samedi 30 juillet 2011

vendredi 29 juillet 2011

Wichikapache

A plusieurs reprises, surtout au début de ses pérégrinations, Wichikapache s'accouple avec d'autres espèces. De cette union, d'autres "animaux-humains" naissent et se répandent sur la terre. Certains sont de simples humains. Mais il arrive à Wichikapache de dire des choses telles que "Je vais créer un village ici!"et apparaît alors un village de canards, d'oies ou d'hommes.
Une fois Wichikapache pense qu'il a inventé les cormorans ("corbeaux-canards" en cree). Pourtant, même s'il est sans nul doute un inventeur de génie, le fait que les cormorans existaient avant lui semble lui échapper. S'adressant à ces animaux perchés sur des rochers, Wichikapache leur déclare:"J'ai crée ce monde! J'ai appelé les corbeaux CORBEAUX et les canards CANARDS. Comme vous êtes des animaux noirs et que vous vivez dans l'eau je vous appelle "corbeaux-canards"." Il semblait très content de lui. Mais les cormorans lui répondirent: " Ca tombe bien! parce que c'est comme cela que les corbeaux et les canards nous ont toujours appelés, bien avant même que tu n'apparaisses." Wichikapache est bien sût très troublé et fâché, comme cela lui arrive souvent, et il se met à bafouiller. Un hibou vint...
Il est parfois difficile de parler avec les hiboux. Ils vous font bafouiller. De même, quand quelqu'un bafouille, cela les attire. On dit que cela les fait rire d'entendre des bafouillages. Mais les Crees, de leur côté, savent en tirer parti: si vous pensez qu'un hibou pose des problèmes dans votre village, il vous suffit d'aller bafouiller dans les bois. Il y a de fortes chances pour que le hibou vous y suive. Vous pourrez alors vous expliquer, discuter, vous disputer et peut-être même régler votre querelle.

Howard A. NORMAN - L'os à voeux-



jeudi 28 juillet 2011

Comment naît un conte

Voilà déja quelques années, je traversais le Manitoba, dans le nord du Canada, en compagnie de William Muakos et John Rains qui sont tous deux des indiens crees d'un certain âge. Nous allions rendre visite à l'ermite Maskunow qui vivait retiré, depuis plus de dix ans déjà. Il aimait, disait-on, recevoir des visites, même si celles-ci étaient rares, car seules quelques personnes avaient porte ouverte chez lui.

Alors que nous traversions un grand champ de neige, entre deux bois, nous découvrîmes soudain un spectacle d'horreur: là, à nos pieds, dans une enchevêtrement d'os, de plumes noires et de sang, gisaient des corbeaux; ahuri, j'en dénombrai une dizaine.
Les corbeaux étaient morts, bien entendu; pourtant une sorte de vie semblait encore animer le groupe. Comme dans une danse macabre, le vol des corbeaux semblait dériver doucement à travers le champ de neige. Les vents du soir viendraient finalement les disperser.
Je ne sais pourquoi nous restâmes là si longtemps. En d'autres temps la découverte d'une carcasse d'animal, d'empreintes ou de poils de fourrure n'aurait suscité que quelques hochements de tête silencieux et entendus, ou tout au plus une brève discussion sur ce que de tels signes impliquent pour la chasse. Puis les marcheurs se seraient remis en route. Mais cette fois nous contemplâmes le spectacle un long moment, comme si ces plumes, ce sang, ce os allaient soudain se réajuster et reconstituer des corbeaux...
Ce carnage était si mystérieux que seuls les corbeaux eux-mêmes - ou quiconque avait causé leur mort -, semblait pouvoir nous expliquer ce qui s'était vraiment passé là.
Quand les carcasses furent recouvertes par la neige fraîche, nous nous installâmes enfin pour la nuit. On parla beaucoup des corbeaux ce soir là. A un certain moment, John Rains dit quelque chose de surprenant: " Une histoire passera pas là, elle trouvera ces corbeaux et plus tard elle nous racontera ce qui leur est vraiment arrivé."
Pour les Crees, en effet, les histoires sont des êtres vivants. On pourrait écrire la biographie d'une histoire cree - ce qui constituerait sans doute une histoire en soi - comme on écrirait l'évolution dans le temps d'une espèce animale.
Que font les histoires quand elles ne sont pas racontées? Vivent-elles dans les villages? Certains Crees l'affirment. Se racontent-elles les unes aux autres? Certains le disent aussi. Certaines histoires se promènent de par le monde, à la recherche de certains épisodes qu'elles pourraient s'adjoindre à elles-mêmes. On comprend dès lors que John Rains ait pu penser qu'une histoire finirait par trouver ces corbeaux déchiquetés et qu'elle s'adjoindrait cet épisode. plus tard cette histoire trouverait un Cree, vi vrait quelque temps dans sa mémoire, en attendant d'être racontée au monde.
Les histoires sont pleines d'enseignements dont les Crees ont absolument besoin pour pouvoir vivre dans leur environnement. Une véritable symbiose existe entre le conteur, l'histoire et l'auditeur. si une histoire est racontée comme il faut elle fournira, en plus d'une agréable distraction, toute une série de précieuses informations.   
 Howard A. NORMAN  - L'os à voeux-

