Je vais être un prince dépouillé, l'on me regardera comme un fantôme, je ne saurai plus les moeurs ni les coutumes de ceux avec qui j'aurai à vivre."
La princesse, impatiente, l'interrompit:" Que regrettez-vous, Adolphe? lui dit-elle;  est-ce là le prix de tant d'amour et de tant de bontés que j'ai pour vous? Je vous ai reçu dans mon palais, vous y êtes le maître, je vous y conserve la vie depuis trois siècles, vous n'y vieillissez point et apparemment, jusqu'à cette heure, vous ne vous y étiez pas ennuyé. Combien y a-t-il que vous ne seriez pas , sans moi? -  Je ne suis point un ingrat, belle princesse, reprit-il avec quelque sorte de confusion; je sais et je sens tout ce que je vous dois; mais enfin si j'étais mort à présent, j'aurais peut-être fait de si grandes actions qu'elles auraient éternisé ma mémoire; je vois avec honte ma vertu sans occupation et mon nom sans éclat. Tel était le brave Renaud entre les bras de son Armide; mais la gloire l'en arracha. - Barbare! s'écria la princesse, en versant un ruisseau de larmes, la gloire t'arrachera donc des miens; tu veux me quitter et tu te rends indigne de la douleur qui me pénètre."
En achevant ces mots, elle tomba évanouie. Le prince en fut sensiblement touché; il l'aimait beaucoup, mais il se reprochait d'avoir passé tant de temps auprès d'une maîtresse et de n'avoir rien fait qui pût mettre son nom au rang des héros; il essaya en vain de se contraindre et de caher ses déplaisirs, il tomba dans une langueur qui le rendit bientôt méconnaissable; lui, qui avait pris des siècles pour des mois, prenait alors les mois pour des siècles. La princesse qui s'en aperçut, en ressentit la plus vive douleur. Elle ne voulut plus que sa complaisance pour elle l'obligeât de rester; elle lui déclara qu'il était maître de son sort, qu'il pouvait partir quand il voudrait; mais qu'elle craignait qu'il lui arrivât quelque grand malheur. Ces dernières paroles lui causèrent bien moins de peine que les premières ne lui avaient donné de plaisir. Quoi qu'il s'attendrît beaucoup de la seule pensée d'une séparation, son destin fut le plus fort et enfin il dit adieu à celle qu'il avait adorée et de laquelle il était encore si tendrement aimé. Il l'assura qu'aussitôt qu'il aurait fait quelque chose pour sa gloire, et pour se rendre même plus digne qu'il ne l'était de ses bontés, il n'aurait point de repos jusqu'à ce qu'il fut revenu  auprès d'elle la reconnaître pour sa seule souveraine et comme l'unique bien de sa vie. Son éloquence naturelle suppléa au défaut de son amour; mais la princesse était trop éclairée pour s'y méprendre et de tristes pressentiments lui annonçaient qu'elle allait perdre pour toujours un objet qui lui était si cher... (A suivre...)
Mme d'Aulnoy

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