Illustration : La Bocetta

S'il est vrai que la parole est le meilleur véhicule du conte, de même que c'est en marchant qu'on regarde le mieux un paysage, il est néanmoins utile, par désir ou par commodité, de prendre la voiture le train ou l'avion.

Le conte, pour se faire entendre, doit parfois lui aussi voyager au moyen d'encre et de papier. Voici qu'un carrosse nouveau lui est offert... le blog.
Puisse-t-il vous emporter dans son périple magique.


A Attys



... Je t'aimais, mon Attys, quand mes jeunes années,
Vierges, étaient de fleurs tendrement couronnées,
Et toi, petite enfant, gauche...
SAPPHO (VII°-VI° av.JC), traduction Marguerite Yourcenar.

lundi 28 novembre 2011

Marcel Aymé - Le Loup (2)

... Le loup pencha la tête de côté gauche, comme on fait quand on est bon, et prit sa voix la plus tendre:
- J'ai froid, dit-il, et j'ai une patte qui me fait bien mal. Mais ce qu'il y a, surtout, c'est que je suis bon. Si vous vouliez m'ouvrir la porte, j'entrerais me chauffer à côté du fourneau et on passerait l'après-midi ensemble.
Les petites se regardaient avec un peu de surprise. Elles n'auraient jamais soupçonné que le loup pût avoir une voix aussi douce. Déjà rassurée, la plus blonde fit un signe d'amitié, mais Delphine, qui ne perdait pas si facilement la tête, eut tôt fait de se ressaisir.
- Allez-vous-en, dit-elle, vous êtes le loup.
- Vous comprenez, ajouta Marinette avec un sourire, ce n'est pas pour vous renvoyer, mais nos parents nous ont défendu d'ouvrir la porte, qu'on nous prie ou qu'on nous menace.
Alors le loup poussa un grand soupir, ses oreilles pointues se couchèrent de chaque côté de sa tête. On voyait qu'ilo était triste.
-Vous savez, dit-il, on raconte beaucoup d'histoires sur le loup, il ne faut pas croire tout ce qu'on dit. La vérité, c'est que je ne suis pas méchant du tout.
Il poussa encore un grand soupir qui fit venir les larmes dans les yeux de Marinette.
Les petites étaient ennuyées de savoir que le loup avait froid et qu'il avait mal à une patte. La plus blonde murmura quelque chose à l'oreille de sa soeur, en clignant de l'oeil du côté du loup, pour lui faire entendre qu'elle était de son côté, avec lui. Delphine demeura pensive, car elle ne décidait rien à la légère.
- Il a l'air doux comme ça, dit-elle, mais je ne m'y fie pas. Rappelle-toi "le loup et l'agneau"... L'agneau ne lui avait pourtant rien fait.
Et comme le loup protestait de ses bonnes intention, elle lui jeta par le nez:
-Et l'agneau, alors?... Oui, l'agneau que vous avez mangé?
Le loup n'en fut pas démonté.
-L'agneau que j'ai mangé, dit-il. Lequel?


Il disait ça tout tranquillement, comme une chose toute simple et qui va de soi, avec un air et un accent d'innocence qui faisait froid dans la dos.
-Comment? vous en avez donc mangé plusieurs! s'écria Delphine. Eh bien! c'est du joli!
-Mais naturellement que j'en ai mangé plusieurs. Je ne vois pas où est le mal... Vous en mangez bie, vous!
Il n'y avait pas moyen de dire le contraire. On venait justement de manger di gigot au déjeuner de midi.
-Allons, reprit le loup, vous voyez bien que je ne suis pas méchant. Ouvrez-moi la porte, on s'assiéra en rond autour du fourneau, et je vous raconterai des histoires. Depuis le temps que je rôde au travers des bois et que je cours sur les plaines, vous pensez si j'en connais... Rien qu'en vous racontant ce qui est arrivé l'autre jour aux trois lapins de la lisière, je vous ferais bien rire.

3 commentaires:

Lulu Sorcière a dit…

Extra !

Annick49 a dit…

Tu attends la suite ? moi aussi ! :-)))

Lulu Sorcière a dit…

Ah oui ! Je pensais même la trouver en rentrant ce soir.
Je trouve ça bien sympa cette formule feuilleton.
J'ai passé ma journée avec... un loup garou de la Vienne !