mercredi 27 juillet 2011

La découverte d'un nouveau continent terrestre par Colomb est un accomplissement plus petit ou un évènement moindre que la mise en évidence d'un genre complètement nouveau d'êtres vivants qui habitent la même planète que nous, êtres qui ne sont séparés de nous que par une si infime différence de vibration qu'ils peuvent entrer dans notre champ de perception dans certaines conditions particulières qui ne sont pas rares....
Sir Arthur Conan DOYLE


dimanche 24 juillet 2011

Mots d'auteurs

Les Anciens qui voyaient des esprits partout étaient moins sots que nous qui n'en voyons nulle part.

Joseph de MAISTRE


vendredi 22 juillet 2011

Rimes sans raison

Amour Perdu

C’est un amour SDF,
C’est un amour sans boulot,
Qui cherche, qui cherche, qui cherche,
Qui cherche en vain à s’employer ,
Qui cherche en vain où s’abriter.

C’est un amour sous la pluie,
Qui a perdu son parapluie,
Qui tourne, qui tourne, qui tourne,
Dans les jardins désolés,
Dans les forêts effeuillées.

C’est un amour qui a froid
Et qui souffle sur ses doigts
Qui tremble, qui tremble, qui tremble
Quand souffle le vent du Nord,
Quand la bise glacée le mord



jeudi 21 juillet 2011

Symphonie fantastique

"Autrefois les Muses agençaient des bouquets comme une gamme sur les cordes de leurs harpes enchantées. Chaque fleur correspondait à une note et la mélodie parfumée semée aux alentours attirait les bergers et emprisonnait les poètes:
DO pour la rose.
SI pour la cannelle.
LA pour le baume de Tolu.
SOL pour le pois-de -senteur.
FA pour le musc.
MI pour l'iris.
RE pour l'héliotrope."


Pierre DUBOIS - Elficologue

mercredi 20 juillet 2011

L'âme des poètes

VIVRE ENCORE 

Ce qu'il faut de nuit
Au-dessus des arbres,
Ce qu'il faut de fruits
Aux tables de marbre,
Ce qu'il faut d'obscur
Pour que le sang batte,
Ce qu'il fait de pur
Au coeur écarlate,
Ce qu'il faut de jour
Sur la page blanche,
Ce qu'il fait d'amour
Au fond du silence.
Et l'âme sans gloire
Qui demande à boire,
Le fil de nos jours
Chaque jour plus mince,
Et le coeur plus sourd
Les ans qui le pincent.
Nul n'entend que nous
La poulie qui grince,
Le seau est si lourd.

SUPERVIELLE


mardi 19 juillet 2011

Recette de liqueur de rubis



Cette boisson ramène les jours enfaytés de l'été au plein fouet de l'hiver et rend la bouche vermeille et le baiser ensorcelant. 
Pour la préparer, on rassemble trois kilos de noirs cassis, deux kilos de groseilles rouges égrapillées et deux kilos de framboises d'échaliers bien mûres. On met à macérer, durant tout le mois, les pulpes écrasées en jus dedans quatre litres d'eau-de-vie teintée du sang d'une Dame Rouge. Puis on passe au tamis en exprimant le tout au torchon.
On filtre, puis on ajoute un sirop obtenu en broyant de la cornaline lacustre dans deux litres d'eau de la fontaine de Viviane.
On mélange soigneusement au zénith du soleil, et on laisse reposer un jour et une nuit. Enfin on filtre une dernière fois avant de mettre en flacon de verre rouge.

Pierre DUBOIS - Elficologue

lundi 18 juillet 2011

L'âme des poètes

-LA PUISSANCE DE L'ESPOIR-


Autant parler pour avouer mon sort:
Je n'ai rien mien, on m'a dépossédé
Et les chemins où je finirai mort
Je les parcours en esclave courbé;
Seule ma peine est ma propriété:
Larmes, sueur et le plus dur effort.
Je ne suis plus qu'un objet de pitié
Sinon de honte aux yeux d'un monde fort.

