lundi 9 janvier 2012

Le dernier des cultes

Le Dieu Horrible devait être nourri ; chaque jour à midi, l’infernal tuyau comblait sa gueule large ouverte.. On ne savait plus pourquoi il fallait le nourrir, personne ne savait plus à quoi servait cette divinité ; on savait seulement qu’il fallait chaque jour à midi, enfourner dans ses lèvres d’acier un fleuve de sang chaud, mêlé de métal en fusion.Jeremy, minuscule au pied de l’idole de bronze, Jeremy chaque jour actionnait la manette qui libérait le flot de liquide diabolique et se demandait ce qui arriverait si par hasard il oubliait. Il croisait les bras, baissait la tête et réfléchissait ; de semaine en semaine, l’envie en lui grandissait de refuser au monstre son abjecte nourriture ; de semaine en semaine il était plus convaincu de la vanité de ce geste qu’il accomplissait chaque jour à midi. Car si l’idole n’était, il en avait de plus en plus la certitude,qu’une énorme cuve de bronze, à quoi servaient les sanglants sacrifices perpétrés en amont du temple. Qu’arriverait-il s’il enfreignait la loi ? à lui d’abord, aux autres ensuite ? Ce geste que sa raison lui commandait de refuser serait-il libérateur pour tout un peuple ? Dans ce cas, peu lui importait d’être immolé. Il eut la pénétrante vision de son corps à lui, vêtu de blanc, un épieu dans le ventre, une pierre lui broyant les reins, gisant dans une mare de sang ; son corps meurtri roulé dans des éclats de verre. Et Jeremy eut peur ; comme chaque jour à midi, l’horreur de la souffrance poussa sa main vers la manette. L’horreur de sa souffrance à lui, lui faisait oublier la souffrance des autres. Il baissa la manette et le flot de sang et de métal en fusion monta dans la gueule d’acier, remplissant le ventre de bronze.
Pourquoi risquer une mort atroce pour des gens dont une croyance absurde était supplantée par une autre plus absurde encore ? Son grand-père lui avait raconté le temps du Grand Rhinocéros : le peuple, avant la Tonne de Bronze avait adoré un Rhinocéros Rouge, lui aussi nourri de sang.
Les épaules basses, le pas lourd, Jeremy contourna le temple aux structures tubulaires. Dans un espace vide, des hommes en combinaison écarlate surveillaient un énorme brasier dans lequel des pelleteuses poussaient les carcasses des sacrifiés, hommes et bétail confondus. Une puanteur insoutenable lui donnait la nausée. Tous les jours à midi, tous les jours de l’année, le même geste, la même vision, la même odeur, la même nausée. Il avançait sous le ciel obscurci par les fumées du brasier ; il lui tardait de quitter cet espace infernal pour rentrer chez lui.
Avait-il un chez lui ? Le bistrot de sa mère était-il un foyer ? Elle était encore jeune, sa mère. Elle avait été, avant la naissance de la petite sœur, une vedette de l’accordéon ; mais les bals musette ne suffisaient pas à faire vivre deux enfants. Quand le père était parti, elle avait oublié la musique et repris le bistrot. C’était pour la soulager, pour qu’elle abandonne le comptoir et retrouve son instrument que Jeremy avait accepté de baisser la manette…
« Tu arrives bien, lui dit-elle, mets-toi au bar le temps que j’aille avec Georgette à la laverie. »
Georgette, avec un caddie plein de linge sale, attendait sur le trottoir ; Manuela, sortit de la réserve un autre caddie : tout le linge de la semaine. Jeremy les vit s’éloigner, poussant les chariots et bavardant. Elles disparurent au carrefour, dans une rue transversale.
Le coup de feu de midi était passé, le bistrot était désert. Jeremy rinça quelques verres, vida les cendriers et passa un torchon humide sur les tables. Il prit le journal et s’assit à une table ; le quotidien lui tomba des mains. L’œil rivé sur la tapisserie persane, incongrue entre des publicités pour bières et apéritifs et le panneau réglementant l’ivresse publique et les débits de boisson, il se mit à rêver.
La tapisserie datait d’une vie qu’il n’avait pas connue, d’une vie que sa famille menait dans un autre pays, avant sa naissance. Un pays de soleil, un pays de bonheur qu’ils avaient du quitter . Puis le pays refuge où le père était né, devint à son tour la proie du totalitarisme et de la superstition. Ce pays doux et raisonnable n’avait pas voulu croire à de nombreux présages ; une série de cataclysmes inimaginables et prévisibles avait repoussé la civilisation en lisière de l’abrutissement des foules.
La faim , la misère et les épidémies avaient tout ravagé, des religieux barbus avaient pris le pouvoir, interdit toute joie, tout plaisir, enfermé les femmes, muselé les hommes. Des familles par centaines avaient fui ; les grands parents et leur petit, le père de Jeremy, leur peu d’avoir calé sur un âne avaient marché, escaladé les montagnes, manqué mourir de soif au désert. Ils avaient revendu l’âne et tout ce qui leur restait pour embarquer au fond d’un cargo. Ils avaient refait leur vie au pays du Rhinocéros Rouge, où Jeremy avait grandi et s’était marié entre le comptoir et les tables du café-restaurant que ses parents avaient ouvert. Ils étaient heureux ; le père cuisinait, Manuela jouait de l’accordéon et le soir on dansait. Les grands-parents, doucement vieillissaient.
Et tout avait recommencé ; l’intolérance, la misère. On les avait traités d’étrangers ; le grand-père avait raconté… Ca commence toujours comme ça, ensuite, il faut partir…
Le père avait fait ses bagages ; il voulait trouver une endroit où enfin ils pourraient vivre en paix… il n’était pas revenu, les grands-parents étaient morts, Manuela avait rangé son accordéon , Jeremy devenu grand, n’avait pas trouvé de travail alors il était devenu, comme d’autres « étrangers », un des servants de l’idole de bronze.
L’accordéon désormais, somnolait sous la poussière, dans une niche au-dessus du comptoir ; Manuela sortait avec des copines ; la laverie, le centre commercial remplissaient sa  vie, elle semblait heureuse….
Et pour qu’elle le reste, Jeremy allait continuer cette existence inepte, qu’il n’avait pas désirée et qu’il ne savait comment changer. A moins … à moins qu’un jour, comme son père, il ne s’en aille …à la recherche d’un monde meilleur….

1 commentaire:

manouche a dit…

Ce récit superbe devrait être commenté dans les écoles tant il est riche en symboles éternels, la lâcheté des hommes, l'intolérance, les paradis perdus...

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