S'il est vrai que la parole est le meilleur véhicule du conte, de même que c'est en marchant qu'on regarde le mieux un paysage, il est néanmoins utile, par désir ou par commodité, de prendre la voiture le train ou l'avion.

Le conte, pour se faire entendre, doit parfois lui aussi voyager au moyen d'encre et de papier. Voici qu'un carrosse nouveau lui est offert... le blog.
Puisse-t-il vous emporter dans son périple magique.


TCHONG TSEU

Notoriété et richesse ne durent pas toujours,
Elles viennent par hasard et demeurent un temps.
Accepte-les quand elles viennent,
Ne les retiens pas quand elles s'en vont.

vendredi 2 décembre 2011

Marcel Aymé - Le Loup (7)

En rentrant à la maison, les parents reniflèrent sur le seuil de la cuisine.
-Nous sentons ici comme une odeur de loup, dirent-ils.
Et les petites se crurent obligées de mentir et de prendre un air étonné, ce qui ne manque jamais d'arriver quand on reçoit le loup en cachette de ses parents.
-Comment pouvez-vous sentir une odeur de loup? protesta Delphine. Si le loup était entré dans la cuisine, nous serions mangées toutes les deux.
-C'est vrai, accorda son père, je n'y avais pas songé. Le loup vous aurait mangées.
Mais la plus blonde, qui ne savait pas dire deux mensonges d'affilée, fut indignée qu'on osât parler du loup avec autant de perfidie.
- Ce n'est pas vrai, dit-elle en tapant du pied, le loup ne mange pas les enfants, et ce n'est pas vrai non plus qu'il soit méchant. La preuve...
Heureusement que Delphine lui donna un coup de pied dans les jambes, sans quoi elle allait tout dire.
Là-dessus, les parents entreprirent tout un long discours où il était surtout question de la voracité du loup. La mère voulut en profiter pour raconter une fois de plus l'aventure du petit Chaperon Rouge, mais, aux premiers mots qu'elle dit, Marinette l'arrêta.
- Tu sais, maman, les choses ne se sont pa du tout passées comme tu crois. Le loup n'a jamais mangé la grand-mère. Tu penses bien qu'il n'allait pas se charger l'estomac juste avant de déjeuner d'une petite fille bien fraîche.
- Et puis, ajouta Delphine, on ne peut pas lui en vouloir éternellement, au loup...
-C'est une vieille histoire...
- Un péché de jeunesse...
- Et à tout péché miséricorde.
- Le loup n'est plus ce qu'il était dans le temps.
-On n'a pas le droit  de décourager les bonnes volontés.
Les parents n'en croyaient pas leurs oreilles.
Le père coupa court à ce plaidoyer scandaleux en traitant ses filles de têtes en l'air. Puis il s'appliqua à démontrer par des exemples bien choisis que le loup resterait toujours le loup, qu'il n'y avait point de bon sens à espérer de le voir jamais s'améliorer et que, s'il faisait un jour figure d'animal débonnaire, il en serait encore plus dangereux.
Tandis qu'il parlait, les petites songeaient aux belles parties de cheval et de paume placée qu'elle avaient faites en cet après-midi, et à la grande joie du loup qui riait, gueule ouverte jusqu'à perdre le souffle.
- On voit bien, concluait le père, que vous n'avez jamais eu affaire au loup...
Alors, comme la plus blonde donnait du coude à sa soeur, les petites éclatèrent d'un grand rire, à la barbe de leur père. On les coucha sans souper, pour les punir de cette insolence, mais longtemps après qu'on les eut bordées dans leur lit, elles riaient encore de la naïveté de leurs parents. 
(A suivre)

1 commentaire:

manouche a dit…

Vivent les blondes "qui ne savent pas dire deux mensonges d'affilée"!