J'ai de manger et de boire l'envie
Autant qu'un autre à en perdre la tête;
J'ai de dormir l'ardente nostalgie:
Dans la chaleur, sans fin, comme une bête.
Je dors trop peu, ne fais jamais la fête,
Jamais ne baise une femme jolie;
Pourtant mon coeur, vide, point ne s'arrête,
Malgré douleur mon coeur point ne dévie.

J'aurais pu rire, ivre de mon caprice.
L'aurore en moi pouvait creuser son nid
Et rayonner, subtile et protectrice,
Sur mes semblables qui auraient fleuri.
N'ayez pitié, si vous avez choisi
D'être bornés et d'être sans justice:
Un jour viendra où je serai parmi
Les constructeurs d'un vivant édifice,

La foule immense où l'homme est un ami.

ELUARD

samedi 16 juillet 2011

Courrier du coeur

St Vincent  sec et beau ,
Fait du vin comme de l’eau



Du Chevalier Danceny à Cécile Volanges


Avant de me livrer, Mademoiselle, dirai-je au plaisir ou au besoin de vous écrire, je commence par vous supplier de m’entendre. Je sens que pour oser vous déclarer mes sentiments, j’ai besoin d’indulgence ; si je ne voulais que les justifier, elle me serait inutile. Que vais-je faire après tout, que vous montrer votre ouvrage ? Et qu’ai-je à vous dire, que mes regards, mon embarras, ma conduite et même mon silence, ne vous aient dit avant moi ? Eh ! pourquoi vous fâcheriez-vous d’un sentiment que vous avez fait naître ? Emané de vous, sans doute il est digne de vous être offert ; s’il est brûlant comme mon âme, il est pur comme la vôtre. Serait-ce un crime d’avoir su apprécier votre charmante figure, vos talents séducteurs, vos grâces enchanteresses, et cette touchante candeur qui ajoute un prix inestimable à des qualités déjà si précieuses ? non, sans doute : mais, sans être coupable, on peut être malheureux ; et c’est le sort qui m’attend, si vous refusez d’agréer mon hommage. C’est le premier que mon cœur ait offert. Sans vous je serais encore, non pas heureux, mais tranquille. Je vous ai vue ; le repos a fui loin de moi, et mon bonheur est incertain. Cependant vous vous étonnez de ma tristesse ; vous m’en demandez la cause : quelquefois même j’ai cru voir qu’elle vous affligeait. Ah ! dites un mot,  et ma félicité sera votre ouvrage. Mais, avant de prononcer, songez qu’un mot peut aussi combler mon malheur. Soyez donc l’arbitre de ma destinée. Par vous je vais être éternellement heureux ou malheureux. En quelles mains plus chères puis-je remettre un intérêt plus grand ?
Je finirai, comme j’ai commencé, par implorer votre indulgence. Je vous ai demandé de m’entendre ; j’oserai plus, je vous prierai de me répondre. Le refuser, serait me laisser croire que vous vous trouvez offensée, et mon cœur m’est garant que mon respect égale mon amour…..


Choderlos de LACLOS – Les Liaisons dangereuses

vendredi 15 juillet 2011

Juillet est un mois paîen consacré à l'amour. Les Enchanteresses et Dames Rouges s'affairent en ce tempsn de soleil et d'abondance à confectionner leurs filtres et parfums dont le célèbre "encens de Vénus": on réduit en poudre de l'ambre gris, des pétales de roses anciennes, des baies de genièvre et des feuilles fraîches de verveine. La pâte obtenue, malaxée en plusieurs petits cônes et mise à sécher durant une semaine, s'utilisera de la même façon que l'encens. Seront "encharmés"tous ceux qui en respireront la fumée.

Pierre DUBOIS - Elficologue



jeudi 14 juillet 2011

Le lion de saint Jérôme

A la Madeleine,
La noix est pleine.

