dimanche 22 janvier 2012

L'Île de la Félicité (6)

Dès qu'il y fut, il s'élança dans un grand salon où il vit des choses bien difficiles à raconter. Les nymphes étaient là par troupes; la plus vieille paraissait n'avoir pas dix-huit ans; mais il y en avait beaucoup qui semblaient plus jeunes; les unes étaient blondes, les autres brunes et toutes d'un teint et d'un embonpoint admirables, blanches, fraîches, avec des traits réguliers et des dents fort belles. Enfin toutes ces nymphes pouvaient passer pour autant de personnes accomplies. Adolphe serait resté tout le jour dans une admiration continuelle, sans pouvoir sortir de ce salon, si plusieurs voix qui s'accordaient avec une justesse merveilleuse à des instruments très bien touchés, n'eussent réveillé sa curiosité; il s'avança vers une chambre d'où partait cette agréable harmonie et dans le moment qu'il y entra,  il entendit chanter les paroles les plus tendres sur un air qui ne l'était pas moins.
Lorsque le prince était dans le salon, il croyait que rien ne pouvait égaler les charmes de celles qu'il y voyait; mais il fut trompé; car les musiciennes surpassaient encore en beauté leurs compagnes. Il entendait, comme par une manière de prodige, tout ce qui se disait, quoiqu'il ignorât la langue dont on se servait dans le palais. Il était derrière une des plus jolies nymphes, quand son voile tomba; il ne fit point de réflexion qu'il allait sans doute l'effrayer, il releva le voile et le lui présenta. La nymphe, ne voyant personne, poussa un grand cri et c'était peut-être la première fois qu'on avait peur dans ces beaux lieux. Toutes ses compagnes s'assemblèrent autour d'elle et lui demandèrent avec empressement ce qu'elle avait: " Vous allez me traiter de visionnaire, leur dit-elle; mais il est constant que mon voile vient de tomber et qu'il a été remis dans ma main par quelque chose d'invisible." Chacune éclata de rire et plusieurs entrèrent chez la princesse pour la divertir de ce conte.
Adolphe les suivit. A la faveur du manteau vert, il traversa des salles, des galeries, des chambres sans nombre et enfin il arriva dans celle de la souveraine. Elle était sur un trône fait d'une seule escarboucle plus brillante que le soleil; mais les yeux de la princesse Félicité étaient encore plus brillants que l'escarboucle; sa beauté était si parfaite qu'elle semblait être fille du ciel. Un air de jeunesse et d'esprit, une majesté propre à inspirer de l'amour et du respect, paraissaient répandus sur toute sa personne; elle était habillée avec plus de galanterie que de magnificence; ses cheveux blonds étaient ornés de fleurs, elle en avait une écharpe; sa robe était de gaze mêlée d'or; elle avait autour d'elle plusieurs petits amours qui folâtraient et jouaient à mille jeux différents; les uns prenaient ses mains et les baisaient; les autres, avec le secours de leurs compagnes, montaient par les côtés du trône et lui mettaient une couronne sur la tête; les plaisirs badinaient aussi avec elle; en un mot, tout ce qu'on peut imaginer de charmant est fort au dessous de ce qui frappa les yeux du prince. Il demeura comme un homme ravi; il ne soutenait qu'avec peine l'éclat des beautés de la princesse et dans le trouble qui l'agitait, ne songeant plus à rien qu'à l'objet qu'il adorait déjà, le manteau vert tomba et il fut aperçu.

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