Frère Jérôme était loin d’être un saint quand il fut envoyé en Syrie, dans le désert de Calchis, avec pour mission d’enseigner les textes saints aux moines d’une petite congrégation. C’était une pénitence destinée à réformer un caractère impétueux que ni les prières ni les macération ne parvenaient à dompter. La patience, vous l’aurez compris,  n’était pas sa vertu cardinale. Et pourtant il lui en fallait pour inculquer un minimum de savoir à de braves frères au cœur plus grand que l’esprit : une demi-douzaine de gentils benêts admiratifs et dévoués à ce lettré venu leur administrer la parole divine.
A la nuit tombée, autour d’un brasero protégé des vents du désert par une ceinture de fagots montés en muret, Jérôme traduisait en mots simples les textes latins auxquels les moines, il en était certain, n’avaient pas compris grand-chose ; et ils écoutaient ses paroles, ravis.
Un soir, à l’heure où les étoiles percent le ciel,  violet encore des derniers feux du couchant, la flamme montait, claire et droite et les moines, mains jointes et têtes baissées, s’abandonnaient à la voix grave qui racontait de si belles histoires, quand, venant des herbes sèches et des broussailles qui marquaient la limite du désert, un bruit inconnu  leur fit dresser l’oreille et la tête ; quelque chose de lourd et d’énorme se dirigeait vers eux. Un de moines tendait un doigt tremblant vers les ténèbres, les autres étaient figés de terreur. Jérôme  tourna la tête : éclairés par les flammes, deux yeux oranges auréolés d’une crinière flamboyante s’avançaient vers eux. Un lion, un grand lion du désert, terrible, majestueux, redoutable, mais à la démarche incertaine.
Les moines s’étaient levés et, ramassant leur froc à deux mains, couraient comme des fourmis affolées vers l’abri de l’ermitage.  Jérôme, sourcils froncés et voix tonnante, les rappela au calme. Ils l’aimaient, avaient en lui une totale confiance, mais plus encore ils craignaient ses colères. Le cœur, battant, tremblants de crainte, ils se groupèrent autour de lui. La lune était pleine et éclairait l’arène de sable où le lion pénétra. Certes il était imposant, mais  de plus près on voyait bien que sa crinière était emmêlée de ronces et de feuilles mortes ; il portait la tête basse et boitait très bas.
Jérôme qui à aucun moment n’avait montré le moindre signe de frayeur, dit sévèrement  à ses frères :
-« Que craignez-vous ? Allez-vous fuir devant un animal blessé ?
Le moines relevèrent le capuchon dont ils s’étaient voilé les yeux : frère Jérôme avait une fois de plus raison. Ce lion boitait et ne manifestait aucun signe d’hostilité. Pourtant il continuait à approcher et, nerveusement, ils firent des signes de croix. La grosse bête se coucha aux pieds de Jérôme et, le regardant intensément, tendit vers lui sa patte blessée. Le moine s’accroupit et l’examina : une longue épine s’était fichée dans les coussinets et la blessure commençait à s’infecter. Il ordonna qu’on aille lui chercher de l’eau, des bandages et sa boîte à onguents. Et tandis que les moines, contents de quitter le voisinage du gros animal couraient au monastère,  Jérôme, avec une douceur, une patience qui étaient  peu dans ses manières, retirait délicatement l’épine. Puis il nettoya la plaie,  la frotta d’une pommade de sa composition et pansa la grosse patte.
-« Ce lion est fatigué, dit-il au frère qui était resté avec lui. Allons lui préparer une litière où il pourra reprendre des forces. »
Le moine, peu soucieux de voir le lion de nouveau fringant, mais soumis à son supérieur, étendit de la paille devant la cellule de Jérôme, puis, priant pour leur salut à tous s’en fut dormir.
Le lendemain et les jours suivants, comme un chien gigantesque et docile, le lion mit ses pas dans ceux de son infirmier. Il devint évident que son intention était de s’établir dans la communauté. Un soir après la prière, Jérôme regarda au fond des yeux ce nouveau catéchumène et lui dit :
-« Reste avec nous si tu veux, mais saches que l’oisiveté déplaît à Dieu. Aussi devras-tu prendre ta part de nos tâches.
Il réfléchit un moment puis ajouta :
-«  Il est vrai que tu ne sais pas faire grand-chose… Mais tu es grand et fort, tu inspires la terreur, aussi je t’institue le garde du corps de notre petite ânesse. Elle va chaque jour en grand péril ramasser le bois dont nous avons besoin ; tu l’accompagneras et tu la défendras en cas de danger.
Heureux d’être officiellement intégré à la communauté, le lion accepta la mission et l’on put voir chaque jour au lever du soleil, l’étonnant spectacle d’un petit âne trottinant aux côtés d’un grand fauve. Ils revenaient le soir, d’un pas plus calme, l’ânesse portant sa charge et les deux animaux devisant joyeusement.
L’été arriva et avec lui les journées les plus chaudes ; la congrégation avait moins besoin de bois ; les bâtées plus légères prenaient moins de temps à ramasser. L’âne et le lion expédiaient leur travail à la fraîche et avaient ainsi le reste du temps pour muser. Un après-midi,  le lion faisait la sieste à l’ombre de succulents buissons dont se régalait sa compagne. On n’entendait d’autre bruit que le bourdonnement des mouches,  celui des mandibules de l’ânesse et le ronflement paisible du lion caché sous les feuilles.
Une caravane de marchands d’huile serpentait à travers les dunes. Voyant une ânesse solitaire, ils eurent vite fait de décider qu’elle était abandonnée et de se l’approprier, n’oubliant ni son harnais ni sa charge de fagots.
Le lion à son réveil chercha partout sa compagne, fit le tour des buissons, poussa le doux rugissement avec lequel il avait coutume de l’appeler. Comme elle ne répondait pas et demeurait invisible, il rugit de plus en plus fort, courut de plus en plus vite et en tous sens sans trouver la moindre trace de la disparue. Jusqu’à la nuit, il arpenta les environs sans relâche et c’est le cœur brisé qu’il dut se résoudre à abandonner sa quête.
Pendant ce temps à l’ermitage, les moines accomplissaient leurs tâches du soir dans le noir le plus complet : ils n’avaient plus d’huile pour leurs lampes et ils attendaient le retour des deux compères pour allumer le feu de camp.
Le lion se sentait trop triste et trop coupable pour rentrer seul et prendre sa place habituelle ; il s’en fut trouver refuge dans les herbes hautes, celles d’où il était sorti quand il était venu se faire soigner par Jérôme. Tapi derrière les buissons, il vit arriver le moine, éclairé d’une simple chandelle.  Il venait comme chaque soir raconter la Bible  à ses frères. Mais sans le feu qui les réconfortait, inquiets de l’absence de leurs animaux familiers, les moines n’arrivaient pas à fixer leur attention. Sans cesse ils tournaient la tête en direction du désert espérant les voir apparaître. Enfin, tête basse et à pas lents, le lion sortit de sa cachette et vint ramper devant son ami. Ne voyant pas l’ânesse à ses côtés, les moines qui n’avaient jamais fait totalement confiance au grand fauve murmurèrent et frère Anselme, qui depuis toujours était chargé de l’entretien de l’ânesse et qui l’aimait tendrement, montra du doigt l’animal et cria dans un sanglot :
-«  Dieu du ciel ! Il l’a dévorée !!!
Frère Grégoire, qui plus que les autres craignait le lion proféra :
-«  Je vous avais prévenu, cette bête ne pouvait pas…
Jérôme, une fois de plus fronça les sourcils, leva les mains et sans lui laisser finir sa phrase, imposa silence à Grégoire :
-« Ce lion, jusqu’à preuve du contraire a toujours été notre ami. Seul Dieu peut juger de sa conduite ; nous n’avons pas à prendre sa place. Attendons demain et le jour nous montrera quel malheur nous a frappés !
Puis, d’un ton sans réplique, il souhaita le bonsoir à l’assemblée et dit au lion d’aller dormir à sa place habituelle.
Le soleil se leva, implacable et brillant dans un ciel d’azur métallique ; de long en large et jusqu’aux frontières du pays, les moines, taches noires sur le sable brûlant, indifférents à la chaleur torride, cherchaient leur ânesse.
A la nuit tombée, ils ne purent que hocher tristement la tête. Cependant, ni le chagrin ni la fatigue ne leur avaient coupé l’appétit et c’est d’un mâchoire décidée, qu’ils attaquèrent un repas frugal mais qu’ils estimaient mérité. Bien plus mérité que celui que Jérôme servait à son lion, ce qu’ils ne manquèrent pas d’exprimer avec rancœur. A cause du lion, l’ânesse était perdue ; il aurait fallu le punir ! Le regard noir de Jérôme les empêcha de poursuivre :
« Mais regardez-le, il est plus tristes que vous autres qui mangez de si bon appétit ! Il dépérit  et ne touche plus à sa nourriture…Mais, et il s’adressa au lion, ce n’est pas une raison pour ne rien faire. Tu as laissé partir notre servante ; tu dois prendre sa place. C’est donc toi désormais, qui iras chercher le bois de notre feu. »
Et dès le lendemain, les hôtes du désert, purent admirer le Roi des Animaux, la tête passée dans un harnais et un bât sur le dos, s’en aller dignement ramasser des fagots.

L’hiver approchait et le vent du désert de plus en plus cinglant faisait grelotter la congrégation.  Les moines pour se chauffer, utilisaient tant de bois qu’il y en avait de moins en moins à ramasser, aussi le lion devait-il s’aventurer de plus en plus loin, ce qui le faisait rentrer de plus en plus tard. Un soir, à la nuit tombée, il entendit des sonnailles. Qui pouvait donc à cette heure, s’aventurer dans ces solitudes ? Il escalada une dune pour mieux voir : dans le clair de lune, une caravane s’avançait en désordre : des chameaux étiques à la bosse ramollie, des chariots mal arrimés, des hommes en guenille et précédent la triste procession, chargée de fagots, autour du cou un licol bleu usé, mais dont il n’avait pas besoin pour reconnaître son amie perdue, l’ânesse, sa chère petite ânesse. Débarrassé en quelques secousses de sa charge et de son harnais, rugissant à la fois de fureur et de joie, le lion en un éclair, fondit sur la caravane. Hommes et animaux terrifiés s’éparpillaient en tous sens, d’autres à genoux,  la face dans le sable, attendaient une mort qu’ils ne pouvaient éviter. Le lion n’avait nulle intention meurtrière ; tel un chien de berger, il décrivait des cercles,  gueule béante, montrant les crocs rugissant au nez de qui tentait d’en sortir. Il mit ainsi son monde sur la piste qui menait au monastère et que l’ânesse avait su reconnaître. Elle prit la tête de la troupe et, le lion fermait la marche. Voilà ce qu’au clair de lune vit frère Anselme qui était sorti, se demandant ce qu’avait le lion pour faire tant de tapage. Un par un les moines apparurent et enfin Jérôme, sourcils froncés qui, d’un œil sombre, toisa les caravaniers. Il se mordait la langue pour ne pas se laisser aller aux écarts de langage prêts à sortir de sa bouche. Les voleurs terrifiés par le lion avaient maintenant affaire au moine qui leur semblait non moins redoutable.
Enfin l’un d’eux osa parler et demander pardon. –«  Disparaissez, tonna Jérôme !
-« Mais il fait nuit, plaida l’homme, laissez nous nous reposer et demain nous serons partis.
-«  Vous ne craignez pas Dieu quand vous volez une bête innocente… il vous protégera !
-« Frère, je vous en prie… pardonnez-nous ! Tenez, comme amende, nous vous donnerons cinq litres de notre huile à chacun de nos passages !
Les moines qui avaient tant besoin d’huile étaient près d’accepter, mais Jérôme gronda :
-« Ce serait trop facile ! Laissons Dieu vous juger… allez, disparaissez, et que la nuit vous avale !
La lune avait disparu ; lentement, la caravane s’évanouit dans l’obscurité.
Une chandelle éclairait Jérôme ; les moines gardaient le silence. Enfin frère Grégoire, enroulant timidement sa ceinture de corde autour de ses doigts, osa aborder son irascible supérieur :
-«  Nous sommes des hommes de Dieu,  Frère Jérôme. Que faites-vous du pardon que vous nous enseignez ?
Jérôme ferma les yeux, soupira, puis dit  à frère Anselme de courir après la caravane. Elle n’était pas allée bien loin.
-«  Dormez ici, grommela le moine, bourru, mais… n’oubliez pas votre promesse : cinq litres d’huile à chaque fois que vous passez par ici !
Et les voleurs ont tenu parole. Plus jamais la congrégation n’a manqué d’huile. Leurs lampes ont brillé, autant que leurs feux, entretenus par les fagots de la petite ânesse. Le lion lui, garde un œil ouvert même en dormant ; le soir, il écoute Jérôme raconter les belles histoires de la Bible, et l’on dit qu’il est désormais aussi savant que son maître est patient






mercredi 13 juillet 2011

NE CACHEZ PAS LES SAINTS

Beau juillet
Amour parfait





Les Anglais qui ne font rien comme tout le monde, au lieu de célébrer St  Médard en juin, honorent le 15 juillet – mais eux n’ont rien d’autre à fêter ces jours là- un saint Swithin qui fut évêque de Winchester et dont quelques moines voulurent déplacer la sépulture. Le saint qui se trouvait fort bien où il était, envoya pendant 40 jours une pluie à décourager même un moine britannique. Un faible rayon de soleil éclaira leur renoncement, avant que la pluie ne continue à verdir les pelouses d’outre Manche.
De notre côté, les écureuils guettent l’humeur de sainte Marguerite ; s’il pleut le jour de sa fête, adieu noix et noisettes !
Le 22 juillet, sortons les parapluies car c’est le jour choisi par Marie-Madeleine pour pleurer ses péchés. C’est aussi le début de la canicule : Sirius se lève et se couche avec le soleil ; dans cette période, ni soins ni remède ;  s’en remettre à la nature.



mardi 12 juillet 2011

Alexandre AFANASSIEV- (23 juillet 1826 à Bogoutchar, oblast de Voronej)

On pourrait dire en parlant des contes, comme dans une comptine ou une randonnée : Perrault les a écrits, les Grimm les ont collectés et Afanassiev les a classés
 Faut-il, pour illustrer son nom chez les conteurs, commencer dans la vie à la manière d’un héros de conte merveilleux ? Comme avant lui Mme Leprince de Beaumont, Alexandre Afanassiev perd sa mère très tôt ;  puis il est envoyé dans une institution religieuse dont il sortira définitivement anti-clérical. Il poursuit ses études au collège, puis au lycée, où il s’indigne de l’abondance des châtiments corporels infligés aux élèves.
Le jeune Alexandre est un lecteur fervent qu’on a bien du mal à tirer hors des bibliothèques. Il ne se contente pas de lire, il aime aussi écouter les nourrices, les « nianias » et leurs contes venus du fond des âges.
En 1844, il entre à la faculté de droit de Moscou ; c’est un travailleur acharné, en but à maintes difficultés financières car son père, peu fortuné, ne l’aide pas beaucoup. Le peu d’argent dont il dispose lui sert à réunir des livres et au fil du temps, sa bibliothèque deviendra colossale.
Imprégné d’idées progressistes, il rédige un premier article qui paraîtra en 1847 et qui a pour sujet l’économie au temps de Pierre le Grand. Pour son examen de fin d’études, il fait une conférence sur le droit pénal au XVI° et XVII° siècle. Il est reçu mais n’a pas le droit d’enseigner en faculté pour raisons politiques. Il faudrait ajouter qu’un certain humour et le sens de la répartie caustique ne sont pas toujours goûtés de tous. Il enseigne dans des établissements privés, mais, pas pédagogue pour deux sous, il se fait chahuter. Tel le Petit Chose, le héros de Daudet, il n’a aucune autorité.
En 1849, il entre aux Archives Centrales du ministère des Affaires étrangères de Moscou, où il restera jusqu’en 1862. C’est une période féconde ; il publie de nombreuses archives, édite ses propres articles touchant principalement à l’histoire Russe ou au journalisme satirique du XVIII° siècle, dans des revues en vogue de l’époque, telles que le Contemporain ou les Notes de la Patrie. Il  publie aussi des comptes rendus d’ouvrages avec une prédilection pour la période de Pierre le Grand, puis il se concentre sur la mythologie slave.
C’est à partir de 1850, qu’il commence à réunir et publier des textes issus de la tradition orale russe.
Il recherche les racines mythologiques de la poésie populaire ; il voit dans le conte une forme de pensée cosmogonique et l’élève au rang de mythe. Contrairement aux frères Grimm qui fabriquaient une version optimale du conte à partir de différentes variantes, Afanassiev  s’attache à montrer l’existence des nombreuses versions, dont certaines en dialecte ou en ukrainien. »
Historien de la civilisation et de la littérature Russe, juriste, ethnologue, folkloriste, bibliographe, critique, journaliste, etymologiste, il connaît admirablement toutes les langues indo-européennes .
Dans le domaine des sciences humaines, il est un des savants les plus célèbres de son temps.
Archiviste, il est le premier à songer à classer les contes par genre, travail repris plus tard par AA et T , pour établir la classification des contes-types. 
Les histoires collectées par Afanassiev pour la plupart, sont les mêmes bien entendu que celles de Grimm dont le travail l’a inspiré, pour la simple et bonne raison , que les contes sont les mêmes sous tous les cieux. L'Oiseau de Feu est le même volatile que l'Oiseau d'Or.(voir blog) Si les frères Grimm ont rhabillé les contes en leur donnant le langage parlé dans leur milieu, en les compilant pour en donner une version plus "aboutie" selon eux, Afanassiev au contraire est resté plus près des formes archaïques, tant dans la forme que dans la langue. Pour lui les contes décrivaient les forces de la nature; cette interprétation est réputée dépassée aujourd'hui et on se demande bien pourquoi puisque ce sont bien les phénomènes naturels qui les premiers ont impressionné les hommes et les ont conduit à inventer des cultes.
La tuberculose, fléau de son temps l’atteint en 1870  et il en meurt à l’automne 1871.
Afanassiev, qui était avant tout un savant et surtout un archiviste a donné une version des mêmes contes délivrés de l' habillage éducatif et moralisateur donné par Leprince de Beaumont et Grimm, lesquels ont ouvert la voie aux interprétations psychanalytiques plus récentes.
Archiviste, il a été le premier à classer les contes par genre, suivi par AA et T, et c'est sur sa collecte que s'est basé Vladimir Propp pour déterminer les 31 fonctions et les 7 actions du conte merveilleux.
En n'habillant pas les contes de littérature, en respectant l'originalité de la tradition orale, il permet de bien distinguer la parité qui existe entre tous les contes de tradition indo-européenne mais aussi leur cousinage avec ceux émanant de civilisations plus éloignées et différentes. Il met en évidence la racine commune à l'imaginaire de l'humanité entière. Cet imaginaire slave est particulièrement un pont entre l'Europe et l'Asie en raison des frontières communes entre ces deux continents.
On trouve chez lui des figures pareilles à celles de Blanche-Neige ou de Peau d'Ane; des petits enfants sont en danger chez la Baba Yaga, comme Poucet chez l'ogre ou Hansel et Gretel chez la sorcière; son Oiseau de Feu, brille d'un éclat aussi pur que l'Oiseau d'Or....

« … Or Filiouchka n’en faisait jamais qu’à sa tête, et il était aussi leste et rapide que le grand-père était lent et maladroit. Filiouchka donc, eut envie de manger une pomme. Echappant au grand-père, il fila au jardin et grimpa dans le pommier. A peine y était-il que, montée dans son mortier de fer, un pilon à la main, la Yaga brune surgissait. D’un bond, elle fut sous le pommier et dit :
« Bonjour Filiouchka ! Que viens-tu faire ici ?- Je veux une pomme !- Tiens, mon petit, prends la mienne ! – Elle est pourrie ! – En voici une autre !- Elle est véreuse ! – Allons, Filiouchka, cesse ! »
IL avança la main. La Yaga brune en profita pour le saisir et le pousser de force dans son mortier. Puis elle partit au galop à travers buissons, bois et ravins, fouettant furieusement le mortier de son pilon…. »
Extrait de :  La Baba Yaga et Filiouchka




samedi 9 juillet 2011

QUOI D’AUTRE ?

Rosée de Saint-Savin
Est dit-on rosée de vin

La date du 14 juillet évoque immanquablement la prise de la Bastille, la Révolution, les feux d’artifices et les bals populaires qui célèbrent l’événement. Il y eut pourtant au fil des ans d’autres faits marquants que cet anniversaire a totalement éclipsés.
Embarquons nous dans la machine à remonter le temps, le pointeur dirigé sur l’année1223 :
Par ce beau jour d’été, Philippe Auguste, rendait à Dieu une âme douteuse et le même jour lui succédait son fils Louis, VIII° du nom.
Remontons dans la machine et pointons sur 1602 : le 14 juillet on donnait à un bébé un prénom impérial : Jules. Il deviendra cardinal : le cardinal Mazarin, parrain et ministre du Roi Soleil.
On voyageait beaucoup en ce siècle ; pas dans le temps mais par mer et par terre. C’est en 1609, un 14 juillet que Samuel Champlain découvre le lac qui porte son nom.
Avançons, avançons…le 14 juillet 1855, vient au monde un autre libérateur des opprimées : Frederick Louis Maylay, inventeur entre autre, de la machine à laver le linge.
En 1867, Alfred Nobel crut-il tirer un feu d’artifice en expérimentant la dynamite ?
L’année suivante Alvin J.Fellows enroula sur bobine le mètre ruban.
Et nous voici au XX° siècle, celui du cinéma. Le 14 juillet 1910 nous offre William Hanna qui créa Tom et Jerry. Huit années plus tard, vint au monde Ingmar Bergman pour nous faire souvenir que la vie n’est pas qu’une rigolade.
En 1938, Alfred Hitchcock arrive à Hollywood pour y tourner Rebecca.
Et pour faire oublier la guillotine, sinistre invention qui entache la mémoire de ce jour de fête, c’est un 14 juillet 1976 que choisit le Canada pour abolir la peine de mort.


Amis conteuses et conteurs, vous allez sans doute me dire que j'enfonce une porte ouverte, mais bon, pour moi c'était nouveau. J...